‹ Lettres sur l'Angleterre, ouChapitre 4 sur 19 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Londres..».

Nous voilà enfin installés , mon bien cher ami 9 et cela n'a pas été sans peine. Avant de trouver un ^te il nous a&Uu épuiser la liste des bons hôtels qui nous avaient été indiqués sur notre itinéraire ; nous arrivions dans le moment où ioutle fàshionable world est encore dans la capitale des trois royau-^ mes y cette afiluence de b^u monde, était en^ core accrue par un grand l^v^r qui devait avoir lieu le lendemain au palais de Saint^ James, où S. M. Greorges IV était venue recevoir les félicitations de son peuple , et les remercimens des catholiques pour le.hienfait de Témancipation. Pom' nous, qui avions été bannis d'Angleterre pour la^fqi; catholique, c'était bien choisir notre mojf^nKi^y revenir;

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nous allions être témoins de la joie de nos frères , et voir cesser leur ilotisme : aussi du fond du cœur nous ayons wMé nos bénédictions à celles des sujets de Greorges lY • Celui que le monde coalisé contre la France a^ait nommé sonjràpéralissime, a un plus benu titre que tous ceux dont les souverains de l'Europe Tont doté à Fenvi : Wellington libérateur des catholiques y voilà comme l'appelleront dans l'avenir les générations qu'il aura soustraites à la tyrannie d'un joug aussi injuste qu'inconcevable dans un pays de justice et de libellé. A ce 1itre4à je puis le bénir aussi : la religion est une grande patrie I

Gomme je viens de le dire^ pour voir ce glorieux jour d'émancipation , tant de foule avait afflué à Londres, que nos postillons , après nous avoir menés de porte en porte , nous conduifflrent dans Dover*street. Je ne donnerai pas d'autre désignation, car je ne veux nuire à personne ; mais à l'hôtel de.... il n'y avait de bon et de propre que l'escalier. En montant sa double rampe , en marchant sur ses moelleux tapis, on aurait pu croire arriver à quelque chose de bien ; mais ce n'é-

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tait qu'une jolie déception ^ une bonne pré^ £ice à un mauvais ouvrage.

Le maître de cet bôtel en décadence vou^ U^briUer> et c'était doublement ànosdépens. Il s'obstinait à nous fidre servir en vaisselle plate : mais comme il n'avait que très peu d'assiettes d'argent, il les faisait laver à chaque plat y ce qui ne rendait le service ni propre , ni expéditif. Enfin le hasard nous avait fait &ire un tour de force, nous avions rencontré à Londres un détestable hôtel, une maison sale , et des domestiques mal tenus.

Le premier soir de notre arrivée, nous fûmes presque tous incommodés de l'odeur du charbon de terre ; jamais elle ne m'avait paru si forte. Le temps était humide, la fumée ne pouvait s^élever , elle retombait isur la ville, et ceux qui n'étaient pas encore faits à cette épaisse atmosphère, manquaient d'air sous ce lourd brouillard.

A Londres, comme à Paris, comme à Séville, les barbiers sont bavards; celui qui me vint n'avait rien du flegme anglais ; il par^ lait comme un perruquier de Paris. 11 est vrai qu'il avait été en France. Il y avait appris à

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lier conversation avec ses pratiques, il me demanda si nous étions venus à Londres pour le grand lever, pour le glorieux jour, the glorious day y de Témancipation des catholiques : je lui répondis que nous étions venus pour voir l'Angleterre et que nous jouirions de son bonheur. J'ajoutai que, selon moi, c'était la plus noble victoire qime le duc de Wellington eût jamais remportée : Yeslyesi s'écria-t-il, y ou are 'righty sir^ the duke of Wellington has taken offa stigma from the country^ thanks to him! — Oui! oui! monsieur, vous avez raison^ le duc de TVellington a 6té une tache de dessus Vhonneur du pays $ re-* connaissance à lui!

Ce brave homme qui se réjouissait ainsi du bonheur des catholiques, avait été pendant son en&nce à Saint-^Germain; ses parens y avaient suivi Jacques II, cela me parut une étrange rencontre.

£n parcourant Londres , j^e vis qMe tout le peuple ne pensait pas comme mon perru^ quier; sur plusieurs murailles et df^ns divers endroits je voyais écrits à la craie et en grandes lettres : ,

sua L*ANGL£XI£RA£. Sy

No poperjr, damn the pope, down with Wellington!

Point de papisme, damnation au pape, à bas TVellingtonI

Cela ne pouvait être écrit par un seul malveillant y car j'avais lu ces mots et à Douvres, et à Gantorbéry : c'était surtout sur les murs des églises et des chapelles que je trouvais ce cri d'intolérance.; grâce au ciel il n'a pas été entendu j et l'œuvre de justice est achevée. Ce sera une belle page dans le règne de Gieor* ges IV.

On pourra dire encore que sous son règne Londres s'est prodigieusement accru et embelli. Un nouveau quartier presque aussi grand que Versailles s'est élevé depuis qu'il a pris le sceptre.

Rien de plus magnifique que le chemin que suivit notre voiture le soir de notre* arrivée , depuis l'ancien palais du prince de Galles (Garleton house), jusqu'à Grosvenor square, à travers le Quadrenty Begent^s street, et Portland place.

liC Quadrent me frappa d^abord : c'est une rue tournante avec des galeries couvertes de

chaque côté. Des colonnes cannelées , en fer de fonte , supportent la voûte plate de ces galeries^ dont l'aspect plaît au premier abord , mais qui sont mal construites. Celles de la rue de Rivoli sont bien supérieures.

Dans Megenfs streetei à Regeni*sparh, ce ne sont plus des maisons d'un rouge noir et dW aspect boui^eois et monotone, comme dans le reste de Londres y mais des édifices où l'architecture est même prodiguée. Les colonnes*, les balustres , les portiques en belles pierres de taille iiTiz^^, frappent et trompent le voyageur j ce ne sont pas sans doute des morvur mens, mais de charmantes décorations. La durée de ce plaqué que sera-t-elle? bientôt le rouge de la brique paraîtra , mais en attendant c'est fort beau.

On n'avait jamais parlé de la piété de Georges lY ^ et depuis ^u'il a le pouvoir, les églises se sont élevées dans un nombre prodigieux (i). A Londres, dans les environs,

(i) Ceci n'est point en contradiction avec l'ouvrage deM.Rubichon. Ces églises ne sont remplies que par des bancs cfui restent toujours vides.

dans les provinces, on aperçoit des temples nouveaux ; tous ces édifices récemment bâtis ont 1 architecture de$ temps passés* Si l'on n'y gravait pas le millésime , les générations à venir s'y tromperaient i sur beaucoup de ces églises y j'ai vu là croix placée .; j'ai aussi re<marqué des anges sculptés sur les murs et des tableaux rej»*ésentaiit nos saints mystères^ décorer l'intérieur du choeur : lé protestant tisme a donq enfin senti que l'on peut véné^ rer un signe^ une image^ sans Vadorer , sans être idolati^.

£n France , pour le plus petit village , le comité des batimens publics ne veut pas p^^ mettre autre chose que le genre grec ou fi>main. Bâtissez une halle ou u^ ^i^e > c'est même chose; on ne vous permettra pasi'architecture nationale. £n Angleterre , l'amour du gothique est porté au contraire jusqu'à la manie j les temples, les palais, les châteaux, et même les cottages ont adopté les piliers sveltes et élancés^ la feinlle de trèfle et les baitlemen^j ou créneaux obfigés.

liundi 4 m&i> nous commençâmes nos vi* sites des monumens de Éondres par l'église

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de Westminster. L'intérieur de ce beau monument a été restauré avec beaucoup d'art et de soin. Sous* un des porches gothiques nous trouTâmés , ce qui n'existait pas autrefois, alors que le culte catholique en faisait une maison d'espérance et de prière ouverte h tous ceux qui ont besoin de prier et d'espérer} nous trouvâmes des gardiens aTec un bureau établi pour percevoir un shelling par personne : sans cela on ne pénètre pas sous les voûtes saintes* Nos domedtique;. qui n'avaient pu entrer avec nous^ furent refusés. N'entendant pas l'anglais, ils n'y comprenaittit rien j car, avec leurs idées , ils ne pouvaient concevoir que l'on payât pour entrer dans une églisgj»

Je me figure un infortuné qu'un grand malheur vient de fi^apper ; s'il veut >allér porter sa peine aux pieds de Dieu , il faudra donc qu'il paie pour aller prier? Mais s'il est pauvre, s'il va demander à celui qui donne la pâture aux petits des oiseaux du pain pour des enfans, il ne sera donc point admis dans le temple protestant si l'heure de l'office est passée ! ! ! Il y a dans cette police des églises

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quelque chose de dur, de sec et d'antirchrétien* Ah! combien notre religion entend mieux les intérêt»' de l'homme ! Combien die connaît mieux son cœur ! Elle laisse toujours ouverte la maison de prière, parce qu'elle sait que les hommes ont toujours besoin de prier. La mère laisse toujours ses en&ns venir à elle.

Nos églises s'ouvrent avec le jour, et ne se ferment Iqu'à'lanuit^le matinle pauvre ouvrier peut y venir demander à Dieu la force doQt il a besoin pour gagner à la sueur de son front > sonpainquotidien}etlesoir,quandila finisata^ cbe, il vient sereposeràl'ombre du sanctuaire.

L^omme qui montre les tombeaux des rois nous fit signe de le suivre ; j'écoutais et je traduisais à mesure à mes compagnons de voyage ce qu'il nous débitait d'une voix aigre et monotone.

Pour bien voir des tombes et un édifice pareil à celui de Westminster, il faudrait être seul avec le livre qui indique toutes les sépultures, et n'avoir pas ses moppiens comptés. Telle personne veut parcourir rapidement toutes ces chapelles funéraires pour juger

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plus vite l'enseiuble de cette vieille basilique^ de ce noble reUquaire des grandeui^ d'Angleterre; telle autre voudrait rêver longtemps devant le peu qui reste de cette tant belle Marie Stuart^ ou s'arrêter devant ce roi coucbé avec son armure et son casque couronné. Une savante harmonie ^dans les proportions d'un édifice a un grand charme pour les yeux; de vieilles tombes poudt*euses chargées de noms illustres ont une grande magie pour le cœur. Pour savoir apprécier les beautés ou les défauts d'un monument , it fuit des connaissances en architeùture; pour se sentir arrêté devant un tombeau* ou une ruine, il ne faut rien qu'une dispo^tion à la rêverie qu'on tient de Dieu et de sa mère*

Dans notre visite de Westminster, ce que nous admirâmes parnlessus tout , fut la ma^ gnifique chapelle de Henri VII. Cest le chefd'œuvre du genre gothique , je n'ai rien vu ni ea France, ni en Angleterre qui puisse lui être comparé : sa voûte est une véritable merveille ; tout ce que le genre a de léger , de gracieux s'y trouve ; toutes les difficultés à vaincre y ont été vaincues^ et ce beau tombeau

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que s'est éievé un roi d'Angleterre, a été surnommé par de vieux historiens orbis mi-raculum , le miracle du monde. L'intérieur de cette chapelle est de lo3 pieds de long, 70 de hauteur. Depuis le haut de la voûte jusqu'à la plinthe , il n'y a pas une pierre qui ne soit merveilleusement sculptée ; on dirait un réseau de broderies tendu siu* les murs. Cette expression de dentelle de pierre j dont on n'ose plus se servir , tant elle a été prodi* guée pour peindre la délicatesse des ornemens gothiques 9 a dû venir à l'esprit pour la pre-* mière fois , dans la chapelle de Henri VU.

On ne sait à qui attribuer la^gloire d'avoir conçu et achevé ce chef«d'œuvre; quelques antiquaires prétendent que le prieur deSaint- Barthélemi, William Bolton, en a été Farchitecte. Tous ces moines contre lesquels on crie tant n'étaient donc pas des ignorans et des honmies sans goût ! Voilà qu'un habitant du cloître a fait une merveille qu'aucun de nos savans architectes ne poumdt ni concevoir ni exécuter aujourd'hui ! Cette chapelle a été commencée le 94 janvier i5o3, Henri VU en posa la première pierre y elle a été achevée

en douze ans. £Ue a coûté 1 4 >ooo livres ster-* lings. Cette somme répond aujourd'hui à celle de 200,000 livres de la même monnaie ; à peu près 49800,000 de francs.

Au milieu de la nef se voit le tombeau de Henri j la compagne de sa vie partage sa couche funèbre. Les oreillers de bronzedoré qui supportent leurs têtes semblent affaissés sous le double poids de la couronne et de la mort } des anges sont assis sur la tombe comme pour charmer le sommeil des deux époux; au-dessus d'eux s'élève un dais tout en bronze , et tout chargé des emblèmes du temps, la he^se, le lion, la fleur de lis, la rose , le lévrier et le dragon.

'A l'tntour de la chapelle sont deunr rangs de stattes en chêne sculpté ; ce ne sont plus des moines qui viennent y prier^ ce sont les chevaliers de l'ordre du Bain qui s'y asseoient alors qu'ils sont convoqués par le roi à un chapitre solennel. La bannière de chacun d'eux estappendue au-dessus de la place qu'il occupe. Sur le fond de la stalle on voit aussi le nom et l'écusson du chevalier. Près d'un aigle noir, je lus : Haut et puissant seigneur Fran-

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çoîs II, empereur (T Autriche et roi des Ro^ mains i près de trois fleurs de lis avec la même formule, le nom du 18' Louis de Bourbon'^ roi de France et de Navarre; Alexandre de Russie, Frédéricq de Prusse s'y voyaient aussi. L'honneur d'avoir son gonfanon auprès de leurs bannières me semble une récompense digne d'envie !

Je n'aime pas que l'cm change la destinalion d'une église: ainsi, je l'avoue, j'aurais préféré voir des religieux priant dans les stalles pour l'ame d'Henri VU , que toute la pompe cpi'on a mise à leur place ; cependant après les prêtres , les chevaUers sont mieux là qu'aucun autre ; la chevalerie était la religion de l'honneur ] si elle n'était filie du ciel y .elle était la plus noble pensée de la terre.

Indépendamment de Henri et de sa royale compagne, tous les souverains d'Angleterre, depuis Elisabeth jusqu'à Georges II, sont enterrés dans le caveau de cette chapelle : un seul manque à ce rendez-^vqus de rois , c'est Jacques II! Terre de, France le recouvi*e; et nous' avons lu sur sa tombe à Saint -Germain ; PpUr demeurer fidèle à Dieu ^ il

sacrifia un trône ! Les Anglais sont si fiers de cette chapelle de Hairi VII, qu'ils mettent un soin extrême à la conserver : il y a quelques années qu'une somme de quarantedeux mille livres sterlings a*été votée pour les réparations les plus urgentes. Nous n'en sommes pas là en France; et quand les bandes noires ne détruisent pas nos plus beaux monu* mens, nous laissons le temps exercer ses ravages ; en Angleterre on lutte avec lui, les Français le laissait faire.

Avant de finir cette longue lettre, je veux vous apprendre comme , dans ce pays , on obtient facilement l'honneur de partager les sépultures illustres. Ayant vu sur une tombe un nom qui ne me semblait pas mériter les honneurs de Westminster , je demandai à notre guide pourquoi celui qui avait été obscur toute sa vie, obtenait après sa mort une distinction que je ne croyais réservée qu'à ceux qui avaient servi leurs rois oa illustré leur pays. L'homme qui montrait les tombeaux me répondit : Why^ sir, his/amily ap^ pUed to Ole dean , and leape was granted. -^ Eh bien, monsieur, sa/amUle s^estadressëe

SUR l'anolbtbrrb. 4?

au doyen y ei permission Itd a été accordée !

— Mais y ajoutai-je, il fallait qu'il eût quel-* ques droits y quelques belles actions par d^ vers lui ? .

— Non 9 monsieur, répartit le froid et impassible cicérone , on s'est adressé au doyen^ Yoîlà tout.

En térité pour donner aux étrangers une meilleure idée des honneurs de Westminster, on devrait avoir d'autres guides que cet homme; je ne puis croire que les sépultures y soient ainsi achetées et vendues, ou données parle doyen du chapitre. Sousles royales voû* tes de Saint-Denis , Dugueschn seul dormait à côté des rois qu'il avait servis.

Ce qui prouverait que notre guide ne se trompait pas tout*à*fait , est ceci.

Quand la nation anglaise, reconnaissante des services du ministre Ghatam , lui eut décerné un tombeau à Westminster, il &llut encore que la &mille de l'illustre orateur don*nât sept cents livres sterlings au chapitre, pour payer l'emplacement que le monument voté par les deux chambres allait occuper dans l'église des sépultures. Je ne sache pas que nos

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moines de Saint-Denis aient jamais Tendu k gloire de dormir sous leurs voûtes ; ils ne prenaient rien aux cendres qui y venaient reposer; ils priaient et veillaient sur elles.

On continue toujours de montrer les figur§s en cire, d'Elisabeth , de Marie y de Guillaume III. On a ajouté à cette collection de poiixaits, celui de Nelson : l'hi^it qu'il portait àTra£adgar,les ordres qui le décoraient^ il les a encore! On trouve de l'intérêt à regarder ces figures vêtues des propres robes et habits des pers(Mmages qu'elles représentent ; mais cependant il y a quelque chose de hideux dans cette vue : rien ne ressemble autant à la carnation de la mort que cette cire qui a jauni en vieillissant. Pour réparer des ans Virrépa^ rable outrage , on peint bien de temps en temps les joues d'Elisabeth ; elle n'en est pas moins effi^yante. J^ai firémi devant l'ennemie de la belle Marie-Stuart , et j'ai conçu sa jalouse haine contre la plus séduisante des reines!

Une simple pierre porte le nom d'un prince français, le duc de Montpensier , mort à Lon* dres pendant l'émigration* Ilestbi»i.au;s.:Anr:

stm l'amgleterrb. 4d

glais de lui ayoir accordé cette sépulture; quoiqu'on en dise, la mort ne nivelle pas tout, il &ut encore de la hiérarchie parmi les cadavres ; et le corps du premier venu ne doit pas être couché auprès des majestés du tombeau* Fox et Fitt reposent sous les mêmes voûtes, leurs voix ne tonnent plus ; mais leurs grands noms sont comme une voix puissante qui vous arrête. La statile de Pitt est d'un bel effet ; le bras levé, avec le geste du commandement, le ministre de Georges III a l'air de dire à la révolte : Tu n'iras pas plus loin.

MM HOUTBAU QUAATIBA , jUMUET. — MH. EURDELL ET BlUDGE. — SAIRT-PAVI..

• Londres*.*.

Hier, pour nous réchauffer du froid qui règne dans cette vaste solitude de l'église fu-

5o ' LETTRES

nèbre^ pour Toir autre chose qu'un peuple de statues et de simulacres de morts , nous nous hâtâmes d'aller profiter d'un rayon de scleil dans le parc de Saint -James. Nous fômes étonnés du peu de soin qui s'y montre ; les gazons ne sont phis respectés, des sentiers qu'a tracés l^abitude des promeneurs les coupent dans tous les sens. L'ancien palais de la reine ( Buckingham-house ) disparaît et va devenir le palais que les rois d'Angleterre habiteront désormais pendant leur séjour à Londres; il est temps qu'ils aban* donnent leur demeure actuelle, qui a ressemblé Iong-4emps à une prison , mais qui ne peut plus prétendre à cette ressemblance, depuis le perfectionnement apporté aux maisons Jarret et de justice.

Je connais vingt prisons qui ont l'air plus riant que le vieux Saint-James. Georges III ne 'voulait pas entendre parler de le quitter, mais son fils qui a moins de simplicité et plus d'élégance, se hâte de remplacer sa jolie habitation de Girleton-house , que l'on vient d'abattro, pour joindre les plus belles rues de Londres aux deux parcs de Saint-^James

et du Régent. Après avoir parcouru ce nouveau parc , qui a le défaut d'être coupé par des communications droites, établies entre les deux côtés du vaste fer à cheval de maisons qui en forment comme Penceinte ; après avoir vu Portland-place et la belle rue qui la prolonge jusqu'à Charing-cross , nous alla* mes le soir à Govent-garden , où Charles Kemble jouait dans Hamlet. Je n'avais pas entendu cet acteur depuis vingt-huit ans, mais je me rappelais l'avoir vu jouer dans son adolescence avec son inimitable sœur , MM* Siddons et son frère le grand tragédien , dont j'avais admiré la statue à Westminster. Qiaiies Kemble en prenant de l'âge a pris du talent^ j'ai reconnu dans son jeu des inspirations que son frère et sa sœur n'amraient pas désavouées. Entre autres momens^ j'ai, remarqué celui où Hamlet est couché aux pieds d'Ophélia, épiant dans les yeux de sa mère et dans ceux iJe son complice couronné^ l'impression que produit la pièce qu'il fidt jouer devant eux.... Quand tout à coup , en ayant l'air de s'amuser avec un éventail , il a acquis la preuve que le nou-*

vel époux de sa mère ne peut plus endurer la représentation qui lui rappelle son crime ^ quand il voit l'empoisonneur détourner ses regards du théâtre qui est élevé sur la scène, alors Œarles Kemble est superbe , le cri de joie qu'il pousse en se relevant est celui du lion qui va saisir sa proie... du lion qui va déchirer l'homme qui lui a volé ses petits...

J'étais dans la loge , entre une jeune femme et un classique : la jeune femme ne s'enquérait pas si toutes les règles d'Aiîstote étaient suivies, mais elle se laissait aller aux impressions de terreur et de pitié que lui inspirait le jeu du tragédien. Foui' le comprendre dans ses plus beaux momens , il était presque superflu de savoir l'anglais. La nature a des accens qui sont les mêmes dans tous les pays. La mère à laquelle on arrache son enfant ^ le fils qui vient de découvrir l'assassin de son père , ont le même cri par toute la terre.

Mais mon autre compagnon de voyage trouvait absence totale de dignité et même de naturel; accoutumé à la scène française, nourri de la pureté de Racine , il ne concevait pas que nous pussions avoir des larmes

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et des applaudissemens pour ce qui se jouait devant nous. J'avoue que je pleurai comme un enfant à la belle scène entre Hamlet et sa mère j cependant l'actrice chargée du rôle de reine m'a semblé plus que médiocre : mais la femme qui joue le moins bien la tragédie a de bons momens quand elle répète des paroles de mère ; la nature l'aide quand le talent lui manque. Malgré mon goût pour Shakespeare, je ne voulus rien voir de la scène du cimetière ; il est impie de jouer ainsi avec la mort. Les crânes véritables , le bruit de la pelletée de terre retentissant sur le cercueil , tout cela est épouvantable et n'est point du génie ; nonseulement le bon goût y mais la police des cimetières devrait interdire de pareilles scènes.

Le parterre anglais ne pensait pas comme moi i car du fond de la lo*ge où je m'étais enfoncé pour ne rien voir , j'entendais John- Bull rire de son gros rire à toutes les facéties du fossoyeur.

Dans notre course rapide, n'ayant qu'une soirée à consacrer à la scène anglaise^ nous fômes heureux de rencontrer ensemble Hamlet et Kemble.

Le lendemain nous visitâmes Tégtise de Saint-Paul; en nous y rendant , nous ebtrâ* mes chez Rundel et Bridge, premier orfèvre et bijoutier de la couronne. Avant de parler de toutes les magnificences qui nous y furent montrées , je dois dire avec quelle obligeance on nous fit voir les richesses immenses ren* fermées dans ce vaste magasin. Nous nous étions annoncés comme Français ; nous avions prononcé un nom conau à Londres comme à Paris, celui d'Odiot. £t nous dûmes peut-* être à notre qualité d'étranger tous les détails de l'exhibition qui nous fut faite : peut-éti^ entrait-il un peu d'orgueil national dans la complaisance de la personne qui nous conduisait à travers les salles remplies d'or et de pierreries ; si ce sentiment était celui de notre guide , la politesse et les égards lerecou^ vraient tellement que nous ne nous en aper^

Les Anglais ont décidément rompu avec la pureté des formes : certes ce n'est pas faute de bons modèles , car ils ont apporté en détail dans leur île et l'Italie et la Grèce ; mais ils ont abandonné les vases d'Herculanum ,

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et poiu* leui*s coupes et pour toute leur vaisselle d'or et d'argent.

Bâtissant des châteaux gotliiques, ils ont ramené avec cdnTenance et raison sur leui*s buflfets ( anciens dressoirs de nos pères ) , les plats d'or relevés en bosse. Les brocs à larges flancs, à anses tourmentées, cette simplicité qui était il y a vingt ans le type de leui*s ouvrages, est bien loin d^eux maintenant. Leui^ candélabres, leurs soupières, leurs seaux à rafraîchir, sont tout chargés de ciselures et de reliefs ; et souvent on y voit des pierres incrustées. Sous notre régence, on contournait, on tourmentait moins les formes qu'on ne le £ût aujourdliui en Angleterre. Jusqu'à un certain point je ne blâme pas ce goût; tout en avouant qu'il n'est pas pur, je reconnais qu'il fait plus d'effet, et n'est-ce pas à Teffet que Ton vise , quand on étale son argenterie sur des buffets ou des dressoirs montés? Chez MM. Rundel et fiiidge^ on nous montra une partie de la vaisselle du roi actuel ; on aurait pu croire en la voyant que c'était cdOle d'un roi des vieux temps chevaleresques; rien de moderne ne s'y laisse

deviner ; nous remarquâmes entre autres un plat d'or massif , tous les insignes des difierens ordres dont Georges IV est décoré , y sont ciselés en bosse ; la grandeur des coupes égale leur richesse : si leur royal maître peut les vider d'un coup, il est digne d'être le successeur d'Arthur de la Table Ronde.

Ce qui fit ensuite notre admiration , (ut un collier d'un prix immense ; il a été estimé au plus bas, 70,ooolivres sterlings (i ,680^000 f.). Parmilesdiamans qui le composaient, on nous en fit remarquer deux qui ont servi de boucles d'oreilles à l'infortunée Marie*Antoinette. V n énorme pendant, qui avait appartenu à Joseph Bonaparte, et deux autres qui avaient fait partie d'une parure de la reine Charlotte d'Angleterre» £trange composition que ce collier! Combien chacun de ces diamans destinés à briller dans les fêtes , pourrait redire de chagrins et d'infortunes !

Sortant de ces somptueux magasins, où For et les pien*eries avaient ébloui nos yeux , nous arrivâmes à Saint-Paul , dont la triste nudité nous fi[*appa. Alors que je n'avais rien vu de mieux que ce grand vaisseau , je l'avais

trop admiré : j'entendais dire autour de moi que c^était une des merveilles du monde. Sans doute ce temple a de beaux détails et de grandes proportions ^ mais qu'il est froid à l'œil ! comme l'ame y reste sans émotion ! et l'église qui ne tous émeut pas, qui vous laisse sans pensées religieuses , n'est*elle pas ime église manquée ? A Saint-Paul , rien ne vous dit que ce soit là la maison de Dieu : aussi on y entre comme dans un endroit vide, comme dans un lieu inhabité , la canne à la main et le cha* peau sur la tête. Sur le même emplacement où nous voyons aujourd'hui la cathédrale protestante^ de Londres, avait existé jadis un temple de Diane. En 610 , à la conversion de Sebert, roi d'Essex , une église chrétienne y fut bâtie. Feu de temps avant la conquête des Normands , elle fut déti*uite par le feu , et sur ses ruines] s'éleva une merveille , qu'un autre incendie renversa encore; sa tour ou son clocher avait plus de ôao pieds de haut : les flammes la firent crouler et détruisirent toute la charpente de cèdre de cette troisième église. Pendant te règne de Jacques V', une souscription iîit ouverte pour réédifier le

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temple , elle procliiisit la somme de loo^oooli- Très sterlings. Le fameux Laud, évèque de Londres , stimulait et encourageait alors le zèle protestant ; il voulait donner de la pompe à son culte y et que la religion anglicane eût une merveille à montrer comme l'église de Rome. Sous le règne suivant Inigo -Jones commença les réparations et de grands embellissemens , mais la guerre civile vint tout arrêter; le temple que l'on élevait au dieu de paix fut transformé en caserne de cavalerie , et livré a toutes les déprédations des soldats. A la restauration de Charles II y les travaux long-temps suspaidus recommencèrent, mais comoie si la fatalité était attachée à cette œuvre, l'incendie de 1666 vint tout détruire poui* la quatrième fois.

L'église de Saint-Paul, telle que .nous la voyons aujourd'hui p a été bâtie par sir Christopher Wren; la première piere en a été posée le 21 juin 1676 , et l'édifice achevé eu 1710. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que ce monument a été conçu, commencé et achevé par , le même homme > sir Christopher Wren; ses travaux conduits par un même maçon,

suB l'anglbterrb. 59

M. Slrong, et sous un même prélat, le réyérent Henri Compton. Saint-Pierre de Rome n'a pas été aussi Tite, et c'est le cas de dire que le temps ne fait rien à l'afiaire. L'un est le plus beau des monumens modernes , l'autre est une copie manquée de cette merveille du monde.

La sèche et froide réforme a été obligée, pour embellir sa cathédrale tant vantée, d'em-* pmnter à notre culte quelques statues de saints; celle de saint Paul domine le fronton ; saint Pierre, saint Jacques et les quatre ËyangéHstes se voient au-dessus de l'entablement. L'intérieur était resté nu et «ans aucune décoration; depuis quelques années on a cherché à peupler un peu cette vaste et froide solitude , et ce sont quelques morts célèbres qn'on y a rassemblés. l nous avons vu les effiles en marbre du phikntrope Howard, du grand Nevirton, du général Abercromby, de lord Hov^e, de lordSaint^Vincent, du oiarquis de Cornwallis , de sir John-Moor , et d'une foule d'autres marins et généraux cél^res; mais dominant tous ces noms et toutes ces gloires , le nom de Nelson attire

Go LETTRES

et fixe les regards. Le héros de la Grande- Bretagne est là comme un géant parmi tous ces morts illustres. Son épitaphe se compose de trois mots que les Anglais doivent lire avec orgueil. Etrange destinée ! c'est dans le sarcophage que le cardinal Wolsey s'était fait faire, que les restes de Nelson sont déposés ; ilg 'gisent directement sous le centre de- la coupole.

Au-dessous de l'entrée du chœur, on lit sur une table de marbre noir :

Sous ce pai/é gtt Christopher Tf^ren^ ar-^ chitecte de cette église^ il a i^écu plus de quatre^pingt^di^ ans, non pour lui, mais pour le bien public. Toi qui lis ces mots, cherches-^tu un monument ëlepé d sa gloire , regarde autour de toi.

Saint-Paul a coûté à bâtir un million et demi de livres sterlings. Sa longueur est de 600 pieds. Pour monter dans la boule dorée qui supporte la croix, il y a 6 16. marches. Huit personnes peuvent s'asseoir dans cette boule , qui pèse cinq mille six cents livres.

Je m'en- serais voulu d'être resté si froid en parcourant cette église , orgueil du culte pro-

sua Ii'anglbtbrre 6i

testant, si j'avais été le seul à ne pas être ému; mais en effet , qui aurait pu nous donner cette émotion religieuse que l'on ressent en pénétrant sous les voûtes de nos vieilles églises? Eût-ce été deux ou trois hommes qui se promenaient le chapeau sur la tête? et quelques conciei^es établis près des portes pour percevoir la rétribution obligée? Depuis le quart de siècle que je n'avais vu Saint-Paul , il a encore noirci : on le dirait maintenant bâti avec des pierres de houille. Les maisons qui l'entouraient dans ma jeunesse l'étoufiènt encore y c'eût été une grande amélioration et un grand improçement de Cèdre un énorme square autour de cet édifice, très remarquable malgré quelques déCeiuts , et qui prouve que Chnstopher Wren était un homme de génie. Adieu.

^s^— aai

63 liBTTBBS

liA TOVE, U tVmXBL, ftSN9Ill«T0EI, SAIHT-JASKS;-^!!. LES. M. L0D6EE9.

Londres...

Si yélais resté sans émotion dans la cathédrale de Lobdres j il n'en a pas été de métne à la Tour ; la magie des arts n^ a été pour riea^ nos puristes de France diraient méÊne que ce qui m'a tant intéressé est indigne d'être offert aux regards ; car c'étaient des staitiiés de bois peint! des images de tous lessonierains d'Angleterre^ depuis Guillaume-le-G)nquérant jusqu'à Georges II y a^ec les propres armures^ les mêmes vètemens de pourpre ou de fer que ces princes ont jadis portés. Ces effiles n'ont que le mérite de la vérité , mais pour celui qui cherche à se représenter les temps passés, c'est le premier de tous. Le

costume héroïque peut être plus classique , plus noble ; raais pour le peintre ou l'historien, il les aide peu. V.

Je ne puis vous redire, mon cher ami ^ l'effet que produit cet escadron de rois rangés à cheval en bataille ; on dirait que du fond de leurs tombeaux ils ont entendu un cri d'alarme, et qu'ils se sont levés pour revenir défendre leur vieille Angleterre. Tous ont l'épée y la lance ou la masse d'armes à la main. Ceux dont on ira pas eu de ressemblance exacte , ont la visière de leur casque baissée. Les autres montrent leurs traits historique^ meni sculptés. Parmi ces derniers, je reconnus Henri Y III , son énorme corpulence le fait £stinguer dans le rang ; son armure d'une grande richesse est de manufacture aUemande, et lui avait été donnée par Maximilien I*', lors de son mariage avec Catherine d'Arragon.

Qiarles 1*' porte une cuirasse toute resplendiasante d'or. Elle lui avait été offerte par la cité de Londres; plus tard ce même Londres vit élever l'échafaud de ce roi , et ne le sauva pas....

64 I«BTTRES

Cette armure du roi décapité fut placée sur le cercueil du duc deMarlborough lors de ses funérailles ; c'est la plus belle de la Tour. Hors du rang , un peu en avant ^ et placée la dernière , on nous fit remarquer l'eflSgie de Jacques IL Le livre explicatif que l'on vend aux visiteurs 9 dit que ce prince ayant passé à l'étranger, son image a dû être ainsi placée, pour rappeler sa désertion du royaume. Cest encore une leçon donnée aux rois , et avec peu de respect; l'AngleteiTe cependant ne devrait pas oublier que Jacques, n'étant que prince de Galles, avait rendu des services à sa marine; quand notre roi Jean fut conduit prisonnier à cette même Tour de Londres , le Prince Noir se tint debout et découvert devant lui. Daïis les temps chevaleresques^ c'était un droit de plus au respect , que le malheur.

Dans une autre salle appelée Farsenal espagnol ( the spanish aimoury) , au milieu de toutes les armes conquises par les Anglais sur t^armada espanola , apparaît la reine Elisabeth. Elle est représentée en grande parure au moment de monter à cheval pour

SÛR l'ANÔLËTBlaRE. 6d

jmtcouïîr les raogs de son année dans les plaines de Tilbury. Cette figure a de la vie et du mouvement, le jeune page lui présente un casque ombragé de plumes ondoyantes. Le regard de la reine est plein d'espoir et de courage y on voit qu'elle va vaiiicre. Parmi les sabres , les épées , les lances et les longues piques à fer recourbé , on montre des menottes ^ des carcans et des chaînes destinés aux Anglais par les soldats de Philippe II.

Autrefois nous avions vu danscette salle des trophées d'Elisabeth la hache qui avait coupé la belle tète de Marie Stuart! Aujourd'hui elle n'y est plus , on a enfin senti que ce fer n'était pas glorieux.

Mais on montre encore, sans égard pour la gloire du grand réformateur Henri Y III ^ le coutelas qui a servi à décapiter la reine Anne de Boleyn et Githerine Hoii?ard.

Pour l'exécution de cette première victime, Henri fit venir de Calais un bourreau de grand renom.

Cette même hache a £dt tomber la tète de

RobertDevereux, comte d'Essex, favori de la

reine-vierge. Si Ton tient à montrer ce fer

66 , LBTTafiS

que le père et la fille ont ensanglanté, il faudirait que cela fût ailleurs. D'autre sang innocent Payait encore rougi : celui de Jeanne Grey , reine de seize ans, qui ne s'est assise que neuf jours sur le trône pour aller mourir sur un écha&ud.

En France, je ne sache pas que l'on conserve de semblables reliques; cependant il y en a de tellement sacrées, que je les voudrais gardées avec respect.

Dans tous les lieux publics, dans toutes les galeries particulières, les souverains d'Angleterre dont on retrouve le plus de souvenirs, sont : Henri YIII , Elisabeth et Charles ^^

Je ne nie pas le savoir et l'habileté du premiei', mais sa<;onduite !

Je ne nie pas U gloire de la seconde , mais sa craauté!

Quant au dernier , je vois son courage et sa fin, et j'approuve ces nombreux hommages, ils me semblent une expiation !

La Tour de Londres renferme encore beaucoup de curiosités, c'est toute une petite ville que cette forteresse ; au milieu de la place

du centre s'élève la vieille tour blanche ( tke white tower ), bâtie par notre Guillaume de Normandie j qui la fit construire lors de la conquête, pour maintenir sous son sceptre ou plutôt sous sa vaillante épée , les habitans de Londres et des environs.

Guillaume s'entendait à conserver le fruit de la victoire , et jamais conquérant ne sut mieux rendre le joug honorable, si l'on en juge par l'empressement et la fierté que mettent les descendans des vaincus à porter pour devises les cris de guerre des vainqueurs.

On montre dans la vieille citadelle de Lon-* dres, la tour sanglante ( the bloody tower ) , où les deux petits enfans de Henri YI fijrent étouffés dans le même berceau par les sicaires de Richard III (les plus beaux vers de Shakespeare redisent cet hornble meurtre ) ; la porte du traitre (traitor^s gâte), par laquelle les traîtres passent pour aller à l'écha- £iad, et une chapelle toute pavée de pierres tombales des personnes illustres décapitées, parmi lesquelles on nomme l'évêque Fischer, la vénérable comtesse de Salisbury , la reine

Annej lord Rochford,CromweU comte d'£s-^ sex, Seymour duc de Sommerset^ Dudley duc de Northumberland, Thomas Howard duc de Norfolk , et James duc de Montmouth, fils de Charles II. Ici sont aussi enterrés les corps sans têtes, ( the headless trunchs ) de lord Kilmamock, Balmorino , et Lovât. Ces derniers étaient les Vendéens de l'Angleterre , ils ont eu le sort de Gharette et de la Trémouille ! Paix à leurs cendres , hommage à leur mémoire !

La Tour a une police particulière , et conserve encore beaucoup d'anciens usages. Les hommes qui en font voir les différentes parties aux étrangers (Mé warders)^ portent encore le costume de Henri VII, une petite toque de reloursnoir tailladée, et une espèce de tuni^ que de drap rouge galonnée sur toutes les coutures, les emblèmes du roi, la rose d'Angleterre et le chardon d'Ecosse brodés sur la poitrine et sur le dos , la fi'aise plissée à l'entour du cou, et la taille ceinte d'un baudrier noir rehaussé d'or.

Tous les matins le portier-concierge de la Tour, avec six soldats et un sergent j va

chercher les clés chez le gouverneur j tes ayant reçues 9 il ouvre la première porte du dedans : quand il l'a passée, il la referme sur lui^ et va ouvrir les trois portes extérieures ; pendant qu'il passe et repasse , les soldats désarment leurs fusils. De retour à la porte de l'intérieur, il appelle pour i^enir prendre les clés du roi Georges ^ elles lui sont remises devant la troupe pour être déposées dans la salle des gardiens ; cette même cérémome se bit également l&soir , et IcMrsque le portier les reporte au gouverneur, le poste principal prend les armes , et Fofficier commandant crie au concierge, qui va là?

Le porteur de clés répond, les clé&.

Que les clés passent y dit l'oflicier, et il commande de désarmer les fusils.

En passant sous la voûte, le concierge crie: God save king George.

La troupe répond amen.

Il est bien de conserver ces vieux usages, ils sont enharmonie avec les antiques muraillesde œ lieu historique : quand on entre dans cette citadelle des rois , on croit sortir du siècle actuel } le mouvement, la vie que l'on voit tous

les jours y ne se rencontrent plus là ; je regrette <]ue toute la garnison n'ait pas aussi l'habit des gardiens, que j'ai essayé de vous dépeindre ; sans cet uniforme d'aujourd'hui, que l'on yoit aux soldats, l'illusion serait complète, on pourrait penser que l'on est remonté au temps de Henri VIL

Nous avions visité la salle d'Elisabeth arec tous ses trophées, nous avions vu la salle des rois, admiré Tordre de l'arsenal où l'on a dessiné, avec un art incroyable, les difierens ordres et omemens d'architecture , et même des fleurs, avec des instrumens de mort , des fusils, des sabres et des pistolets. Il nous restait à voir les joyaux de la couronne : ici ce n'était plus notre vieux guide avec soti antique costume qui nous expliquait ce qui était étalé devant nous , derrière une forte grille ; mais une petite femme semblable à une fce, et tenant à la main une baguette. A la lueur de plusieurs lampes, elle vous &it voir toutes les splendeurs du trône ; elles sont placées par étages sur des gradins et des tables tournantes, et à sa voix , la couronne et le globe se meuvent et tournent sur eux-*mémes pour se

SUR l'anglbtehrb. 71

montrer sur toutes les faces. Pendant que l'on adimre cet éclatant amas de richesses, la voix nasUlarde et monotone de cette femme s'en Ta toujours débitant ce qu'elle a appris ; elle vous Eût remarquer tour à tour l'aigle d'or qui contient l'otiction des rois , le glaire du pouvoir spirituel et temporel ^ confié aux mé* mes mains; la large et profonde coupe dé ▼ermml qui sert au banquet du couronnement, quand le monarque boit au bonheur de son peuple; une merveilleuse salière d^or, imitant dans sa forme la tour blanche de Guillaume-le*Gonquérant ; le nouveau sceptre qui a été remis à Georges lY , à son avènement au trône , et celui de saint Edouard-le-Goufes-* seur, espèce de bâton pastoral de quatre pieds et demi de long , tout en or pur et massif, et rendu plus précieux encore par un morceau de la vraie croix. L'emplacement où brillent toutes les richesses du trône de la Grande* Bretagne, est une petite salle au rez-de-chaussée d'une tour, où Ton arrive après avoir franchi plusieurs portes de fer. La couronne impériale, qui a été faite pour Georges lY , est d'une extrême magnificence ; jusqu'à lui , ses prédécesseurs avaient montré peu de goût \

ya LKTTRBS

lui j a porté l'élégance connue du prince de Galles sur le trône. Il a rajeuni les antiques joyaux. Auprès de son nouveau diadème la couronne d'Elisabeth , de Marie et d'Anne ne brillerait pas.

Un domestique qui nous avait suivi dans la chambre des diamans ( the jewels room ) , disait en regardant la couronne impériale : Ça peut bien coiffer un homme ^ mais ça doit /aire un mauvais bonnet de nuit. Sans s'en douter, cet homme disait vrai ; ceux qui portent la couronne dorment mal , les peuples font tant de bruit I Encore tout éblouis de l'éclat de l'or , des diamans , des rubis , des topazes et des émeraudes, nous allâmes admirer ce que le génie d^un de nos compa^ triotes a osé tenter, le chemin sous la Tamise . (the Tunnel). Certes la pensée d'essayer un pareil ouvrage était hardie; mais ce qui est plus hardi , plus surprenant encore , c'est d'avoir lutté avec le fleuve, et de l'avoir vaincu. Déjà l'ouvrage était poussé à plus de moitié; la patience , la prudence et le géme avaient poursuivi leur œuvre sans rencontrer d'autres obstacles que ceux qui avaient été pré-» vus ; tout à coup l'eau pénètre dans le sou-.

sim l'anolbtkrhe. 73

terrain, d'abord comme le jet d'mie fontaine, bientôt conmie mi torrent; les flots roulent, mugissent , s'élèvent, les ouvriers fuient épouvantés^ pludeurs périssent. Les ennemis de M* Brunel (un homme supérieur en a toujours) triomphent, lui n'est point abattu, il a déjà conçu la pensée de regagner le terrain qu'il vient de perdre ; il refoulera la Tamise dans son lit, il saura ^empêcher de rentrer dans ses ouvrages; mais lui seul a cet espoir. Ses anciens ouvriers, efiirayés du danger qu'ils ont couru , et de la mort de leurs camarades, ne veulent plus reprendre leurs travaux. A la fin il en retrouve plusieurs etl'œuvre est reprise : d'immenses toiles goudronnées chargées de pierres et retenues au fond des eaux, forment un vaste tapis dans la profondeur du fleuve , au-dessus du souterrain ; et nous avons marché à jÀed sec dans cette admirable galerie , toute illuminée de la brillante lumière du gaz. A l'endroit où les travaux sont arrêtés , d'immenses glaces sont placées , de manière que ceux qui visitent le Tunnel en s'avançant sous ses voûtes d'où ne découle aucune humidité , croient voir venir d'autres visiteurs au-devant d'eux. Je fiis dupe de cette illusion^

74 LETTRBS

je Toyais venir vers nous deux jolies femmes : c'étaient celles que j'accompagnais.

Pendant que ^ frappés d'étonnemant y nous admirions tous le génie de notre compatriote, trente pieds d'eau étaient au-dessus de nos tètes, avec les innombrables vaisseaux qui couvrent la Tamise.

Au milieu de notre admiration , quelque cbose nous attristait : les travaux sont suspendus j ce n'est plus la frayeur qui empêche de les poursuivre , chose.étonnante ! (enAngletwre) c'est le manque d'argent. Espérons que M* Bmnel vaincra ce nouvel obstacle; s^il était Anglais ce serait déjà fait ; mais l'orgueil national souffre peut-être de devoir une merveiUe à un étranger.

M. Brunel a vaincu les flots de la Tamise; vaincra-t*il les intrigues de l'envie ?

Pour reposer nos yeux des monumens de pierres noircies , et des rues de briques enfumées, nous sommes allés aujourd'hui chercher de la verdure à Hyde-parck et à Kensington ; mais quoique nous soyions au 5 de mai, hoi^ quelques sycomores et quelques maronniers , tout est encore presque comme en hiver.

Avant notre départ de France^ nous avions

TU les lilas passés de fleur , et ceux d' Aiigle^ terre ne Élisaient que bourgeonner : c'était avoir deux printemps dans la même année.

Il y avait bien long-temps que les jardins de Kensington m'avaient paru un des plus beaux lieux du monde ;* je les avais vus tout parés de fleurs, de jolies femmes et d'enfans. Je les revoyais par un temps froid , sous un ciel gris sans soleil y je n'y retrouvais plus ce luxe de roses y de lilas et d'ébéniers , plus cette foule de femmes élégantes , plus ces jeux si gais de l'en&nce; une vingtaine d'hommes au plus dans son immensité, quelle différence ! Et puis il y en avait ime autre , je n'avais plus 18 ans. Nous nous écriions souvent : Comme telle chose est changée ! et nous oubliions que sous le soleil, rien ne change autant et aussi vite que nous. Kensington a encore des fleurs , et moi je n'ai plus d'illusions.

Le château de Kensington , grand et long b&timent de briques d'un rouge foncé , a été acheté par Guillaume III , du comte de Not« tingham. L'intérieur contient quelques bons tableaux : un des longs corridors de cette rési^ denceest singuhèrement décoré, ses murs ont été peints par Kent , et sont recouverts de mil-

liers de personnages représentant la foule du peuple accourant poiu* Toir passer le rc» ; cette multitude immobile et muette est d'un effet triste. Guillaume et Marie, Georges I" et Georges II aimaient ce palais et y passaient leurs étés. La duchesse de Keht et ses en&ns l'occupent aujourd'hui.

On a dit à tort , que les jardins de cette résidence avaient été dessinés par Lenôtre ; ils l'ont été d'après les plans de Bridgman, de Kent et de Lancelot Bro-wn. Cest le parc de Saint -James, qu'a tracé le jardinier àe Loms XIV. Cet emplacement n'était qu'un marais sous le règne de Henri TIII ; ce monarque le fît dessécher et le fit enclore comme domaine de Saint-James et de Whitehall^ sous Charles II , Lenôtre vint le planter , une des allées s'appelle encore l'allée des oiseaux ; Yoilà l'étymologieque l'on m'a racontée : une des belles maîtresses de Charles se plaignait du climat d'Angleterre, et répétait souvent, ici point de soleil et point d^ oiseaux. Une nuit d'été, le monarque amoureux proposa à lady H.... une promenade dans son nouveau parc; des centaines de rossignols avaient été envoyésdu continent ; on les avait mis dans des

SUR l'anglbtbbrb. 77

cages cachées dans les arbres ; beaucoup de ces petits prisonniers se turent (on chante peu en prison); mais quekpies-uns y trompés par la douceur de 1& nuit , l'éclat de la lune et le parfum des fleurs^ se crurent en France, et se mirent à chanter* La belle lady H.... fut ravie, et la galanterie de Charles II réussit à moitié.

A l'une des extrémités du parc s'élève le nouveau palais des rois d'Angleterre, sur l'emplacement de Buckingham-house.

Après avoir vu Hyde park> Saint-Jamespark, Green-*park et Regentfs-park, nous sordmes de Lon^tres pour aller voir les belles serres de M. Lée> au joli village d'Hammersmith. Malgré les brouillards et le froid du climat> nous y vîmes des milliers de fleurs, et des fruits en maturité. Rien n'enseigne aussi bien que la nécessité : les Anglais voyant que leurs étés et leurs automnes ne peuvent mûrir leurs pèches et leurs raisins , ont appelé l'art à leur secours , et un riche habitant de la Grande - Bretagne voit servir sur sa table des fruits bien avant nous. Nous nous reposons trop sur notre soleil , il fait beaucoup

78 LETTRfiS

sans doute ; mais pourquoi ne pas Paider un peu y et Taincre les saisons, comme on le fSsdt dans presque tous les châteaux d'AngleteiTe, où l'on mange des ananas au printemps et des raisins en hiver?

Les serres les plus étonnantes des environs de Londres, sont celles de M. Lodgees, à Hackney. Ce ne sont pas les fruits de nos climats que nous y avons remarqués , mais i^ette grande et belle végétation du Nouveau Monde ; ici on ne se croirait plus sous des châssis de verre ^ ils sont à 60 pieds au-dessus de votre tête , et sont cachés par le luxe de verdure qui ^'étale de toutes parts. Là tout semble appartenir à un monde plus grand que le nôtre , et Fhomme se trouve petit soas cette autre nature. J'avais, je l'avoue, toujours peu aimé les serres, mais celles-ci m'ont fait admirer cette industrie de l'homme. Dans la grande serre de M. Lodgees, je me suis cru dans un fourré d'une de ces forêts primitives, si bien peintes par les pinceaux de M. de Clarac et par la plume de M. de Chateaubriand.

Le bananier , le palmier y déploient leurs

sua l'aiïglbtbrrb. 7g

longues et larges palmeâ. Le vacua odorant porté sur ses racines à jour, y déroule en spirale autour de son tronc ses gracieux éventails de verdure ; l^ vanilles parfiimées , les cannes à sucre, le pin si délicat des marais , les arbres les plus beaux, les plus rares et les plus chers, s'y pressent en foule , et semblent liés ensemble par de flexibles lianes. Chez M. Lodgees, dont je me rappellerai toujours la belle et noble figure et la simplicité antique, iln^y a pas que du grand et du gigantesque; le gracieux s^ trouve aussi : le bosquet le plus riant, créé par l'imagination la plus poétique , serait moins voluptueux que ses berceaux de camélia. Jamais mes yeux n'avaient vu an tel luxe de fleurs !

La manière d'arroser les arbres les plus élevés, et les plantes les plus petites de ces vaste6 serres, nous a semblé des plus bgé* aieuses. De minces tuyaux de plomb presque imperceptibles , et que je prenais pour les traverses qui séparent les vitraux, laissent échapper, quand le jai'dinier touche un ressort i des millions de petits jets d'eau qui se croisent en tous sens , et qui forment une vér

8o LETTRES

ritable pluie ; l'illusion est complète ^ et soud cette Toute de verre, ou croirait entendre une averse tombant du ciel. Jamais homme puissant n*a plus fait la pluie et le beau temps, que le jardinier du vénérable M. Lod*gees. Adieu.

Windsor..'.

Nous avions vu à Londres un grand mou-* vement , beaucoup de monde , beaucoup de richesses, une immense quantité de chevaux, de voitures , quelques monumens , plusieurs améliorations , d'innombrables embellissemens ; mais ce n'était pas pour toutes ces choses que nous étions venus. Le but de notre voyage était de voir les belles campagnes de l'Angleterre et ses plus beaux châteaux ; un homme de goût nous avait tracé un itinéraire par-:

. stoB l'anglbtërbé. 8i

taitement entendu, depuis Londres jusqu'à Edimbourg.

Le 6 mai , nous quittâmes avec grand plai^sir rhôtel où nous étions marlencontreusement descendus, et où nous avions trouvé toute la malpropreté dWë auberge d'Espagne , jointe àla cherté d'un hôtel d'Angleterre. Nous allions étudier ks paivs et les jardins les plus remarquables, et nous aviotis avec nous un homme bien capable de les apprécier^ M. Châtelain aSné, architecte paysagiste, dont le talent est trop connu en France poui^ qu'il me soit nécessaire de le vanter. IVns notre grande voiture, nous avions tout ce qu'il faut pour voyager avec fruit , des livres pour nous décrire les lieux que nous allions parcourir, des calepins et des crayons pour aider nos souvenirs. Afin de mieux Voir lé paysage, le landau était découvert^ il né nous naanquait qu'un ciel bleu et un peu plus de chaleur. Nos quatx^ chevaux et nos deux postillons nous eurent bientôt menés à Kew. Cest par ce jardin royal que nous commen-* cions nos excursions pittoresques.

Kew était la retraite favorite de la reine Charlotte. Nous avons vu le petit pavillon qu'elle habitait; beaucoup de amples particuliers le trouveraient aujourdliui trop bourge<HS. Cette reine , d'un esprit peu agréable mais solide ) possédait de grandes qualités. Elle était le modèle des épouses d'An^etterre ; les Anglais citent les soins assidus et pleins d'égards qu'elle n'a cessé de prodiguer à Georges III pendant sa longue et cruelle maladie. ( Cette maladie, par respect, ils île la nomment jamais.) A Kev , elle vivait tirés i^etirée avec son royal époux ; souvent on- les voyait assis tous les deux sous le m^le dm* brage des cèdres : la ik oubUaient les soucis du trône et s'occupaient de botani^e. Un jour, un joli enfant vint à passif près d'eux ; la reine l'appela, c'était la fille d'un émigré français.

La petite fille avait rempli son tablier de fleurs champêtres qu'elle venait, de cueiUir sur les pelouses.

La rûne lui parla d'abord en anglais : l'enfant ne la comprenant pas (sa famille ne

5tm L^ ANGLETERRE. 83

faisait que d'arriver eh Angleterre) elle lui dit en fiançais' : Vous avez là de bien jolis bouquets ^ pour qui sont-ils?

— Pour nmman qui aime bien les fleurs , mais qui ne peut plus venir voir les belles plantes qu'il y a ici, parce qu'elle est malade.

— Y a-t-il iong-temps qu'elle souffî^?

— Ob oui! bien long-temps! bien long-* temps!., depuis qu'elle a appris la mdrt de papa que les mécbans ont tué.

— Quels mécbans?

— Les patriotes. . . ceux qui ont tué le roi !

— Pauvre enfant , dit le roi Georges en passant sa main vénérable dans la chevelure de la petite Française, pauvre enfant ! que Dieu te conserve ta mère !

— Je le demande au bon Dieu tous les jours, et cependant il ne la guérit pas... Je voulais rester auprès d'elle aujourd'hui; mais elle a ordonné à ma bonne de m'amener ici.

Alors Charlotte se leva, et pria Tenfant de la mener à sa bonne. La vieille gouvernante* était loin de croire que c'était une reine qui venait ainsi vers elle si simplement mise et te nant la petite par la main.

— ^D'où venez-vous, mademoiselle Louise?

demanda-t-elle d'une voix sévère, je vous avais recommandé de ne pas vous éloigner.

— Ne la grondez pas, dit la reine ; elle était à me parler de sa mère , et je viens vous prier, madame , de me conduire près d'elle.

— Ma maîtresse est bien mal !.. et en disant ces mots la vieille femme passa sa main sur ses yejLix, et essuya des pleurs. CSiarlotte ajouta : Je pourrai peut-être diminuer ses souffrances... lui être utile... allons, retournons chez vous i et elle reprit la main de l'enfant.

Bientôt elles arrivèrent à la maison qu'habitait l'émigrée.

Maman! maman! voilà une dame bien bonne qui vient vous voir.. • elle m^a promis de me donner tous les jours de belles fleurs pour vous.

A cette voix, la malade qui était assise près de la fenêtre à regarder le soleil couchant, essaya de se lever ; mais la reine l'en empêcha, et prit une chaise auprès d'elle, en lui disant : Vous souffrez beaucoup , madame ?

— Jen'ai plusla forcede souffrir beaucoup;

SUR l'angletbrii£. 85

mais j'ai beaucoup souffert y répondit la veuve émigrée.

— Votre charmante enfant me l'a dit , et je viens vous proposer de changer de logement : celui-ci est humide et malsain ; j'ai une habitation près d'ici, permettez que demain je vous envoie chercher.

— Oh ! j'ai si peu de temps !.. ce n'est pas la peine. ... madame.

— Eloignez cette idée sombre y pensez à votre fille, et acceptez mon offre; demain je viendrai vons prendre. •• mon mari et moi aimons beaucoup les émigrés français.

Oh ? tant mieux ! tant mieux ! répétait Pen- &nt, je suis bien contente d'aller daiis une grande maison...^ Maman, vous serez bien mieux qu'ici!

Le lendemain une voiture vint chercher la pauvre malade... Ce ne fut qu'en arrivant au pavillon de Kew qu'elle sut quelle était sa

bien&itrice Qui aurait jamais dit que

(fêtait une reine? répétait sans cesse la vieille gouvernante ; une robe (Tindienne , et un cha^ peau de paille! Les soins les plus empressés étaient prodigués à la dame française, mais n»

lui rendaient pas la santé ; le chagrin avait été trop avant dans son cœur. Louise ne pouvait croire qu'un beau logement et un grand jardin ne guérissent pas sa mère : elle était si contente de jouer dans la volière de la r^e et de donner à manger à ses oiseaux !

Un jour le roi George» qui venait de retomber dans un de ses sombres accès , l'entendit chanter. Il fut frappé de la douceur de sa voix, il l'appela, et la prenant sur ses genoux il lui dit : Louise, chantez-moi ce que vous chantiez tout à l'heure.

— Ohl c'est bien triste, répondit l'enfant.

— C'est égal, j'aime cet air , et je serais bien aise de l'entendre encoi^.

Alors Louise obéit et commença cette touchante complainte sur la mort de Louis XYI,

G mon peuple ! que voiu ai- je doue fait?

Pendant que la fille de l'émigré faisait entendre ces refrains douloureux , le vieux souverain de l'Angleterre , les yeux fixés sur eUe^ avait laissé couler des larmes et puis était resté tout le jour dans une sombre rêverie* Le soir quand il fut seul , pendant qu'il n'y

SUR L'AMGLn£HRE. 87

avait point encore de lumière dans sa chambre y il se mit au piano et répéta Pair du Pauvre Jacques , sur lequd la complainte a été corn* posée.

Depuis ce jour il faisait souvent Tenir la pe* tite orpheline (car la mère de Louise venait de mourir), et il lui disait : Chantez l'air de Louis XYI.

Quand elle le commençait , le vieillard s'asséjrait u son piano-orgue et l'accompagnait doucement.

Cétait chose touchante à entendre et à voir, que cette petite orpheline chantant les malheurs d'un roi à un autre roi accablé sous la main de Dieu.

La rrâae Charlotte s^attacha de plus en plus à Louise> et lui tint heu de mère ; elle l'a do* téeet mariée en Angleterre^ où elle vit encore. Nous tenons cette histoire d'une Je ses amies.

Nous avons vu un grand nombre de portraits de Georges III > il a été peint sur ses vieux jours. On voit le monarque aveugle, courbé sous le faix des ans. Une longue barbe blanche s'épanche sur sa poitrine; sa vénérable dievelure, partagée sur le front, tombe de

88 LBTTRB&

chaque côté sur ses épaules ; ia tête inclinée

du vieillard semble avoir été ainsi affaissée

par le poids de la couronne* Cendant il y

a encore comme un sourire sur ses lèvres; c'est

peut-être un ressouy^iir de la gloire de son

règne, qui vient au milieu des illusions de son

esprit^ comme un éclair au miliendes ténèbres.

Je vous ai dit que lui et sa royale compa*

gne aimaioit la botaniqne : le jardin de Kew le

prouve; Greorges III et sir Joseph Banks s'é*

taient plu à l'enrichir des plantes les plusrares.

Il est encore parCsdtement entretenu ; mais le

reste du parc se sent de l'abandon ; le roi ac*

tuel n'y vient qu'une fois tous les ans, et cela

pour quelques heures seulement. Les traces

des rois s'effacent presque aussi vite que celles

des simples hommes , aussi trouvâmes-nous

les allées pleines d'herbes, et les gaaqns mal

soignés. Ce qui nous frappa davantage ce fut

la beauté des cèdres , ils viennent ici dans

toute leur majesté : leurs longues branches

s'étendent au loin , et offrent de vastes abris ;

en vieillissant ils ne pointent plus comme les

autres arbres verts, ils arrondissent leur cime^

et prennent la forme du chêne. Nous avon^

SUR L^ANGLBTBRRB. 8g

mesuré de ces cèdres qui ont jusqu'à quinze pieds de tour.

Les pavillons chinois ont été trop longtemps à la mode ; on a abusé de ce genre de construction originale et bizarre , mais la pa* gode de Kew se sauTe du ridicule de ces imitations par son élégance et sa hauteur. Elle a i63 pieds d'élévation, et de sa dernière et dixième* galerie la vue est aussi magnifique qu'étendue.

En sortant des jardins de Kew j on entre dans le parc de Richemond. Le même enchantement se prolonge , ce sont encore de belles et vastes prairies coupées d'arbres isolés et bordées de massi&.

Dominant ces nappes de verdure , et ces bouquets d'ombrage , on aperçoit le charmant village de Richemond, lieu vanté par tous les Anglais, visité par tous les voyageurs, et chanté par tous les poètes de la Grande-Bretagne; Thompson y a demeuré long-temps:

c'est le chantre des Saisons qui a dit en parlant de ce site enchanteur :

Enehaniing çaU \ beyond ni/haié ér the muse* Hai of Achaia or Hesperia sung !

go LBTTRES

O voie o/Blnsi O tofUy swelUng hills* On which t/le power o/ euitiçaiion lies, Andfoys to see the ffowuUr ofhii toUt ; Heaif^MU ! vnhoi a goodly prospect spreads aroundf Ofkiiis , and daies , and woods , and lawni and spires , AndgUtiering towns , and gilded streams*

Pendant que l'on nous préparait à dîner au Star-hotely nous nous rendîmes sur la terrasse : quelques voyageurs l'ont comparée à celle de Saint •Germain ; selon nous ces deux lieux, se ressemblent peu. Des hauteurs de Saint- Grermain , on découvre aussi au-dessous de soi les environs d'une vaste et riche capitale , mille et mille villages qui tranchent en blanc sur la verdure des champs, des châteaux, des églises ; mais tous ces objets se voient distinctement, et comme en relief au-dessous de vous. De la terrasse de Richemond, on croirait dominer une immense forêt , le pays est si bocager, que toutes les habitations ont l'air d'être enfoncées dans ces épais ombrages ; seulement de distance en distance s'étendent de vertes pelouses , ressemblant à ces claiiièrcs qui entrecoupent les bois. Du haut de Saint- Grermain , l'œil suit tous les méandres, tous les

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caprices de la Seine. De la colline de Riche-mond, on voit aussi le cours de la Tamise : ce n'est point encore l'orgueilleuse reine des fleuves y ici elle est simple et modeste comme la villageoise qui n'a pas encore vu la ville des rois. Toute poésie à part , la Tamise est peu de chose à Ricbemond, on ne dirait pas que quelques milles plus loin , elle va devenir si puissante par ses ondes et ses richesses. Cette jolie najade se fait reine tout à coup. En descendant de la terrasse, je remarquai sur la droite du chemin un petit hôpital avec cette inscnption : Deo et CaroloiQuxi. est ce Charles dont on honore ainsi la mémoire en faisant le bien?.... Je ne sais , mais en cheminant dans ce beau lieu, je me disais : Une mère a peut-être amené ici son fils malade, peut-être cet enfant bien-aiméy aura recouvré la santé;... et la bienheureuse mère n'aura pas voulu être seule à goûter tant de joie, et elle aura fondé cet hospice dans ces riantes campagnes, sur ce joli coteau, pour que d^autres malades puissent après son fils venir respirer cet air balsamique qui

guérit, et que les médecins i^ecommandent comme un autre climat.

The Star-hotel où nous étions descendus estdigned'attirer les étrangers. Sonjoli jardin, sa serre, sa situation , sont tout4-fait remaivquables. Le soir était venu , nous traversâmes la Tamise, et suivant rapidement un chemin sans ornière, et sans une pierre pour y former un cahot , nous arrivâmes au bout de quelques heures à Windsor.

Sur le ciel étoile , je voyais se dessiner cette forêt que Pope a chantée ; le génie me semble un si noble don du ciel, que l'objet qu'il nomme ou qu'il célèbre acquiert tout de suite pour moi un grand mérite, et me devient en quelque sorte une chose consacrée. J'en voulais à la nuit de me laisser apercevoir si peu de cette forêt fameuse. Je me promettais bien de l'aller voirie lendemain. Vous verrez, mon cher ami , conmie ma journée a été employée; pour ce soir je vous quitte^ mais je vous reviendrai demain. Nous avons tant de choses à voir que j'en veux à la longueur des nuits. Adieu.

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