EXTRAIT D'UN ANCIEN RÈGLEMENT
rOUK LES MAITKBSSBS DBS CLASSES DU TBMPB DB NOlST.
Que toutes les dames agissent dans une grande union, de sorte que les demoiselles soient persuadées qu'elles sont gouvernées par le même esprit.
Qu'elles entrent de bonne foi dans l'obligation
* Lettres édifiantes, 1. 1, 73« lettre, p. 128.
' Cette phrase se rapporte probablement au mariage de Mmedc Maintenon avec Louis XIV, qui se fit en effet vers celte époque.
• Lettres et Avis, p. 10.
18 LETTRES SUR L*ÉDliCATION.
qu'elles ont sur les demoiselles; qu'elles ne les regardent point comme des externes, où il faut aller faire son heure d'instruction et puis retourner à la communauté; les demoiselles doivent ici aller avant tout, la communauté n'est faite que pour elles, et c'est l'intention du fondateur ; on ne fait pas seulement vœu de les instruire mais de les élever, et ce terme comprend tous les soins des mères envers leurs enfants * -, il faut donc quitter toute autre affaire pour celle-là.
Il faut leur faire observer le règlement avec grand soin, et avec le plus de silence qu'il sera possible du côté de la maîtresse.
Il faut tâcher de distinguer les fautes qui sont de conséquence pour le bon ordre d'avec celles qui n'en sont pas : par exemple une demoiselle travaille mal, apprend difficilement tout ce qu'il faut qu'elle sache, il faut avoir patience et ne se point rebuter ; une demoiselle sort de la classe sans permission, il ne faut point avoir de la patience là-dessus, il la faut punir, parce qu'il y a une faute de sa volonté, et qui pourroit autoriser les autres à aller où il leur plairoit.
Il ne faut point être pointilleuses, chercher à découvrir leurs fautes, épier les occasions de les confondre ; au contraire, il ne faut pas tout entendre, ou pour mieux dire ne pas montrer tout ce qu'on voit et tout ce qu'on entend-, il faut faire semblant d'ignorer ce qu'on peut, comme un mot échappé, un rire hors de saison, une faute courte et passagère.
* Voir la note 1 de la page 29.
A MADEMOISELLE DE BUTERY (1686). 1'^
14». — A MADEMOISELLE DE BUTERY ».
Janvier 1686.
Je suis fort aise d'être en commerce avec vous, mademoiselle, et je juge, par la charge que M"' de Brinon vous a donnée^ qu'elle vous croit beaucoup de charité et d'exactitude. Vous pouvez vous adresser à moi pour tous vos besoins , en ne demandant pourtant que ceux dont il est impossible de se passer -, car on aura tout neuf à Saint-Cyr, et ainsi il faut avoir patience à Noisy. Quand vous m'écrirez , mettez un peu plus d'intervalle dans vos lignes ^, afin que je puisse corriger l'orthographe les jours
^ Lettres et Avis sur les classes, p. 463.
' Marie-Isabelle de Tournillion de Butery devint la neuvième dame de Saint-Louis. Elle n'avait qu'une médiocre capacité , et, comme cette lettre le témoigne , peu dUnstraction ; mais Mme de Maintenon Tavait choisie à cause de sa bonté angéliqoe et de sa charité pour les malades. Elle exerça en effet, pendant presque toute sa vie, les charges de Tinfirmerie. — Cette lettre lui fut écrite quand el'e était encore élève à Noisy.
* On lit dans les Mémoires des Dames de Saint-Gyr : « Ayant va quelques lettres des demoiselles qui n'étoient guère bien faites, elle leur ordonna de lui écrire, afin d'avoir occasion de lenr^ faire mieux voir leurs fautes, 'soit pour le style, soit pour Torthographe, en quoi elle étoit une habile maîtresse... Elle se faisoit donc écrire par les demoiselles pour corriger leurs lettres et leur apprendre à écrire simplement, sans détours et sans chercher à faire de l'esprit. Si elle faisoit cette attention pour les demoiselles, elle en avolt encore une plus particulière pour les Dames» à cause que nous devons leur montrer ce qii'il faut qu'elles sachent ; elle vouloit que toutes les personnes de la communauté lui écrivissent pour lui rendre compte de la manière dont elles eierçoient leurs emplois ou pour d'autres raisons ; quand nous avions eu cet honneur, elle nous renvoyoit souvent nos lettres corrigées , où elle nous disoit les défauts qu'elle y avolt remarqués.... > (Ch* xiuj.
que j'en aurai le loisir ^ mais la meilleure manière de l'apprendre seroit de copier des livres. Votre caractère est très-beau , et je vois avec plaisir qu'il y a plusieurs novices qui écrivent fort bien. Je m'en vais tâcher de corriger votre lettre, mais je ne finirai pas la mienne sans vous assurer de mon estime et de mon amitié.
Prenez bien garde à tout ce qui est différent de ce que j'ai corrigé à ce que vous avez écrit, car tout y est pour le mieux.
(Sar le nouvel établissement et le projet de règlement que M°)e de Brinon avait fait.)
On travaille fortement à Saint-Cyr. Vos constitutions ont été examinées 5 on a retranché, ajouté et admiré 5 priez Dieu qu'il inspire tous ceux qui s'en mêlent. Je vous fais part de la visite que j'ai reçue du Roi, ce matin -, il n'en est pas mieux pour cela, cependant on a été ravi de le voir hors de sa chambre. Il a corrigé le chœur de Saint-Cyr et plusieurs autres endroits 5 les demoiselles y seront disposées sur quatre bancs, comme à Noisy, ainsi il faudra encore changer les couleurs. Il entretint hier le contrôleur général sur la fondation, et tout se résoudra bientôt 5 on n'a jamais tous les biens à la fois^ le voisinage de Versailles vous donnera mille avantages et autant de contraintes \ Dieu soit béni de tout. J'irai, s'il plaît à
* fMtres édifiantes, 1. 1, 16^ lettre, p. 332.
Dieu, à Noisy, dimanche, et je vous rendrai compte de tout ce qui se sera passé.
Réjouissez-vous, ma très-chère, vous consommez votre vie pour Dieu et pour un grand ouvrage.
9un l'Éducation des dexoiseli^bs '.
!«>' août 1686.
Dieu ayant voulu se servir de moi pour contribuer à rétabUssement que le Roi a fait pour l'éducation des pauvres demoiselles de son royaume, je crois devoir communiquer aux personnes qui sont destinées à les élever ce que mon expérience m'a appris sur les moyens de leur donner une bonne éducation ; c'est assurément une des plus grandes austérités
^ Lettres édifiantes, t. l, Si^ leUre, p. 357. — Lettres et Avis sur les classes, p. 1.
* I/Institut de Saint -Louis fut créé par lettres patentes de Louis XIV, au mois de juin 1686. Les Dames et les élèves sMnstallèrent dans la maison que le Roi leur avait fait bâtir le 1^' août 8uivant(Voir, pour les détails, VHist. de la maison royale de Saint- Cyr, eh. lu). Ce même jour, Mme de Maintenon adressa aux Dames de Saint-Louiff , qui n'étaient encore que douze , les instructions suivantes. Tout ce qu'elle a écrit sur Téducation peut être regardé simplement comme la paraphrase de cette admirable lettre. Voici les noms des premières Dames de Saint-Louis, avec les charges diverses qu'elles exerçaient : Mme de Loubert, sous-prieure ou assistante de Mme de Brinon, la supérieure; Mme du Pérou, maitresse des novices ; Mme de Radouay , dépositaire; Mme de Fontaines, première maîtresse des bleues; Mmed'Ausy, première maîtresse des jaunes; Mme de Saint-Aubin , première maîtresse des vertes; Mme de Montaigle, première maîtresse des rouges ; Mme de Thumery , dépensière ; Mmes de Gautier et de Butery, infirmières; Mme de Rocquemont, sacristine ; Mme de Saint-Pars, maîtresse des sfEors converses.
32 LETTRES SUR L*É0UCAT10N.
que Ton puisse pratiquer, puisqu'il n'y eu a guère qui n'aient quelque 'relâche, et que, dans Tinstruc* tion des enfants , il faut y employer toute la vie.
Quand on veut seulement orner leur mémoire , il suffit de les instruire quelques heures par jour, et ce seroit même une grande imprudence de les accabler plus longtemps ^ mais quand on veut former leur raison, exciter leur cœur, élever leur esprit, détruire leurs mauvaises inclinations , en un mot, leur faire connoître et aimer la vertu, on a toujours à travailler, et il s'en présente à tous moments des occasions. On leur est aussi nécessaire dans les divertissements que dans leurs leçons, et on ne les quitte jamais qu'ils n'en reçoivent quelque dommage.
Mais comme il ne sera pas possible qu'une seule personne puisse conduire un certain nombre d'enfants , il sera nécessaire d'avoir plusieurs maîtresses pour la même classe \ il faut qu'elles agissent avec une grande union et un très -grand rapport des mêmes sentiments, que leurs maximes soient pareilles, et qu'elles tâchent de les insinuer avec les mômes manières.
Il est besoin , dans cet emploi plus que dans aucun autre, de s'oublier entièrement soi-même, ou au moins , si Ton s y propose quelque gloire , il n'en faut attendre qu'après le succès, et cependant se servir des moyens les plus simples pour y parvenir. Quand je dis quil faut s'oublier soi-même, c'est qu'il ne faut songer qu'à se faire entendre et à persuader-, il faut abandonner l'éloquence, qui pourroit attirer l'admiration des auditeurs ^ il faut même ba-
AUX DAMES DE SAlNT<-LOmS (1686). 23
dîner avec les enfants dans de certaines occasions et s'en faire aimer pour acquérir sur eux un pouvoir dont ils puissent profiter. Mais il ne faut pas se mé-^ prendre aux moyens dont on doit se servir pour se faire aimer *, il n'y a que les tnoyens raisonnables qui réussissent, et il n'y a que les intentions droites qui attirent la bénédiction de Dieu.
On doit moins songer à orner leur esprit qu'à former leur raison : cette méthode, à la vérité^ fait moins paroitre le savoir et l'habileté des maîtresses ; une jeune fille qui sait mille choses par cœur brille plus en compagnie et satisfait plus ses proches que celle dont on a pris soin seulement de former le juge-^ ment, qui sait se taire , qui est modeste et retenue^ et qui ne paroit jamais pressée de montrer son esprits
Il faut quelquefois leur laisser faire leur volonté pour connoître leurs inclinations, leur apprendre la différence de ce qui est mal et de ce qui est bien^ de ce qui est indifférent, et leur accorder tout ce qui est de cette dernière espèce.
Je crois que toutes les personnes qui se donneront la peine de lire ceci entendront aussi bien que moi ce que je veux dire par les choses indifférentes ; mais, comme je ne songe qu'à être utile , j'entrerai dans un détail qui peut-être pourra paroitre en* nuyeux. La manière de vie uniforme des jeunes demoiselles de SaintrCyr fournit moins de sujets de leur faire ces sortes de distinctions qu'aux enfants nourris dans le monde , où il s'en trouve tous les jours de nouvelles occasions \ mais on peut , par exemple, leur accorder une compagne au lieu d'une
24 LETTRES StR L*ÉDUr.ATION.
autre, une promenade d'un côté au lieu d'un autre^ un jeu et mille bagatelles qui leur font voir que Ton ne veut être maîtresse que quand il le faut, et qu'elles le seroient en tout si elles étoient raisonnables. J'excepte des exemples que j'ai donnés ceux où il se pourroit trouver des conséquences. Une compagne peut être dangereuse, une promenade peut avoir quelque inconvénient, un jeu peut n'être pas de saison «, mais je voudrois qu'en les refusant on leur en dit la raison , autant que la prudence le peut permettre , et tacher même de leur accorder souvent ce qu'elles demandent pour leur refuser ce qui seroit mal avec une fermeté qui ne se rende jamais : il n'est pas croyable combien ces manière&-là rendent le gouvernement facile et absolu.
Il est bon de les accoutumer à ne voir jamais rien accorder à leur importunité. Il faut être implacable sur les vices , et les punir ou par la honte ou par des châtiments qu'il faut faire très-rigoureux, et le plus rarement que l'on peut.
Il faut bien se garder de la dangereuse maxime de quelques personnes qui, par une crainte scrupuleuse que Dieu ne soit offensé, évitent soigneusement les occasions où les enfants pourroient faire paroître leurs inclinations*, on ne peut trop les connoître pour leur inspirer l'horreur du vice et l'amour de la vertu, dans laquelle il faut les affermir en leur donnant des principes qui les empêchent de manquer par ignorance.
Il faut étudier leurs inclinations, observer leur hu* meur, et suivre leurs petits démêlés pour les former
sur tout-, car rexpérience ne fait que trop voir combien l'on fait de fautes sans les connoître , et combien de personnes sont tombées dans le crime sans être nées plus méchantes que d'autres qui ont vécu innocemment.
Il faut donc leur apprendre à éviter les occasions, et qu'une des plus dangereuses est la mauvaise compagnie.
On doit leur apprendre toutes les délicatesses de l'honneur, de la probité , du secret, de la générosité et de l'humanité, et leur peindre la vertu aussi belle et aussi aimable qu'elle l'est.
Quelques petites histoires convenables à ce dessein leur sont très-propres et utiles , et les instruisent en les divertissant ; mais il faut qu'elles soient persuadées que si la vertu n'a la religion pour fondement, elle n'est point solide , et que Dieu ne soutient point, mais réprouve ces vertus païennes et héroïques qui ne sont que les effets d'un orgueil délicat et insatiable pour les louanges.
Il n'est pas nécessaire de faire de longues instructions sur ces matières-là, et il vaut mieux les placer selon les occasions qui se présentent.
Il faut se faire estimer des enfants , et le seul moyen pour y parvenir est de ne leur point montrer de défauts , car on ne sauroit croire combien ils sont éclairés pour les démêler ; cette étude de leur paroître parfaite est d'une grande utilité pour soi-même.
Il ne faut jamais les gronder par humeur, ni leur donner lieu de croire qu'il y a des temps plus favo-
26 LETTBRft SUR L ÉmJCATffW.
rables les uns que les autres pour obtenir ce qu'ils désirent.
Il faut caresser les bons naturels, être sévère avec les mauvais , mais jamais rude avec aucuns.
Il faut par des complaisances leur faire aimer la présence de leurs maltresses, et qu'ils fassent devant elles les mêmes choses que s'ils étoient abandonnés à eux-mêmes.
Il faut entrer dans les divertissements des enfants, mais il ne faut jamais s'accommoder à eux par un langage enfantin , ni par des manières puériles ; on doit au contraire les élever à soi en leur parlant toujours raisonnablement; en un mot, comme on ne peut être ni trop, ni trop tôt raisonnable, il faudroit accoutumer les enfants à la raison dès qu ils peuvent entendre et parler, et d'autant plus qu'elle ne s'oppose pas aux plaisirs honnêtes qu'on doit leur permettre.
Les agréments extérieurs , la connoissance des langues étrangères, et mille autres talents dont on veut que les filles de qualité soient ornées, ont leurs inconvénients pour elles-mêmes; car ces soins prennent un temps qu'on pourroit employer plus utilement : les demoiselles de la maison de Saint- Louis ne doivent pas être élevées de cette manière, quand on le pourroit ; car, étant sans bien, il n'est pas à propos de leur élever l'esprit et le cœur d'une façon si peu convenable à leur fortune et à leur état.
Mais le christianisme et la raison, qui est tout ce que l'on veut leur inspirer, sont également bons aux princesses et aux misérables ; et 3i no3 demoi^U^
profitent de ce que je crois qu'elles entendront, elles seront capables de soutenir tout le bien et tout le mal qu'il plaira à Dieu de leur envoyer.
Août 1686.
Toutes les maîtresses des classes auront sans cesse devant les yeux que leur premier devoir, en leur qualité de maîtresses, et même de religieuses de Saint-Louis, est de contribuer, selon leur pouvoir, à la bonne éducation des demoiselles , à leur inspirer la vertu, à les corriger de leurs défauts, à rectifier leurs mauvaises inclinations , à leur apprendre tout ce qu'il est nécessaire qu'elles sachent, enfin a en faire de parfaites chrétiennes et à les disposer à remplir saintement les différents états où il plaira à la Providence de les appeler. Dans cette vue , elles ne manqueront jamais de veiller sur les demoiselles, de les accompagner partout, de ne les laisser jamais seules, de les tenir toutes réunies autant qu'il se pourra, et de ne leur permettre pas de s'éloigner dans le jardin hors de la vue de leurs maîtresses. Elles se rendront elles-mêmes des modèles que les demoiselles puissent imiter, en leur inspirant la vertu par leur exemple, étant exactes à observer le silence et les autres exercices de la classe autant qu'elles le pourront, et montrant en toutes leurs actions une piété pure et sincère : c'est la seule conduite que Dieu daigne bénir.