PREMIÈRE MAITRESSE DES BLEUES
(Elle Pexhorte à préveDÏr les demoiselles contre le jansénisme et toutes
sortes d'erreurs.)
Juin 1713.
Nous devons, ma chère fille, profiter de toutes les occasions pour l'instruction de nos filles : si vous n'étiez qu'une communauté religieuse, je vous laisserois, le plus qu'il me seroit possible, ignorer ce qui se passe dans le monde, mais comme vous élevez des filles qui y retournent, il faut bien leur donner des préservatifs contre les différents dangers qu'elles y trouveront. Je vous ai fait lire la constitution du Pape contre le jansénisme , afin que vous voyiez qu'avec des apparences et des paroles de piété on fait prendre du poison aux âmes simples et ignorantes.
> LeUres édifiantes, t. VI, lettre 161.
328 LETTRES SUR L*ÉDVC\T10N.
On les trompe par des dehors réguliers et même austères : les personnes les plus pieuses sont celles qui donnent le plus aisément dans les nouveautés, les libertins s'occupent d'autre chose. On s'insinue dans l'esprit des femmes pour leur dire qu'elles en ont trop pour marcher dans le chemin ordinaire , et qu'elles sont appelées à une plus haute perfection ; il y en a peu qui résistent à ces discours. On entre dans le parti, et en y avançant on perd sa piété, ne s'occupant plus que des passions et des intérêts du parti.
Notre sûreté doit être dans l'obéissance et la soumission aux décisions de l'Église , et à la conduite de nos supérieurs -, c'est aux docteurs à raisonner et à approfondir^ celui qui les fait docteurs leur donne les lumières dont ils ont besoin \ nous sommes trop heureuses de n'avoir qu'à suivre notre règle, elle ne nous trompera pas \ on n'est en paix que lorsqu'on est dans l'ordre.
Voyez quels troubles ces nouveautés font dans l'Eglise! voyez l'indépendance de ceux qui les embrassent! quelle révolte contre cette Église que Notre-Seignéur a établie, et qu'il conserve toujours, et contre toute puissance qui vient de Dieu! Que nos filles soient en garde contre ceux qui veulent les rendre orgueilleuses, décidant sur les matières de la religion , qui en regardent les pratiques comme des petitesses, qui attaquent le pape, les rois et toute autorité. Le calvinisme et le jansénisme s'opposent à tout ce que l'Église approuve : il ne faut point honorer la Vierge, ni les saints, il est pitoyable de dire
A HADAMB de la HAIRIE (171S). 329
son chapelet, il faut lire l'Écriture sainte et en ju~ ger soi-même : voilà leurs discours. Vos filles reconnoltront l'erreur en ces marques ; la vérité est simple, humble , elle veut de la dépendance pour marcher avec sûreté.
Il faut qu'elles soient dans la disposition d'être soumises, prêtes à lire ou à ne pas lire, à faire les prières et les pratiques qu'on leur conseillera.
Vous ne pouvez trop leur conseiller de choisir un confesseur bien approuvé par ses supérieurs, et point soupçonné de nouveautés; elles n'ont point d'affaire plus pressée en sortant d'ici ; elles y sont parfaitement et solidement instruites ; ceux qui leur donneront d'autres maximes doivent leur être suspects.
Tâchez de mettre celles qui veulent être religieuses dans des couvents non soupçonnés. Il y a quatre jours que cette lettre est écrite; je voulois la pousser plus loin, mais je suis malade, et si occupée que je ne fais plus rien.
SmdI 1113.
Vous avez très-bien fait, madame, de congédier vos plus grandes pensionnaires-, il faudroi* lâ^lipr Aa les avoir à sept ou huit ans, et qu'elles pis de si basse naissance '. Je ne regai
> Lellret et Avis, p. 907.
' Pwtx que lu personnes de haute naissance pei plusgru)ilsbtMu[Voirlealetlresi50et 174).
26 août 1713.
Je suis très-fàchée, mes chers enfants, de partir sans vous dire adieu, et je le serois bien davantage si je vous laissois dans Tétat où vous étiez il y a trois mois ] mais M^* de Gruel et M"^ d'Aumale m'assurent si fort que vous ne voulez rien céder aux autres classes, que je pars dans la confiance qu'il ne me reviendra de vous que des louanges. Vous en mériterez toujours quand le plus grand nombre fera son devoir, et quelques filles en pénitence ne me feront
* Architecte de la maison de Saint-Cyr, qui était allé à Bisy •voir l'église qu'on y bâtissait.
2 Lettres et Avis^ p. 486.
330 LETTRES SUR l'ÉDUCAHON.
tant à la pension qu'à ces autres circonstances, car les enfants ne dépensent guère, et l'on se sauve sur le nombre. Il faut tacher d'accréditer votre maison ' I pour donner des objets à votre zèle et multiplier l'éducation de Saint-Cvr.
Vous avez présentement M. de la Place * : il vous aura confié mes frayeurs sur l'entreprise que vous | faites, que je crains qui ne soit au-dessus de vos | forces.
Si M. l'évèque d'Évreux jugeoit que je dusse re- ^ commander vos intérêts à M. d'Argenson, je le ferois bien vite.
Vous avez fait un très-bon ami dans M. le curé de Saint-Sulpice, il n'a de défaut que d'être trop vieux.
A MADÀMK DE LA MAIRIE (1713). 3dl
pas juger des autres , j'espère même qp'elles se convertiront, et qu'elles voudront jouir de la joie et de la paix qui se trouvent dans l'accomplissement de son devoir. Tout ira bien tant que vous serez fidèles à avertir vos maîtresses , et quand elles seront contentes de vous. Je vous embrasse tendrement.
A Versailles, le 30 noYembre 1713.
Je viens de recevoir une lettre de M. d'Évreux qui pense à une seconde affaire pour vous, de sorte que vous serez bientôt une des riches communautés de France. J'avois écrit à votre prélat pour le remercier, et je lui disois en même temps un mot sur l'éloignement que j'ai de recevoir des pensionnaires d'une si basse naissance-, il me mande qu'il vous enverra une copie de ma lettre^ mais je vous ai déjà dit et écrit bien des fois la même chose là-dessus. Ce qui seroit le meilleur présentement pour le succès de notre projet, ce seroit que vous tâchassiez d'avoir quelques filles d'une condition un peu élevée et qui ne fût pas pauvre, ce qui se trouveroit plus dans la robe que dans Vépée, comme quelque fille du parlement de Paris : une fille de cette sorte, bien élevée, donneroit de la réputation à votre maison, et vous en attireroit d'autres-, mais cela ne se peut faire en lin jour.
Mandez-moi où vous en êtes de vos bâtiments, et
* Lettres et Avis, p. 9tl.
mettez-vous bien dwis Fesprit qu'une éducaiioa chrétienne, établie dans le cœur de vos enfants, glorifiera plus Dieu qu'une église magnifique; je sais qu il en faut de cette sorte, et que Dieu luimême en a marqué toute la somptuosité, mais c'étoit pour recevoir un peu plus de monde qu'il n'y en aura à Bisy. Adieu, ma chère fille, comptez que vos lettres me feront toujours plaisu*.
12 décembre t713.
Toute notre maison a été très-édifiée de votre visite*, madame, et pour moi, j'ai été ravie de vous voir si raisonnable; je ne m'opposerai jamais qu'on vous donné nos règlements; je ne suis point naturellement mystérieuse, et je voudrois de tout mon cœur que le bien qui se fait à Saint- Cyr se pût communiquer à tous les couvents, par rapport à l'éducation qu'on y donne.
Je sais les avantages que cette maison-ci a pardessus toutes les autres, par la piété et par la magnificence du Roi ; que tout s'y fait gratuitement, que toutes les demoiselles y sont élevées également, que nous ne pouvons recevoir aucun présent , que
^ Lettres et Avis, p. 894.
» M™ede la Mairie était venue voir M™«de Maintenon, pour s'entendre avec elle sur les moyens de taire de Bisy un autre Saint-Cyr.
« A MADAME DE LA MAIKIE (l713). 333
les filles qu^ nous élevons nous sont entièrement abandonnées, et qu'elles n'ont jamais aucune distinction que leur mérite ; que ce sont les maîtresses qui jugent de leur mérite , sans aucun égard particulier, et qu'il y a ici un esprit de droiture et de liberté qui fait laisser les parents que j'y ai eus dans l'oubli, pendant que celles que je ne connois pas ont toutes les distinctions.
Les Dames de Saint-Louis qui ont des so&urs et ' des nièces dans les classes ne se mêlent point de leur éducation ; elles ne leur parlent que rarement, et jamais sans permission, soit dans leur santé soit * dans leurs maladies; vous ne pouvez, madame, imiter entièrement ce qui se fait à Saint-Cyr, mais vous devez tâcher de le faire en tout ce qui vous sera possible ; vos pensionnaires en seront bien mieux élevées, et. vos religieuses en seront soulagées.'
Les Dames de Saint-Louis conviennent que les classes sont de toutes les charges de la maison les moins pénibles, quoiqu'il y ait soixante filles à chaque classe, qu'elles ne quittent jamais ni le jour ni la nuit ', cette vigilance est absolument nécessaire, et quand elles sont abandonnées les unes avec les autres, elles apprennent souvent dans les couvents ce qu'elles auroient ignoré dans le monde.
Les prêtres un peu expérimentés vous confirmeront cette vérité ; mon expérience m'a appris la nécessité absolue de garder les enfants les uns des autres, et depuis qu'on y est fidèle, l'innocence règne dans cette maison.
C'est cette vigilance que nous exigeons de nos
334 LETTRES SUR L*ÉDCCAT10N.
maîtresses, et c'est leur seule peine, car dans tout le reste elles se font soulager par les demoiselles.
Ce sont les plus grandes demoiselles qui aident à habiller les plus petites -, elles font leurs lits et leur apprennent tout ce qu'il faut qu'elles sachent; on fait des récompenses de toutes ces fonctions, on ne les accorde qu'aux plus sages ^ vous comprendrez aisément que des filles élevées de cette sorte seront de bonnes maîtresses de pensionnaires dans les couvents, et d'excellentes mères de famille; elles se formeront en formant les autres. Les maîtresses regardent de temps temps le progrès des écolier es; il y a des récompenses pour celles qui montrent et pour celles qui apprennent, et tout excite une grande émulation.
Si jamais vous aviez envie d'en essayer, je vous prèterois pour un mois ou deux une de nos demoiselles, qui vous en apprendroit plus dans ce tempslà que ne pourront faire tous nos règlements. Le zèle que Dieu m'a donné pour l'instruction de la jeunesse, l'estime de votre évêque, la raison, la sagesse et la piété que nous avons cru voir en vous, me donneroient une grande envie de voir chez vous un petit Saint-Cyr, c'est-à-dire par rapport aux pensionnaires, car pour vos religieuses, je les crois bien au-dessus de nous, mais je voudrois de tout mon cœur vous donner ce que nous avons trouvé ici pour l'éducation des enfants et pour le soulagement des maîtresses.
Je sais que vous ne faites pas vœu d'instruire comme nous, mais je sais aussi que vous y êtes
obligée dés que vous recevez des enfants, et que vous pécheriez beaucoup , si vous ne leur donniez pas les instructions qui leur sont nécessaires; je voudrois que vous tendissiez à la perfection qui peut rendre votre maison utile au prochain et de bonne odeur dans tout votre voisinage : la perfection seroit d'aller peu au parloir, d'être désintéressée, fidèle à l'oflice, et de bien élever la jeunesse qu'on vous confiera. Les grandes pensionnaires font un grand tort aux couvents : elles les gâtent au dedans et les décrient au dehors; je ne voudrois que des enfants, ou de vieilles personnes pieuses qui voulussent vivre sans commerce au dehors.
Je voudrois avoir en vue de mettre, quand je le pourrois, la basse-cour dans le dehors ; vous en retireriez le même fruit, et vous ùteriez la dbsipation dans toutes sortes d'occupations.
Tout ce que je vous propose ne peut se mettre en pratique que peu à peu, et selon les moyens que vous en aurez.
Mais, ma chère fiHe, je ne puis m'empécher de vous exhorter comme votre mère de préférer toujours le spirituel au temporeL: cet ordre est renversé dans la plupart des couvents. Traitez avec le plus d'égalité qu'il vous sera possible toutes les personnes que vous connoîssez ; donnez le meilleur à celles qui ont le plus de besoin, sans consi plus ou le nwins ce qu'elles ont apporté.
Cette égalité contribue beaucoup à la | empêche l'orgueil dans les unes et l'abatter autres.
336 LETTRES SOR L*ÉDUCATI0N.
Voilà les vingt-trois articles de T éducation de Saint-Cyr; votre évèque en feroit de meilleurs, mais vous l'avez voulu.
Mandez à M"* d'Âumale, ou à moi, quelles com* modités il y a d'ici à Vernon, quelles voitures, où elles logent, quand elles partent, et si vous avez quelque connoissance à Paris pour le commerce que nous pourrions avoir avec vous.
Je prie Dieu de bénir tous vos travaux, et de me faire la grâce de vous aider; mon zèle n'est pas assez pur pour que Tamour-propre n'y ait pas un peu de part : il est flatté de voir une demoiselle de Saint-Cyr choisie par son mérite.
Vous voulez que je vous écrive ce que je vous ai dit tantôt sur la piété que je vous désire, et des moyens que je vous ai conseillés pour y parvenir 5 les voici : l'éloîgnement du péché, la présence de Dieu, la docilité à se laisser conduire. Je crois que réloignement du péché est ce qu'il y a de moins suspect et de plus solide dans la piété -, les grands péchés nous perdent, les petits déplaisent à Dieu, et nous conduisent peu à peu dans les grands; laissez-les tous, et évitez-en les occasions. Vous dites que vous manquez de courage ; demandez-le
^ Lettres et Avis, p. 489.
à Dieu, mais c'est le tenter .que de s'exposer à Toccasion, et de vouloir qu'il vous donne le courage pour y résister. Évitez les personnes légères et indévotes : elles seroient dangereuses quand votre piété et votre âge seroient plus avancés.
Soyez fidèle à la présence de Dieu, il vous y convie : si vous êtes honteuse de lui, il le sera de vous; la présence de Dieu vous empêchera de l'offenser, elle vous unira à lui tous les jours de plus en plus, et à la fin vous transformera en lui.
Gardez-la sans inquiétude et sans chagrin , vous y remettant de temps en temps avec une grande douceur et une profonde paix; laissez-vous conduire; consultez de bonne foi: ne consultez que dans vos besoins -, ne cherchez point à discourir ; parlez peu, appliquez-vous à vous corriger, adressezvous à Dieu sur toutes les choses, montrez à votre confesseur ce que vous croyez que Dieu vous demande, et soit qu'il vous ordonne quelque chose ou non, consolez-vous par l'obéissance. Dieu ne voulut que la volonté d'Abraham, et le récompensa du sacrifice qu'il ne fit pas.
Accoutumez-vous à vous appliquer les instructions que vous entendez tous les jours ; on ne vous les donne pas pour vous apprendre à les redire, mais pour les pratiquer dans toutes les occasions ; or, il est certain que si vous voulez en profiler et les mettre dans votre cœur plutôt que dans votre mémoire, vous en avez assez pour vous former une piété droite et essentielle.
Je prie Dieu de tout mon cœur de vous faire pra-
3â8 LETTRES siîn l'êoucation.
tiquer les résolutions que vous voulez écrire dans ce livret
Écrivez peu, renoncez à l'esprit, et entretenezvous avec Dieu le plus que vous pourrez.