‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 23 sur 61 · POUR LES HAITRBSSBS DBS CLASSES DU TEMPS DE NOISY · texte numérisé non relu

POUR LES HAITRBSSBS DBS CLASSES DU TEMPS DE NOISY

Que toutes les dames agissent dans une grande union, de sorte que les demoiselles soient persuadées qu'elles sont gouvernées par le même esprit.

Qu'elles entrent de bonne foi dans l'obligation

* Lettres édifiantes^ t. I, 73« lettre, p. 128. ^ Cette phrase se rapporte probablement au mariage de Mme de Maintenon avec Louis XIV, qui se fit en effet vers cette époque. ' Lettres et Avis, p. 70.

et

18 LETTRES SUR l'ÉDLGATION.

qu'elles ont sur les demoiselles: qu'elles ne les regardent point comme des externes, où il faut aller faire son heure d'instruction et puis retourner à la communauté ] les demoiselles doivent ici aller avant tout, la communauté n'est faite que pour elles, et c'est l'intention du fondateur-, on ne fait pas seulement vœu de les instruire mais de les élever, et ce terme comprend tous les soins des mères envers leurs enfants ' 5 il faut donc quitter toute autre affaire pour celle-là.

Il faut leur faire observer le règlement avec grand soin, et 8lvec le plus de silepce qu'il sera possible du côté de la maîtresse.

Il faut tâcher de distinguer les fautes qui sont de conséquence pour le bon ordre d'avec celles qui n'en sont pas : par exemple une demoiselle travaille ,mal, apprend difficilement tout ce qu'il faut qu'elle sache, il faut avoir patience et ne se point rebuter ; une demoiselle sort de la classe sans permission, il ne faut point avoir de la patience là-dessus, il la faut punir, parce qu'il y a une faute de sa volonté, et qui pourroit autoriser les autres à aller où il leur plairoit.

Il ne faut point être pointilleuses , chercher à découvrir leurs fautes, épier les occasions de les confondre ; au contraire, il ne faut pas tout entendre, ou pour mieux dire ne pas montrer tout ce qu'op voit et tout ce qu'on entend ; il faut faire semblant d'ignorer ce qu'on peut, comme un mot échappé, un rire hors de saison, une faute courte et passagère.

^ Voir la note 1 de la page 29.

A MADEMOISELLE DE BLTERY (1G86). 1-^

i4>. — A MADEMOISELLE DE BUTERY ».

Janvier 1686.

Je swis fort aise d'être en commerce avec vous, mademoiselle, et je juge, par la charge que M"' de Brinop vpu3 a donnée, qu'elle vous croit beaucoup de charité et d'exactitude. Vous pouvez vous adresser à moi pour tous vo$ besoins , en ne demandant pourtant que ceux dont il est impossible de se passer 5 car on aura tout neuf à Saint-Cyr, et ainsi il faut avoir patience à Noisy. Quand vous m'écrirez, mettez un peu plus d'intervalle dans vos lignes ^, afin que je puisse corriger l'orthographe les jours

* Lettres et Avis sur les classes, p. 453.

* Marie-Isabelle de Tournillion de Butery devint la neuvième dame de Saint-Louis. Elle n'avait qu'une médiocre capacité , et, comme cette lettre le témoigne , peu d'instruction ; mais W^^ de Maintenon Tavait choisie à cause de sa bonté angélique et de sa charité pour les malades. Elle exerça en effet , pendant presque toute sa Tie, les charges de Tinûrmerie. — Cette lettre lui fut écrite quand elle était encore élève à Noisy.

* On lit dans les Mémoires des Dames de Saint-Cyr : « Ayant vu quelques lettres des demoiselles qui n'étoient guère bien faites, elle leur ordonna de lui écrire, afin d'avoir occasion de leur faire mieux voir leurs fautes, soit pour le style, soit pour Torthographe, en quoi elle étoit une habile maîtresse... Elle se faisoit donc écrire par les demoiselles pour corriger leurs lettres et leur apprendre à écrire simplement, sans détours et sans chercher à faire de Tesprit. Si elle faisoit cette attention pour les demoiselles, elle en avoit encore une plus particulière pour les Dames, à cause que nous devons leur montrer ce quMl faut qu'elles sachent ; elle vouloit que tontes les personnes de la communauté lui écrivissent pour lui rendre compte de la manière dont elles exerçoient leurs emplois ou pour d'autres raisons ; quand nous avions eu cet honneur, elle nous renvoyoit souvent nos lettres corrigées , où elle nous disoit les défauts qu'elle y avoit remarqués.... » (Ch. xiu).

que j'en aurai le loisir 5 mais la meilleure manière de l'apprendre seroit de copier des livres. Votre caractère est très-beau , et je vois avec plaisir qu'il y a plusieurs novices qui écrivent fort bien. Je m'en vais tâcher de corriger votre lettre , mais je ne finirai pas la mienne sans vous assurer de mon estime et de mon amitié.

Prenez bien garde à tout ce qui est difTérent de ce que j'ai corrigé à ce que vous avez écrit, car tout y est pour ie mieux.

(Sur le nouvel établissement et le projet de r^lement que fAme de Brinon avait fait. )

On travaille fortement à Saint-Cyr. Vos constitu-^ tions ont été examinées-, on a retranché, ajouté et admiré -, priez Dieu qu'il inspire tous ceux qui s'en mêlent. Je vous fais part de la visite que j'ai reçue du Roi, ce matin -, il n'en est pas mieux pour cela, cependant on a été ravi de le voir hors de sa chambre. Il a corrigé le chœur de Saint-Cyr et plusieurs autres endroits \ les demoiselles y seront disposées sur quatre bancs, comme à Noisy, ainsi il faudra encore changer les couleurs. Il entretint hier le contrôleur général sur la fondation, et tout se résoudra bientôt 5 on n'a jamais tous les biens à la fois^ le voisinage de Versailles vous donnera mille avantages et autant de contraintes-, Dieu soit béni de tout. J'irai, s'il plaît à

^ Lettres édifiantes, 1. 1, Ib^ lettre, p. 3-32.

Dieu, à Noisy, dimanche, et je vous rendrai compte de tout ce qui se sera passé. '

Réjouissez-vous, ma très-chère, vous consommez votre vie pour Dieu et pour un grand ouvrage.

16 i. — AUX DAMES DE SAINT-LOUIS,

SVH L^BDUCATION DBS DBM OISBLLBS ^.

l«r août 168Ô.

Dieu ayant voulu se servir de moi pour contribuer à rétablissement que le Roi a fait pour l'éducation des pauvres demoiselles de son royaume, je crois devoir communiquer aux personnes qui sont destinées à les élever ce que mon expérience m'a appris sur les moyens de leur donner une bonne éducation ; c'est assurément une des plus grandes austérités

^ Lettres édifiantes, t. I, 81<> lettre, p. 357. — Lettres et Avis sur les classes, p. 1 .

* I/Institut de Saint- Louis fut créé par lettres patentes de Louis XIV, au mois de juin 1686. Les Dames et les élèves s'installèrent dans la maison que le Roi leur avait fait bâtir le f août suivant(Voir, pour les détails, VHist. de la maison royale deSaint- Cyr, cb. m). Ce même jour, Mme de Maintenon adressa aux Dames de Saint-Louis , qui n^étaient encore que douze , les instructions suivantes. Tout ce qu'elle a écrit sur l'éducation peut être regardé simplement comme la paraphrase de cette admirable lettre. Voici les noms des premières Dames de Saint-Louis, avec les charges diverses qu'elles exerçaient : W^^ de Loubert, sous-prieure ou assistante de M^e de Brinon, la supérieure; W^^ du Pérou, maitresse des novices ; W^^ de Radouay , dépositaire; W^^ de Fontaines, première maîtresse des bleues; M^ed'Ausy, première maîtresse des jaunes; M°>® de Saint-Aubin , première maîtresse des vertes; W^^ de Montaigle, première maîtresse des rouges ; M^n^^de Thumery , dépensière ; W^^^ de Gautier et de Butery, infirmières; Mi<iede Rocquemont, sacristine ; M™^ de Saint-Pars, maîtresse des sœurs converses.

22 LETTRES SUR l'ÉDUGATION.

que Von puisse pratiquer, puisqu'il n'y eu a guère qui n'aient quelque relâche, et que, dans l'instruction des enfants , il faut y employer toute la vie.

Quïmd on veut seulement orner leur mémoire , il suffit de les instruire quelques heures par jour, et ce seroit même une grande imprudence de les accabler plus longtemps 5 mais quand on veut former leur raison, exciter leur cœur, élever leur esprit, détruire leurs mauvaises inclinations , en un mot, leur faire connoître et aimer la vertu, on a toujours à travailler, et il s'en présente à tous moments des occasions. On leur est aussi nécessaire dans les divertissements que dans leurs leçons, et on ne les quitte jamais qu'ils n'en reçoivent quelque dommage.

Mais comme il ne sera pas possible qu'une seule personne puisse conduire un certain nombre d'enfants , il sera nécessaire d'avoir plusieurs maîtresses pour la même classe-, il faut qu'elles agissent avec une grande union et un très -grand rapport des mêmes sentiments, que leurs maximes soient pareilles, et qu'elles tâchent de les insinuer avec les mêmes manières.

Il est besoin , dans cet emploi plus que dans aucun autre, de s'oublier entièrement soi-même, ou au moins, si l'on s'y propose quelque gloire, il n'eu faut attendre qu'après le succès, et cependant se servir des moyens les plus simples pour y parvenir. Quand je dis qu'il faut s'oublier soi-même, c'est qu'il ne faut songer qu'à se faire entendre et à persuader 5 il faut abandonner l'éloquence, qui pourroit attirer l'admiration des auditeurs ] il faut mèine ba-

AUX UAMfiS OÊ SAlNT-LOtîtS (1686). 48

diner avec les enfants dans de certaine^ occasions et s'en faire aimer pour acquérir sur eux un pouvoir dont ils puissent profiter. Mais il ne faut pas se méprendre aux moyens dont on doit se servir pour se faire aimer*, il n'y a que les moyens raisonnables qui réussissent, et il n'y a que les intentions droites qui attirent la bénédiction de Dieu.

On doit moins songer à orîier leur esprit qu'à former leur raison : cette méthodie, à la vérité , fait moins paroitre le savoir et l'habileté des maîtresses ; une jeune fille qui sait mille choses par cœur brillé plus en compagnie et satisfait plus ses proches que celle dont on a pris soin seulement de former le juge* ment, qui sait se taire, qui est modeste et retenue; et qui ne paroit jamais pressée de montrer son esprit.

Il faut quelquefois leur laisser faire leur volonté pour connoître leurs inclinations, leur apprendre la différence de ce qui est mal et de ce qui est bien^ de ce qui est indifférent, et leur accorder tout ce qui est de cette dernière espèce.

Je crois que toutes les personnes qui se dontieront la peine de lire ceci entendront aussi bien que moi ce que je veux dire par les choses indifférentes ; mais, comme je ne songe qu'à être utile , j'entrerai dans un détail qui peut-être pourra paroître en*nuyeux. La manière de vie uniforme des jeunes demoiselles de Saint-Cyr fournit moins de sujets de leur faire ces sortes de distinctions qu'aux enfants nourris dans le monde , où il s'en trouve tous les jours de nouvelles occasion^ \ mais dn peut , par exemple, leur accorder une compagne au lieu d'une

ûi LETTRES St}R L^ÉDUCATION.

autre, une promenade d'un côté au lieu d'un autré^ un jeu et mille bagatelles qui leur font voir que Ton ne veut être maîtresse que quand il le faut, et qu'elles le seroient en tout si elles étoient raisonnables. J'excepte des exemples que j'ai donnés ceux où il se pourroit trouver des conséquences. Une compagne peut être dangereuse, une promenade peut avoir quelque inconvénient, un jeu peut n'être pas de saison *, mais je voudrois qu'en les refusant on leur en dît la raison , autant que la prudence le peut permettre, et tâcher même de leur accorder souvent ce qu'elles demandent pour leur refuser ce qui seroit mal avec une fermeté qui ne se rende jamais : il n'est pas croyable combien ces manières-là rendent le gouvernement facile et absolu.

Il est bon de les accoutumer à ne voir jamais rien accorder à leur importunité. Il faut être implacable sur les vices , et les punir ou par la honte ou par des châtiments qu'il faut faire très-rigoureux , et le plus rarement que l'on peut.

Il faut bien se garder de la dangereuse maxime de quelques personnes qui, par une crainte scrupuleuse que Dieu ne soit offensé, évitent soigneusement les occasions où les enfants pourroient faire paroitre leurs inclinations-, on ne peut trop les connoître pour leur inspirer l'horreur du vice et l'amour de la vertu, dans laquelle il faut les affermir en leur donnant des principes qui les empêchent de manquer par ignorance.

Il faut étudier leurs inclinations, observer leur humeur, et suivre leurs petits démêlés pour les former

AUX DAMË9 DE SÀlNt-LOI}IS (1686). 25

sur tout-, car Texpérience ne fait que trop voir combien Ton fait de fautes sans les connoitre , et combien de personnes sont tombées dans le crime sans être nées plus méchantes que d'autres qui ont vécu innocemment.

Il faut donc leur apprendre à éviter les occasions, et qu'une des plus dangereuses est la mauvaise compagnie.

On doit leur apprendre toutes les délicatesses de l'honneur, de la probité, du secret, de la générosité et de l'humanité , et leur peindre la vertu aussi belle et aussi aimable qu'elle l'est.

Quelques petites histoires convenables à ce dessein leur sont très-propres et utiles, et les instruisent en les divertissant 5 mais il faut qu'elles soient persuadées que si la vertu n'a la religion pour fondement, elle n'est point solide , et que Dieu ne soutient point,' mais réprouve ces vertus païennes et héroïques qui ne sont que les effets d'un orgueil délicat et insatiable pour les louanges.

Il n'est pas nécessaire de faire de longues instructions sur ces matières-là, et il vaut mieux les placer selon les occasions qui se présentent.

Il faut se faire estimer des enfants , et le seul moyen pour y parvenir est de ne leur point montrer de défauts , car on ne sauroit croire combien ils sont éclairés pour les démêler -, cette étude de leur paroitre parfaite est d'une grande utilité pour soi-même.

Il ne faut jamais les gronder par humeur, ni leur donner lieu de croire qu'il y a des temps plus favo-

26 tfeTT^Ê* m L'Étibdxflôfil.

rableS 1ê^ utis qtie leà autres jiolir obtenir ce qu'ils désirent.

Il faut càf èsser les bons naturels, être sévère avec les mauvais, mais jamais tudé avec aucuns.

Il faut par des complaisances leur faire aimer là présence de leurs maîtresses, et qu'ils fassent devant elles les mêmes choses que s'ils étoient abandonnés à eux-mêmes.

Il faut entrer dans les divet^tiâsements des enfants, mais il ne faut jamais s'accommoder à eux par uii langage enfantin , ni par des manières puériles ; on doit au contraire les élever à soi en leur parlant toujours raisonnablement*, en un mot, comme on ne peut être ni trop, ni trop tôt raisonnable, il faudroit accoutumer les enfants à la raison dès qu'ils peuvent entendre et parler, et d'autant plus qu'elle ne s'oppose pas aux plaisirs honnêtes qu'on doit leur permettre.

Les agréments extérieure , la connoissance des langues étrangères, et mille autres talents dont on veut que les filles de qualité soient ornées, ont leurs inconvénients pour elles-mêmes 5 car ces soins prennent un temps qu'on pourroit employer plus titilement : les demoiselles de la maison de Saint- Louis ne doivent pas être élevées de cette manière^ quand on le pourroit; car, étant sans bien, il n'est pas à propos de leur élever l'esprit et le cœur d'une façon si peu convenable à leur fortune et à leur état.

Mais le christianisme et la raison, qui est tout ce que l'on veut leur inspirer, sont également bons aux princesses et aux misérables , et 3i nos demoiselles

AUX Mj^lTRESSES D^S CLASSES (1686). 27

profitent de ce que je crois qu'elles entendront, elles seront capaJ)Ies de soutenir tout le bien et tout le mal qu'il plaira à Dieu de leur envoyer.

i7.— AVIS AUX MAITRESSES DES CLASSES*.

Août 1686,

Toutes les maîtresseç des classes auront sans cesse devant les yeux que leur premier devoir, en leur qualité de maîtresses , et môme de religieuses de Saint-Louis, est de contribuer, selon leur pouvoir, à la bonne éducation des demoiselles , à leur inspirer la vertu, à les corriger de leurs défauts, à rectifier leurs mauvaises inclinations , à leur apprendre toyt ce qu'il est nécessaire qu'elles sachent, enfin à en faire de parfaites chrétiennes et à les disposer à remplir saintement les difl*érents états ou il plaira à la Providence de les appeler. Dans cette vue , elles ne manqueront jamais de veiller sur les denioiselles, de les accompagner partout, de ne les laisser jamais seules, de les tenir toutes réunies autant qu'il se pourra, et de ne leur permettre pas de s'éloigner dans le jardin hors de la vue de leurs maîtresses. Elles se rendront elles-mêmes des modèles que les demoiselles puissent imiter, en leur inspirant la vertu par leur exemple, étant exactes à observer le silence et les autres exercices de la classe autant qu'elles le pourront, et montrant en toutes leurs actions une piété pure et sincère : c'est la seule co|:jduite que Dieu daigne bénir.

}. JlfÇttre^ et Avis, p. {)3.

28 LETTRES SUR L*ÉDUGATION.

Elles se tiendront continuellement en garde contre leurs passions et contre leur humeur ; elles auront un grand soin que, sans affectation, leurs yeux, leurs discours, leurs postures, leur extérieur, en un mot, tous leurs procédés soient mesurés , ayant affaire à des yeux clairvoyants à qui rien n'échappe, qui sont toujours portés à juger désavantageusement des personnes qui les reprennent.

Dans toute leur conduite elles feront régner l'esprit de Dieu 5 elles renonceront à leurs goûts , à la proximité, à l'inclination naturelle, aux agréments personnels des filles qu'elles auront à gouverner, beaucoup plus à la familiarité et à l'apparence des amitiés particulières.

Elles jugeront de tout selon les maximes de l'Évangile, ne feront point acception des personnes, et n'estimeront que ce que Dieu estimera au jour de la récompense 5 elles détruiront autant qu'il leur sera possible, dans leurs personnes et dans celles des demoiselles, l'esprit du monde et tout ce qui tenteroit à l'entretenir 5 elles auront un discours simple et naturel, des manières modestes et aisées.

Elles formeront de même les demoiselles, sans négliger de corriger tout ce qu'il y aura dans leur extérieur, mais ayant beaucoup d'application à tourner leur cœur vers Dieu, à leur faire aimer tout ce que Notre-Seigneur a aimé, haïr tout ce qu'il a haï , ce qui doit se faire pourtant avec sagesse et discrétion.

Pour se prémunir contre la dissipation et contre le découragement, qui sont les deux défauts qu'elles ont à éviter dans leurs emplois , elles seront fidèles

à ne point manquer à Toraison du matin, tâchant d'accorder tout le soin qu'on leur demande pour les demoiselles avec celui qu'elles doivent avoir pour leur perfection, assistant tour à tour aux exercices de la communauté, et allant chercher aux pieds de Notre-Seigneur la force pour se bien acquitter de tous ses devoirs. Elles penseront souvent que si la fatigue est grande, la récompense le sera aussi; qu'après tout, c'est à quoi elles se sont engagées 5 que c'est ce que Dieu attend d'elles et demande des religieuses de Saint-Louis, que c'est l'intention de leur fondateur 5 qu'elles ne sont pas obligées seulement à instruire les demoiselles^ mais à les élever, ce qui comprend tout le soin des mères envers leurs enfants * ; que c'est à cette fin que se doit rapporter toute cette maison ; qu'il est juste de quitter toute autre affaire pour celle-là, et que si leur vœu sur cet article paroît difficile à soutenir, Dieu, qui leur a inspiré de le faire, leur donnera pour l'accomplir tant de grâces et tant de force, qu'elles n'auront pas lieu de se repentir de l'avoir fait.

(Sur sa conduite envers les malades.)

Je vous envoie des oranges pour réjouir le cœur

* Mme de Maintenon répète celle phrase dans la plupart de ses inslructions (Voir page 18).

* Lettres et Avis, ^. 435.— Xe«re5^(f//.,t.I,letlre80,p. 354. 3 Marie de Gautier de Fontaines fut la sixième Dame de Saint*

Louis; elle fit ses vœiix solennels le i 1 décembre 1693 et mourut

30 LETTRES SUR l'ÉUUCAT|ON.

do VOS malades. On dit qii^ vous vous amusez trop 4 elles en particulier, et que vous n'êtes pas ^ssez occupée des soins du général 5 on dit que vous n'êtes p^s présente aux repas , et que vous faites faire des distributions par des converses qui s'en acquittent mal ; on dit que vous donnez trop à manger et que yous êtes trop bpnne. Je vous conjure de regarder avec la 3peur Anne ^ et M"** de Bulery à la dose de quinquina que vous donnerez à vos demoiselles , et si eflectivenient elles le prennent. On m'a dit aussi qu'il y a des demoiselles qui font des façons pour prendre leur quinquina -, ne souffrez point ces sottises-là dans une maison où l'on doit se conduire en tout par la raison. Je n'aurois pas souffert aux enfants du Roi la moindre résistance pour prendre une médecine -, et en leur assurant qu'elles étoient fort mauvaises, je les leur faisois avaler comme de l'eau. Quant à leur déjeuner, il faudroit donner du bouillon à celles qui en voudront, et du pain sec à celles qui ne veulent point de bouillon ^ on peut leur donner quelques rôties au yin à la collation, mais non pas toujours, et quelquefois des biscuits. ' Les jaunes ne sont plus des enfants, mais il faut les conduire avec de la fermeté : occupez-les tout doucement-, permettez -leur de la gaieté et de la conversation, quand elle est générale, mais ne souf-

le 19 janvier 1718. Elle était d^une trèa-grande beauté, et exerça souvent les charges d'infirmière, de portière, de maîtresse des converses. Elle avait une sœur, aussi Dame de Saint-Louis, qu'on appelait M""® de Fontaines.

^ Sœur de la Charité qu'on avait fait venir pour apprendre aux pâmes de Saint-Louis à soigi^er les malades.

A MADAME DU PÉHOU (1686). 3}

frez aucune liaison particulière. Adieu , je vous donne le bonsoir ^ entrez dans l'esprit et dans les p^aximes de la m^i^on, et CQRiptez que le moyen je plu? 3ûr pour se faire aimer des demoiselles est ^e §'eïi fwe estimer.

(Elle lui donne des instructions sur la conduite dn noviciat'.)

Le 2b octobre 1686.

Je suis persuadée de votre zèle et de votre capacité , et il faut employer l'un et l'autre pour notre chère maison ^ il est vrai que je suis fort vive pour tous ses intérêts, et je crois môme que je vais quel-

* Lettres édifiantes, t. I, 85« lettre, p. 379.

• Catherine Travers du Pérou, née en 1666, morte en 1748. Elle avait été élevée à Noisy , et fut Tune des quatre premières Dames de l'Institut de Saint -Louis. Eiie fit profession le 2 juillet 1686, et quoiqu'elle n'eût que vingt ans, fut immédiatement nommée maîtresse des novices, mais sous les ordres et la direction de M«»e de Brinon, qui remplit en réalité cette charge. La lettre 19 témoigne l'estime que W^^ de Maiatenon faisait de sa capacité e( l'espérance qu'elle fondait sur elie. M°ie du Pérou fut en effet l'une des lumières et des saintetés de la maison de Saint-Louis ; elle en exerça continuellement les plus importantes charges et fut nommée sept fois supérieure. C'est elle qui a écrit les Mémoires sur la maison de Saint-Louis, qi)i forment la plus grande partie des Mémoires des Dames de Sain^-Cyr. Elle était surtout remarquable par son bon sens, sa droiture, son calme, sa fermeté, et ces qualités n'excluaient ni la candeur, ni la tendresse, ni la grâce.

^ Le premier et le plus important travail que W^^ de Maintenon eut à faire fut de créer des institutrices, et les instructions qu'elle donna pour le noviciat sont très-nombreuses et très-remarquables. On verra quelles qualités , quelles perfections elle exigeait des demoiselles qui aspiraient k être Dames de Saint-Louis.

82 LETTRES SUR l'ÉDUCATCON.

quefois jusqu'à l'impatience 5 mais il me semble qu'il y a quelque raison à se presser et à se bien servir du temps favorable où nous sommes. Dieu sait que je n'ai jamais pensé à faire un aussi grand établissement que le vôtre, et que je n'avois point d'autres vues que de m' occuper de quelques bonnes œuvres pendant ma vie, ne me croyant point obligée à rien de plus , et ne trouvant que trop de maisons religieuses ; moins j'ai eu de part à ce dessein et plus j'y reconnois la volonté de Dieu, ce qui me le fait beaucoup plus aimer que si c'étoit mon ouvrage -, il a conduit le Roi à cette fondation, comme vous l'avez su, lui qui, de son côté, ne veut plus souffrir de nouveaux établissements K

Il est vrai qu'autant que j'avois tremblé dans le gouvernement de Saint-Cyr, s'il avoit été fait par moi, autant m'y trouvois-je hardie, voyant qu'il avoit été fait par la volonté de Dieu, et que cette même volonté m'en a chargée; aussi puis-je vous dire avec vérité que je le regarde comme le moyen que Dieu m'a donné pour faire mon salut, et que je sacriflerois ma vie avec joie pour qu'il y soit glorifié. Ce qui me presse souvent, et peut-être un peu trop quelquefois, c'est que je voudrois que tout fût bien établi avant la mort de M"'' de Brinon, la mienne et celle de M. l'abbé Gobelin, afin que l'esprit de la maison subsiste toujours malgré les oppositions qu'il trouvera peut-être dans l'avenir, car vous n'aurez jamais une supérieure plus habile et plus absolue , une amie plus zélée pour la mai-

1 C'est-à-dire de nouveaux couvents ou établissements religieux.

son , ni un supérieur si saint que vous avez pré-> seulement.

Nous avons de plus toute Tautorité spirituelle et temporelle entre les mains, le Roi et Tévêque * sont prêts à faire tout ce que nous pouvons désirer ; c'est à nous à mettre les choses dans l'état de perfection où nous voulons qu'elles soient pour toujours ; une des choses qui s'y opposent le plus et qui nous donnent le plus de peine, c'est la facilité que M™' de Brinon a pour recevoir de mauvais sujets *, et vous devez toutes être fermes là-dessus, et en user sans complaisance et sans crainte : vous en rendrez compte à Dieu., et c'est une des plus importantes actions de votre vie.

Dans l'examen de vos filles, attachez-vous à la vraie piété, à l'esprit droit, au goût qu'elles ont pour l'Institut, à l'envie d'y devenir habiles, à l'attachement aux règles, à l'esprit de communauté, à réloignement du monde , voilà le principal pour une Dame de Saint-Louis, car pour l'humeur un peu trop prompte, comptez que nous avons les vices et les vertus de notre tempérament : celui qui fait prompte, fait active, vigilante, attachée au succès de ce que nous entreprenons-, celui qui fait douce,

^ L'évéque de Chartres. Saint-Cyr était alors dans le diocèse de Chartres*

^ Cette expression n'a pas le sens qu'on lui donne vulgairement. M>ne de Maintenon entend des novices reçues par complaisance et qui n'ont pas de vocation religieuse. En effet , Mme de Brinon faisait de mauvais choix et inspirait aux novices « son esprit de grandeur et ses idées de dame importante » (Voir là-dessus VBist. de la maison de Saint-Cyr, ch. vi, et la Correspondance générale de Mm* de Maintenon).

ff4 (.DTiBEs ^m ViwQktm-

fdit napf^alaRte, paresseuse, indîQérente i tout, lente et insensible^ la piété rectifie Vun et Tautre dans les suites, et assurément c'est là Ve^sentiel. Qui est plus prompte que M'"" de Brinon et moi ? et nous ç» ajmez-ypHS moins? Vous me direz peut-être, et avec rajson^ que les inférieurs ont à souffrir de ces bupieurs-U , mais je vous répondrai qu'il faut souffrir, et après tout, vous n'aurez de supérieures que celles que yous choisirez. En môme temps que j'excuse les promptes, et peut-être par amour-propre, Je vous exhorte bien à corriger le plus que vous pourrez cette humeur-là dans toutes vos filles.

Vous pouvez montrer tout ce que je vous mande à qui vous voudrez : plût à Dieu qu il fût assez bon pour que vous en tirassiez toutes quelque profit, — Attendez mon retour pour M'^" de la Motte (demoi- §.dle de Saint-Cyr), afin que je fasse agréer sa sortie à M"* de Brinon, et cependant amenez-la là avec soin.

Je n'ai pas le temps de corriger votre orthographe ; vous y avez tant profité depuis quelque temps, que yops la saurez bientôt \ L'exactitude qui e$t établie à 36 rendre à la communauté fera uu bien incoiice-

^. Voir la note 3 de la page 19. Il faut ajouter que Ton n'attachait alors à cette science qu'une médiocre importance et que les gens les mieux élevés, même les beaux esprits, y mettaient beaucoup d'inexactitude. fA^^ de Maintenon disait : « que pourvu qu'on ne Ht pas de fautes grossières sur cette matière, on passoit aisément aux femmes les autres manquements ; elle disoit même que quand on auroit su parfaitement tout ce qui est de cette sorte de science, il ne faudroit pas s'en servir exactement en écrivant des lettres, que celasentoit trop la pédanterie dans une personne de notre sexe et Tenvie de faire la savante » (Mém. des Dames de Saint-Gyr).

A MADAME DE ÎSMtiaH (l6Sè). 35

tablé à la tnaisdti. Il ti'y a pas à hésiter à faire le chajpitre aux postulantes et à les éprouver par des ttioi*tiflcations -, nous avons tant voulu ôter les manières de couvent, que nous ferions à la fin une maisoti particulière dont on se trouveroit mal dans la suite. Parlez là-dessus à la supérieure et établissez ce chapitre au plus tôt. Vous le pouvez faire dans votre réfectoire, ou, s'il y a quelque diflBculté, je vous offre tout mon appartement à choisir.

Agissez de concert avec la supérieure -, elle a bien de l'esprit et de la vertu, et il faut tâcher d'amener les autres à votre point. Adieu, ma très-chère fille.

(Sur le même sujet. )

Décembre 1686.

Quoique vous soyez beaucoup plus instruite que moi , je ne puis retenir mon zèle pour le bien de Saiiit-Cyr, et je vais vous dire tout ce qui me viendra dans l'esprit pour vous aider à former vos novices \

Il n'est pas besoin avec vous de poser pour principe que tout dépend de leur piété : je sais que vous comptez le reste pour rien 5 mais il faut ne rieri oublier pour leur inspirer une piété droite , ferifie, courageuse et simple.

Apprenez-leur la religion dans toute sa grandeur : faites-leur voir quelle est en e^rit et en vérité 5 qu'elle tie consiste point dans les seules pratiques extérieures ni dans une observance judaïque de la

* Lettres édifiantes, 1. 1, 86« lettre, p. 389.

* Voir la note 3 de la page 31 #

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