‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 27 sur 61 · DAMB OB SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

DAMB OB SAINT-LOUIS

(Elle loi expli^e les dsToirs d'une Dame de Saint-Louis, et jusqu'où elles doivent porter la perfection de leur état. )

Vous me demandez, madame, d'écrire quelque chose sur les obligations d'une Dame de Saint-Louis ; je vais le faire simplement et dans la présence de Dieu, après lui avoir demandé son secours.

Je crois que l'état d'une Dame de Saint-Louis doit être très-parfait, ayant à accommoder ensemble la vie active et le recueillement absolument nécessaire pour conserver l'esprit de Dieu.

Une fille active, habile et remplie de talents, ne se soutiendra pas sans une piété solide et intérieure ; son humeur l'emportera^ elle se lassera et travaillera sans règle et sans persévérance.

Une fille tout intérieure, scrupuleuse, attachée à ses pratiques, abstraite et tout hors des besoins du prochain , ne remplira point les devoirs d'un institut fait pour le bien de ce même prochain, et pour des enfants qu'il faut former par tous les soins, les instructions et le bon exemple qu'on pourra leur donner.

* Lettres édifianteSy 1. 1, 130® lettre, p. 696. — Extrait des écrits de Jf»»« de Maintenon, p. 16.

' Marie-Anne de Loubert, née en 1666, fut la première dame de Saint-Louis. Elle ût profession des vœux simples le 2 juillet 1686, et quand la réforme commencée à Saint-Gyr força Mme de Maintenon d'éloigner M<"e de Brinon de cette maison, elle fut élue supérieure le 26 mai 1689. En 1693, elle refusa de faire des vœux solennels, quitta la maison, et mourut aux Ursulines de Poissy, en 1708.

Quelle vertu faut-il donc à une Dame de Saint- Louis pour se livrer au prochain, sans se dissiper, pour travailler toute la vie sans se lasser, et pour agir toujours dans la présence de Dieu, en paroissant tout occupée des choses extérieures !

Cependant cet état est possible , Dieu n'en ayant point fait dans lequel on ne puisse faire son salut, en proportionnant toujours ses secours et ses grâces à nos besoins.

Il faut donc qu'une Dame de Saint-Louis soit bien convaincue qu'elle ne peut rien sans lui, et qu'elle se détrompe de Terreur de croire, qu'avec de l'esprit, de la raison et du courage, elle remplira son devoir.

Elle ne se soutiendra jamais que par la piété -, tout autre projet est sans fondement solide 5 Dieu se plaît à renverser ceux qui sont appuyés sur leurs propres forces, et les exemples qu'on to pourroit donner sont en grand nombre.

Que celledonc qui est engagée dans la maison sans ce grand fonds de piété, qui est une volonté déterminée de se donner à Dieu sans réserve, la demande sans se lasser, et qu'elle n'espère rien par elle-même, de quelque raison et vertu morale dont elle se croie pourvue.

Que celle qui sent cette bonne volonté se réjouisse, mais qu'elle craigne de la perdre, qu'elle la conserve par défiance d'elle-même et une entière confiance en Dieu.

Qu'elle partage toute sa vie entre le commerce qu'elle aura avec Notre-Seigneur et les obligations de son état.

Qu'elle commence sa journée par lui donner son cœur, par lui demander son secours et la grâce d'agir sans le perdre de vue.

Qu'elle soit fidèle à son oraison autant qu'il lui sera possible, et qu'elle soit persuadée qu'elle est plus nécessaire pour soutenir l'âme que la nourriture ne l'est pour soutenir le corps.

On ne meurt pas pour manquer quelques repas, mais on s'en trouveroit mal à la longue ^ si une nécessité rare et pressante fait manquer Toraison, on n'en mourra pas, mais si cela arrivoit souvent, on s'affoibliroit, on tomberoit malade et on pourroit mourir.

Qu'elle ne se fie donc jamais là-dessus à un certain zèle actif qui fait croire qu'on se soutiendra dans la vie dissipée , pourvu qu'on y porte de bonnes intentions et que l'on n'y soit que pour servir Dieu , et qu'elle croie dans une occasion si importante l'expérience de tous les gens de bien.

Je parle ici sans mesure et comme à mes chers enfants ; je me donne souvent à vous pour l'exemple, persuadée que par l'amitié que vous avez pour moi, ils vous font plus d'impression.

Jamais personne n'a été plus opposée à l'oraison que moi , plus difficile à s'appliquer et plus persuadée qu'agissant pour Dieu il n'étoit pas nécessaire d'employer à la prière un temps que l'on pouvoit donner au prochain, et qu'il suffisoit de se livrer aux bonnes œuvres dans la vue de Dieu.

Je puis vous assurer qu'on n'avance jamais par cette voie, qu'on n'est point en paix, qu'on travaille sans règle, qu'on se lasse aisément et que Ton trouve

que Ton n'a rien fait pour Dieu, mais par humeur, par amour-propre et par des vues très-éioignées de la pureté d'intention , qui fait tout le mérite de nos actions.

11 n'en est pas de même quand on travaille avec Dieu, et l'on s'aperçoit bien sensiblement qu'il travaille avec nous.

Une Dame de Saint-Louis , bien pénétrée de ces vérités, mettra toute sa confiance en lui sans rien attendre d'elle-même, et deviendra, par son humilité, plus agréable à Dieu et plus utile à la maison que celle qui aura plus de talents naturels, si elle met en eux son espérance.

Elle fera toutes les charges avec la même joie, puisqu'elles sont toutes également propres à la sanctifier.

Elle sera l'exemple de l'obéissance et de la dépendance pour les supérieurs.

C'est encore là un endroit sur lequel je vous conjure d'être inébranlable ; il est de l'ordre de Dieu d'obéir -, notre sexe est fait pour obéir; votre état particulier est un état d'obéissance; obéissez donc et obéissez avec joie, vous y trouverez la sûreté etlapaix.

Demandez à Dieu de bons supérieurs, mais, quels qu'ils soient, obéissez dans tout ce qui n'est pas péché.

Croyez que Dieu, qui a mis l'autorité entre leurs mains, leur donnera des lumières pour vous conduire ; priez pour eux , ils sont plus à plaindre que vous.

Tâchez d'avoir de la confiance en votre supérieure, elle doit vous tenir liçu de mère. Suivez en

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tout la voie que Dieu vous a marquée par votre vocation -, c'est le plus court , le plus simple et le plus assuré.

Obéissez-lui sans réplique et sans raisonnement ; ce n'est pas obéir que de ne faire que ce cpie vous jugez devoir faire.

Jugez charitablement des intentions de votre supérieure dans le choix qu'elle fait pour les emplois ^ n'en parlez jamais, et que votre obéissance ait les trois qualités qu'on vous a dites aujourd'hui.

Que le corps obéisse pour les choses extérieures; que le cœur obéisse par l'affection à ce qUî vous est commandé -, que l'esprit obéisse par la soumission à ne point critiquer ce qu'on lui commande.

Soyez donc soumise à vos pasteurs , à vos supérieurs et à tout ce qui a une autorité légitime sur vous.

Choisissez un guide après l'avoir bien demandé à Dieu, et quand vous l'aurez choisi, abandonnez-vous à sa conduite avec une docilité d'enfant ; ouvrez-lui votre cœur avec simplicité; ne craignez point qu'il vous connoisse; allez de bonne foi, dites-lui vos maux avec toutes leurs circonstances.

Quand vous consultez un médecin , quel soin prenez-vous de l'instruire de votre tempérament, de vos rechutes et de vos foiblesses! Regardez votre conducteur avec un extrême respect, puisqu'il tient la place de Notre-Seigneur et qu'il a reçu de lui le pouvoir de vous absoudre. Soyez soumise à tous ses avis ; si vous avez peu de lumières , vous avez besoin d'être aidée-, si vous en avez beaucoup, sacrifiez-les

À MADAME BE UMJBEAT (4689). ÔO

avec plaisir. Soyez simple comme des enfants dans tout ce qui regarde votre conscience.

Ne désirez point de dispense pour Tobéissance, obéissez de bon cœur, et regardez toute opposition là-<iessus comme Teffet de Torgueil et du libertinage * • Votre fondateur pouvoit vous donner toutes sortes d'exemptions, de prérogatives et d'indépendances; mais par la droiture de son esprit et la solidité de sa piété , il a mis une des plus grandes fondatiooxs qui soient dans l'Eglise sous la plus entière dépendance de l'évêque.

Qu'une Dame de Saint-Louis soit attachée à sa règle, qu'elle Tdbserve de bonne foi, qu'elle n'y trouve rien de petit, qu'elle considère que l'observation de sa règle est ce que Dieu lui demande.

Que pouvons-nous faire de grand pour Dieu? tout est égal à son égard 5 son ordre et notre amour pour lui en font toute ladififérence.

L'observance de la règle prend tout votre temps, elle ne vous laisse pas un moment, et c'est de cet emploi de votre temps que dépend votre bonheur présent et à venir.

Vous aurez assez prié quand vous aurez bien employé les heures que vous êtes au chœur, et vous prierez encore tout le reste du Jour, si, vous tenant en la présence de Dieu, vous faites vos actions pour lui.

Vous lui «erez agréables dans votre récréations elle sera méritoire, si vous la prenez dans l'esprit de votre règle.

^ Voir la note de la page 4 a.

A peine trouverez -vous les occasions d'offensef Dieu, et vous vous perfectionnerez avec une grande facilité.

Quel bonheur a une Dame de Saint-Louis de pouvoir espérer qu'elle n'ouvrira pas la bouche que pour Dieu, et de savoir qu'elle lui plaît en reprenant une demoiselle , en faisant une punition à une autre, et que tout est digne d'une récompense éternelle quand il est fait pour lui!

Or, tout ce qui est de votre règle est par rapport à lui -, cet accomplissement de la règle est le remède et le préservatif de tous les maux qui sont à craindre dans les communautés ^ cet emploi du temps n'en laisse point de reste pour s'ennuyer, pour discourir inutilement, pour lier des commerces particuliers, source de toutes sortes de désordres.

De la manière dont les journées sont disposées, une Dame ne peut avoir de conversation particulière sans dérober ce temps à quelqu'un de ses devoirs.

Défiez-vous de tout ce qui vous éloigneroit de cette vie commune, et regardez comme une illusion les vues de perfection qui vous tireroient des obligations de votre état.

Vous recevez tous les jours de si merveilleuses instructions là-dessus, que vous ne serez pas excusables, si vous n'avez une piété droite et solide. Vous savez que c'est l' amour-propre qui nous fait prendre les chemins extraordinaires, en nous faisant dédaigner notre devoir comme moins propre à nous attirer des louanges.

Vous n'en mériterez pourtant que dans cet ac-

complissement de votre devoir (si nous pouvons en mériter)-, et ce ne sera que par cette voie que vous deviendrez parfaites.

C'est par Faccomplissement de son devoir qu'une Dame de Saint-Louis édifiera toutes les autres sans jamais les fâcher ni les attrister par aucune singularité , qui , en même temps qu'elle enorgueillit celle qui veut être singulière, décourage celles qui sont dans une vie commune.

Que vous êtes heureuses de vous être données à Dieu sans réserve, et de pouvoir employer tout votre temps à lui attirer des milliers d'âmes qui passeront dans cette maison !

Vous êtes nées d'un sexe qui devroit naturellement vous renfermer dans le silence, dans Toubli et dans le soin de votre sanctification particulière , et Dieu, par ses desseins sur vous, vous a appelées aux fonctions de ses ministres.

Quel honneur ! mais en même temps quelle infidélité si vous n'y répondiez pas!

Qu'une Dame de Saint-Louis peut faire de bien! et, par la même proportion, qu'elle peut faire de mal ! Combien d'âmes peut-elle porter à Dieu par ses soins ! combien d'âmes peut-elle scandaliser et conduire à la mort par sa négligence !

Votre maison ne peut être médiocre : il faut qu'elle soit sainte ou remplie de trouble et de dissipation.

Il faut que vos demoiselles soient une assemblée d'âmes innocentes et pures qui tendent à Dieu, éloignées de l'esprit du monde, ou que ce soit une troupe

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de libertines ^ qui s'ennuient, qui aspirent au monde, et qui ne soient arrangées qu'au dehors.

Je sais qu'il pourra y en avoir, dans un si grand nombre , quelques-unes , malgré vos soins , qui voudront «e perdre 5 mais qu'elles n'osent se montrer, et qu'^n attendant que leur cœur soit touché par Gelui qui eu est le maître, que leur conduite soit contxainte par la règle et par l'exemple des autres.

Que les Dames de Saint-Louis jq' entrent jamais en commerce avec les demoiselles si leurs charges ne les y obligent, et qu'en ce cas elles ne parlent que pour ce qui est nécessaire, avec douceur et gravité.

Qu'elles considèrent l'exemple qu'on leur doit; qu'elles ne se familiarisent jamais avec elles, surtout avec les grandes. Imitez les mères qui sont sages : elles ne caressent que les plus petits enfants, elles tiennent les autres dans la crainte et dans le respect, quoiqu'ils soient l'objet de leur tendresse.

Ayez une extrême attention à ne les pas scandaliser ; croyez qu'on ne peut trop là-dessus être sur ses gardes ; elles se mêlent de juger plus tôt qu'on ne pense.

Que les Dames de Saint-Louis conservent précieusement réloignement où elles sont des parloirs et de tout commerce avec le monde 5 elles y ont renoncé, et voué tout leur temps à l'œuvre de Dieu.

Tout le commerce des hommes roule sur l'utiUté ou sur le plaisir ; elles ne sont utiles à personne , ^t

* Libertin^ dans la langue du dix-septième siècle, signiQe qui aime trop sa liberté, qui raisonne trop, etc.; c'était le synonyme d'esprit fort.

A MADAME DE LOrBERT (I6ê9). 63

n'ont besoin de personne^ elles trouvent leur plaisir dans leur maison.

Elles sont appelées à un plus noble commerce : demander à Dieu, recevoir de lui, et répandre sur les demoiselles, voilà le commerce des Dames de Saint- Louis.

L'intention de leur fondateur a été de leur ôter tout prétexte de liaison dans le monde : il n'a pas voulu qu* elles donnassent les places aux demoiselles, ni les bénéfices dépendant de leur abbaye de Saint-Denis \

Qu'elles prient pour leurs proches, qu'elles les consolent chrétiennement quand elles les voient-, mais qu'elles ne se croient pas obligées de se mêler de leurs affaires et de leur attirer des amis.

Qu'elles oublient les connoissances qu'elles avoîent dans le monde , bien loin d'en faire de nouvelles ; qu'elles ne pensent qu'à Dieti et à lui tenir tout ce qu'elles lui ont promis.

Qu'elles soient persuadées qu'elles accomplissent toutes le vœu d'élever les demoiselles dans quelques charges qu'elles soient, et que celle qui a soin des habits, celle qui est à la porte, celle qui conduit les converses, rempUt les devoirs de l'Institut comme celle qui est aux classes.

Qu'elles ne raisonnent jamais sur leurs emplois : ils sont en quelque manière tous égaux; il n'y aura de différence qu'à proportion de la perfection avec laquelle on s'en acquittera.

^ Louis XIV avait fait supprimer par le pape le titre d'abbé de Saint-Denis et il avait donné le domaine abbatial à la maison de Saint-Cyr.

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