‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 26 sur 61 · DEMOISELLE DB SAINT-CYB · texte numérisé non relu

DEMOISELLE DB SAINT-CYB

Décembre 1688.

Vous écoutiez hier avec tant d'attention ce que je vous lisois, que je ne veux pas attendre aux étrennes à vous donner un livre pour écrire ce qui vous touche le plus. Je vois avec plaisir que Dieu vous occupe^ je le prie de tout mon cœur d'achever son ouvrage en vous, et ce que je puis vous dire par mon expérience,

* Lettres et Avis, t. H, p. 463.

' Marie-Madeleine deGlapion des Routis, née en 1674, morte en 1729. Ce fut elle qui joua Mardochée dans Esther et dont Racine disait : « J'ai trouvé un Mardochée dont la voix va droit au cœur. » Elle devint Dame de Saint-Louis, lit profession le 23 novembre 1G95, et fut élue trois fois supérieure. C'était Tamie et la confidente ordinaire de W^^ de Maintenon, qui l'aimait conmie si elle eût été sa fille. On trouvera dans les nombreuses lettres qu'elle lui écrivit des détails charmants sur le caractère , l'esprit et les qualités de cette femme remarquable, qui fut l'honneur de la maison de Saint-Louis.

ÔO LETTRSS ftUR L*ÉDUCATION.

c'est qu'il n'y aura jamais cpie lui qui vous rendra heureuse dans ce monde ici et dans l'autre. Adieu, ma chère enfant^ avertissez-moi quand notre troupe sera sur pied *, j'en ai bien envie.

2b*. —A MADEMOISELLE DE GLAPION.

22 janvier 1689.

Gardez-moi le secret que je vous confie : c'est mercredi que je compte que nous ferons représenter Esther ^ \ tenez tout prêt. J'ai fait écrire à M. Nivers * de se rendre à Saint-Cyr pour accompagner avec le clavecin. Je suis ravie, ma chère enfant, de vous voir occupée de Dieu comme vous Fêtes-, je le prie de tout mon cœur de se rendre le maître de vous, et de vous conduire dans la voie la plus assurée pour votre salut. Si je pouvois y contribuer, je m'estimerois trop heureuse, et vous pouvez vous adresser à moi avec toute sorte de liberté.

Je crois que poor être une bonne msdtresse de

1 La troupe des demoiselles qui devaient jouer Esther,

* Lettres édif,, t. II, lettre 26- — Lettres et Avis, p. 464.

' Ésther fut en effet représentée devant le roi le mercredi 26 janvier 1689 (Voir VMist» de la Tnaison royale de Saint-Cyr, Ch. v).

* Organiste de la m alson de Saint-Louis.

* Extrait des écrite de 3/"»« de Maintenon aux religieuses de Saint'Louis touchant: les devoirs de leur Institut, p* 603 .(Voir sur ce manuscrit la Pr^ace)*

classes, il faut premièrement un grand désir pour le salut de toutes celles qui la composent et être dans la volonté de ne rien omettre de tout ce qui peut le leur procurer, soit réprimandes, exhortations, louanges 5 qu'il faut faire un divorce parfait avec Famour-propre , ne se souciant pas de ce que les jeunes personnes diront après l'exhortation, la réprimande ou la louange *, ne se jamais persuader qu'il faille les gagner par la flatterie et par là de perdre le fruit de l'instruction : je crois cette conduite très-dangereuse.

Il faut leur dire la vérité dans toute sa pureté, qu'il n'y a que les violents qui ravissent le ciel, que la jeunesse a plus à faire que les autres, parce que les passions des jeunes gens sont plus vives, mais aussi qu'après cela il n'y a presque plus rien à faire; que dès que nous avons commencé ou résolu de commencer. Dieu nous aide, et ce qui nous a paru de loin très-diflScile devient doux dans la pratique, parce que Dieu aide aux gens de bonne volonté. Il faut les conduire à la pratique, et, pour cela, entrer dans ce qui leur fait de la peine, qui est pour l'ordinaire l'assujettissement aux règlements; leur montrer que ce qu'elles font malgré elles et en murmurant deviendra leur salut si elles le font pour Dieu et par charité pour celles qui viendront après elles ; qu'il faut s'accoutumer à la soumission et à l'obéissance ; qu'en quelque état qu'on se trouve soit dans le monde, soit dans le couvent, il faut obéir ou par devoir ou par complaisance ; qu'on se trouve toujours dans la nécessité d'obéir aux autres ; que ce n'est point une

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nouveauté, que cela se trouve partout, que cela est de tous les temps \ qu'elles savent bien que les livres ne sont pas faits pour elles , et que cependant elles les trouvent pleins de toutes ces choses. Je ne dis pas qu'on dise toujours de suite les mêmes choses, ni tout à la fois, mais je crois qu'il faut, dans tout ce ' qu'on dit aux jeunes gens, leur faire sentir leur intérêt, la paix qu'on trouve en faisant le bien et la récompense qu'elles en peuvent espérer. Je crois même qu'il ne faut pas étudier ce qu'on a à dire ni penser à arranger ses discours -, qu'il faut , comme Jésus-Christ le dit lui-même, attendre tout du Saint- Esprit, parler et dire tout ce qu'il nous dicte et se taire dès qu'il cesse de parler -, je crois qu'on sent quand il cesse, dès qu'on commence à faire quelques retours sur soi, pour s'applaudir ou même pour voir si ce qu'on a dit a été trouvé beau et s'il a fait quelque effet sur les esprits. C'est à Dieu à répandre sur un chacun ce qu'il convient et à donner ses bénédictions à la bonne volonté de la maitresse, sans qu'elle doive jamais le rechercher elle-même.

(Elle lui fait des reproches sur sa négligence pour le chant d'église. )

Décembre 1689.

On me fit hier des plaintes des bleues, et elles ne peuvent en être plus fâchées que je le fus 5 elles font

* Lettres et Avis, p, 4C6. — Lettres édif,, t. Il, lettre 33.

si bien présentement, que je ne saurois croire ce qu'on m'en a dit, et je les veux avertir pour leur donner lieu de se justifier; du moins pourront-elles se corriger. On prétend que vous ne voulez point chanter les chants d'égUse , et que vous désespérez M. Nivers : il n'est pas possible qu'avec la piété que vous paroissez goûter, vous ne soyez pas ravies de chanter les louanges de Dieu et de lui rapporter par là un talent qu'il vous a donné , et que je le prie de tout mon cœur que vous n'employiez jamais en rien qui ne soit pour sa gloire. Vous chantez si bien les chants A'Esther^ pourquoi ne voulez-vous pas chanter les psaumes? Seroit-ce le théâtre que vous aimeriez , et n'ètes-vous pas trop heureuses de faire le métier des anges * ? En voilà assez sur ce chapitre 5 je suis assurée qu'on sera aussi content de vous làdessus que dans tout le reste de votre conduite 5 remarquez en passant qu'elle devient réglée parce que vous servez Dieu, et soyez bien convaincues que l'esprit, la raison et la prudence, dénués du christianisme, ne vous feront jamais prendre que de fausses mesures. Croyez que je sais parfaitement ce que je vous dis, et que je voudrois, par l'amitié que j'ai pour vous, que vous en fussiez bien persuadées.

^ L'éducation donnée à Saint-Gyr fut, dans les premiers temps, trop mondaine, et amena de graves inconvénients qui nécessitèrent une réforme presque complète (Voir plus loin la lettre 36 et VHist, de la maison royale de Saint-Cyr, ch. vi ).

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