‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 32 sur 61 · DE M. L'ABBÉ DES MARAIS · texte numérisé non relu

DE M. L'ABBÉ DES MARAIS

, II0Bb4 BvAqVB 9B CSAKTHBt, A KADAMB DB ■▲IMTBBOM,

Février 1692.

Je m'en vaisi, madame, très-content de votre maison : Ke« bénit la mère et les enfants. Je ne suis fâché que d'avoir oublié de témoigner ma joie aux demoiselles de la classe bleue qui se sont distinguées par la joie qu'elles ont marquée d'avoir le Saint-Sacremeni exposé dans cette maison les trois derniers jours du carnaval. J'espère, madame, que votre bonté y suppléera, et que vous leur saurez bon gré de la piété qu'elles font paroître en toutes rencontres : il y a peu de maisons en France où on trouvât des jeunes personnes quitter de bonne grâce les réjouissances du carnaval pour les exercices de piété.

Il est vrai, ma chère fille, que j'ai reproché souvent la lâcheté à Saint-Cyr, et qu'il me paroît qu'il

* Lettres édifiantes, t. H, lettre 92;

* Paul Godet des Marais, né en 1648, mort en 1709. l\ f4]t nommé, en 1690, évéqne de Chartres, et sacré à Saint-Cyr en 1§92. « G'étoit, dit Saint-Simon^ un grand homme c^ebien, d'bonlieilr, de \ertu, théologien profond, esprit sage, juste, net, savant d'ailleurs, et qui étoit propre aux affaires, sans pédanterie, sa- ^halit vivre et se conduire avec le gratta monde, sans s'y Jeter et sans en être embarrassé. » Il devint le directeur de W^ dâ Maia« tenon et eut la plus grande part à la réforme de Saint-Cyr et à tout ce iqui fut établi dans cette maison, où il était regardé comme un saint.

* Lettres et Avis, p. 242. .

A UNE MAlTRESSlg DE CLASSE (1692). |0S

y en a beaucoup dans T esprit et dans le corps. J'appelle lâcheté cette délicatesse sur les moindres réprimandes, ce découragement qui s'ensuit, ces ménagements qu'on désire et auxquels on force les supérieures, et je crois les confesseurs, ces récompenses continuelles dès qu'on a fait la moindre partie de son devoir, ce goût pour la dévotion sensible, ces peines quand il faut servir Dieu sans foi et sans goût, cette envie d'être à son aise sans que rien pe lious coûte, ce chagrin contre soi-même quand on trouve des difficultés à se corriger^ je crois, ma chère fille, que voilà une partie de la lâcheté de l'esprit. Venons à celle du corps : cette recherche continuelle des commodités, qui feroit établir des machines qui apportassent toutes les choses dont on a besoin sans étendre le bras pour les aller prendre, cette frayeur des moindres incommodités, comme du vent, du froid, de la fumée, de la poussière, des puanteurs, qui fait faire des plaintes et des grimaces comme si tout était perdu, cette lenteur dans l'ouvrage qu'on ne fait que par force et qu'on ne se soucie pas d'avancer, cette indiffé* rence que ce qu'on fait soit bien fait, cette peur d'être grondée qui est la seule chose qui occupe, sans se soucier du bien dans ce qu'on nous confie, ce balayage qu'on aime autant qu'il laisse des ordures que de n^en pas laisser, pourvu qu'on ne nous en dise rien, le linge mal plié et rangé en désordre, les ouvrages faits avec des gens qui empêchent de les bi«a faire, ces portes et ces fenêtres mal fermées pour ne pas s'en donner la peinq, ce rayon de

104 LETTRES SLR l'ÉDLCATION.

soleil qui met une classe en désordre et où les demoiselles courent, soit dans ]a chambre ou au chœur, pour leur sauver cette incommodité , cette impossibilité de s'acquitter d'une commission exactement parce qu'on s'en remet sur la première personne qu'on trouve sans se soucier jamais du fait, tîette impatience de ne pouvoir attendre en paix.... J'étois en bon train, ma chère fille, mais je n'ai pu continuer ma lettre, et je ne sais plus ce que je voulois dire -, adieu ma chère fille, je vous donne le bonsoir.

45». — A MADAME DE BUTERY,

QUI ÉTAIT I5F1IIMIÈIIB.

Vous ne pouvez, avec une livre de viande par tète, donner aux malades et aux convalescentes tous les bouillons et tous les potages dont elles ont besoin^ demandez une livre et demie à moins que vous n'eussiez au delà de quinze malades, car pour lors on se sauve sur la grande quantité. S'il faut être exacte à donner à celles qui se portent bien tout ce qui a été réglé, à plus forte raison doit-on veiller pour que les malades aient ce qui leur faut pour les soutenir et pour les rétablir. Ne souffrez pas qu'on remplisse leur marmite ; il faut mettre d'abord tant d'eau qu'il en faut pour réduire leur bouillon par la cuisson à la quantité qu'on en veut; il vaut mieux même que leurs bouillons et leurs potages soient moins grands et qu'ils soient meilleurs; il vaut

» Lettres et Avis, p. 439.

A MADAME DE RADOUAT (1692). 105

mieux aussi mettre plus de viande le matin pour 1© potage, et en avoir un peu moins le soir, car ce repas pour les malades doit être le plus léger, et c'est le bouillon ou le potage qui vaut le mieux pour ceux qui n'en sont pas rebutés. Apprenez à être un peu cuisinière, car on commande bien plus à propos quand on sait de quoi il est question... Cette lettre a été interrompue plus d'une fois. Adieu, ma chère fille, je croyois vous voir demain, mais ce ne sera que mercredi-, dites-le, je vous prie, à notre mère, et qu'on le fasse savoir à La Ferté * dès aujourd'hui, afin d'épargner la dépense et la peine de mon dîner.

46». — A MADAME DE RADOUAYs,

MAITKESSB 6SNBBALB DBS CLASSB8.

Ne vous alarmez point des plaintes que l'on fait de vos enfants : songez seulement à former les cœurs à la piété, à la droiture , à la simplicité , à la can* deur, à la bonne foi , à la probité, au courage , et vous verrez un jour, s'il plaît à Dieu, qu'elles seront bien éloignées des filles dont vous m'écrivez.

Ne relevez, point les fautes des jaunes et des bleues-, ayez patience, tout viendra en son temps, et nos sœurs se persuaderont plus par leur ex-

^ G*étoit le gentilhomme des Dames de Saint-Louis, chargé de tout le service extérieur et en particulier de celui de M™« de Maintenon.

* Lettres et Avis, p. 254.

' Nicole-Suzanne de Raymond de Radouay. Elle fit profession des vœux solennels le 13 mars 1694 et mourut en 1736, âgée de soixante- huit ans.

Hk9 LETTRES sua l^'ÉDUCATiOH.

périence que par tout ce que nous pourrions leur 4i|re. Quant à tout ce que vous avez fait sur le si^ lepce, il n'y a rien que de bon; je vous prie seulement, connue je vous l'ai déjà dit, de le prêcher toujours sans prétendre l'obtenir : vous ne parviendrez point à tenir soixante filles ensemble sans qu'il échappe un mot à quelqu'une. Il faut voir les choses comme elles sont, et ne pas attaquer un petit dérangement comme un vice. Cet arrangement et ce silence sont nécessaires pour le repos. Tordre, et l'édification de votre maison \ mais l'essentiel de l'éducation de vos filles, c'est ce qu'il faut qu'elles emportent partout et qu'elles pratiquent toujours, et ce sont les vertus que je vous ai marquées. Ces vertus ne paraissent pas à ceux qui voient une marche au chœur ou une récréation à la classe, et les maîtresses n'en recevront pas tant de louanges; mais c'est là cette bonne foi que je vous demande, et que Dieu récompense magnifiquement. Je craindrois fort d'écrire tout ceci à de certaines Dames, qui, par de très-bonnes intentions, passent d'une extrémité à l'autre sur tout ce qu'on leur dit, et qui, sur ma lettre, ne se soucîeroient plus de l'arrangement ni du silence; mais j'espère que vous m'entendrez mieux. Ménagez vos chefs * : ne vous fiez pas tout à fait à vos grandes demoiselles pour les examiner; on croit assez parmi vous que l'exactitude est de trouver à reprendre. Les demoiselles vous donneront pour grand ce que vous trouveriez bien petit, et elles contristeront vos

' Les chefs des bandes dans les petites classes.

A UNE MAITRESSIS DES CLASSÉS (1693). itf/

chefs, qui oftt besoin d'être soutenus, Oii ne manquera point de me répondre : Vou^ voilà comnïé nous, craignant de fâcher les demoiselles 5 et cotfttaient rompra-t-on leur volonté? Je répotids à la première objection, qu'il ne faut pas les fàchéf mal à propos ; et qu'on les fâchera et contrariera assêi leur volonté, en faisant, comme vousTavez déjà fait, les chefs devenir aides. Elles ne seront rien aux ventes, et puis elles y auront des places ; elles seront particulières aux jaunes, et passeront ainsi par toutes Sortes de personnages, et cela sans punitions, et seulement par vos coutumes. Vous les fâcherez m particulier, en leur disant leurs défauts comme aux autres. J'espère encore une fois que Dieu bénira cette conduite ; gàrdez-la et soyez tranquille.

Il y a quelques jours que je n'ai reçu de notrvclIciS de Saint-Cyr. Le Roi se porte bien. Je me porte à merveille, et le prince d'Orange est riialade.

Ces trois lignes vous serviront pour votre f écréa[tion '.

47 «. — A UNE MAITftESSE DES CLASSES.

A Marly, 1692.

Lorsque vous voulez savoir quelque chose, madattie, il vaudroit toujours mieux l'écrire que ^cf vous le dire, parce qu'il est impossible qu'on M

* Mme de Maintenon donnait souvent aux Dames des nouveUes politiques, principalement de la guerre, et ses lettres étalent lues à la récréation. Il est question Ici de Guillaume m^ M d'Afiglt^ terre et statl&ouder de Hollande , avec lequel Louia XIV ^tait e^ guerre depuis 1688.

' Lettres et Ât>(s,pA^È.

108 LETTRES SUR L*£DUGAT10N.

Toublie de part et d'autre. Je suis à votre service pour tout ce que vous voudrez, et je vais recommencer ce que je crois vous avoir dit,

n faut punir le plus rarement qu'il vous sera possible, et, pour cela, il ne faut pas voir toutes les fautes ] mais quand on ne peut ignorer que vous les avez vues, il ne faut pas les pardonner si elles sont considérables et ont été déjà pardonnées ^ il ne faut non plus attaquer tout à la fois, mais commencer par le plus pressé. Il est question présentement de mettre les demoiselles sur le pied d'une obéissance très-exacte -, c'est donc à quoi il faut vous appliquer très-sérieusement, sans pourtant chercher ponctuellement les fautes que vous pouvez ignorer; par exemple, une fille parle pendant le silence, il faut lui dire : Mademoiselle , vous parlez ^ si elle se tait pour toujours, il faut en demeurer là ; si elle parle encore, ou quelque autre, il faut lui dire en un mot : Mademoiselle, vous avez désobéi. Rien n'affaiblit tant une réprimande que la quantité des paroles.

Mettez-vous dans l'esprit, une fois pour toutes , qu'il y a peu de choses où il n'y ait quelques inconvénients, et qu'il faut prendre le parti où il y en a le moins. Il faut aussi distinguer ceux qui troublent l'ordre et le bien public, qui est ce qu'il faut éviter dans les communautés.

Oui, madame, vous aurez le courage qui vous est nécessaire si vous le demandez à Dieu , si vous agissez dans sa présence et pour lui uniquement, si vous vous renoncez vous-même, ou, pour mieux dire, si vous vous oubliez entièrenjent , sans penser

A MADEMOISELLE DE LASTIC (l692). 109

si VOUS serez aimée ou haïe , si vous punissez sans préventions, sans écouter vos répugnances ni vos inclinations, si vous considérez que vous plaisez à Dieu, quoi que vous fassiez, et si vous ne voulez que le bien, sans acception de personnes. Si vous gouvernez avec ces dispositions -là, comme je n'en doute pas, Notre-Seigneur gouvernera avec vous-, priez-le, je vous en conjure, pour ceux qui vous conduisent.

Page 1