‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 34 sur 61 · A LA COMMUNAUTÉ · texte numérisé non relu

A LA COMMUNAUTÉ

Mars «603.

J'apprends avec beaucoup de joie, mes chères filles, que M. Savoye * vous instruit du catéchisme et de la manière dont vous le devez faire. C'est votre obligation, et le moyen d'accomplir le vœu que vous faites pour l'éducation des demoiselles de Saint-Cyr. Aimez cette étude, je vous en conjure, et comptez que celles qui s'y sentiroient une répugnance qu'elles ne pourroîent pas vaincre ne sont non plus appelées à être Dames de Saint- Louis, qu'une fille qui voudroit être hospitalière et qui auroit une aversion insurmontable pour les malades. Vous ferez toute votre vie le catéchisme, soit au chœur, soit aux classes ; vous reviendrez aux premières questions, après avoir enseigné les dernièreià et les plus relevées, c'est votre profession*, vous voulez faire de véritables chrétiennes, et pour cela il faut qu'elles sachent parfaitement leur catéchisme. JNe regardez point cette étude comme petite : on dit que cela est commun, et entre les mains de tout le monde; mais elle n'est entre les mains de tout le monde que parce qu'elle est nécessaire à tout le monde ; le pain est la nourriture la plus commune et celle dont on peut le moins se passer. Estimez donc votre vocation, ne craignez point d'être incapables de vous en bien acquitter, vous n'aurez à

. * Lettres édifiantes ^ t. H, lettre 1C3.

' Supérieur des prétreis de Saint'-Laïare attachés à la maison de Saint-Louis. ...

parler que pour vos filles ; il faut fermer les portes de réglise dès que vous voudrez commencer. Vous le ferez simplement, celle qui le fera le plus humblement y aura plus de grâce. Vous le ferez bien si vous le voulez : vous allez vous y former pendant cette année ^ soyez d'aussi bonne volonté sur cet article que sur tous les autres dont nos chères mères * sont si édifiées. Je ne puis finir sans vous témoigner la joie que je sens de vous voir devenir religieuses 5 il me semble que tout respire la piété dans votre maison. Je prie Dieu de vous bénir de plus en plus, et de vous enseigner lui-même.

Je suis bien contente du soin que nos dames externes' prennent d'observer ce que les demoiselles font au chœur : cette application m'édifie plus que si elles étoient en extase , mais il ne faut pas qu'elles, soient si exactes à empêcher les demoiselles de s'asseoir pendant la messe : la plupart des enfants se trouvent mal à genoux, et quand il fera chaud, elles s'évanouiroient tout à fait. Il faut remarquer

^ On travaillait alors à changer la maison de Saint-Louis en monastère, et Ton avait fait venir du couvent de Sainte-Marie de Chaillot une supérieure et deux religieuses pour former les Dames de Saint-Louis à la vie religieuse et les préparer à faire des vœux solennels {Hist. de la maison royale de Saint^Cyr, ch. vn).

5 Pendant que les Dames de Saint-Louis recommençaient Icm* noviciat, on avait mis. aux classes des dames séculières et externes.

112 LETTRES SUR l'ÉDI'CATION.

si ce sont toujours les mêmes; et, si d'ailleurs elles sont lâches et indévotes, il faut les exhorter à se contraindre peu à peu pour être respectueusement devant Notre-Seigneur. Il faut leur apprendre à prendre pour ce petit repos d'autre temps de la messe que celui du sacrifice, et après tout il vaut mieux que quelques-unes abusent de cette tolérance que de faire mal à celles qui sont véritablement délicates. Ceci n'est que pour les maîtresses, les demoiselles doivent l'ignorer.

(Elle la reprend de quelques défauts.)

Ce 16 mars 1693.

C'est assurément un moyen sûr de retomber que la confiance qu'on a dans ses propres forces; mais il est à craindre que votre retour à Dieu n'ait pas été sincère, puisque la rechute a été si prompte. N'espérez point de vous convertir par les seules conversations que vous aurez avec des gens de bien ; il faut auparavant que la volonté soit bonne, et j'ai lieu de douter que la vôtre soit gagnée. En attendant qu'il plaise à Dieu de vous toucher, je vous demande positivement une conduite réglée et soumise. Les maîtresses que vous avez sont de saintes filles, et si vous ne comptiez sur votre goût naturel, vous n'auriez nulle peine à vous ouvrir à elles. Vous avez M"" Balbien qui est une fille d'un vrai mérite, et qui vous donnera de véritables secours si vous lui parlez sincè-

* Lettres édifiantes, t. H, leUre 164. — Lettres et Avis, p. 407,

rement; mais elle connoîtra bien vite si vous ne. cherchez qu'à vous amuser et à amuser les autres.

Je vous suis bien obligée de la confiance que vous avez en moi; vous me trouverez toujours prête à vous servir, à vous attendre et à vous entretenir, pourvu que vous commenciez par contenter vos maîtresses, par vous défaire d'un air de hauteur, par prendre des manières simples et modestes, par vous éloigner des moins pieuses, comme je vous l'ai déjà dit, et pour tout dire, en un mot, par changer tout ce qui est dans votre extérieur, qui pour l'ordinaire est une suite de l'intérieur. Je prendrai mes mesures avec vous à mon retour, selon ce que vous aurez fait pendant mon absence.

Vous savez ce que je pense sur les classes, et la peine que j'ai eue à consentir qu'on mît des dames '^ aux bleues, dans la peur que les demoiselles ne les trouvassent pas si simples de près que de loin. Vous avez raison de blâmer chez vous la politesse des gens du monde-, il ne vous faut que celle que la charité donne, qui est plus étendue et plus sincère. Il est bon d'être aimée des personnes que l'on gouverne, mais il ne faut pas que ce soit par le relâchement, et il est dangereux que les jeunes s'aperçoivent qu'on songe à leur plaire. Il faut aller droit, et c'est,

^ Lettres et Avis^p. 7ZS.

^ Des daines externes et séculières. Voir la note 3 de la p. 111.

Ili' LtTTBES SUR L'ÉDUCATION.

à la longue, ce qui fera aimer et estimer : oh n'ira pas si vite et on ira plus sûrement. Tout ce que vous' me dites sur Féducation est de très-bon cens. Je ii*aime pas cette manière de faire écrire les demoi-* selles flès qu elles ont quelque chose de mal à propos. En tout, on écrit trop à Saint-Cyr^ on ne peut trop les en désaccoutumer, et quand elles écrivent à leurs proches, il faut que ce soit très-simplement. Allons en tout a ce qui leur est bon : il vaut mieux qu'elles n'écrivent pas si bien que de leur donner le goût de récriture, qui est si dangereux pour les filles; ne songeons point à paroitre par leur éducation, mais à lajrendre solide, simple et chrétienne. J'écrirai sur cela quand vous voudrez ; mais il me semble qu'on aime, à Saint-Cyr, à amasser tous les écrits du monde, et qu'on ne les revoit jamais. Continuez, ma chère fille, à me demander tout ce que vous croirez qui en vaudra la peine, et après celaabandonnezén le succès à Dieu. Soyons humbles et dociles, et tout ira bien.

Page 1