‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 35 sur 61 · A MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

Chantilly, 11 mai 1693.

Je vous aime trop, ma chère nièce, pour ne pas vous dire tout ce que je crois qui vous pourra être utile, et je manquerois bien à mes obligations si, étant tout occupée des demoiselles de Saint-Cyr, je vous négligeois, vous que je regarde comme ma propre fille. Je ne sais si c'est vous qui leur inspirez la fierté qu'elles ont ou si ce sont elles qui vous don-

* Mém, de Longuet de Gergij, t. L p 415.

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neïït celle qu'on admire en vous : quoi qu'il en soit, comptez que vous serez insupportable à Dieu et aux hommes^ si vous ne devenez plus humble et plus modeste que vous ne Têtes, Vous prenez un ton d'autorité qui ne vous conviendra jamais, quoi qu'il puisse vous arriver. Vous vous croyez une personne importante, parce que vous êtes nourrie dans une maison où le Roi va tous les jours ^ et le lendemain de ma mort , ni le Roi ni tout ce que vous voyez qui vous caresse ne vous regardera pas. Si cela arrive avant que vous soyez mariée, vous épouserez un. gentilhomme de campagne fort misérable , car vous ne serez pas riche', et si, pendant ma vie, vous épousez un plus grand seigneur , il ne vous considérera quand je n'y serai plus, qu'autant que votre humeur lui sera agréable 5 vous ne pouvez l'être que par votre douceur, et vous n'en avez point. Votre mignonne * vous aime trop et ne vous voit point comme les autres gens vous voient. Je ne suis point prévenue contre vous , car je vous aime fort, mais je ne vous vois pas sans peine par l'orgueil qui paroît dans, tout ce que vous faites. Vous êtes assurément trèsdésagréable à Dieu -, voyez son exemple. Vous savez l'Évangile par cœur^ à quoi vous serviront tant d'instructions, si vous vous perdez comme Lucifer ? Songez que c'est uniquement la fortune de votre tante qui a fait celle de votre père et la vôtre. Vous souffrez qu'on vous rende des respects qui ne vous sont point dus 5 vous ne pouvez souffrir qu'on vous dise qu'ils sont par rapport à moi ; vous voudriez

« MïleBalbicn.

116 LETTRES SUR l'ëUUGATION.

VOUS élever même au-<lessus de moi 5 tant vous êtes élevée et altière. G)mment accommoderez -vous cette enflure de cœur avec cette dévotion dans laquelle on vous élève? Commencez par demander à Dieu l'humilité , le mépris de vous-même , qui , en effet, êtes peu de chose et l'estime de votre prochain. Je souffrais bien, l'autre jour, de tout ce que vous fîtes à M""*" de Caylus * : vous devez du respect à vos cousines. Je vous parle comme à une grande fille, parce que vous avez l'esprit fort avancé, mais je consentirois de bon cœur que vous en eussiez moins, et moins de présomption. S'il y a quelque chose dans ma lettre que vous n'entendiez pas, votre mignonn;e vous l'expliquera. Je prie Notre-Seigneur de vous changer et que je vous retrouve, à mon retour, modeste, humble, timide, et mettant en pratique tout ce que vous savez de bon ; je vous en aimerai beaucoup davantage. Je vous conjure , par toute l'amitié que vous avez pour moi, de travailler sur vous et de prier tous les jours pour obtenir les grâces dont vous avez besoin ^^.

< Fille du marquis de Villette et cousine de M>uc de Maintenon qui Tavait élevée et l'appelait sa nièce.

' Languet de Gergy , après avoir inséré cette lettre dans ses Mémoires , ajoute : « Mil^ d'Aubigné n'avoit alors que neuf à dix ans quand sa tante lui donnoit des leçons si parfaites et si saintes ; elle en a bien profité. Après les premières années de son mariage qu'elle fut obligée de passer dans le plus grand monde , à cause du rang qu'y tenoit la maison de Noailles, elle s'en détacha entièrement; elle ne venoit plus à la cour; elle passoit chaque année des temps considérables dans la retraite ; enûn , elle est morte saintement en 1740, qui est Tannée où j'ai commencé ces Mémoires » (T. 1, p. 417).

A MADAME DU PÉROU (l69S). 11^

ALORS ASSISTAUTK^.

A Versailles, 16 décembre 1693.

Vous avez raison, madame, de me renvoyer la lettre de M. d'Hozier ^, et de ne plus songer qu'à profiter du temps que la Providence vous donne. Vous me demandez des avis-, eh! que pourrai-je vous dire que je ne vous aie dit mille fois? Aimez votre Institut, comprenez-le dans toute son étendue, et sacrifiez-vous pour en remplir les obligations. Pesez bien ce que c'est que le vœu que vous faites à l'égard des demoiselles : Je promets (Remployer toute ma vie à tnst)*uire et élever les demoiselles de la maison de Saint" Louis. Cesi donner tout, que de n'excepter rien. Le mot d'élever s'étend à tous les soins des mères -, il faut donc être persuadée que, leur ayant voué tout le temps de votre vie, vous ne pouvez en prendre sans leur voler, et qu'il n'y a, pour votre relâchement et votre plaisir, que celui que la règle vous marque. Il faut que tout le reste soit pour votre sanctification et pour la fin de votre Institut, qui est de mettre la religion dans le cœur de vos filles, et prendre, pour les former au bien et pour les préserver du mal , tous les

^ Lettres édifiantes, t. HI, lettre 1 99. — Lettres et Avis, p, 2 1 9.

' Le deuxième noviciat des Dames de Saint-Lduis se termina k la fin de 1693, et celles-ci ayant fait les vœux solennels, la maU son reprit son ancienne forme avec plus de régularité. M°>e de Fontaines fut élue supérieure, M™e du Pérou assistante ^ Mn>« da Tourp maitresse générale des classes^ M™« de Veilbant déposi" taire, etc.

' C'était le généalogiste de la maison de Saint-Louis.

H8 LETTHCS SUR L'ÉDUCATION.

moyens qui vous seront marqués. La même droiture et la même bonne foi qui doit vous occuper d'elles quand vous en êtes chargée doit tourner vos soins ailleurs, dès que l'obéissance vous l'ordonne, et vous devez alors oublier vos demoiselles , sans vous en mêler sous quelque prétexte que ce soit. J'espère, par la bonté de Dieu , que vous serez bien éloignée des grands péchés. Mais prenez garde à ne vous pas méprendre dans le bien ; le zèle est quelquefois indiscret , et la charité n'est pas toujours bien réglée. On a connu le fond du cœur d'une fille ^ elle a eu do la confiance en vous*, il paroit que vous la portiez à Dieu : on veut suivre cette bonne œuvre , et cette ]M)nne œuvre n'est plus pour vous : la grâce cesse avec la mission, soyez-en bien persuadée. Marchez selon la foi^ souvenez-vous de ce qu'on vous dit le jour de votre noviciat sur la vocation : <( Dieu « vous envoie ou votre supérieure vous envoie, çt « c'est pour ces emplois que Dieu vous donnera et la grâce. » Soyez ferme sur ces principes ; ils fe* ront votre paix, votre sûreté et l'union de votre communauté. Ne vous mêlez jamais des affaires les unes des autres 5 s'il se présente à vous quelque désordre sans l'avoir cherché, avertissez votre supérieure, et après cela n'y pensez plus. Vous savez, ma chère fille, combien il y a que je dis la même chose; votre expérience vous en a beaucoup appris; les saintes filles que Dieu vous a données* en savent mille fois plus que moi : profitez de tout, faites bien des provisions, mais surtout aimez Dieu. Donnez-vous

^ Les religieuses de Chaillot.

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