‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 38 sur 61 · RAPPORT D'UNE VISITE · texte numérisé non relu

RAPPORT D'UNE VISITE

OB VADÀME DE MAINTENOX AUX DKVOISELLKS DB LÀ CLASSE BLBUB PIE DEUX D*BXTBR ELLES, A MADAME DB BBRYAL, LECR SECONDE MAITBESSB '.

Janvier, 1695.

Puisque vous nous avez ordonné de vous écrire ce que nous dîmes hier à la récréation , nous le ferons le plus exactement et le plus simplement qu'il nous sera possible. M"' de Maintenon eut la bonté de venir exprès pour corriger nos lettres, comme nos maîtresses l'en avoient priée -, elle fit d'abord approcher toutes les demoiselles, et celles de qui l'on devoit corriger les lettres étoient les plus proches d'elle-, elle leur montra l'une après l'autre les défauts qui étoient dans celles qu'on lui présenta, nous faisant voir particulièrement combien le style simple, naturel et sans tour, est le meilleur , et celui dont toutes les personnes d'esprit se servent, nous disant que le principal pour bien écrire est d'exprimer clairement et simplement ce

* Lettres édifiantes, t. IV, p. 212.

2 LouisfhCatherine de Sailly deBerval, née en 1670, morte en 173S. Ce fut la vingtième dame de Saint-Louis. EUe fit profession des vœux solennels le' P'* janvier 1694. Cette dame, remarquable par sa piété et son esprit, exerça longtemps la charge de dépositaire et recueillit la plupart des écrits et conversations de M»nc de Maintenon. C'est d'elle qu'est le recueil inlllulé : Réponses que Madame a bien voulu nous faire, etc.

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que Ton pense. Elle nous donna pour exemple M. le duc du Maine, qu'elle faisoit écrire lorsqu'elle en étoit chargée, qu'il n'avoit encore que cinq ans -, elle nous raconta que lui ayant dit un jour d'écrire au Roi, il lui avoit répondu fort, embarrassé qu'il ne savoit point faire de lettres. M™® de Maintenon lui dit : « Mais n'avez-vous rien dans le cœur pour lui dire? ^ Je suis bien fâché, répondit-il, de ce qu'il est parti. — Eh bien ! écrivez-le, cela est fort bon. » Puis elle lui dit : « Est-ce là tout ce que vous pensez? n'avezvous plus rien à lui dire? — Je'serois bien aise qu'il revint, répondit le duc du Maine. — Voilà votre lettre faite, lui dit M"' de Maintenon , il n'y a qu'à le mettre simplement comme vous le pensez, et si vous pensiez mal, on vous redresseroit. » C'est de cette manière, ajouta-t-elle, que je lui ai montré, et vous avez vu les jolies lettres qu'il a faites. M"® de Loubert, notre première maîtresse, lui dit qu'elle nous feroit grand plaisir de vouloir bien se donner la peine de nous en faire un modèle 5 elle y consentit, et prit pour sujet celui des lettres qu'elle venoit de corriger^ elle en écrivit une en billet et une en lettre, pour nous en montrer la différence. Nous n'osions lui marquer l'envie que nous avions qu'elle nous en fît comme pour une personne à qui nous devions du respect 5 une de nos maîtresses voulut bien le faire pour nous. M"*** de Maintenon nous demanda, avec sa bonté ordinaire : Pour qui, mes enfants, voulez-vous que je vous la fasse? Nous lui répondîmes de manière à lui faire entendre que ce seroit pour elle, comme pour une bienfaitrice. Eh

bien ! dit-elle, puisque vous le voulez, je vais vous en faire une de cérémonie et de respect aux personnes âgées, quoiqu'elles ne fussent pas de Meilleure maison que vous -, et s' adressant à une de nous elle lui dit : Par exemple , vous devez du respect a un vieux M. T..., votre oncle, que je connois, quoi* qu'il soit de la même maison que vous *, vous me devez aussi du respect par rapport à mon âge, comme nous voulant dire qu'il n'y avoit que cela qui dût nous la faire respecter, tant son humilité est grande -, mais il ne nous siéroit pas, ma mère, de vous en parler, vous la connaissez mieux que nous. Après avoir fait la lettre que nous lui avions demandée, elle eut la bonté de nous la lire, et nous dit ensuite : Vous voyez que je l'ai faite respectueuse et tendre, mais c'est pour celles qui me regardent comme leur mère et que je regarde comme mes filles. Nous n'avons pas encore, ma mère, les lettres qu'elles prit la peine d'écrire, mais nous tâcherons de les avoir au plus tôt, et nous vous les donnerons sans y rien changer ^ Nous vous dirons encore ce qu'elle nous fit remarquer des derniers mots de sa lettre , qui font voir la tendresse qu'elle nous permet de lui marquer, ayant la charité de nous regarder comme ses filles ; elle nous dit donc : Si une personne que je ne connoîtrois pas m'écrivoit ainsi, cela ne seroit pas bien, quoique je ne m'en soucie pas -, mais pour celles de Saint-Cyr, j'aime fort qu'elles me marquent de la tendresse, et qu'elles m'écrivent sans façon.

' Voir ces modèles de lettres p. 141 et suivantes.

lî.

J'oubliois, ma mère^ un fait remarquable de la journée d'hier, c'est que la maîtresse générale vint chercher M°^ de Maintenon *, et comme elle n'osoit l'interrompre, une de nos mères l'en avertit, parce qu'il y avoit déjà quelque temps qu'elle attendoit. La maltresse générale approcha donc, et M"^ de Maintenon lui dit d'un air agréable : Eh bien ! que voulez-vous ? nous avons bien ici d'autres affaires, pourquoi nous importuner? EHe lui répondit du même ton : Je ne savois pas, madame, que vous fussiez si bien occupée. M™* de Maintenon, lui ayant répondu en fort peu de mots, reprit son occupation 5 mais comme, en nous levant pour laisser passer la maîtresse générale, il s'était élevé beaucoup de poussière, M°** de Loubert, notre première maîtresse, marqua à M°' de Maintenon la peine qu'elle en avoit, laquelle reprit aussitôt avec bonté : Ces pauvres en-' fànis, j'aime jusquà leur poussière. Nous fûmes toutes pénétrées de la manière tendre dont elle dit ces paroles, et nous en pensâmes pleurer. Elle fit aussi tout cela avec tant d'application qu'elle fut obligée de s'essuyer plusieurs fois le visage. Avant que de s'en aller, elle nous dit : Mes chers enfants, croyez-vous que cela vous puisse profiter? Nous lui répondîmes que nous espérions que la peine qu'elle avoit prise ne serait pas inutile^ elle sortit en nous disant qu'elle le souhaitoit de tout son cœur.

C'est avec bien du plaisir, ma mère, que nous nous sommes acquittées de ce que vous avez souhaité de nous; nous vous prions d'excuser tous les manquements que vous y remarquerez, mais nous

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