AVIS AUX DEMOISELLES DE SAINT-CYR
marque quelque chose qui soit en particulier pour VOUS, et je le fais de tout mon cœur, vous aimant comme mes enfants et désirant avec ardeur que vous profitiez de l'éducation que le Roi vous procure.
Il faut, pour remplir son dessein, que vous soyez bonnes chrétiennes et dociles-, ces deux qualités renferment ce que vous devez désirer.
Instruisez-vous donc sans relâche de votre religion, aimez le catéchisme, qui contient tous les articles de foi, les mystères, et tout ce que nous devons faire pour accomplir la loi de Dieu.
Pratiquez ce que vous avez appris-, soyez pieuses, humbles, charitables, silencieuses, modestes-, le christianisme est la pratique de toutes les vertus, la piété est utile à tout-, une couronne sans piété ne feroit que vous précipiter plus sûrement dans l'enfer. Que seroit-ce que l'infortune de votre état sans piété ? vous seriez peu heureuses dans ce monde, et misérables pour jamais en l'autre.
Faites donc une bonne provision de piété, mes chères filles, qui vous soutienne contre les périls et les privations où peut-être vous serez exposées.
Voilà le fondement de votre «salut, voilà ce que vous devez chercher aux dépens de tout, et quand vous l'aurez acquis, vous aurez assurément la docilité, qui est la seconde qualité que je vous désire. Soumettez-vous de bon cœur aux règles de votre maison; n'en méprisez aucune pratique; accoutumez-vous de bonne heure à l'assujettissement. Ne soyez point dédaigneuses, mais bonnes, simples, aimant à plaire à vos maîtresses et à les soulager dans
les peines que vous leur donnez ; jugez de votre naturel par les répugnances que vous trouvez en vous pour ce qu'on vous demande, par Tamitié que vous avez pour vos maîtresses, par le goût pour les bonnes choses, par l'amour pour la vérité, par là reconnoissance pour les instructions et les avertissements que Ton vous fait. Que les bien nées se ré^ jouissent et rendent grâce à Dieu ^ que les mal nées ne se découragent pas, car une grande récompense les attend si elles se font violence.
Que le caractère particulier des demoiselles de Saint-Cyr soit encore la piété droite et rattachement à la saine doctrine; voilà, mes chères enfants, ce que je vous recommande : à quoi serviroit ce que vous avez voulu que je vous écrivisse, si vous ne le mettez en pratique? La piété droite est celle qui nous attache aux devoirs de notre état : votre piété ne sera pas droite, si, tant que vous serez à Saint-Cyr, vous ne la faites consister à observer pour Tamour de Dieu les règles et les usages de la maison -, vous prieriez depuis le matin jusqu'au soir inutilement, si vous ne priez de la manière dont Dieu le veut et dans le temps qu'il veut.
Votre piété ne sera pas droite, si, étant religieux ses, vous n'êtes pas fidèles à l'institut où Dieu vous placera.
Votre piété ne sera pas droite, si, étant mariées, vous abandonnez votre mari, vos enfants, et votre petit domestique, pour aller dans les églises dans les temps où vous n'êtes pas obligées d'y aller. Que ce soit la piété droite qui soit la piété des élèves de
AUX REUGIBUSfiS DE SAINT-LOUIS (1708). 971
Saint-Cyr. Attachez-vous à TÉglise, suivez^en Xefh prit et les maximes ; craignez toutes les nouveautés; soyez simples dans vos lectures; évitez la curiosité qui perd les personnes de notre sexe; fuyez les personnes et les livres dès qu'ils sont suspects; prenez le chemin le plus sur, qui est la pratique de TÉvangile selon les devoirs de votre état, et expliquée par un conducteur dont la doctrine soit irrépréhensible^
(Sar la séparation delà commiinaaté d'avec les demoiselles.)
Mars 1708.
1 i Vous êtes instruites sur tout, mes chères filles, il me semble que je n'ai plus à vous parler que sur les demoiselles; je tâcherai donc de traiter ici l'éloignenient dans lequel la communauté doit vivre à leur égard, et la conduite que doivent tenir celles qui sont chargées de leur éducation.
2. On vous a assez expliqué de fois que les religieuses qui ne sont pas employées aux classes s'acquittent du vœu d'instruire les demoiselles comme celles qui gouvernent, puisqu'elles leur rendent toutes sortes de services; celui de les édifier ne sera pas le moindre.
3. Qu'on ne s'informe point aux classes comment les filles sont gouvernées; que la communauté vive dans une entière séparation d'avec les demoiselles,
> Lettres ééUfianteê, t. VI. <— lettres et Avis, p. 60.
272 LETTRES SUR L*ÉDUGATION.
et si les particulières y ont quelques proches parents, qu'elles les abandonnent au gouvernement de la maison et qu'elles ne s'en mettent point en peine; qu'elles ne s'informent point de leur éducation, et qu'elles attendent en paix ce que la supérieure voudra leur en dire : vous avez renoncé au monde et à vos familles, voudriez-vous les reprendre pour vous troubler et pour troubler un ordre si nécessaire à établir parmi vous?
4. Ces maximes paroissent dures , mais elles feront pourtant votre paix. On vous défend les communications entre vous, qui êtes toutes à Dieu, comment pourroit-on vous en permettre avec des jeunes personnes qui retournent au monde ?
5. Les Ursulines, qui sont destinées à l'éducation des tilles, n'ont aucun commerce avec elles quand elles ne sont pas aux classes-, si quelques couvents n'observent pas cette règle, c'est qu41s ne sont pas réguliers ou que la pauvreté ou la disposition du bâtiment les met à même de se relâcher ; mais dans le grand couvent du faubourg Saint-Jacques , où j'ai demeuré, je n'y ai jamais connu que nos maitresses.
6. Si elles ont jugé cette conduite nécessaire, quoiqu'elles ne gardent point des filles au-dessus de seize ans et qu'elles n'en aient qu'un petit nombre, voyez ce que vous devez faire, vous qui les avez jusqu'à vingt, qui est l'âge où elles sont plus difficiles à contenir.
7. Si vous ne comprenez ce danger, si vous ne l'évitez avec fidélité, il y aura des désordres qui per-
dront votre maison au dedans, et scandaliseront au dehors.
8. Vous avez déjà fait des expériences qui vous en ont fait voir les conséquences, et combien les procédés les plus innocents ont été susceptibles des plus mauvaises interprétations.
9. Vous ne trouverez de sûreté que dans Téloignement entier que je vous demande. Ne les voyez que dans les lieux où vous ne pouvez pas les éviter; ne leur dites pas un mot, ne leur faites rien dire de particulier^ s'il y a des honnêtetés à leur faire sur une maladie, sur une affliction, sur un bonheur, etc., que ce soit la communauté en général qui les assuré delapartqu'elleyprend, sans que jamais elles croient être plus aimées les unes que les autres.
10. Mes chères filles, rien n'est plus important pour vous empêcher de trouver votre perte dans ce qui doit faire votre joie et votre couronne dans le ciel.
11. Mes inclinations sont tout opposées à la sévérité de ces maximes, mais mon expérience m'a instruite, je vous conjure d'en profiter.
12. Si la séparation du général de la communauté est d'une nécessité absolue, la conduite des maîtresses n'est pas moins importante.
13. Votre grande affaire, votre unique affaire après celle de votre salut, est le gouvernement des demoiselles^ vous avez besoin pour y réussir d'avoir des maximes fermes, droites et uniformes, dont vous ne vous départiez jamais. L'Esprit de votre Institut vous marque de travailler à rendre les demoiselles
S74 LETTRES SDR L'ÉDUGATION.
vraiment chrétiennes et de les accoutumera une vib frugale et laborieuse; je ne vous en dirai rien îci^ mon dessein n'est que de vous marquer les moyens que vous devez prendre pour les conduire.
14. L'intelligence entre les maîtresses est ce qui peut le plus y contribuer; il faut vouloir les mêmes choses ; il ne faut vouloir ni aimer, ni être aimées; il faut soutenir la. conduite les unes des autres; il faut ne se pas mettre à portée qu'on ose s'en plaindre; il faut ne point suivre ses inclinations particuUëres pour les demoiselles, ni souffrir celles qu'elles pourroient avoir pour nous; il faut enfin ne vouloir que leur salut et l'édification de la maison, qui s'étendra sur toute la France.
15. Il faut un concert de bonne foi entre toutes les maîtresses, qui ne se démente jamais, qui fasse voir aux demoiselles qu'il est indifférent à qui elles s'adressent, puisque tout ce qu'elles disent revient à toutes les maîtresses, et qu'on ne peut avoir ni mystères ni confidences avec aucune qui ne soient connus de toutes.
16. Qu'il est même inutile de s'adresser à la maltresse générale, puisqu'elle revient examiner ce qui lui a été dit avec la première maîtresse de la classe; que la supérieure même tient cette conduite^ et que, quelque tour qu'elles prennent, elles voient qu'elles sont gouvernées par un seul esprit et par des personnes si unies que rien ne peut les séparef.
17. Il n'y a que cette union, mes chères filles, qui puisse vous rendre assez fortes pour vous soutenir 4H)litre les demoiselles.
AUX RELICtEDSES DE SAINT-LOUIS (1708). 275
i8. JTexcepte de cette règle certaines confidenceiï qu'elles pourroient avoir à faire sur leur conscience, qui obligent au secret quand ce sont des choses passagères, car si elles doivent avoir des suites, je crois qu'il faudroit prendre des mesures avec la première maîtresse et les supérieures.
19. Les maîtresses ou subalternes ne doivent point recevoir de ces confidences : il faut les renvoyer à la première maîtresse, ou à la maîtresse générale, ou aux confesseurs et supérieurs \ le nombre en est assez grand pour que ce ne soit pas gêner les consciences..
20. Gouvernez avec douceur, fermeté et gravité 5 ne vous familiarisez point, ôtez même avec les plus petites ces caresses indignes de votre profession, et qui les amollissent et accoutument à ce qui seroit si dangereux dans la suite. L'amour-propre et la mollesse sont les écueils de notre sexe -, penchez plutôt à un peu trop de réserve ] qu elles aient cette conduite les unes avec les autres, quelque prochei^ parentes qu'elles soient ; les caresses ne peuvent êtr« bonnes et sont presque toujours mauvaises. Ne les louez jamais d'être flatteuses-, inspirez - leur une vertu plus courageuse, mais accompagnée de charité et d'humilité.
21. Conservez précieusement cette droiture, déjà établie chez vous, sur l'égalité des traitements que. vous faites aux demoiselles. Je vois avec un extrême plaisir que, malgré le respect, la reconnoissance et la sincère affection que vous avez pour le Roi, vous ne distinguez point les filles que vous tenez directement de sa main. J'ai le même plaisir de voir mes
276 LETTRES SUR L*ÉDl]CATION.
parentes oubliées, et que vous ne comptez ni protec^ tipn, ni recommandation, ni élévation de naissance, mais sur leur seule vertu et leur plus grand besoiii. J 'espère qu'après de pareils exemples, personne ne sera en droit de vous demander des distinctions. N'en accordez jamais, mes chères filles, sous quelque prétexte que ce soit, ni au dedans, ni au dehors, et si vous avez quelque préférence à faire, que ce soit pour celle qui auroit le moins de ressources d'ailleurs, si elle se trouve par elle-même propre à remplir la place qui se présenteroit.
i49». — A UNE DAME DE SAINT-LOUIS.
J'ai cru qu'il falloit vous laisser quelque temps dans la classe, sans vous rien dire, mais je crois qu'il faut présentement vous exhorter à parler plus que vous ne faites. Il y a sept à huit jours que vous êtes dans le recueillement et le silence 5 vous devez avoir fait une provision de vie intérieure, et mon intention n'est pas de vous la faire quitter. Je désire seulement que, suivant l'esprit de votre Institut, vous joigniez le service de Marthe à la contemplation de Madeleine, et que vous rempUssiez votre quatrième vœu. On n'instruit point sans parler ; on n'élève point ses enfants en silence-, il faudra donc, ma chère fille, que vous parliez aux demoiselles, que vous les repreniez souvent et que vous les instruisiez toujours; il
faut même que vous entriez dans leurs conversations et dans leurs jeux, et que vous soyez bien persuadée que vous servez Dieu quand vous jouez aux dames, aux échecs, dans la vue d'acquérir par ces complaisancesunpouvoir surlesesprits pour les mener à Dieu. On peut plus exciter par la parole que par le silence : les apôtres, formés par Jésus-Christ, instruisoient continuellement; songez donc à remplir toutes vos obligations, ma chère fille. Il y a dans la classe même bien des temps de recueillement où elles gardent le silence*, il y a des lectures, des chants; tout cela vous laisse le temps de retourner à Dieu, quand vous en seriez éloignée, ce que je ne puis croire quand vous pratiquerez ce que je vous propose.
PRVmJlftS 1IA1TRS88B DES BLSUBS.
On nous interrompit, il y a quelques jours, dans le temps que je voulois vous dire, ma chère fille, ce que j'ai déjà écrit ailleurs, qui est que, quand vous avez des filles de grande naissance, il faut redoubler vos soins pour leur éducation^, mais d'une manière imperceptible aux autres, car l'égalité qu'on y garde
1 Lettres et Avis, p. 304.
1 Mme de Maintenon parlait ainsi d'après l'esprit même de la fondation de Saint-Gyr, qui n'était pas, comme nous l'avons déjà dit, une maison ordinaire d'éducation, mais une source d'édification et d'instruction pour toute la France. Aussi, quand elle excitait Louis XIV à soulager sa pauvre noblesse en fondant Saint*
279 LËtTREà Stm L*ÉDUCATI(m.
est excellente. Ce que je demande n'iroit qu'à leur parler un peu plus souvent en particulier, à les em-^ ployer à tout pour leur ouvrir l'esprit, à leur inspi* rer une solide piété et tout ce qui peut former leur cœur à la vertu ; ces fiUes-là dans le monde et même dans les couvents peuvent faire de plus grands biens que ceÙes qui sont forcées par la misère i retourner chez leurs parents. M"* de Rochechouart est dans le cas que je vous parle, et il me semble que vous la |)Oussez assez ; ce qui me fait espérer que ses inclinations répondront à sa naissance.
Que vous êtes heureuse, ma chère flUe, de ne p«g dire un mot qui ne soit une bonne œuvre qui ira plus loin que vous 1 vous contribuerez à la gloire de Dieu sur la terre, dans le temps que vous jouirez dans le ciel. Je ne puis m'empôcher de porter de Tenvie aux Dames de Saint-Louis.
Je vous prie de montrer cette lettre à ma sœur de Liaemare^, afin qu'elle fasse de même dans sa classe.
Gyr, elle lui disait : « Le bien et le mal que les gens de conditiODpeuvent faire portent plus de coup que dans les autres classes de la société^ parce qu'ils sont appelés à donner Texemple. • Dant sia pensée , plus on était élevé en naissance, plus on devait (aire de l)ien ; mais ce qu'elle exigeait de la naissance , elle l'exigeait aussi de la richesse , car nous la verrons écrire : <r Je donnerofs de mon sang pour communiquer l'éducation de Saint-Cyr à toutea les maîtresses religieuses qui prennent des pensionnaires (de la bourgeoisie); elles feroient de plus grands biens que nous, Tpatce qu'elles élèvent des ûlles qui auront de plus grands établissements. »
^ Marie-Madeleine de Rocquigny de Linemare fit profession le T6 septembre 1706 et mourut en 1749, à soixante-deux ans. Elle tùt élue trois fois supérieure.
21 octobre 1708.
Vous avez de la peine à accorder deux choses que je vous ai dites et que vous trouvez opposées : l'une, que vous devez former autant que vous pourrez la conscience de vos filles à être simple ^ ouverte et droite-, l'autre, qu'il ne faut pas les rendre discou* reuses. Un'y apoint d'opposition, ce me semble, entre les deux conseils : ce ne sont pas les plus franches qui ont le plus à dire. La franchise ne consiste pas À dire beaucoup, mais à dire tout, et ce tout est bientôt dit quand on est sincère, parce qu'il n'y i| pas grands avant-propos, et qu'il ne faut point employer beaucoup de paroles pour ouvrir le coeur. Une personne simple dit naïvement ce qu'elle a sur le cœur, et quand même elle seroit un peu scrupuleuse, elle se calme par l'obéissance^ et quatre mots lui suffisent. Celles qui ne sont pas simples ne peuvent se résoudre ni a parler ni à se taire ] il faut leur arracher leur confiance, et on se perd dans leurs tours et détours; c'est ce qui fait ces longues conversations et ces retours à confesse : on a dit, mais on n'a pas tout dit, on n'a pas voulu dire une circonstance, et puis la peur prend de ne l'avoir pas dite, et on vient la redire ainsi que plusieurs autres. Un cœur droit dit dès la première fois tout ce qu'il sait. Ne voyez-vous pas que les plus franches sont les plus tôt confessées ? elles ne cachent
* Lettres et Avis, p, 352.
rien, et le confesseur, qui connoît cette disposition, a peu de chose à leur dire. Tout cela, ma chère fille, est de même pour les premières maîtresses : il faut dire peu à vos filles, il faut les accoutumer à peu dire d'abord, à ne se pas embarrasser de n'avoir rien à dire, à ne point chercher de quoi dire, à louer Dieu d'avoir peu à dire, car c'est la simpUcité. Ces personnes-là doivent dire à ceux qui les conduisent : Je n'ai rien à vous dire, mais si vous voulez me faire des questions, j'y répondrai, car je ne veux rien cacher. Cette disposition à ne rien cacher est cette ouverture, cette droiture, cette simplicité que l'on demande et qui est si agréable à Dieu. Vous voyez bien qu'elle ne consiste donc pas à beaucoup parler. Vous ne pouvez trop vous opposer à ce défaut, il est grand, et les conséquences en sont encore plus grandes. Je suis souvent humiliée chez vous de tant parler, mais il me semble que Dieu le veut ainsi. Je ne sais si vous entendrez bien cette lettre ; elle a été souvent interrompue^ je ne répondrai point présentement à la dernière que j'ai reçue de vous. Adieu, ma chère fille, c'est d'aujourd'hui en huit que j'espère me trouver avec vous.
La première maîtresse doit parler aux demoiselles le plus souvent qu'elle peut 5 c'est par les instruc-
^ Lettres et Avis, p. 316.
lions générales et particulières qu'elle leur inspirera le bien 5 c'est par là qu'elles seront élevées solidement-, le reste n'est qu'un ordre extérieur qu'il faut pourtant toujours observer, mais l'important est de les connoître, de leur, parler sur leurs besoins, de leur donner des moyens pour se corriger, de les attendre avec patience et de les encourager, de suivre les progrès qu'elles font, de les louer ou blâmer selon le naturel qu'on leur connoit, de leur parler fortement en particulier et avec beaucoup de ménagements en général, de leur parler de la misère qu'elles trouveront hors de Saint-Cyr, mais avec bonté et jamais par manière d'insulte, se souvenant toujours qu'on a été soimême du nombre de ces pauvres demoiselles. Enfin il faut les traiter comme de bonnes mères qui compatissent à toutes sortes de misères, mais qui veulent toujours les consoler ou les adoucir. Les maîtresses subalternes doivent agir avec le même esprit de bonté et de charité et de vrai zèle pour le bien solide des demoiselles que le Roi et l'État leur confient.
i53*. — A UNE MAITRESSE DES CLASSES.
La perfection de votre état, la perfection de maîtresse de classe, le zèle de votre Institut et les services que vous lui rendrez demandent de vous la même chose, ma chère fille ; vous ne serez jamais
* (Mires édifiantes^ t. VI, lettre 63.
282 LETTRES SUR L*ÉDUGATIOM.
bonne à vos classes qu'autant que vous serez bonne religieuse. Cest un abus qui a été de tout temps dans votre maison, qu'il faut de grands talents pour les demoiselles : tous les talents vous seront diflBciles et dangereux, si vous n'avez point de vertu, et avec une véritable vertu, vous serez utile aux de* moiselles, quelque peu de talents que vous ayez -, soyez solide, droite et simple, et vous les rendrez telles à proportion de leur âge et de leur état. Vous ne pouvez mieux faire, ma chère fille, que de vous bien porter-, je suis fort bien aujourd'hui.
On peut quelquefois leur faire faire ce qui n'est pas marqué dans le règlement, comme, par exemple, les faire travailler pendant quelque temps aux récréations qu'elles ont libres, leur faire cesser pour on jour ou deuit leurs exercices; mais en même temps il est bon de leur faire sentir qu'on a des raisons pour cela , comme , par exemple , qu'on est fort pressé de quelque ouvrage 5 et il ne faut pas qu'elles osent dire : Cela n'est pas dans nos règlements. Vous avez l'autorité de changer tout cela comme il vous plaît, mais cependant il faut prendre garde à le faire rarement et que chacune ne suive pas son goût particulier, car une fille, par cxeniple, portée à la piété les retireroit d^^ leurs ei^ercic^
* Becucil des Réponses, etc., p. 66.
^ AVIS AUX MAITRESSES DES CLASSES (1709). 2tô
ordinaires pour leur faire faire , tantôt des oraisons particulières, tantôt des neuvaines à quelque saint ^ et une autre qui aimeroit le travail leur feroit quelquefois sentir, même sans le leur dire, qu'elle a regret aux moments qu'elles donnent à l'oraison, et négligeroit volontiers leur instruction pour les faire travailler comme de bonnes servantes, croyant que qui travaille fait tout, et que le reste ne doit être compté pour rien. Chacun pense diversement, et plus diversement qu'on ne sauroit dire, et je suis persuadée que qui vous feroit écrire à toutes en particulier ce que vous pensez sur l'éducation, il ne s'en trouveroit pas une qui ne pensât un peu dififéremment. Il y a bien de certaines maximes principales que vous auriez toutes, comme : qu'il les faut élever chrétiennement, les accoutumer à une vie laborieuse; mais il y a des choses plus particulières sur lesquelles vous ne conviendriez pas de même. Ainsi le remède c'est de ne les point conduire par votre propre esprit, de sacrifier vos vues, de n'entrer pas même dans ce qu'on pourroit vous proposer qui seroit meilleur que ce qu'on a établi dans là maison, mais le suivre par préférence à tout ; sans cela on ne gardera point cette uniformité dans les maximes qui est le capital pour elles et pour vous. Quand j'ai dit qu'on est maîtresse de changer leur règlement, j'entends pour quelque temps en passant : ce seroit renverser l'ordre si l'on étoit plus longtemps hors de la règle que dans l'exercice dé la règle.
284 LETTRES SUR L*ÉDUGATION.