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AVIS SUR LES CLASSES

Plus j'entre dans le détail sur les secours que vous pouvez tirer des demoiselles et sur ceux qui pourroient leur être nuisibles, et plus je vois le besoin que vous avez de la bonne foi qu'on vous prêche tous les jours.

Vous ne devez jamais perdre de vue leur instruction. Il me parvient, par des avis que je reçois, qu'on regarde les noires comme des filles toutes élevées et dont on ne doit se servir que pour le soulagement des maîtresses-, on trouve mauvais que dans les classes les Dames s'occupent d'elles : les Dames ne sont plus chargées de leur conduite générale et ne doivent point leur parler en particulier, mais elles doivent les instruire devant les autres, qui en profiteront autant et souvent davantage que si la parole leur étoit adressée.

Quand une Dame de Saint-Louis est à une bande

^ Après la bataille navale de Velez-Malaga, les Français et les Espagnols essayèrent vainement de reprendre Gibraltar, qui avait été pris par les Anglais le 4 août de cette année.

• Lettres et Avis, j^, 117.

AVIS SUR LES CLASSES (t705). 249

OÙ il y a des noires, elle fait très-bien de leur parler tout haut, elle ne sauroît rien dire qui ne convienne aux autres, et elles ont plus besoin de conseils et de préservatifs qu'aucune, parce qu'elles vont se trouver dans le danger. Les noires sont vos filles comme les bleues, elles sont du nombre des deux cent cinquante demoiselles que vous avez fait vœu d'instruire et d'élever-, vous devez les veiller jour et nuit.

11 ne faut pas laisser vos filles longtemps sans Dame de Saint-Louis, sous prétexte qu'elles travaillent avec la sœur converse -, il vaut mieux que l'ouvrage n'avance pas que de manquer à cette éducation qu'il ne faut jamais perdre de vue.

Il ne faut point de noire ila lingerie, mais quand ma sœur l'assistante voudra y aller pour y demeurer quelque temps et pour y faire quelque chose où elle a besoin ^d'aide, il faut lui donner autant de demoiselles noires ou autres qu'elle en demandera, parce qu'il est sûr qu'en les employant elle leur dira tout ce qui peut les former et les rendre intelligentes, qu'elle ne les laissera point et qu'elle les renverra où elles doivent aller.

En un mot, il faut que les demoiselles soient toujours en état d'être instruites ou formées, ce qui ne se peut faire que par des Dames. Si les portières ne se servent des noires que pour se soulager des messages, elles ne font pas leur devoir^ elles doivent leur apprendre à faire les messages et leur inspirer à chaque occasion tout ce qu'il y a de meilleur.

Enfin, mes chères filles, l'éducation est l'objet que vous devez avoir toujours devant les yeux 5 reje-

tez comme tentation tout ce qui peut y être nuisible ou inutile.

Laissez conduire les détails à la supérieure : qu'elle soit libre à refuser ou à accorder selon ce qu'elle juge à propos; facilitez sa pénible cbarge par votre obéissance. Ne croyez pas avoir rempli ce vœu d'obéissance en demandant permission 5 il faut s'accommoder du refus et se soumettre intérieurement et extérieurement. Profitons de tout pour affermir l'Institut dont nous sommes chargées chacune à notre manière, et demandons à Dieu la fermeté qui nous est nécessaire pour nous opposer à tout ce qui peut donner quelque atteinte à l'éducation des demoiselles.

On sera toujours tenté d'épargner quand il n'en coûtera que de prendre sur les demoiselles, et l'on n'aura point cette intention* 5 le tort qu'on leur fera sera imperceptible et le profit visible 5 il faut donner de l'argent pour faire travailler au dehors, et le dedans ne paroîtra guère moins occupé. Il est certain qu'il faut qu'elles travaillent par toutes sortes de raisons 5 il est certain qu'il ne faut pas qu'elles travaillent trop, parce qu'elles ne peuvent partager leur attention en tant de choses différentes.

Comment trouvera-t-on ce milieu dans la pente qu'on a toujours de les jeter dans les extrémités.^ cependant, il le faut chercher et en approcher le plus qu'on pourra. J'ai toujours cru que les deux

^ Le commencement de ce paragraphe a probablement été oublié ; il devait avoir ce sens : « Ne cherchez pas à faire des économies en faisant trop travailler les demoiselles au linge, aux robes^ etc. »

petites classes, ayant tant de choses à apprendre, ne doivent travailler qu'autant qu'il est nécessaire pour apprendre à travailler.

Les deux grandes classes peuvent travailler depuis le matin jusqu'au soir, mais sans trouble et sans emportement, car il faut que les maîtresses soient tranquilles pour leur pouvoir parler et que les filles le soient pour les écouter.

N'oubliez jamais que l'esprit qui doit régner à Saint-Cyr est de se renfermer dans l'éducation des demoiselles, et de renvoyer au dehors tout embarras, afin de travailler sans cesse paisiblement et continuellement à cette éducation.

PnRMIBHB MAITRESSE DBS RUUGE8.

Je suis bien édifiée, ma chère fille, de ce que vous faites pour votre classe -, j'y avois bien pensé, mais je n'avois osé le proposer, parce que je crains d'être trop dure'-, cependant, il y aura des occasions où l'on

* Jeanne-Françoise de Boufflers de Remiencourt fit profession le 29 décembre 1703 et mourut en 1751, âgée de cinquante-huit ans.^ C'était une nièce du maréchal de Boufflers , qui assista à la cérémonie de sa profession. Elle devint supérieure de la maison de Saint- Louis.

^ Cette Dame s*était fait une entorse et avait persisté à rester dans sa classe. Mi°e de Maintenon, qui faisait servir tous les dé-

pourroit ainsi prendre des partis qui seroient utiles aux demoiselles et qui épargneroient même de Fennui aux maîtresses. Souvenez-vous que je vous ai toujours demandé de faire le personnage de mère; faite&-vous donc servir par vos filles, non par hauteur, mais pour ne pas les abandonner , pour les former et pour leur faire voir ce qu'elles devront à leurs familles. Qu'elles vous traînent dans votre chaise; qu'elles vous fassent changer de place dans la classe ; ne leur épargnez nulle peine; mettez votre pied dans la posture la plus commode ; ne craignez point de les scandaliser ; parlez-leur là-dessus comme vous feriez pour une autre-, par ce moyen, elles ne souffriront rien ou peu de chose de votre inconmiodité. Ne vous hâtez pas de marcher, et faites -le plutôt de huit jours trop tard que d'un jour plus tôt. Ne craignez point de leur faire manquer des promenades : une fille dans le monde, qui a sa mère incommodée, passe des mois sans sortir de sa chambre. Envoyez-m'en une des vôtres dîner avec moi : il faut leur faire des récompenses de tout. Bonjour, ma chère fille; je suis bien fâchée de n'oser aller chez vous.

talls, toutes les circonstances à Téducation dei demoisellesi Tapprouva.

INSTRUCTION DE MADAME DE MAINTENON (1705). 25.^ 438 «.— INSTRUCTION DE MADAME DE MAINTENON

A MÀDBIIOISBLLB D^AUMALB^ HTf L^BXVOYANT A GOMERFOIHTAINB, Al'PIlRS DK

MADAMB DB LA TIBFVILLB ^

( H Mine de la Viefrille, au sortir de Saint-Gyr, s'étant faite religieuse à l'abbaye d'Argensdl, de Perdre de Saint-Bernard, fut nommée abbesse de Gomerfontaine, lorsqu'elle n'avoit encore que vingt-huit ans. La première chose qu'elle fit fut de demander à W'^^ de Maintenon ses avis et l'honneur de sa protection. Madame fut si touchée de sa vertu , de sa piété et de ses bonnes intentions, pour rétablir la régularité de son abbaye, qui avoit souffert de grandes atteintes pendant les vingt dernières années de l'abbesse précédente, qu'elle résolut de l'aider eu tout ce qu'elle pourroit. Elle commença par lui donner M^^^ d*Aumale pour aider à bien élever les pensionnaires et pour l'assister de ses conseils. Cette demoiselle s'étoit déjà acquis une estime et une confiance particulières dans notre maison, où on l'avoit retenue après ses vingt ans pour servir de maîtresse dans nos classes, où elle réussissoit k merveille. Madame voulut bien y joindre encore quelques demoiselles, et avant leur départ, elle eut la bonté de leur donner les avis suivants, adressant principalement la parole à Mlle d'Aumale, comme devant être l'aide et le conseil de M"^® l'abbesse. • (Note des Leltretet ÂvU, p« sss.)

Septembre 1705.

11 faut, mademoiselle, vous servir, en cette occasion que Dieu vous présente de travailler pour sa gloire, de toute la piété et la raison qu'il vous a données,

^ Lettres et Avis, p. 125. — Lettres édifiantes, t. V, p. 382.

' Mile d'Aumale était une élève de Saint-Cyr, que Mme de Maintenon avait prise auprès d'elle comme secrétaire après qu'elle eut marié MUe d'Osmond au marquis d'Havrincourt. C'était une personne très-instruite, qui s'acquit bientôt, par son esprit et sa sagesse, toute Tamitié de Mme de Maintenon et les bonnes grâces du Roi. « Elle est très-intelligente sur tout, disait Mme de Maintenon, et capable de toutes les choses d'esprit et de celles qui soiît les plus basses. Je lui ai fait apprendre la cuisine, et elle réussit aussi bien à faire du riz qu'à jouer du clavecin » (Lettres et Avis, p. 67 7 et 686). Elle refusa les plus beaux partis, et demeura avec M™* de Maintenon jusqu'à sa mort. Elle a laissé des Mémoires manuscrits qui se retrouvent en grande partie dans ceux des Dames de Saint- Cyr et dans les Souvenirs de Mme de Caylus.

' Mme de Maintenon , en fondant Saint-Cyr, n'avait pas voulu

254 LETTRES SUR L*ËUUGATION.

et d'employer utilement pour le bien de la maison où vous allez la capacité et les talents dont vous êtes remplie. Vous serez maîtresse des pensionnaires^ attachez-vous fortement aux choses essentielles, qui sont de les rendre pieuses, raisonnables, bien instruites de leur religion, sachant bien lire, bien écrire, bien travailler, et ne vous amusez point à mille petites choses indifférentes, que nous avons établies ici pour faciliter le gouvernement d'un si grand nombre d'enfants à la fois , comme la séparation des bandes, le rangement au chœur et dans les classes, etc. Tout cela importe peu, pourvu que vous réussissiez à les rendre de bonnes chrétiennes, et à leur donner un bon esprit. S'il y a quelques grandes pensionnaires, tâchez de vous en faire aimer, pour leur pouvoir plus aisément inspirer le bien, et même les porter, s'il est possible, à vous aider à bien élever les enfants dont vous serez chargée, ou au moins à être de quelque secours à la maîtresse. Évitez cependant avec soin les amitiés particulières avec aucune d'elles 5 gagnez-les toutes en leur marquant la même amitié et la même atten-

seulement soulager la misère de deux cent cinquante familles nobles et élever deux cent cinquante demoiselles ; elle voulait en faire une sorte de séminaire, dont les élèves iraient porter dans les couvent^ ou dans les familles l'instruction et les vertus qu'elles y auraient acquises, ou comme elle le disait, « qui multiplieraient Téducation de Saint- Cyr. » — Il y a, ajoutait-elle, dans l'Institut de Saint-Louis, de quoi renouveler dans tout le royaume la perfection du christianisme. » Elle s'efforça donc de créer des succursales de Saint-Cyr, et les deux principales furent l'abbaye de Gomerfontaine et le prieuré de Bisy (Voir VEist, de la maison royale de Saint-Cyr, ch. xu).

{ion ; permettez-leur les petites choses qu'elles vous demandent^ qui leur fassent plaisir, dès que vous pourrez les leur accorder sans danger, comme vous voyez que nous faisons ici*, insinuez-leur, mais bien doucement, de se rendre utiles à la maison. Votre bon esprit vous fera trouver mille petits moyens de les persuader, et pour cela, il faut, comme je vous l'ai dit, commencer par vous en faire aimer, sans quoi vous ne réussirez jamais. N'est-il pas vrai que si, depuis que vous êtes ici et que vous m'entendez parler, vous ne m'aviez pas aimée, ou que vous eussiez . eu de l'aversion pour moi, vous n'auriez pas si bien reçu tout ce que je vous ai dit? Cela eèt certain, et que les plus belles choses enseignées par des personnes qui nous déplaisent* ne nous font aucune impression et nous rebutent souvent. Ne vous étonnez pas de ce que vous pouvez voir dans cette maison-là de difiTérent de ce qui se fait ici : chaque couvent a ses manières ; celui où vous allez n'est pas fort régulier; vous serez peut-être surprise de voir aller seule au parloir, d'y passer beaucoup de temps, d'y manger, et semblables choses où vous serez portée de croire qu'il y a du mal, et il se peut bien faire qu'il n'y en ait point, eu égard liux circonstances dont elles sont accompagnées.

Il n'est pas étonnant qu'il se soit glissé de pareils relâchements sous une abbesse de cent ans, et qui était en enfance depuis près de vingt ans. Loin de vous décourager pour les difficultés que vous trouverez en votre chemin , ne cessez de bénir Dieu des grâces qu'il vous fait. Lés jeunes personnes de

2Ô6 LETTRES SUR l'ËDUGATION.

votre âge qu'il rend assez solides pour travailler à leur propre salut sont bien heureuses; combien donc l'ètes-vous davantage, vous, mademoiselle, qu'il daigne choisir de si bonne heure pour vous employer à celui des autres! Vous ne pouvez trop l'en remercier et vous efforcer d'entrer dans ses desseins, car c'est une grâce qui vous est particulière, et qu'il n'a pas accoutumé de faire aux personnes de votre âge.

L'ordre de Saint-Bernard, dont est la maison où vous allez, est excellent -, tout ce que M"' de la Viefville nous en a dit aujourd'hui me parott admirable.

(Puis, M"**' de Main tenon, leur adressant la parole à toutes, leur dit avec bonté) : « Adieu, mes enfants ; si vous aimez Saint-Cyr, vous ne pouvez en donner de meilleures marques qu'en vous comportant bien en tout. Soyez douces et accommodantes , ne soyez point prêcheuses, faites tout le bien que vous pourrez, et si vous ne vous accommodez point de cette maison, nous serons toujours prêtes à vous recevoir ; mais si celles d'entre vous qui veulent entrer au noviciat trouvent qu'il commence avec ferveur, et qu'il y ait lieu d'espérer d'y former de bonnes religieuses, nous vous enverrons encore de nos meilleurs sujets. (Puis les embrassant chacune en particulier, elle leur dit) : Adieu, mes enfants, vos larmes m'attendrissent, je suis présentement toute occupée de votre abbesse. »

A MADAME DE LA VIEFVILLE (l705). 257

(Qu'il faut tonjoars commencer par la douceur et la raison dans leg corrections que Pon est obligé do faire. )

5 décembre 1705*

Pour répondre à la question que vous me

faites, il faudroit savoir quelle sorte de personne vous voulez reprendre. La maxime de Saint-Cyr est de commencer toujours par la douceur et la raison avant d'en venir à la rigueur.

J'approuve fort la complaisance que vous avez eue pour vos religieuses 5 il faut chercher à se faire aimer, et ne vouloir être aimée que pour les porter à Dieu.

Je vous envoie un excellent sujet en vous envoyant Champlebon % mais je vous annonce qu'il me faudra bientôt rendre M"® d'Aumale , je n'ai fait que vous la prêter 5 charité bien ordonnée commence par soi-même, et nous avons besoin d'elle ici. 11 faut lui donner le temps d'établir Champlebon 5 Saint- Laurent ' fera fort bien en second. Je vous envoie trois petites pensionnaires : l'une est un enfant dont j'ignore la naissance % les deux autres sont demoi-

* Lettres édifiantes, t. V, lettre 98. — Lettres et Avis, p. 672.

* L*une des demoiselles de Saint-Cyr envoyées à Gomerfon* ta! ne.

s Autre demoiselle de Saint-Cyr.

^ « C'était un enfant de cinq ans, qu'elle trouva seule sur son chemin , ayant seulement un billet sur son corps qui marquoit qu'elle avoitreçu le baptême et son âge. Madame s'en chargea; elle avoit souvent de semblables rencontres » {I^ote des Lettres et Avis),

258 LETTRES SUR L'ÈOUGATION.

selles, et c'est en attendant qu elles puissent entrer à Saint-Cyr.

J'espère que l'amitié que vous aviez pour mtt Nanon * lui procurera les prières de votre maison et les vôtres.

Soyez ponctuelle, je vous prie, nette et précise en affaires-, adressez-vous directement à moi : j'ai été deux mois à vous demander une adresse pour vous écrire, il y en a un que j'attends les noms des petites demoiselles que vous avez prises. J'aime l'ordre 5 tous ces détails sont écrits sur mon livre -, je ne brûle vos lettres qu'après y avoir répondu, et je ne passe pas un article. Ne vous amusez point à me faire des compliments, c'est un temps perdu -, tâchons de rétablir votre maison. J'espère vous donner un petit secours à la fin de janvier ou au commencement de février. Je vous envoie cent écus sur les pensions de mes filles ] marquez toujours quand vous aurez reçu mes lettres.

i40«. — A MADAME DE LA VIEFVILLE.

(Contre ramusement et le clanger des manuscrits ; que les filles né peuvent être trop sobres sur la lecture. )

20 décembre 1709.

Ce n'est pas à ce que vous m'écrivez que je veux répondre aujourd'hui, mais à tout ce qui me revient de vous. Je vous conjure, ma chère fille, de profiter

< M^e Balbien, qui était morte.

» Lettres édifiantes^ t. V, lettre 99.

A MADAME DE LA flEFVILLE (1705). 259

de mon expérience et de ne pas vous laisser aller à tous les goûts de Saint-Cyr 5 on y a eu longtemps celui des manuscrits, et ils nous ont fait tant de mal, que nous avons été contraints de les défendre '. J'ai dit qu'il ne falloit point vous envoyer les méditations que vous demandez 5 toutes ces écritures-là ne sont qu'une grande perte de temps. U y a tant de si bons livres, et il vous en faut si peu : le Nouveau Testament, l'Imitation, Rodriguez , saint François de Sales, les livres de votre ordre, en voilà plus qu'il n'en faut pour vous sanctifier. Le long temps que vous êtes à l'église, joint aux charges de votre maison, ne vous laisse guère de loisir, et ce n'est pas un malheur. La lecture fait plus de mal que de bien aux jeunes filles^ celles qui sont simples se contentent des livres que j'ai marqués, et encore y en a-t-il qui en savent faire un mauvais usage; les autres font les beaux esprits et excitent une curiosité insatiable. Nous avons éprouvé tous ces inconvénients, et, encore une fois, je voudrois bien que vous en profitassiez.

N'ètes-vous point un peu indiscrète de vouloir garder mademoiselle d'Aumale parce qu elle vous est bonne, sans penser qu'elle nous l'est aussi? Pressez donc votre résolution, ma chère fille, de nous la renvoyer vers les jours gras. J'espère que dans ce tempslà Champlebon sera accoutumée à vos pensionnaires. D y a assurément du miracle à ce qui se passe à Gomerfontaine. Je vous prie de dire à Martinville'

* Voir la note de la page 179.

^ L'une des demoiselles envoyées à Gomerfoptaina.

qu'elle avoit bien pris ses précautions avec moi pour revenir, et qu'elle a bientôt changé d'avis •, je prie Dieu qu'il la fasse aussi bonne religieuse qu'elle est intelligente et propre à vous servir. Mais je vous en conjure, ma chère fille, de marquer moins de goût pour Saint- Cyr; j'ai peur que vos anciennes ne vous haïssent. Marquez-leur de l'amitié 5 pour moi, j'en ai beaucoup pour elles, et meurs d'envie de vous aider à rétablir leur maison et à assurer leur repos et leur salut.

11 février 1706.

Vous voulez donc que je vous écrive encore sur le gouvernement de votre maison ; je vais le faire par complaisance, mes chères tilles, car j'ai écrit partout ce que je vais vous dire, et je Fai redit tant de fois, que j'en ai souvent importuné.

On se trompera toujours quand on voudra conduire une communauté de trois cent trente filles selon les idées d'un ménage particulier : il faut se contenter chez vous d'un grand ordre et de ne rien perdre^ il faut que les petites vues cèdent aux grandes, et sacrifier de petits intérêts à la paix, à l'union, au repos, à l'éducation, qui est la fin de l'établissement de Saint-Cyr. Vous êtes religieuses, vous aspirez à la perfection , vous avez voué d'élever et d'instruire toute votre vie, voilà un assez grand ouvrage.

* Lettres et Aiûs, p. 106.

Pour remplir de si grands desseins, il faut travailler sans cesse, mais sans trop d'empressement 5 mettez-vous donc à l'aise et en repos, et ne vous agitez point de soins temporels jusqu'à vous troubler.

Possédez-vous dans la présence de Dieu , pratiquez toutes sortes de vertus , veillez sur vos filles, priez pour elles, attaquez doucement et continuellement leurs défauts, et encore plus leurs vices si elles en avoient 5 n'oubliez rien pour former Jésus-Christ en elles et pour les rendre raisonnables.

Que toutes les instructions, les conversations, les réprimandes, les punitions, les récompenses, les complaisances, les relâchements, soient employés pour les rendre vertueuses, de bonnes mœurs, modestes, discrètes, silencieuses, secrètes, bonnes, justes, généreuses, aimant Thonneur, la fidélité, la probité, faisant plaisir dans ce qu'elles peuvent, ne fâchant personne, portant partout la paix, ne désunissant jamais, ne redisant que ce qui peut plaire et adoucir. Treize ans ne sont point trop longs, mes chères filles, pour les instruire et les former à tant de bonnes choses-, voudriez-vous renoncer à ce noble travail pour vous inquiéter et les inquiéter sur un ouvrage un peu plus tôt fait?

Il faut que vos demoiselles travaillent à tout ce qui se fait dans la maison, mais tout ce que je viens de marquer est le plus pressé. Mettez-vous en repos dans toutes vos charges, ne donnez pas un moment a la lâcheté, à l'oisiveté, ne quittez pas vos emplois pour une prière que Dieu ne vous demande point ; mais quand, après cela, votre ouvrage ne sera pas

262 LETTRES SDR L'ÉDUCATION.

achevé, n'en ayez pas la moindre peine, vous le reprendrez le lendemain ou d'autres le feront. Tâchez d'inspirer aux demoiselles le goût de Touvrage, il leur est absolument nécessaire ^ mais vous y réussirez mieux en les divertissant qu'en les fatiguant trop.

Vous faites très-bien de vous servir des demoiselles et de les mettre à tout, mais il faut que ce soit dans le besoin, et il ne faut pas compter pour un véritable besoin l'envie que vous aurez de faire quelques misérables épargnes. Par exemple, vous faites balayer les demoiselles des années de suite pour soulager l'infirmité de leur sœur converse : rien ne seroit plus raisonnable que de lui donner ce secours de temps en temps -, il ne l'est pas qu'elles le fassent toujours. Les demoiselles peuvent aider aux dames de la sacristie, aux sœurs converses, mais non pas être seules chargées de l'ouvrage.

Il est certain qu'il faut les mettre à tout, il est certain aussi qu'elles ne doivent pas trop travailler, ni être souvent tirées de leurs classes.

Qui trouvera ce miUeu ? la supérieure aidée et avertie par le conseil 5 mais vous devez garder une règle qui vous guidera, c'est de ne rien exiger d'elles que vous ne fassiez vous-mêmes. Vous voulez qu'elles balayent, balayez aussi ; vous voulez qu'elles veillent les malades, veillez comme elles, c'est-à-dire une reUgieuse avec plusieurs demoiselles, quand cela est nécessaire; vous voulez retrancher leur nourriture, retranchez la vôtre ; vous voulez qu'on ait moins de linge blanc, ayez-en moins , mais ne retranchez ja-

AUX DAMES DE SAIOT-LOmS (1706). 361^

mais ni pour vous ni pour elles que dans des cas très-extraordinaires, car on ne vous a marqué que le nécessaire ] mais, encore une fois, ne les souffrez point mal nourries quand vous le serez bien, ni mal vêtues quand vous serez très-propres.

Je sais ce qui est dû à la profession et à la gravité religieuse, mais je sais aussi que vous avez fait vœu de pauvreté^ tout s'accommodera quand on le voudra. Vousavez grand besoin d'une supérieure affectionnée et zélée pour Flnstitut^ que le conseil pense de même, et que la maltresse générale soit Favocate des demoiselles, car on sera toujours tenté de retrancher sur elles, parce que le grand nombre fait que 1^ moindre retranchement est considérable.

On sera de môme tenté de les faire trop travailler pour . épargner , mais on ne le peut sanii prendre sur leur éducation, qui est un ouvrage de persévérance. Huit jours passés sans leur parler ne paroissent point y avoir nui-, il est pourtant vrai que ce mal est réel, quoique invisible, et qu'il faut prendre le moins qu'on peut sur les maîtresses des classes et sur les filles.

11 est impossible que de temps en temps on ne fasse des fautes : les maîtresses des classes changent^ les esprits sont différents *, il y en a de plus portées les unes que les autres à innover. 11 faut que la supérieure tienne la balance et entre dans la conduite des classes, non pour tourmenter et troubler les premières maîtresses , mais pour juger des choses qu'elles doivent laisser à leur disposition et de celles qu'elle doit décider. 11 faut que je marque ici que^

mon intention n'a jamais été que la supérieure ne se mêlât point des classes*, j'ai dit cent fois qu'il ne faut pas se mêler des charges les unes des autres, et qu'il faut laisser chacune en repos dans la sienne; mais cela ne peut regarder la supérieure, qui doit tout gouverner, tout conduire et tout savoir. Je ne puis trop conjurer mes chères filles de ne se point troubler les unes les autres en blâmant ce qui se fait-, toutes les plaintes doivent être portées à la supérieure 5 mais, du reste, il ne faut point trouver les demoiselles mal habillées, mal nourries, mal élevées, etc., parce que vous contristez vos sœurs, quelque vertu qu'elles aient. Quand les demoiselles montent d'une classe à l'autre , il ne faut point s'en plaindre, mais les recevoir toutes également 5 j'ai vu faire de grandes fautes là-dessus.

Je vous ai recommandé, mes chères filles, d'avoir soin de ma sœur de Saint-Périer ^ j'ai la même prière à vous faire pour ma sœur de Bouju, qui ne se porte pas bien; ma sœur de Garnier est convalescente, de sorte que je ne vois que M"* de Lajonchapt* en état de vous parler *, mais il ne faut pas la tuer. Contentez-vous de faire des lectures pour vos instruc-

« Lettres et Avis, p. 493.

* Mmes de Saint-Périer, de Bouju et de Garnier étaient maîtresses des bleues , M"e de Lajonchapt était une des noires»

tions, et ne souffrez pas que vos trois maîtresses vous disent un mot jusques à mon retour de Marly. J'espère que vous vous piquerez d'honneur, et que vous me ferez voir que trois muettes vous conduiront fort bien.

24 mars 1706.

Je conjure les maîtresses de classes de tenir la main à ce qui suit :

De revenir toujours à l'éducation des demoiselles, qui doit être chrétienne et raisonnable 5

D'avoir ce but-là devant les yeux dans tout ce qu'on leur dit ;

De l'expliquer dans les petites classes aux exercices nécessaires, catéchisme, lecture, écriture, apprendre par cœur pour la répétition du dimanche et des fêtes ^

De ne leur permettre ni vers, ni conversations, ni proverbes que par récompense ;

De leur apprendre à travailler ; de promettre, à celles qui sauront lire et écrire, qu'elles ne l'apprendront plus, de s'en servir pour montrer aux autres •,

De prêcher toujours l'amour du travail dans toutes les classes;

De soutenir la dentelle aux jaunes, quand les autres ouvrages manquent 5

De conserver soigneusement les carreaux, pour y pouvoir travailler quand on veut.

* Lettres et Avis, p. 106.

969' LETTRES SUR L'ÉDÙGATION.

144^ — A MADAME DE GARNJERS

L'oifK DBS M1ITBBS8KS DBS BLBCXS.

Mariy, I706.

Comment est-il possible que je ne vous aiç jamais écrit, ayant tant de raisons de vous aimer! Je le fais avec plaisir, ma chère fille, et je vous conjure de vous former pour les classes, et d'imiter ma sœur de Saint-Périer. Donnez-vous tout entière, comptez sur l'imperfection des demoiselles, ne vous en impatientez jamais, reprenez-les doucement , continuellement, raisonnablement et brièvement 5 ne les poussez point, n'attendez point leurs réponses, semez et priez le père de la moisson : vous ou d'autres, recueillerez dans la saison. N'ayez rien à dire à la première maîtresse, finissez tout par vous-même, gouvernez dépendamment de cette première, n'en soyez point honteuse, et ne projetez jamais de faire autrement qu'elle : l'égalité de conduite entre les maîtresses est l'essentiel du gouvernement des demoiselles.

Amusez-les aux récréations, mais ne vous y abandonnez pas 5 il faut toujours agir et parler par rapport à elles, et remettre votre délassement avec vos sœurs. Vous voyez, ma chère fille, que je ne suis pas rebutée, et que je songe à vous former; je crois tout, j'espère tout, et je n'ai plus que de la joie sur Saint-Cyr. Je me porte fort bien, et j'ai grand regret

^ Lettres et Avis, p. 4t2.

' Marie-Anne de Garnier fit profession le 20 mai 1705 et mourut en 1754, âgée de soixante-quatorze ans.

au temps qu6 je donne ici. Je vous embrasse de tout mon cœur.

145*. — A MADAME DE B0UFFLER8.

de 28 septembre 1707^

Je suis ravie, ma chère fille, de ce que vous êtes contente de votre classe, et encore plus du témoignage que vous rendez de vos sœurs. Je voudrois bien que Dieu voulût rendre la santé à M. de Boufïlers^. Il faut que ma sœur de Marans' s'accoutume à prendre de Tautorité, elle n'est plus un enfant, et il ne faut plus trembler avec des enfants. Vous avez grande raison, ma chère fille, d'aimer tout ce qui est établi dans votre maison ; si vous le continuez, vous ferez des biens infinis par l'édification que vous donnerez à toutes les maisons religieuses. Priez pour celles qui n'ont pas été aussi bien éclairées que la vôtre. Je me porte toujours bien et vous embrasse du meilleur de mon cœur.

Vous êtes appelée à un grand renoncement à vousmême -, il ne faut rien donner à votre goût, rien à

^ Lettres et Avis, p. 393.

* Le maréchal de Boufflers.

' Nicole-Françoise de Marans de Penenveme fit profession le 25 août 1707 et mourut en 1710, âgée de iringt-huit ans. Elle n'avait pas été élevée à Saint-Gyr.

^ Lettres et Avis, p. 30 1 .

ramitié particulière pour vos sœurs, rien à vos proches, rien au plaisir d'en faire-, il faut aller droit en tout, et toujours sans acception de personnes.

J'approuve fort que vous profitiez des talents des filles qui vous aident dans les classes pour apprendre ce qu'elles savent à vos enfants^ mais je désapprouverois fort que vous fissiez le moindre embarras à la maîtresse générale pour vouloir des filles par rapport à ces talents-là ^ désirez toujours celles qui ont le plus de bonne foi et de raison, contentez-vous de celles qu'on donne.

Soyez en tout modérée, ne poussez à bout ni celles qui montrent, ni celles qui apprennent 5 ne regardez que la piété et la raison comme essentielles à l'éducation. Offrez toutes vos peines et tout votre travail à Dieu entre lui et vous; vos filles brilleront moins par leur catéchisme et par leur conduite, que par des vers et des conversations, et la pauvre maîtresse ne sera guère admirée quand ses filles prieront bien Dieu, et qu'elles ne feront ni ne diront rien de mal à propos. Je prie Dieu, ma chère fille, de bénir tout ce que vous faites et tout ce que vous voulez faire.

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