A MADEMOISELLE DE MORNAY
(Que Madame avoit eoTo^ée à Gomerfontaine pour aider aux maîtresses
des pensionnaires. )
Mai 1715.
Si votre conduite à Gomerfontaine répond à ce que vous m'écrivez, mademoiselle, on aura sujet de se louer de vous , et votre séjour n'y sera pas inutile. Madame Tabbesse doit être bien contente de moi de lui envoyer un tel secours qui, joint aux filles de Saint-Cyr qu'elle a, et à M"^' de Pimpré et d'Aubri doit très-bien représenter cette éducation ici. Que vous êtes heureuse, ma chère fille, d'être employée de si bonne heure à de si grandes œuvres! Mandezmoi souvent des nouvelles: vos lettres me feront toujours plaisir , quelques affaires que je pusçe avoir. Nous partons dans quinze jours pour Fontainebleau •, nous reviendrons ici à peu près dans le même temps, et nous nous reposerons ensemble de nos missions, car vous savez que je vais à Avon ^. Adieu, ma chère enfant.
1993. — A MADEMOISELLE DE FRANLIEU
(Qu'elle avoit envoyée à Gomerfontaine pour le môme sojrt. )
Juin 1715.
Vos occupations ne sont pas petites, ma chère
* Lettres et Avis, p. 832.
* Village où elle faisait beaucoup de ciiarités, et où elle se j'iai-
sait elle-même à faire le catéchi&me aux enfanta. ' Lettres et Avts^ p 833.
A MADEMOISELLE DE FRANLIEU (1715). 361
fille, et je n'en connois pas de plus grandes que d'inspirer la religion et la raison : c'est là le solide de l'éducation de Saint-Cyr. On ne peut pas pourtant les traiter aussi également que chez nous-, on ne peut pas toujours les arranger de même, ni les habiller d'un habit uniforme, ni leur donner toutes les distinctions ni tous les prix qu'on donne dans nos classes. On n'a pas le temps de leur apprendre autant de choses-, mais cette religion et cette raison est de toutes les conditions et de tous les âges : c'est là ce qu'il faut tacher de bien étabhr, avec un esprit de vérité et de douceur dans tout ce qu'on leur dit, sans finesse, sans tromperie, sans leur faire jamais rien accroire, et parlant aux plus jeunes comme aux plus grandes, dès qu'elles peuvent entendre ce qu'on leur dit.
Il faut les élever selon leur état, et dire à la demoiselle et à la bourgeoise ce qui leur convient. Quand on ne marquera jamais de mépris pour la bourgeoise ni pour la paysanne, elles souffriront qu'on ne les traite pas en demoiselles. Quand la grande demoiselle peignera la bourgeoise, qui est trop petite pour le faire elle-même, les autres verront que c'est la raison qui fait agir et non pas la hauteur. Quand la demoiselle montrera à lire à la bourgeoise, la bourgeoise se portera à rendre service à la demoiselle.
Il faut leur expliquer Ubrement et franchement la différence des conditions que Dieu a ainsi arrangées, qu'il veut être servi selon l'état de chacune, mais que la plus pieuse sera toujours celle qui lui sera le plus agréable.
368 LETTRES SUkl L'ÉDUCATION.
Il faut lôur inspirer cette piété différente dans les pratiques que vous entendez si bien expliquer à Saint-Cyr. Quand toute la conduite des maîtresses sera ainsi fondée sur toutes ces maximes, sans jamais se démentir, et qu elles iront toujours droit sans acception de personnes, considérant la vertu de préférence à tout. Dieu les bénira, et les filles se formeront à ce bon esprit.
La vérité a une force et attire une bénédiction bien différentes des finesses et des adresses de l'esprit du monde.
Je ne puis finir, ma chère fille, sur ce chapitre : vous êtes trop heureuse d'être employée, à votre âge, à de si belles fonctions.
J'embrasse M"* dé Mornay. Les petits mots de vos enfants sont très-jolis -, je voudrois les voir toutes travaillant incessamment 5 mais ne vous tuez pas : cet ouvrage est un ouvrage de patience âans bornes*
En voilà beaucoup pour une malade : je l'ai toujours été depuis mon retour de Fontainebleau.
200^ — A MADAME DE DRAGUEVILLE».
Je n'ai pas le règlement des classes ici 5 mais je vous dirai bien, sans le voir, qu'il ne faut rien régler
* Lettres et Avis, p* 407.
' Marie-Franquiscdu Mesnil-Adelée de Dragueville.Damede Saint- Louis, n'avait pas été élevée à Saint-Cyr : « Elle connut de bonne heure lavanitédumonde^discntlcs Mémoires de Saint-Cyr, et comprit qu'il n'y a point de meilleur parti à prendre pour assurer son
pour les promenades, et qu'elles dépendent de la volonté de la première maîtresse. Je sais qu'en son absence la seconde peut faire de même \ mais il faut qu'en effet elles fassent tout de môme, et que les demoiselles ne puissent dire : « Notre seconde maîtresse n'est pas si sévère que la première 5 elle est bien plus portée à nous donner du relâchement. )) Ne leur donnez jamais lieu de tenir de pareils discours , et que les seconde, troisième et quatrième soient plus ou moins sévères selon la pratique de la première , s'y conformant en tout. Votre gouvernement ne sera jamais solide s'il n'est uniforme, et si, au lieu de songer à se faire aimer des demoiselles, on ne songe à leur faire voir qu'elles sont conduites par le môme esprit. Vous avez du bon sens, vous notes point molle, vous connoissez le monde ^ ainsi je compte que vous rendrez nos filles plus laborieuses, moins enfants, moins attachées à leurs plair sirs, moins causeuses, et en tout raisonnables, comme il convient à leur âge et à leur éducation. Je vous prie de leur faire bien des amitiés de ma part, et de croire que j'en ai beaucoup pour vous.
A DEUX DEMOISELLES QUI, EN SORTANT DV SAINT-CYR, ALLPIE?IT ÂtRB RBL10IBU8ES DANS V:f AUTRE COUVERT*.
N'oubliez jamais ce qu'on vous a dit à Saint-Cyr :
salut que d'embrasser la vie religieuse. » Elle fit professionle 1 1 décembre 1716^ et mourut en 1738, âgée de quarante- cinq ans. • Lettres édifiantes, t. VU, p. 297.
Si VOUS ne conservez votre piété, vous serez malheureuses dans ce monde et dans l'autre.
N'examinez point vos confesseurs, allez à confesse comme si c'étoit à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Vous êtes assez instruites pour discerner s'ils vous portoient au mal-, en ce cas-là, quittez-les; hors cela, soyez-leur soumises.
Demandez à Dieu une conscience simple, ne raffinez sur rien, dites peu de chose, mais pratiquez les bonnes œuvres de votre état.
Ne soyez point curieuses sur les nouveautés qui troublent présentement la religion ^ déclarez simplement, quand il sera nécessaire, que vous voulez mourir filles de l'Église catholique et romaine ; n'entrez dans nulle dispute sur ces matières-là, vous n'en ôtes pas capables.
Il m'est revenu que quelques personnes disent à quelques-unes d'entre vous qu'on les trompe sur les affaires de la religion, que le jansénisme est un fantôme que les jésuites ont imaginé pour tourmenter leurs ennemis -, que M. le cardinal de Noailles soutient les libertés de TEghse de France, et qu'il n'y a rien de plus.
Vous savez, mes chères filles, qu'on ne vous a jamais trompées à Saint-Cyr, qu'on vous y dit la vérité sur tout, et jusqu'aux enfants, à qui on rend raison de tout; en auroit-on excepté la religion? Que ceux qui vous tiennent de pareils discours vous deviennent suspects.
Le jansénisme n'est point un fantôme; c'est une erreur qui dure depuis longtemps, et qui s'est bien
étendue ; le long règne du feu Roi * n'a pu la détruire, quoiqu'il y ait toujours travaillé ; il étoit très-jaloux des libertés de l'Eglise de France, et a été souvent brouillé avec Rome sur cette matière-là-, elle sert de prétexte pour soutenir le jansénisme. Ne parlez point là-dessus, mais demeurez simples filles de l'Eglise de France, soumises au saint-siége en tout ce qui est de la foi, et priez pour ceux qui la servent et pour ceux qui la troublent; offrez tous les matins vos actions à Dieu, et pensez à lui dans la journée.
Faites votre possible pour vous rendre utiles dans la maison où vous allez.
Soyez toujours pour les supérieures, et inspirez ce sentiment aux autres par vos paroles et encore plus par vos exemples.
Portez la paix partout, et ne donnez jamais de mauvais conseils.
Entrez le moins qu'il vous sera possible dans les affaires des autres ; vous en aurez moins de déplaisir ; soyez discrètes, et ne croyez jamais que vous ne pourrez incommoder; ne faites point d'intimes liaisons, on s'en repent presque toujours; tâchez de n'être à charge par aucun endroit; vivez de peu, accommodez-vous de tout, épargnez plus que si vous étiez chez vous ; ne vous occupez ni de votre santé ni de votre personne : ni l'une ni l'autre n'en seront pas plus mal ; rien ne nous rend plus désagréables que d'être occupées de nous-mêmes.
* Louis XIV était mort le l**" septembre 1715.
Ne parlez point de votre naissance : plus vous l'abandonnerez, plus on s'en souviendra.
Ne désirez jamais le bien par de mauvais moyens.
Ce n est point assez pour vous, mes enfants, de faire votre devoir en vivant en bonnes chrétiennes et avec toute soumission pour madame Tabbesse, il faut aller plus loin, et vous offrir en tout ce qui pourra être du service de la maison, ne rien refuser et vous faire désirer.
MAITRBSSB 0B:«BRALB DBS CLASSBS.
Il me paroît que vos lilles ont envie de pleurer M. le Grand et M. de Thou ^ ; je vous l'envoie au cas que vous vouliez bien leur en donner la permission et le loisir. Bonsoir, ma chère fille ^ je ne suis pas sans inquiétude sur ce qui se passe : la religion, rÉtat, mes proches, Saint-Cyr et moi y avons intérêt K
* Lettres édifiantes, t. Vil.
* Les demoiselles avaient témoigné le désir de UreThistoire de Cinq-Mars et de Thou, et M^^ de Maintenon leur envoyait un livre sur ce sujet. En style de cour, on appelait Cinq-Mars, qui était grand écuyer, M. le Grand.
* Il s'agit de la réaction qui se Ot au commencement de la régence du duc d'Orléans contre le gouvernement et la politique de Louis XIV.
AUX MAITRESSES DES PETITES CLASSES (1717). 367 203*. — AUX MAITRESSES DES PETITES CLASSES.
14 férrier 1717.
Mes chères filles, l'attention continuelle que j'ai pour l'éducation des demoiselles me fait remarquer que depuis quelque temps elles ne sont pas si intelligentes sur les choses qu'elles doivent apprendre ici qu'elles l'étoient autrefois.
J'en ai cherché les raisons, et ne pouvant m'en prendre à la diminution de votre application, qui me paroît toujours la même, j'ai cru que les noires et les rubans couleur de feu n'étoient pas assez appliquées à leur montrer à lire, écrire, l'orthographe, la lecture en toutes sortes d'écritures et le reste.
Cependant vous savez en quel ordre on vous a marqué les exercices, et que ceux que je viens de dire marchent immédiatement après le catéchisme. Je crains qu'on donne trop de temps pour les répétitions des dimanches, pour les vers, pour les chants ou l'on est ici trop difficile, pour les conversations et les proverbes ; tout cela leur est très-bon, mais il est encore plus nécessaire de savoir lire et bien écrire. Cherchez avec votre supérieure ce que vous pourriez faire pour donner de l'émulation à celles qui montrent à nos plus petites filles, car il est impossible qu'elles s'en acquittent toutes également, et cependant il ne paroît point de prix, ni de distinctions pour celles qui font mieux que les autres.
Ne feriez-vous point bien de n'admettre dans vos
^ Lettres et Avis, p. 128.
tragédies, répétitions, conversations, etc., que celles qui seroient les plus avancées dans les exercices communs? car, au pis aller, il vaut mieux qu'elles sortent d'ici sans savoir dire des vers, que sans savoir lire et écrire.
Je ne puis m'empôcher d'écrire encore ici ce que je vous ai dit cent fois sur le catéchisme. Tenezvous-en à celui de Chartres, il est précis, il est court ^ n'entrez point dans de trop grandes explications; vos filles sauront assez quand elles auront observé les commandements de Dieu et de l'Église, et qu'elles s'approcheront des sacrements avec les dispositions nécessaires. Vous ne pouvez trop, dans vos instructions générales , les porter à une grande sincérité dans leurs confessions, sans cela, il n'y a ni confession valable, ni conversion ; mais ne leur souffrez point de questions curieuses, et dès qu'il est question de péché, renvoyez-les à leurs confesseurs.
Je ne sais si des journées de lecture et d'écriture ne seroient pas aussi utiles que celles qu'on destine à l'ouvrage, et qu'on donnât quelque prix à celles qui auroient excellé.