Lettres sur l'Égypte
Des quinze lettres que je publie sur l’Egypte, huit ont paru, en janvier et en février de celle année, dans le Journal des Débats , où mon Irès-bonoré confrère et ami, M. Sylvestre de Saey, membre de l’Académie française, a bien voulu les accueillir, à mesure que je lesjui adressais durant le voyage. Plus lard, j’y ai publié les six autres également, d’après des noies recueillies sur les lieux ;
enlin, j'ai ajouté pour ce volume la lettre qui con- ^ %
cerne L’architecture égyptienne.
En écrivant loulcs ces lettres, je n’ai eu qu’un but : faire mieux apprécier l’Egypte, et les efforls généreux qu’elle lente, depuis cinquante ans, pour se civiliser. Parmi les peuples musulmans, l Egyple peut être regardée, à bon droit, comme un de ceux
A V fc P» T I S S 15 M K N T
qui méritent au premier rang la sympalliie de l’Europe chrétienne, sans parler même ni de ce glorieux passé qui la rattache à tous les grands souvenirs de l’humanité, ni de ces liens qu’elle semble avoir contractés avec l’Angleterre et la France plus étroitement qu’avec aucune des autres nations qu’elle lâche de prendre pour modèles.
On trouvera peut-ctreque je me montre en général trop enthousiaste pour notre civilisation, et que je lui ai fait plus-d’une fois la part trop belle, dans les comparaisons que m’a suggérées l’observation de peuples moins avancés que nous. C’est que le contraste m’a beaucoup éclairé; et je ne crois pas que v mes jugements, soit que j’approuve, soit que je blâme, dépassent la mesure de la justice et de la vérité. Si je rends un légitime hommage à notre supériorité relative, ce n’est pas du tout que je- .ferme les yeux sur les vices doi>t les sociétés chrétiennes sont encore déshonorées, ni sur les vertus que conservent des nations à demi barbares. C'est que je voudrais, en nous apprenant tout ce que nous valons, nous imposer doublement ce grand devoir d’améliorer les autres et de nous perfectionner nous-mêmes. De nouvelles destinées
iogk
A V K U î ISS KM KNT
s’ouvrent pour 1 Orient, el en particulier pour l’Égypte. L’Europe serait bien coupable de ne pas appliquer tout ce qu’elle peut avoir d’intelligence et de sympathie désintéressée à la régénération de ces peuples que nous venons de sauver. L’Orient n’a point à se faire chrétien, cl je crois que ce serait un bien mauvais service à lui rendre que de le pousser à répudier sa foi religieuse. Elle ne s’oppose pas à ses progrès, quoi qu’en puisse penser - le préjugé vulgaire. Le Koran, bien compris, peut suffire; el la grande idée de l’unité de Dieu, qui y plane partout, le met en une communauté bien assez féconde avec le Christianisme. Mais ce que l’Orient doit changer radicalement, ce sont ses mœurs déplorables, qui ne tiennent pas à la religion mahométane, et qui l’avaient précédée malheureusement de bien des siècles. 11 est vrai que, si le Mahométisme n’a point fait ces mœurs, il n’a point eu la force de les modifier. C’est à la civilisation européenne d’èlre plus heureuse et plus forte, si elle le peut.
Mais je ne veux pas encore entrer dans ces considérations. On les trouvera développées dans les lettres qui von! suivre. Tout ce que je veux faire
AVKimsSKMK.Vl*
ici, c'est do raconter à quelle occasion ces Lettre s sur l'Egypte ont été écrites.
Lorsque M. Ferdinand de Lcsseps eut reçu, de la confiance et de l’amitié du vice-roi Mohammed- Saïd, la mission de former la Compagnie universelle qui doit ouvrir l’isthme dé Suez, il voulut bien me proposer de participer à celte œuvre de haute civilisation. J’acceptai; et, lorsque la savante Commission d’ingénieurs qu’il avait composée partit, en novembre 1855, pour aller étudier et trancher la question sur les lieux, je l’accompagnai. C’est pendant notre excursion, qui a duré deux mois et demi, que j’écrivis ces lettres. Je les donne aujourd’hui presque sans changement, et je n’ai guère fait qu’en augmenter le nombre.
Mais la grande entreprise à laquelle je me suis associé mérite qu’on en parle un peu plus longuement, et voici quelques détails qui la feront mieux connaître. Par suite aussi, ils feront mieux comprendre ce que la vue de celle vieille Kgyptc a pu m’inspirer.