INTRODUCTION
Ce serait désormais peine perdue que d’insister sur l’avantage incalculable que le percement de l’isthme de Suez doit procurer au commerce universel. Cette question est aujourd’hui vidée pour tous les esprits intelligents et impartiaux. Des discussions récentes l’ont mise dans son vrai jour, et il suffit d’un coup d’œil jeté sur la mappemonde pour se convaincre que la route entre l'Europe et les Indes orientales sera réduite en moyenne
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de 5,000 lieues, sur un parcours total de 6,000 à peu près. Cette abréviation de chemin correspond en réalité à des milliards de francs d’économie, ou d’augmentation, ce qui revient au môme. Et, chose bien autrement précieuse, ce serait un immense progrès pour la civilisation. Elle pourrait alors se répandre sur des multitudes de peuples qui, aujourd’hui, ne jouissent que très-imparfaitement de son contact et de ses bienfaits. Ainsi donc, intérêts de commerce, intérêts d’humanité, tout se réunit pour-faire de l’ouverture de l’isthme de Suez une des plus utiles et des plus honorables entreprises du dix-neuvième siècle.
Il importe de savoir où en est précisément celle grande affaire. Les renseignements que je vais donner seront à la portée de tout le monde, et ils n’auront rien de trop technique.
Quel est le vrai caractère du projet nouveau, c’est-à-dire de la concession que S. A. Mohammed- Saïd, vice-roi d’Égypte, a faite à M. Ferdinand de Lesseps, par son acte du 50 novembre 1854?
Ce projet consiste à ouvrir de Suez à Péluse, c’està-dire directement de la mer Rouge à la Méditerranée, un canal maritime qui donnera passage aux plus grands navires, et qui aura par approximation 80 ou 100 mètres de large sur 8 ou 10 de profon-
(leur. C’est là une pensée tout à fait nouvelle, et ce n’est que dans notre siècle qu’on a pu la concevoir, de même que ce n’est guère que l’industrie de notre époque qui pouvait la réaliser.
Toutes les fois qu’on a parlé jusqu’à présent de la jonction des deux mers, il n’a jamais été question que d’un canal d’eau douce, ayant sa prise d’eau dans le Nil, et aboutissant par un chemin plus ou moins compliqué, d’une part, à Alexandrie, et, de l’autre, à Suez. Le projet actuel emprunte les eaux de la mer sans toucher à celles du Nil. Il se borne à établir une communication aussi courte que possible entre les deux rades qui baignent cet isthme de 29 lieues, au nord et au sud. Il ne traverse pas l’Égypte; et, se contentant de suivre la limite qui sépare l’Afrique de l’Asie, il traverse le désert, sans bouleverser en rien le régime intérieur du beau pays qu'il doit enrichir, en amenant sur sa frontière le passage perpétuel delà civilisation.
Ce caractère du nouveau canal le distingue de tous les autres, et jusqu’à cette heure aucun n’a été conçu pratiquement dans la même pensée.
L’histoire est là pour le démontrer. On n’a qu’à regarder la carte pour songer à couper cet isthme, qui sépare deux mondes, au grand détriment de l’un et de l’autre. En ce sens, l’idée n'est pas
neuve. Mais personne n’a essayé de la réaliser sur
le sol; et c’est là l’originalité du nouveau projet.
On sait à n’en pouvoir douter que, dès les temps les plus reculés, il a existé un vaste canal qui reliait la mer Rouge au Nil. Ce canal, entrepris par Nécos, fils de Psammétielius, 630 avant Père chrétienne, avait été achevé par Darius, fils d’Hystaspe, après que les Perses se furent emparés de l’Égypte. Hérodote, témoin oculaire de ce qu’il raconte, cinquante ans après Darius, a vu ce canal en pleine activité. Il commençait à Bubasle, sur le Nil; et, se dirigeant à l’ouest, et ensuite au sud, il venait aboutir à Patymos, sur la mer Rouge. Les Ptolémées entretinrent le canal et l’améliorèrent. Strabon, plus exact encore qu’Hérodote, et qui voyageait en Egypte peu de temps avant l’ère chrétienne, vit aussi le canal chargé de navires. Les Empereurs romains, et surtout Adrien, y firent faire des travaux et des accroissements considérables. Enfin, les Califes, qui d’abord Pavaient fait réparer, le laissèrent dépérir; et il paraît que la navigation y cessa complètement vers le neuvième siècle de noire ère. 11 en reste encore des traces nombreuses et très-apparentes sur le sol.
A peine arrivé en Égypte, le général Bonaparte, à qui le Directoire avait donné pour instruction de
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percer l’isthme, et dont Tardent génie comprenait toutes les grandes choses, se hâta d’accourir à Suez pour juger personnellement de l’état des lieux, et recommencer, s’il le pouvait, l’œuvre des Pharaons, avec tous les secours qu’offraient la science et l’industrie modernes. Le 24 décembre 1 798, il partait du Caire, accompagné de Berthier, Caffarelli, Gantheaume, Monge, Berthollet, Costaz, de quelques autres membres de l’Institut, et même de négociants, qui avaient obtenu la permission de marcher avec son escorte. Le 30, il avait le plaisir de retrouver le premier, au nord de Suez, les vestiges de l’antique canal, et il les suivait pendant cinq lieues. Puis, après avoir visité les fontaines de Moïse, il revenait au Caire par l’Ouadé-Toumilat, où il voyait près de Belbeys, le 3 janvier 1799, l’autre extrémité du canal des Pharaons.
Cette course porta ses fruits, et le général demandait à un ingénieur habile, M. Lepère, un mémoire sur la communication de la Méditerranée à la mer Rouge. Ce rapport, dont la rédaction était trèsdifficile au milieu de tous les accidents d’une guerre malheureuse, ne fut remis au Premier Consul que le 6 décembre 1800. Il a été la base de presque tous les travaux postérieurs, qu’il a guidés par les recherches précieuses qu’il contient, et
qu’il a quelquefois aussi égarés par les erreurs
dont il n’a pu se garantir.
C’est dans ce rapport qu’a été avancée et soutenue, après d’assez longues études, cette assertion, écho d’une tradition fort ancienne, remontant jusqu’à Aristote, que le niveau de la mer Rouge était plus élevé que le niveau de la Méditerranée. Suivant les ingénieurs dont M. Lepère résumait les opérations, sans en répondre, la mer Rouge était de 9"', 908 au-dessus de l’autre mer, qui n’en était cependant qu’à 50 lieues. Ce résultat fort extraordinaire ne fut pas admis par tous les savants de l’époque. L’illustre Laplace, si l’on en croit M. Paulin Talabot, protesta toujours contre cette opinion, que ses théories sur le système du monde et l’équilibre des mers ne lui permettaient pas d’accueillir, toute démontrée qu’elle paraissait être. Fourier, le grand mathématicien, le profond auteur de la Théorie de la chaleur, partageait l’avis de Laplace, et il l’a exprimé vingt fois à plusieurs de ses amis, qui me l’ont répété.
De nos jours, il a été constaté par plusieurs vérifications irrécusables que le génie sagace de Laplace et de Fourier avait raison contre les ingénieurs de la Commission d’Egypte, et que les deux mers, sauf la différence des marées, sont
parfaitement de niveau. C’est un fait désormais • acquis à la science de l'hydrographie et placé au-dessus de toute contestation.
Le canal que proposait d’établir M. Lepère n’était que l’ancien canal. Dans ses calculs, ce travail devait coûter seulement de 25 à 50 millions. La. prise d’eau était «à Bubaste, sur le Nil, avec une dérivation sur le Caire en amont. De Bubaste, il se dirigeait par rOuadé-Toumilat vers le lac Timsah; et, tournant au sud, il descendait vers Suez et la mer Bouge. C’était toujours la pensée d’un canal purement égyptien, destiné à relier le Caire à Suez et le Nil au Golfe Arabique.
La section en était assez petite, et ce n’étaient que de grosses barques qui devaient y passer. Le général Bonaparte l’aurait exécuté dans ces dimensions restreintes, s’il fût resté en ftgypte, et il se serait contenté, entre Suez et Alexandrie, d’une navigation analogue à celle qui circule sur notre fameux Canal du Midi, appelé lui aussi le canal des Deux- Mers. Du moins, rien n’indique que ses projets allassent au delà; et le rapport même deM. Lepère, composé par ses ordres, ne laisse guère soupçonner une autre intention.
Dans ce rapport, cependant, on voit poindre, à côté de cette pensée principale, une autre pensée,
qui était la vraie, mais qui resta inféconde. A la vue des lieux, l’habile ingénieur ne put s’empêcher, tout en poursuivant d’autres desseins, de reconnaître les facilités qu’offrait la nature pour un canal qui mettrait en communication directe Suez et Péluse. Celui-là était véritablement le canal qui coupait Pisthme; l’autre ne faisait qu’alimenter l’Égypte, et laissait l’isthme intact, sans ouvrir de voie nouvelle.
M. Lepère semblait même admettre que ce canal direct, s’il était possible, livrerait passage à des bâtiments de guerre, corvettes et frégates, que l’autre n’aurait point reçus. Mais deux considérations l’empêchaient d’accueillir ce beau rêve : Il croyait d’abord qu’à Suez les difficultés de la rade étaient à peu près insurmontables; et, en second lieu, il supposait, d’après quelques observations peu concluantes du général Andréossy, qu’à Péluse l'impossibilité de faire un port était absolument démontrée.
Le canal de Suez à Péluse fut donc regardé, sur des motifs aussi légèrement acceptés, comme une chimère; et l’on ne pensa même bientôt plus à l’autre tracé, qu’on croyait pourtant si facile et si peu coûteux.
Méhémet-Ali, au milieu de ses vastes projets de
régénération pour l’Égypte, songea bien quelquefois au canal de Suez. Mais, comme dans les propositions qui lui furent faites il ne s’agissait jamais que de relier le Nil à la mer Rouge, il les repoussa constamment, par les raisons politiques les plus sérieuses et les plus sensées. Il ne voulait pas ouvrir le cœur de l’Egypte aux marines étrangères.
Les choses restèrent à peu près dans le même état jusqu’en 1840, où des événements considérables attirèrent l’attention de l’Europe sur l’Égypte. Les craintes de guerre générale furent bientôt calmées. Mais les problèmes que le pays présentait à la science furent agités de nouveau. Celui du niveau des deux mers le fut spécialement; et, en 1841, des officiers anglais constatèrent, à l’aide de procédés d’ailleurs imparfaits, que la Commission d’Egypte s’était trompée , et que la mer Rouge n’était point surélevée, comme on l’avait cru.
Déjà, en 1854, M. le major général Chesney avait soutenu cette opinion devant le Comité d’Enquête du Parlement. Il avait affirmé, d’après la seule inspection des lieux, et sans avoir but d'opérations spéciales, qu’on était dans l’erreur en croyant à une différence de niveau.
Rien que ce ne fût là qu’une recherche scienti-
lü