LE CHOIE AU
Du désort entre Suez et l'éluse, 30 décembre 1855.
Monsieur,
Je vous parlerai de la rade de Péluse dans une dernière lettre; je ne veux vous parler dans celle-ci que du merveilleux animal qui vient de nous être si ulile dans notre course, et auquel nous devons, sous peine d’ètre ingrats, payer notre tribut de reconnaissance.
Nous nous sommes pendant onze jours servis de dromadaires, pour traverser le désert qui s’étend
de Suez à Péluse, et pour y faire quelques courses qu’exigeait l’examen scientifique de l’isthme. Ce n’est pas sans doute une très-longue expérience; mais elle m’a suffi pour apprécier cette monture fort commode, tout étrange qu’elle est, et dont on ne se fait point une idée exacte si on ne l’a pas employée.
Quand nous sommes partis, et qu’en vue de la future caravane chacun a dû se décider, soit pour un dromadaire, soit pour un âne, j’ai choisi sans hésiter le dromadaire, par cette raison que c’était la monture du pays ; et je n’ai point eu à me repentir de ma préférence. Les chevaux étaient exclus, parce qu’ils boivent trop, et qu’ils se fatiguent assez vite dans les sables. L’âne, sans être aussi sobre que le chameau, résiste mieux que le cheval; mais il a les jambes courtes pour ces espaces immenses; il avance peu, à côté de ses énormes compagnons; et, tout patient qu’il est, il n’a pas assez de forces pour faire de très-longues courses ni surtout pour porter de lourds fardeaux. Mais je ne veux pas dire du mal des ânes, qui nous ont rendu de grands services, et qui, dans cette occasion, ont fixé le choix de la plupart de nos amis.
Du reste, monsieur le Rédacteur, on ne fait point en Égypte la distinction que Bufion a rendue célè-
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bre, sans qu’elle en soit peut-être plus exacte. On confond le chameau et le dromadaire le plus habituellement; et, quand parfois on les distingue, ce n’est pas du tout parce que le premier a deux bosses, comme le prétend notre grand naturaliste, et que le second n’en a qu’une : c’est seulement parce que l’un porte des bagages et que l’autre ne reçoit en selle que des cavaliers. En Égypte, et probablement aussi en Arabie, on les appelle tous indistinctement des chameaux ; et c’est en quelque sorte raffiner que de marquer la différence que j’indique ici.
11 est donc bien entendu que, quand je parlerai du chameau, il s’agira toujours de l’animal à une seule bosse, que tantôt l’on charge de paquets, et que tantôt l'homme enfourche, quand il veut se faire transporter par lui. L’animal à deux bosses, auquel Buffon veut réserver le nom spécial de chameau, n’existe pas dans ces climats; il y serait regardé comme une curiosité ; et, selon toute apparence, il aurait quelque peine à y vivre. Il lui faut un climat un peu plus froid. Celui-là est le chameau de la Baetriane, comme l’appelle Aristote, que j’aurai plus d’une fois le plaisir de ciler, parce que ses observations sont parfaitement justes, quoique très-concises. Il appelle les autres du nom de
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chameaux d’Arabie ; et, pour ma part, ce sont les seuls que j’aie vus. Ainsi donc, le dromadaire sera, comme l’étymologie l’indique, le coureur, le chameau qui fait pour les hommes et sous leur main les courses rapides et infatigables; le chameau proprement nommé sera la simple bête de somme.
Ceci dit, j’en reviens à mes impressions personnelles, que je vous transmets naïvement comme je les ai ressenties.
li’aspect du chameau n'a rien de séduisant, et ce n’est pas le premier coup d’œil seulement qui lui est défavorable. On a beau le regarder, on ne peut s’y faire. La nouveauté et la surprise ne sont pour rien dans l'étonnement qu’on éprouve.
Le premier qui vil un chameau S’enfuit à cet objet nouveau;
a dit la Fontaine, qui se hâte d’ajouter, il est vrai :
Le second approcha ; le troisième osa faire Un licou pour le dromadaire.
Ce long col presque pelé, cette petite tète aplatie et étroite qui se balance assez gauchement, cette proéminence considérable qu’il a sur le dos, sans parler de celle qu'il a sous le ventre, cette ossature
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saillante, ces jointures grosses et vigoureuses, ces callosités qui les recouvrent en avant, ces pieds largese te presque ronds, celte lenteur de mouveinnts d’une solennité bête, ce ventre mal fait, ce jeu fréquent des lèvres qui s’abaissent parce qu’il n'y a point de dents de devant à la mâchoire supérieure, comme le remarque Aristote, ces postures bizarres quand il s’arrête et se tient les jambes écartées, cette queue misérable, dégarnie, si ce n’est à l’extrémité, comme celle de l’ànc : tout, cela forme un ensemble peu agréable, qui est loin d’exciter la moindre sympathie, et qui, plus d’une fois, a prêté aux sarcasmes de certaines gens d’esprit.
Le chameau peut passer, j’en conviens, pour un animal difforme. Sans doute, il n’est pas le seul dans la création. Comme l’éléphant, la girafe et quelques autres, ce qui lui manque surtout, c’est la proportion. Il n’y en a aucune entre les parties diverses dont il est composé; et, quoiqu’elles aient toutes un même but qu’elles atteignent admirablement, prises à part, elles ont quelque chose de choquant que leur assemblage singulier n’atténue pas. 11 n’y a guère d’animal plus parfait par toutes ses qualités que le chameau; il n’y en a guère de plus laid. Il n’a pour lui que ses yeux, qui sont assez doux; mais encore sont-ils habituellement sans
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expression. En somme, on dirait que le chameau, est un de ces êtres incomplets qui vivaient dans des mondes autres que le nôtre, et qui appartenaient à des systèmes différents. 11 a échappé de ces -mondes détruits quelques espèces qui se mêlent encore parmi les espèces actuelles, où elles font disparate, et elles demeurent sur notre globe pour attester un état de choses que les révolutions des siècles ont bouleversé.
Ajoutez à cela que le chameau ne cesse de grogner; et, quoi que fasse son maître, pour lequel d ailleurs il n’est pas sans attachement et sans reconnaissance, il se plaint toujours. Soit qu’on le fasse agenouiller, soit qu’on le fasse lever, qu’on le charge ou qu’on le décharge, il gémit et promène sur tout ce qui l’entoure des regards lamentables. Quand on lui impose des fardeaux, ses plaintes redoublent; et alors, elles deviennent pour ainsi dire intelligentes. Ce sont comme des reproches et des objurgations qu’il adresse à son conducteur, qu’il déteste sans doute en ce moment comme son bourreau; il voudrait fléchir sa rigueur en lui représentant l’énormité du poids dont on l’accable; et je croirais assez volontiers à ce que dit Buffon du refus obstiné des chameaux qui repoussent une charge trop forte et ne se lèvent que
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quand on l’a allégée. J’en ai vu un, sous mes fenêtres au Caire, qui m’avait bien l’air de jouer celle petite comédie avec son maître; mais je dois dire aussi que le chamelier, fort humain, ne se fit pas • trop prier pour céder à la requête. Il retrancha le tiers du fardeau; et l’animal, montrant une condescendance réciproque, se leva sans trop de peine ni de gémissements.
Voici comment on charge le chameau.
On le fait d’abord baisser; et il s’accroupit le ventre à terre, et les jambes de derrière placées dessous, il a sur le dos un bât en général triangulaire, assez mal taillé, mais solide, et que retiennent des sangles qu’on ne se fait pas faute de serrer. Aux deux extrémités du bât, en avant et en arrière, il y a des pommeaux plus ou moins élevés auxquels on attache les filets qui doivent contenir le fardeau. Ces filets sont en cordes très- grossières d’aloès ou de palmiers, et ils sont assez forts pour résister à des poids considérables. Quand le chameau est à terre, le filet déployé traîne sur le sol, sur lequel on l’étend avec quelque soin. On pose la charge dans ce filet; et on la relève enveloppée dedans, en présentant les extrémités du filet au second chargeur, qui, de son côté, a fait aussi l’opération que je viens de détailler. Il arrime sa charge
en meme temps que son camarade ‘ r et, les cprdes des deux parts étant réunies, le poids se trouve équilibré, parce qu’on a eu le soin de le répartir à peu près également dans les filets. Si, par hasard, il était inégal, on rétablirait l’équilibre en soulevant un peu le fardeau le plus lourd, qui monterait alors un peu plus haut sur le flanc de la bêle, et, par conséquent, pèserait un peu moins.
Les chameliers mettent en général beaucoup d'adresse, de vigueur et de rapidité dans cette manœuvre, qui se fait certainement en moins de temps qu’il ne m’en faut pour la décrire. Elle n’est pas sans importance; car un chargement mal fait fatigue beaucoup plus l’animal, le blesse, et exige qu’on s’arrête en route pour y remédier. Bien fait, au contraire, l’animal peut marcher plus légèrement, si ce n’est plus vite; et il ne risque pas de s’écorcher, si l’on a pris le soin de lui mettre quelque couverture ou quelque toile sous le bût qui lui étreint les flancs. Une fois chargé,' le chameau, quoique ses jointures soient pliées prodigieusement jusqu’à sembler disloquées, se relève avec une force surprenante. Le poids qu’il a sur le dos ne paraît pas le gêner le moins du monde, quoique, d’ordinaire, il soit tout au moins de 400 à
450 livres: et ses jarrets nerveux se redressent sans la moindre trépidation ni la moindre souffrance.
Je crois que Buffon exagère quand il dit que es grands chameaux peuvent porter de 1,000 à 1,200 livres, et que les petits en portent de 000 à 700. Les renseignements que je me suis procurés ne vont guère qu’à la moitié de ces chiffres ; et, généralement, on compte 4 chameaux, comme je l’ai déjà dit, pour le transport d’un tonneau de 1,000 kilogrammes.. C’est donc 500 livres eîï moyenne. Les charges sont nécessairement fort différentes ; mais je ne pense pas qu’aucune de celles que j’ai vues atteignissent à beaucoup près le maximum de Buffon. Il est souvent passé devant nous des chameaux de la plus grande espèce; les ballots attachés à leurs côtés étaient considérables ; mais je ne puis croire que les plus lourds fussent même égaux au minimum que je viens de rappeler. Buffon n’avait pas voyagé en Orient, et il n’avait pu vérifier les évaluations qu’on lui transmettait. Il admirait d’ailleurs beaucoup le chameau, comme je le fais à son exemple; et peut-être, par prédilection, lui prêtait- il encore plus de forces qu’il n’en a, quoiqu’il en ail certainement beaucoup. Ceux qui en ont fait un long usage pendant
les courses dans le désert, comme M. Wellsted, de la marine indienne, savent tout ce qu’il vaut; et ils ne tarissent pas en éloges. ( Travels in Arabia , tome I, page 500.)
Yoilà donc le chameau chargé et en marche.
C’est là que se déploient dans toute leur utilité, et l’on peut dire dans leur grandeur, les qualités dont la nature l’a pourvu. Il est à peine besoin de le conduire, tant il est docile. Une corde l’attache, à une assez grande distance, au camarade qui le précède. Il le suit régulièrement sans se détourner un seul instant, sans ralentir ou presser le pas, sans caprice, sans paresse, sans la moindre malice ou la moindre nonchalance. Quelquefois les fdes de chameaux en comptent des trentaines, des cinquantaines; et il suffit d’un seul homme ou d’un enfant placé en tête pour diriger cette troupe aussi paisible qu’elle est longue.
Mais la docilité est le moindre avantage du chameau, quoique, joint à sa force extraordinaire, cet avantage soit déjà bien grand. Le chameau en possède un second bien autrement précieux, et qui constitue son privilège parmi tou's les animaux. Ce privilège, vous le savez, monsieur le Rédacteur, c’est de se passer de boire pendant de très -longs espaces de temps. Buffon dit que, dans les incursions dé-
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prédatrices des Bédouins, les chameaux qu’ils montent restent 9 ou 10 jours sans boire, quoique faisant 50, ou, tout au moins, 40 lieues par jour. Ceci est très-exact; et nos chameaux, que nous ne voulions pas faire souffrir, sont restés fort aisément 10 jours sans boire. Ils étaient partis du Caire le 10 décembre chargés de tout notre bagage, et, spécialement, de notre eau, qu’ils ne devaient pas goûter. Le quatrième jour, ils étaient à Suez, où il n’y a pas plus de liquide potable que dans le désert environnant; et c’est seulement le 25 qu’étant assez près des eaux du Nil, dansl’OuadéeToumilat, nous les avons envoyés boire, à quelques lieues de là, pour la soif passée et pour la soif à venir.
Un militaire français, qui a été longtemps au service du bey de Tunis, m’a raconté que, dans une expédition terrible, ses chameaux n’avaient pas bu pendant 25 jours de suite. Plusieurs hommes de la troupe qu’il commandait moururent de soif, malgré toutes les précautions qu’on avait prises. Les chameaux maigrirent; mais pas un ne fut malade. Je n’affirme pas ce fait, puisqueje n’en ai pas été personnellement témoin; mais j’ai pleine confiance à la véracité de celui qui me l'a raconté ; et, pour moi, je n’hésite pas à y croire, d’après tout ce que je puis avoir observé. M. le lieutenant
Wellsted (tome I, page 298), dont la véracité n’est pas plus suspecte, parle même de chameaux qui sont restés 25 jours sans boire, et qui n’ont pas été trop souffrants.
11 paraît que cette faculté, qui est sans prix dans les déserts que les caravanes doivent parcourir, tient à une spécialité d’organisation que le chameau seul présente parmi tous les ruminants. Outre les quatre estomacs qu’il a comme eux et que signale déjà Aristote, ij en possède un cinquième, dont il se fait comme un réservoir qu’il a toujours à sa disposition avec une tempérance prévoyante. Quand il peut boire, il accumule dans cette poche profonde une provision considérable qu’il retrouve plus tard ; et, si la soif se fait sentir, il peut se passer de tout liquide extérieur grâce au liquide qu’il a su conserver an dedans de lui, et qui reste longtemps capable de satisfaire un besoin pressant. Il ne se mêle point aux autres liquides du corps ni aux sucs de la digestion. Il sufüt d’une simple contraction de muscles pour le faire remonter jusqu’à l’œsophage, et l’animal se désaltère par cette irrigation tout intérieure. et toute cachée.
Souvent, en passant à côté de nos chameaux, quand ils se reposaient et qu’ils ruminaient en silence, nous entendions dans leur gorge et comme
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dans les profondeurs de leur abdomen un bruit particulier qui nous surprenait. Un de nos compagnons s’était amusé et se distinguait même à imiter le roulement de cette cascade. C’était le retentissement obsclir de celle fontaine du dedans, où les pauvres bêtes s’abreuvaient sans bouger de place et sans nous causer le moindre embarras.
La sobriété du chameau ne s’applique pas seulement aux liquides. La nourriture solide qu’il prend n’est guère plus gênante ni plus considérable. Il se contente d’une pelote de pâte assez petite pour se nourrir tout un jour. Le plus souvent même, il s’en passe et il s’assouvit à brouter les broussailles sèches ou vertes qu’il rencontre en marchant et qu’il cueille sans même s’arrêter. Le soir, on lui tlonne une poignée de féveroles qu’on lui met sur une toile, et qu’il .broie silencieusement sous sa forte mâchoire. Fréquemment, j’ai vu trois ou quatre chameaux assis autour d’un abaïéh, manteau de Bédouin, -sur lequel on avait étalé leur maigre pitance. Us étaient à plat ventre, et leur tête posant sur cette table improvisée. Ils prenaient successivement une bouchée au tas de fèves qui leur avait été assigné, sans les mêler, surtout sans se disputer entre eux et comme des frères Cette pauvre nourriture, prise en commun, semblait
leur convenir beaucoup, et le repas du soir avait pour eux un charme d’appétit qui pouvait faire envie au nôtre. 11 paraît que tous les chameaux ne sont pas aussi pacifiques; etM. Wellsted a trouvé que ceux de l’Yémen étaient fort querelleurs et qu’ils se battaient souvent entre eux. (Tome I, page 289 .)
Une dernière qualité du chameau, c’est la sûreté de son pas. Il a le pied fort large et il le porte sur les sablés avec un aplomb, que les chevaux, même les meilleurs, n’ont jamais. Ce pied, qui est fourchu comme celui de tous les ruminants, a une organisation toute spéciale dont les anatomistes se sont beaucoup occupés. 11 est charnu et assez tendre. Aussi, dans les longues marches que faisaient les armées, avait-on le soin de l’envelopper de chaussons, comme nous l’apprend Aristote, qui remarque encore que le chameau est le seul animal avec l’homme qui ait les pieds aussi garnis de chair. Je n’ai pas vu que les nôtres parussent souffrir le moins du monde de leurs courses, qui n’étaient, il est vrai, qu’assez faibles.
Cette grande largeur du pied, qui est presque rond, et cette solidité donnent au cavalier, quand il est sur le dromadaire, une sécurité incomparable, accrue encore par l’amble que la bêle marche pres-
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que naturellement. Jamais de faux pas, et môme jamais d’hésitation. L’allure du chameau n’est lente qu’à l’apparence. Comme leurs jambes sont fort grandes, le pas est fort allongé; et l’animal, sans se presser, fait une bonne lieue à l’heure. Quand il se met au trot, il en fait aisément trois et quatre, et il soutient cette allure vingt-quatre heures de suite. Jugez du chemin qu’il fait. Aristote prétend qu’il y a des dromadaires qui dépassent les chevaux les plus rapides à la course, et notamment les chevaux de Nissa; il en donne la raison que je viens de dire moi-même, la longueur de leur pas. Je ne conteste point cette assertion qui peut être vraie de quelques dromadaires d’élite; mais ceci doit s’entendre exclusivement du trot. Les nôtres, en général, auraient eu, je crois, la plus grande peine à se mettre au galop; et je n’ai rien vu qui pût faire soupçonner qu’ils voulussent prendre cette effrayante allure.
Sur les chevaux, le galop est ordinairement plus doux et plus commode que le trot, parce que les réactions sont plus longues. Sur le chameau, le galop est absolument intolérable. 11 est vrai que les chameaux ne se le permettent guère qu’à l’époque du rut. Mais, dans ces moments, il n’y a pas de cavalier qui puisse se maintenir en selle, quelque
force, quelque souplesse qu’il ait. Bon gré, mal gré, il faut tomber avec plus ou moins de danger et de contusions. Pour refréner ces périlleux emportements, on passe un fil dans la narine du chameau, au moyen d’une aiguille; et l’on est sûr avec ce frein, tout léger qu’il est, de le dompter, ou plutôt de lui rendre sa douceur habituelle. Il n’y a guère de Bédouin, quand il monte à dromadaire, qui n’ait dans sa poche son aiguille et son fil ; et, quand il a été terrassé, il fait cette petite opération à sa bête, dès qu’il la rattrape.
Mais, même sans cette folie passagère du rut, le chameau peut faire des courses incroyables, et rien qu’au trot. Méhémet-Ali, de retour d’une excursion en Arabie, apprit à Suez qu’une révolte était imminente au Caire. 11 partit sur-le-champ; et, en neuf heures, il fit les % 52 lieues sans s’arrêter. Ce qu’il y eut peut-être de plus étonnant encore, c’est que son sais, fidèle jusqu’à en mourir, fit les 52 lieues aussi vite que le chameau, en s’attachant par la main aux cordons et aux banderoles qui pendent d'ordinaire aux selles richement ornées. Ce fait est parfaitement notoire en Egypte; et le sais vécut de très-longues années encore après cette course fabuleuse et à toute volée;
M. le lieutenant Wellsted a vu une course de
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chameaux qu’on fit jouter, comme joutent nos chevaux de race. C’était dans la tribu deGénéba, une des plus importantes duHedjaz. ( Travelsin Arabia , tome I, p. 71). Malgré toute son estime pour le chameau, il ne put beaucoup l’admirer sous cet aspect insolite. Des chamçaux courir «à qui gagnera le prix de la vitesse! C’était une étrange idée qui ne convenait guère à la gravité de la bête. Elle n’est pas faite pour perdre ainsi ses forces et son temps; elle n’a rien de la légèreté et de l'élcgance qui conviennent à ces parades. Au trot, la chose eût peut-être été possible. Au galop, il paraît qu’elle réussit assez mal. Des chameaux, après une assez faible course, étaient hors d’eux; et, si l’on n’eût arrêté assez promptement celte excitation extraordinaire, il serait arrivé pliis d’un malheur. Loin de croire, comme Aristote, que le chameau pût rivaliser avec le cheval, M. Wellsted croit que le galop d’un chameau va tout au plus au tiers de celui d’un cheval vigoureux. Autant - que je puis en juger, l’évaluation comparative doit être exacte; et il est clair pour moi que le chameau doit être distance en quelques instants) quelle que soit d’ailleurs sa force, bien au-dessus de celle du cheval de course le plus robuste. Les chameaux sont faits pour soutenir les traites prolongées où le meilleur cheval
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serait bientôt mort; ils ne sont pas faits pour ces élans frénétiques de quelques minutes où triomphent les héros de Derby et d’Epsom. Les chameaux d’Oman, qui sont les plus forts et les plus doux, à ce qu’il paraît, peuvent trotter trente-six heures de suite, et faire 120 lieues, et plus, sans s’arrêter. Mais ils ne feraient pas une lieue en cinq minutes, comme l’a fait plus d’un cheval sur le turf.
Il est assez connu que le chameau est le seul moyen de transport et de locomotion dans les climats brûlants où il vit, et où lui seul peut supporter tant de fatigues et de privations. Sans lui, l’homme ne pourrait traverser le désert; et une grande partie de la terre resterait impraticable. Nous en prendrions assez volontiers notre parti, monsieur le Rédacteur, nous autres gens de la civilisation, qui n’apprécions guère ces plaines stériles et redoutables. Mais, si le ciel n’eût pas créé le chameau, l’Afrique presque tout entière et le quart de l’Asie peut-être demeureraient inhabités; et je doute que les peuples de ces contrées pussent s’en consoler aussi aisément que nous. Ils aiment beaucoup leurs pauvres montures; ils les estiment beaucoup ; ils les soignent autant qu’ifs le peuvent, et ne les abandonnent jamais dans le désert, où les attend le bec des vautours, qu’avec une sincère tristesse
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que partage la misérable bête, comme si elle prévoyait la mort affreuse qui la menace et le supplice horrible d’être dévoré tout vivant par les oiseaux de proie planant aussitôt sur sa tête.
Mais je. ne vous ai parlé jusqu’à présent que du chameau qui porte les bagages, les tentes et les provisions. C’est surtout du dromadaire que je voulais vous entretenir. Il faut des bêtes vigoureuses pour qu’on puisse les charger de tout ce qui est nécessaire au voyage ou au commerce. Mais il en faut aussi sur lesquelles l’homme puisse monter pour se livrer à un négoce lucratif ou accomplir un voyage indispensable.
J’avoue que, quand on regarde pour la première fois cette hauteur où l’on doit aller se placer, le sentiment qu’on éprouve est une sorte d’effroi, ou tout au moins d’appréhension. J’ai vu des dromadaires dont le dos, avec leur selle, n’avait guère moins de 10 . pieds. Se jucher à cette distance de la terre, dans une posture insolite, sur un siège assez mal assuré, ce n’est pas fort tentant; et il y a plus d’un de nos compagnons qui s’est gardé durant tout le voyage de la tentation, qui n’est pas en effet des plus séduisantes. Mais, une fois là-haut,' on s’y trouve fort à l’aise ; et l’on y est fait en un instant.
11 n’y a pas jusqu’à ce balancement obligé de tout le corps, qui doit suivre l’oscillation du chameau, qu’on ne contracte sans peine et avec une espèce de plaisir. Ce balancement ne cause pas du tout le mal de mer, comme on s’amuse à le répéter, et comme on est trop porté à le croire. J’ai le grave inconvénient, monsieur le Rédacteur, d’être affreusement malade quand je suis à la mer; et cependant je n’ai pas souffert, même une seconde, de l’oscillation du chameau. Ainsi, cette crainte n’est qu’un préjugé* et il suffit de voir quelle est la position nécessaire du corps, lorsqu’on est à dromadaire, pour comprendre qu’il n’y a point lieu alors à ces affreuses nausées qu’on éprouve à bord. Mais la difficulté véritable, c’est de monter. Quoiqu’on la surmonte avec quelque habitude, elle reste toujours assez grande, même avec les bêtes les meilleures et les plus dociles. Permettez-moi de vous décrire la manière dont on s’y prend.
Il faut d’abord faire accroupir l’animal. Pour cela, on tire son licou pour lui faire baisser la tète; et, afin qu’il ne s’y trompe pas, on accompagne ce mouvement d’un certain bruit de gosier qu'il connaît très-spécialement. Quand le dromadaire est couché, il est encore fort haut; et il serait impossible de l’enfourcher, ou du moins il faudrait sau-
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1er en selle avec une prestesse que tout le monde ne possède pas. Il faut donc avoir un étrier qui s’attache au pommeau antérieur de la selle; on y met le pied gauche, et l’on enjambe du pied droit.
C’est ici que commence le danger, si danger il y a. Dès que le chameau vous sent le pied à l’étrier, il cherche à se relever sur-le-champ; et plus l’animal est distingué, plus ce mouvement est brusque et rapide. On ne laisserait pas que de se trouver en une situation périlleuse, si la bête se dressait tout à coup quand on a le pied gauche pris dans l’étrier et que les mains n’ont pas encore eu le temps de saisir les pommeaux. Pour prévenir tout embarras, on fait ordinairement tenir par quelqu’un le licou, tandis qu’on monte. Cequelqu’un, fort utile, tient le licou baissé pour que l’animal ne redresse point la tête, et lui appuie même le pied sur la jambe pour qu’elle ne se déplie pas trop tôt. Quand on est seul, il faut ou sauter lestement en selle avant que le chameau ne se relève, ou lui appuyer soi-même la main gauche sur le col qu’on serre assez fortement.
Une fois en selle, on a une autre épreuve à subir. Le dromadaire va se mettre debout. Comme il relève d’abord ses jambes de derrière l’une après l’autre, et il est le seul parmi tous les animaux à se
relever ainsi, il vous rejetle par ce mouvement tout en avant de la selle où vous êtes renversé ; puis, relevant ensuite son train de devant, il vous rejette aussi violemment en arrière. Après ces deux oscillations de fort langage, vous êtes assis tranquillement en selle; et vous n’avez plus qu’à jouir de la douceur, de la solidité et de la force invincible de votre monture.
Il faut ajouter que, dans cette ascension, soit qu’on la risque seul, soit qu’un compagnon la protège, on n’est pas dénué de secours complètement. Les pommeaux de la selle, devant et derrière, sont très-grands; on les saisit avec la main, et l’on s’y cramponne assez fortement pour qu’ils vous aident puissamment, soit à monter, soit à vous retenir, toutes les fois que vous en éprouvez le besoin.
Une fois en selle, on peut y varier sa position autant qu’on le veut. Habituellement, on est assis à peu près comme les femmes à cheval. On a la jambe droite pliée à l’entour du pommeau de devant, qu’on a devant soi. Elle y appuie très-solidement; et le pied pose sur le cou de l’animal. La jambe gauche porte toujours sur l’étrier ; et le corps entier est un peu tourné à gauche. On peut, si l’on veut, prendre la situation inverse, mettre la jambe gauche autour du pommeau, le pied droit,
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dans l’étrier qu’on a changé de côté, et le haut du corps, tourné à droite en arrière. On peut encore se mettre les jambes pendantes des deux côtés, comme’ si l’on était à cheval; ou, enfin, on peut les réunir en les croisant toutes deux devant soi autour du pommeau; elles portent alors l’une et l’autre sur le col du chameau.
Il est beaucoup plus facile de diriger la bête que d’y monter. On a d’ordinaire un petit bâton recourbé qui sert à ramasser le licou, sans se baisser, quand par hasard on l’a laissé tomber de sa main. Lorsqu’on veut mener l’animal à gauche, on le touche sur le col à droite avec le bâton. Si on veut le mener à droite, on le louche à gauche. Pour l’animer, on le frappe du talon qui repose dans l’étrier, et qui est à peu près sur son épaule. Le chameau, touché en cet endroit, se met sur-lechamp à trotter; ou, du moins, il hâte le pas. Pour l’arrêter, c’est du licou qu’il faut se servir. On le tend assez fortement en arrière, et la bête s’arrête assez vite sans d'ailleurs s’arrêter court.
Mais ce n’est pas tout que de monter à chameau et de s’y tenir. Il faut de plus savoir en descendre, et il y a ici encore un procédé qu’il faut connaître. On a des oscillations et du tangage comme pour monter. Seulement, les mouvements sont contraires.
On avertit d’abord le chameau en le touchant à l’épaule, et en recommençant ce bruit spécial de gosier, semblable à l’effort qu’on fait pour rejeter quelque chose qui gêne la gorge. Le dromadaire s’arrête; et, après quelques grognements qui n’ont rien de mutin, et qui sont comme un acquit de conscience, il se décide à plier une jambe et à in-
clincr un genou de devant. Vous insiste^fpour déterminer le mouvement. Il plie alors une^jambe, puis deux; et comme il se trouve alors beaucoup plus bas sur le devant, vous êtes jeté en ce sens sur la selle; et vous pourriez croire, sans le pommeau, que vous allez tomber. Puis, il plie ses jambes de derrière, et vous êtes rejeté aussi lourdement en arrière que vous venez de l’être en avant. Il appuie son ventre à terre; et, après une ou deux petites oscillations qui l’assoient, vous pouvez descendre avec ou sans le secours de l’étrier.
Il est une autre méthode plus expéditive, où l’on ne fait point agenouiller le dromadaire. Mais je ne la conseille qu’aux gens qui sont sûrs de leur adresse et de leur force. On passe la jambe droite par-dessus le col de l’animal, pour la ramener près de la gauche, qui a quitté l’étrier. On est alors assis de côté, les deux jambes pendantes sur le flanc gauche du chameau. Dans cette posture, on prend de
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la main droite le pommeau de devant, et l’on se laisse glisser, en protégeant la descente avec le bras qui se détend peu à peu. Le corps se trouve bientôt suspendu; il ne touche pas tout à fait la terre; on lâche la main accrochée au pommeau, et l’on saute de deux ou trois pieds sur le sol. Cette seconde méthode est plus rapide et plus simple, quand on est adroit; mais elle n’est pas, je le répète, à l’usage de tout le monde.’
Tout compris, monsieur le Rédacteur, je déclare que le chameau est une monture excellente, malgré les petits inconvénients que je viens de signaler. On y est parfaitement à son aise; et je ne crois pas exagérer en assurant qu’on y pourrait dormir, manger, et meme écrire, sans trop de gêne. Dans les énormes sacoches qu’on a de chaque côté sous les jambes, on peut mettre tout ce dont on a besoin; cl, comme je n’ai jamais senti la plus légère fatigue dans nos excursions, je présume que je pourrais voyager bien longtemps de cette façon sans en souffrir en quoi que ce soit.
Si par hasard on est malade, les chameaux réunis deux à deux peuvent porter des palanquins, où l’on s’étend sur un bon lit. Celui de devant a la tête haute, et les brancards sont soutenus par une sangle passée sur son dos. Celui de derrière, dans une
situation fort incommode, a la tète baissée sous le palanquin qu’il charrie. Mais sa patience et sa force ne s'épuisent pas dans ces pénibles efforts ; et le malade ne s’aperçoit pas de toute la journée, tant l’allure est régulière et douce, que le pauvre animal est sans cesse courbé sous un effrayant fardeau, qui entrave et obstrue tous ses mouvements.
J’ai vu souvent, dans les rues du Caire et sur les rives du Nil, des chameaux qui portaient jusqu’à quatre femmes. On y avait fait une installation, et comme une maison provisoire, où ces dames, fort aisément voiturées, étaient à l’abri du soleil et de la poussière. C’étaient des harems qui se déplaçaient; et la Prise de la Smalah de M. Horace Vernet doit vous donner une idée de tout ce qu’on peut faire en ce genre. Une famille entière peut voyager sur le dos d’un chameau.
Aussi, je vous l’avoue, monsieur le Rédacteur, je trouve bien peu justifiée cette moquerie dont quelques voyageurs européens se sont plu à poursuivre le pauvre chameau. Un auteur anglais, que je préfère ne pas nommer, s’est diverti dans son livre, qui a eu plusieurs éditions, à faire une véritable diatribe contre lui : « C’est la plus vilaine bète qu’on puisse voir; elle est insupportable et d’une
LE CHAMEAU
impatience sans frein, puisqu’elle grogne toujours. Le chameau a la physionomie maligne; on dirait d’un animal damné; et les peintres, dans leurs scènes de démons et de sabbat, ont grand, tort de ne pas le placer dans l’enfer, où il ferait excellente figure. » Enfin l’auteur, tout en reconnaissant que le chameau, qui ne boit presque point, est assez utile dans un pays où il n’y a point d’eau, affirme qu’il n’y a pas de gentleman-riderqui voulût échanger son cheval contre cette affreuse monture. Je vous fais grâce, monsieur le Rédacteur, de bien d’autres quolibets, qui sans doute paraissent des plus spirituels à celui qui se les permet. Mais, pour tout bommede bon sens, ils sont bien pitoyables ; et je suis assuré que tout gentleman-rider, pour peu qu’il eût le sentiment de sa conservation, s’estimerait trop heureux de quitter son cheval à la limite du désert et de trouver un solide chameau - pour l’y porter. L’auteur que je critique n’a qu’à le demander à son compatriote, le lieutenant Wellsted, qui apprécie le chameau précisément comme je le fais.
Quant à moi, je suis dans de tout autres dispositions que cet humoriste anglais, qui a trop compté sur la tolérance de ses lecteurs pour leur débiter de pareilles sornettes. Je me range de l’avis
de Bu (Ton qui, après avoir longuement étudié tous les mérites du chameau, le proclame « la plus utile et la plus précieuse de toutes les créatures subordonnées «à l’homme. » 11 en fait la véritable richesse de l’Orient, le trésor de l’Asie; et il termine cet hymne en déclarant que le chameau vaut nonseulement mieux que l’éléphant, mais qu’il vaut peu t être au tant que le cheval, l’àne et le bœufréunis tousensemble.il n’est pas besoin d'avoir habité bien longtemps les climats où vit le chameau pour comprendre toute la vérité et la parfaite justesse de cet éloge.
Je plains les esprits faux qui, pour s’amuser un instant, et pour faire briller leur talent de satire aux yeux des sots, se plaisent à méconnaître de telles beautés et de telles harmonies dans la créa lion. 11 me semble qu’il suffit de rapprocher la tempérance du chameau du climat desséché où il doit vivre, et la forme de son pied, du sol qu’il foule, pour sentir aussitôt un rapport profond et admirable. L’homme a sans doute modifié beaucoup ce merveilleux animal en le soumettant à son usage, bien qu’il ne soit pas probable, comme le croyait Buffon, que ce soit l’homme qui lui ait donné son cinquième estomac, sa bosse ou ses bosses et ses callosités. Mais, si l’homme a pu changer le cha-
LE CHAMEAU
meau en le faisant si complètement domestique, qu’on ne l’a jamais trouvé à l’état sauvage, c’est la Providence qui l’a créé apparemment ; et, comme M. Wellsted dans les déserts de l’Yémen, je m’incline devant elle en pénétrant ses desseins. Oui, le chameau a été fait pour le désert; et je laisse à des intelligences plus clairvoyantes que la mienne le soin de nier une vérité aussi certaine et aussi consolante.
Agréez, etc.
Alexandrie, 2 janvier 185G.
Monsieur,
Le 28 décembre, le camp fut plus matinal encore que d’habitude, et nous étions en route près d’une heure avant le lever du soleil, qui ne se montre guère dans celte saison que vers sept heures. On était impatient d’arriver au terme, et l’on se précipitait, à peu près comme, dans leur chute, les graves se précipitent plus rapidement quand ils approchent de la terre sur laquelle ils s’arrêtent.
A neuf heures, nos dromadaires, qui eux aussi ne demandaient pas mieux que de trouver enfin du repos, montaient sur la dernière des dunes assez peu hautes que nous avions devant nous.
De leur sommet, qui a 8 à 10 mètres tout au plus, nous voyions à nos pieds une [daine toute noirâtre assez large et bordée par une ligne de sable, à une lieue de là environ. Cette ligne la séparait de la mer, qui était la Méditerranée, et cette plaine était celle de Péluse. Comme nous la jugions encore sur sa réputation, qui est assez mauvaise, ainsi que vous le savez, nous n’y descendîmes qu’avec une sorte d’hésitation. Trois audacieux s’y aventurèrent, au risque, croyait-on, de s’y enfoncer avec leurs montures dans la vase, et peut-être même de s’y perdre ; c’étaient M. Ferdinand de Lesseps, son fils, et moi. Le reste de la caravane demeura sur le haut de la dune, regardant non sans anxiété notre tentative, qui semblaitpérilleuse, mais qui devait épargner à nos compagnons un détour de quelques lieues, si elle réussissait.
Les craintes furent bientôt calmées; et, quand on nous vit avancer sur ce prétendu marais avec autant de solidité que partout ailleurs, et qu’on fut bien convaincu qu’il n’y avait point de perfidie dans ces bas-fonds, chacun suivit l'exemple;, et,
— cùtftoai.y ÇrUQgle
en moins d’nne demi- heure, nous étions arrivés aux ruines de l’antique Péluse. La terre noirâtre où nous marchions était du limon du Nil que nous connaissions de reste pour l’avoir vu si longtemps dans la vallée de l’Egypte, et pour l’avoir retrouvé peu de jours auparavant dans l’Ouadée-Toumilat. Comme la crue de cette année avait été faible, les eaux peu profondes s’étaient promptement desséchées; et à la fin de décembre nous traversions ces mers de fange à pied sec, sans que nos lourds chameaux y enfonçassent d’une ligne.
Les ruines de Péluse sont encore fort étendues, si ce n’est considérables. Elles commencent, quand on arrive du côté que nous suivions, par un fort ruiné qui est de construction romaine, et qui est naturellement placé sur une éminence. Un peu plus loin, je vis les restes d’une muraille de briques, solide et large, comme doit être celle d’une forteresse, et sur le sol apparaissaient les vestiges bien marqués d’une vaste enceinte carrée. C’est Là sans doute qu’était la citadelle.
En poussant toujours à l’ouest, nous trouvâmes
six ou sept colonnes renversées à terre, et formant
un parallélogramme assez régulier. Elles sont de granit rosâtre, venu, selon toute apparence, des carrières de Silsilc'h, près d’Assouan, dans la
Haute-Egypte, et je n’y ai découvert aucune trace d’hiéroglyphes. 11 serait difficile de savoir quelles onl pu en être jadis les dimensions; mais aujourd’hui les fragments n’ont pas plus de 20 pieds de long, et, si j’en juge par leur diamètre assez petit, je pourrais conjecturer qu’elles ont appartenu à un temple grec plutôt qu’à une construction égyptienne. Elles sont rangées sur le sol avec une symétrie qui peut être l’effet du hasard, ou du mouvement des eaux dont elles sont ordinairement baignées. Mais il est possible aussi que la main des hommes y soit pour quelque chose ; et, quoique les , Bédouins soient bien insouciants de ces débris, auxquels nous donnons une si pieuse vénération, je ne m’étonnerais pas qu’ils eussent pris la peine de mettre dans ceux-ci un peu d’ordre et d’arrangement.
A un monticule qui est à un quart de lieue, et qui est un peu plus élevé que ceux qui l’entourent, nous avons fait en quelques instants une foule de petites trouvailles qui nous ont révélé l’emplacement de vastes habitations. Les briques et les poteries, toutes brisées, y étaient sans nombre; des verreries de toutes couleurs nous offraient des fragments plus ou moins considérables de vases qui avaient dû être fort élégants; quelques-uns por-
laienl encore les vestiges des dorures qui jadis les avaient ornés.
Nous découvrîmes bientôt, jonchés sur le sol, ceux d’une mosaïque tout entière.- C’étaient de petits cubes de pierres de toutes nuances et de toute origine, taillées sur un patron identique, et qui avaient évidemment formé autrefois un de ces admirables tableaux que présentent toujours les mosaïques des temps grecs ou romains. Tous les traits de celui-ci étaient d’ailleurs effacés; et la confusion des morceaux dispersés empêchait d’y reconnaître aucun dessin. La terre, dans ces lieux, est légère et spongieuse comme celle des tourbières, et lavée presque annuellement par les eaux, et assez souvent parles pluies; elle est trop meuble pour que des travaux aussi délicats puissent y subsister longtemps. Notre mosaïque était tout éparpillée; mais les petits cubes que nous nous sommes amusés à recueillir pourront nous être de quelque usage, et il sera très-facile d’en composer des mosaïques nouvelles, où la matière, qui est fort jolie, sera la même, si d’ailleurs les dessins en sont nécessairement tout différents.
A côté de cette mosaïque, et tout aux environs, nous avons trouvé beaucoup de médailles en bronze ; mais elles sont tellement oxydées, qu’il est
LETTRES SUR L’EGYl’TE
absolument impossible d’y rien déchiffrer de net. Une seule en or, qu’un Arabe a donnée à un de nous, est parfaitement conservée ; elle est de Constantin, et quoiqu’elle ne soit pas très-bien frappée, on dirait qu’elle l'est de la veille. Comme l'élu se n’a pas été seulement une ville égyptienne, grecque et romaine, et qu’elle a subsisté aussi sous la domination arabe, nous y avons découvert des antiquités d’un tout autre genre; et j’en ai rapporté un fragment de verre sur lequel il y a une inscription en lettres qui paraissent arabes, mais qui, malheureusement, sont en trop petit nombre pour qu’on puisse en tirer un sens. J'ai montré cette pièce, qui me semble assez curieuse, au savant. M. le docteur Perron, qui m’a dit que les inscriptions de cette espèce n’étaient pas très-rares.
Nous quittâmes bientôt cette partie des ruines de Péluse pour aller déjeuner à l’ombre du fort ruiné, et de quelques tamarisques à fruits rouges, qui poussent dans ces décombres, et pour aller camper, à une lieue et demie de là, dans un terrain plus propice, au bord d’une petite lagune que vous pouvez retrouver sur les cartes, à 100 mètres à peine de la mer. En nous rendant à notre campement, j’ai visité encore dans la plaine deux grandes colonnes de granit, qui sont, comme les autres,
couchées à terre, et qui sont à près d’une lieue d’elles. Était-ce là encore l’enceinte de Péluse? Je n’oserais l’affirmer; mais cette hypothèse me semble fort probable, et il y avait sans doute aussi en ce lieu un temple ou un palais.
Péluse est une ville fort ancienne. Ézéchicl, six cents ans avant Père chrétienne, en parle déjà, si l’on en croit l’autorité et la traduction de la Vulgate (chapitre XXX, versets 15 et IG). Le prophète maudit avec sa verve accoutumée cette ville qu’il appelle « la force de l’Egypte, » et qu’il met sur le même rang que Memphis et que la ville qui devint plus tard Alexandrie. Péluse, placée non loin de la frontière de Syrie, a toujours passé pour la clef de l'Egypte de ce coté, et ce n’est même qu’assez tard qu’elle a dû être abandonnée par les Arabes; ils se sont contentés d’élever dans ces lieux le petit fort de Tinéh, qui a l’avantage d’être plus rapproché de la mer.
Quand l’infortuné Pompée vint chercher sur cette côte un refuge et la mort, Ptolémée, qui faisait alors la guerre à sa sœur Cléopâtre, était à Péluse avec toute son armée, selon le rapport de Plutarque; et la ville, à cette époque, devait être encore très-considérable, ou plutôt elle n’avait encore rien perdu de sa splendeur. Aujourd’hui qu’il n’en reste que
ce (jue je viens de vous dire, une armée n’y pourrait point camper et y vivre. Mais, de plus, elle aurait même grand’peine à y venir. Il faudrait prendre la route que nous avons suivie par le désert, ou traverser le lac Menzaléh, ou arriver par mer, trois moyens également difficiles pour une armée un peu nombreuse. On peut supposer que le lac Menzaléh était alors plus praticable qu’il ne l’est aujourd’hui; et peut-être des levées établies sur ses bords et dans ses parties les plus hautes permettaient-elles d’y circuler plus aisément.
Mais je laisse toutes ces hypothèses, et je reviens à notre exploration.
En arrivant sur la rade de Péluse, nous avions vu à droite, sur le bord de la mer, une sorte de cap qui s’avançait à pic et qui semblait même surplomber. A celte distance, il nous apparaissait comme un rocher; et celte découverte sur une plage toute sablonneuse était trop importante pour que nous n’eussions pas grande hâte de la vérifier. Si l’on trouvait ainsi sous la main les matériaux nécessaires au futur port de Péluse, c’était un im- . mense avantage.
II est vrai que la science géologique ne nous permettait guère ces espérances, comme me le faisait remarquer M. de Négrelli, dès le milieu de l’isthme,
LA BAIL DE PÉLUSE quatre ou cinq jours auparavant. Mais la nature ? plus d’une anomalie, et les apparences que voyaient nos yeux nous permettaient de compter un peu sur le bénéfice du hasard.
Aussi, le 29, de grand malin, nous partîmes à pied, e'tnous longeâmes le bord même de l’eau où le sable était ferme comme de l’asphalte. C’était une occasion pour nous de connaître la véritable nature de cette plage, dont on avait fait de si étranges descriptions. Un marsouin, qui se jouait dans l’onde à moins de 50 mètres de la terre, accompagnait notre course, et nous suivit certainement pendant une bonne demi-lieue.
Après deux heures et demie de marche, nous atteignîmes enfin le prétendu rocher, dont les dimensions et les formes avaient beaucoup changé depuis que nous en approchions; et nous reconnûmes bientôt que la géologie ne s’était pas trompée. Au lieu d’un cap et d’un roc, nous ne trouvâmes qu’un fort ruiné, que les Romains avaient construit sur le haut d’une petite dune, qui avance plus près de la mer que les autres. Les briques cuites dont il était formé, les voûtes qu’elles décrivaient et tous les détails de la construction ne permettaient pas le moindre doute. Les Égyptiens non plus que les Arabes n’ont jamais rien fait de pareil.
D’ailleurs, en un instant, nous eûmes fait une
foule de découvertes qui eussent fixé nos incertitu-
des, si nous en avions eu. Dans la muraille, nous trouvâmes, M. Conrad et moi, le pied d’un candélabre de bronze, que j’ai rapporté, et qui pèse au moins trois kilogrammes. M. deNégrelli trouva une charmante sculpture en marbre blanc superbe, qui peut avoir formé jadis le rebord d’un très-beau vase. Une petite colonne, de marbre gris moins pur, gisait à terre, où d’autres visiteurs l’avaient laissée avant nous, comme l’attestait une inscription remontant ■ à 1849. Nos compagnons ramassèrent aussi en peu d’instants une trentaine de médailles tout oxydées, mais qu’on pourrait assez aisément nettoyer avec des acides.
Le lieu où nous étions en ce moment porte sur les cartes modernes le nom de El-Ghérréh, qui paraît répondre à un nom presque pareil, cité par Strabon, sur ces côtes. Du haut de l’éminence, où Ton monte sans peine, nous avions devant nous la mer, qui vient, dans les gros temps, battre et ronger ce monticule, en faisant ébouler les murailles d’ailleurs très -solides de l’antique fort. À notre droite, et fort loin encore, le cap Casius, que nous avions placé d’abord par erreur à El-Ghérréh; puis* à une très-petite distance de la mer, une immense
lagune que les Arabes des environs appellent Sabbacah-el-Berdaouin. C’est là, si l’on en croit la tradition locale, qu’un des Baudouin, rois de Jérusalem, fut noyé avec son armée, qu’il avait imprudemment engagée dans ces passes inconnues. Cette lagune est formée par l’eau de la mer, qui, poussée par les vents violents, saute par-dessus le bourrelet de sable qui l’en sépare. L’eau séjourne dans cette immense dépression; mais elle y est renouvelée assez souvent pour que jamais elle ne s’y corrompe.
Ces lieux, du reste, sont fameux par une autre catastrophe plus illustre, par celle de Pompée, quarante-huit ans avant Jésus-Christ. D’après le récit de Plutarque, et surtout par la disposition des lieux, je crois que c’est à El-Ghérréh qu’il dut débarquer, quand il quitta sa galère et qu’il fut reçu par les traîtres qui devaient l’assassiner. Achillas le fit passer dans sa barque, sous prétexte qu’il y avait beaucoup de vase dans cet endroit et que la mer était pleine de bancs de sable. Comme il n’y a pas de trace de bancs de sable sur toute cette côte, il faut comprendre par cette expression les langues de terre qui séparent, comme les cartes le montrent fort bien, la mer et les lagunes. En descendant à El-Ghérréh, Pompée se trouvait à trois lieues environ de Péluse, et il pouvait de là se ren-
dre assez vite à la ville, où se trouvait le roi à qui il confiait sa fortune
Je n’insiste pas, men entendu, sur celte conjecture. Mais elle est confirmée par l’autorité de Pline, qui place à l’est de Péluse le lieu témoin de ce tragique événement, et non à l’ouest, comme on l’a parfois supposé d'après quelques traditions arabes plus ou moins avérées.
Le reste de notre journée du 29 fut employé, après le déjeuner, à suivre le bourrelet de sable à l’ouest, vers la bouche d’Oum-Fareg, comme nous l’avions suivi le matin vers l’est jusqu’à Fd-Ghérréh.
■ Nous avons donc eu tout le temps de bien voir la plage; et, comme je me suis baigné trois ou quatre fois ayec quelques-uns de mes compagnons dans la mer, tiède au mois de décembre comme elle l’est dans nos climats au mois de juillet, je puis affirmer que je connais assez bien ces parages. Or je n’y ai rien vu de « ces bancs de vase voyageuse, de ces mers de bouc » dont on nous y menaçait. Le sable de la plage est parfaitement pur et d’une composition très-remarquable. Le grain en est des plus durs; et, selon Pline, on le prenait, à défaut de poudre de diamant , pour polir les pierres fines, qu’il entame aisément. L’eau, qui partout est toujours trouble sur les bords, n’est pas transparente
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sans doute ici plus qu’ailleurs; mais elle est limpide, et les portions de limon qu’elle peut contenir sont assez ténues pour qu'il soit impossible au baigneur de les apercevoir ni sur ses mains ni sur son corps.
Voilà ce que j’atteste personnellement.
D’où vient donc cette réputation étrange qu’on a faite à Péluse, et que semble confirmer l’étymoloffic même de ce nom. Péluse venant de Pèlos, qui, en grec, signifie boue, commeTinéh en arabe, comme le mot hébreu Sug, dont la Bible se sert, à ce que je crois? Le voici. Quand la crue du Nil est haute, et que, par le lac Menzaléb, elle pénètre jusque dans ces lieux, Péluse, ou plutôt ce qui en reste, doit être un immense cloaque de boue à demi liquide, probablement fort dangereux pour les piétons et pour les chameaux, qui s’y risqueraient trop peu prudemment.
Mais le cloaque qui se forme dans celte plaine noirâtre dont je vous parlais, monsieur, au début de cette lettre, n’a rien à faire absolument avec la mer. 11 en est séparé par le bourrelet de sable qui l’isole elle contient; et, si par hasard. cet amas, de boue, dont les Arabes ont une peur affreuse, venait à se répandre dans la mer, ce limon y serait dissous sur-le-champ par le mouvement seul des
vagues, comme l’est celle masse prodigieuse de limon que le Nil y charrie sans cesse, et qui ternit un peu la transparence des eaux, sans les charger le moins du monde, comme on se l’imagine quand on n’est pas venu sur les lieux, et qu’on parle de ce qu’on n’a pas vu. Sur le bord, et jusqu’à la distance où j’avais pied, je déclare qu’il n’y a pas de vase, ni de boue, et que je m’appuyais sur un fond de sable aussi solide que doux.
Plus loin aussi, et dans des profondeurs plus grandes, il en est absolument de même. On a eu le soin, à bord de la frégate égyptienne qui a croisé un mois entier dans ces eaux et qui changeait fréquemment de place pour les sondages, de recueillir sur le bec de l’ancre, toutes les fois qu’on la levait, les portions du fond qu’elle ramenait. On a conservé ces échantillons, et ils présentent tous le même résultat : une argile sableuse mêlée de particules noirâtres, qui de loin lui donnent une apparence de terre de bruyère. Ces particules sont tout ce que déposent les eaux du Nil; ce sont en quelque sorte les solides qu’elles tenaient en suspension, et qui sont tombés au fond de la mer. Quant au limon, quant à la vase, le mouvement des eaux l'a désagrégée et dissoute, sans en laisser d’autre trace que In teinte opaline des Ilots
à demi jaunâtres et à demi verts. Mais supposer que cette vase, en s’agglomérant dans une mer tout ouverte, pourrait y gêner la navigation, c’est une hypothèse dont nous avons beaucoup ri, et dont nous faisions justice en marchant sur celte plage si unie, si propre, au milieu des coquillages charmants qui la couvrent.
Je ne nie pas qu’à une grande distance de la plage, et à plus d'une lieue par exemple, il n’y ait dans la mer de vastes amas de limon et de vase; nos ingénieurs l’ont constaté; et ils ont expliqué, par diverses raisons, ce curieux phénomène. Mais il n’est pas moins certain que jamais cette vase, venue du Nil, n’approche de la côte, et qu elle est invinciblement retenue dans une zone où la navigation la plus timide n’a rien absolument à en craindre. Le rapport définitif de la Commission internationale donnera sur ce point toute satisfaction à la. science cl à la marine. 11 éclairera l’une, je n’en doute pas; el il rassurera l’autre, qui s’est alarmée bien à tort, sur la foi de traditions inexactes ou mensongères.
Le 50 décembre, nous sommes allés faire une excursion au fort de Tinéh, construction arabe assez élégante qui tombe en ruines; et c’est de là que nous aperçûmes à l’horizon la fumée du ha-
LETTliKS S U H L'ÉGYPTE
tenu à vapeur qui nous devait prendre et nous ramener à Alexandrie. C’était le A il, belle frégate égyptienne qui a seule échappé au désastre de Sinopc, grâce aux roues puissantes dont elle est année, et au courage de son capilaine, Abdoul- Aclimet. Elle envova à terre une de ses embar-
cations, et nous fûmes bientôt en rapport.
A cinq heures du soir, M. Larousse, ingénieur hydrographe de la marine française, descendait au. camp avec l'excellente nouvelle des résultats inespérés que ses sondages avaient obtenus. Nous en ressenlîmes tous la joie la plus vive. C'était le digne couronnement de tout notre voyage.
A l’autre extrémité de l’isthme, à Suez, on avait trouvé à \ ,800 mètres du rivage, au lieu de 4,000, la profondeur de 8 mètres nécessaire au canal ma-' ritime. A Péluse, et sur une étendue de quatre ou cinq lieues, on trouvait cette meme profondeur à 2,500 mètres de la plage, au lieu de .6,000 et 7,000 mètres; et, ce qui est peut-être plus avantageux encore, les profondeurs de 5 mètres se trouvaient à 750 mètres du bord. Ainsi les jetées, à Péluse, non plus qu’a Suez, n’auront pas besoin d’avoir la moitié de la longueur qu’on supposait primitivement.
Le 51 décembre au malin, nous nous embar-
quions sur la frégate égyptienne. On allait ensuite vérifier quelques sondagesà la bouche de Ghémiléh, ou l’on reprenait aussi plusieurs hommes laissés à terre pour les travaux; et nous nous hâtions de rentrer à Alexandrie, où, le 1 er janvier 1856, dans la matinée, nous apportions cette grande nouvelle,
comme un souhait merveilleux de bonne année.
Notre voyage était terminé, et la question de l’isthme de Suez était scientifiquement résolue. 11 faut le dire bien haut pour que toutes les nations civilisées l’ entendent : « Il rfy a pas d’obstacle naturel qui puisse s’opposer à ce que le commerce du monde avec l’Asie ne prenne une voie plus courte, plus facile et plus sûre. »
Je termine ici ces lettres, monsieur le Rédacteur, et je les termine comme je les commençais, en vous remerciant de les avoir accueillies; trop heureux si elles ont pu intéresser vos honorables lecteurs à une des plus belles entreprises de ce siècle, et à un pays pour lequel la France doit se sentir une sympathie presque maternelle.
Votre dévoué confrère,