QUAND L'AUGUSTE ADRIEN ENTENDIT NEMNON
C’est bien vrai qu’on entend l’Égyptien Memnon Parler quand le soleil l'échauffe d’un rayon.
Dès qu’il vit Adrien, qui devançait l’aurore,
En lui disant : Bonjour, il montra qu’il l’honore. Puis, quand Phœbus, guidant ses coursiers lumineux, Partageait par moitié l’ombre tombant des cieux, Memnon, aussi bruyant que l’airain que l’on touche, Répéta le bonjour par trois fois, de sa bouche.
, THÈBES ET PHILÆ
Adrien, à son tour, le salua trois fois.
Balbilla fit ces vers pour célébrer la voix,
Et prouver, en disant ce qu’elle vient d’entendre,
Combien l’amour des dieux pour Adrien est tendre.
Pardonnez-moi, monsieur le Rédacteur, cette mauvaise traduction. Son seul mérite est d’être très-littérale; elle rend vers pour vers; je n’en ajoute ni n’en retranche un seul.
Voici la seconde inscription. Cette fois, Balbilla était avec Sabine toute seule; l’Empereur n’était pas venu. Il paraît que le colosse n’avait pas été fort respectueux pour l’Impératrice. Elle s’était déplacée une première fois sans pouvoir rien entendre. En revenant de nouveau, elle fut plus heureuse ; et Balbilla célèbre ce succès.
Ici moi. Babilla, j’entendis le doux son
Que rend, sous ce rocher, Phaménoth ou Memnon.
J’étais avec Sabine, à tous les cœurs si chère ;
Et le soleil levant commençait sa carrière.
L’an quinze d’Adrien, dont je suivais la cour ;
Le moisd’Alhyr comptait son vingt-cinquième jour.
Mais, encore une fois, pardon, quoique la poésie de Balbilla ne vaille pas beaucoup mieux que la mienne.
La pièce la mieux tournée, peut-être, est celle
d’un' certain Asclépiodote, qui s’intitule lui-rnème poète, et qui était peut-être un des poètes du Musée, en meme temps qu’il était intendant impérial, Épitropos.
D’ASCLÊPIODOTE.
Thélis, (u vois Mcrrmon qui vit et parle encore, Réchauffé par les feux de sa mère l’Aurore,
Sur la rive où le Nil près des monts Libyens Coupe les murs de Thèbe aux portiques anciens, Tandis que ton Achille, aux bords deThessalie,
Ou dans les champs Troyens, est muet et sans vie.
Je ne prétends pas que ec style soit bien riche. Mais, en général, les inscriptions latines sont moins bonnes encore que les inscriptions grecques.
Balbilla n’est pas la seule femme qui ait fait des vers à Memnon; il y en a plusieurs autres, et une en particulier, qui se nomme Trébulla. Ces dames romaines se servaient donc de la langue grecque aussi facilement, et mieux peut-être, que de la leur. C’est assez remarquable; et, de nos jours, on ne manquerait pas de traiter de bas bleu une Française qui ferait des vers Anglais ou Italiens, et même une
THÈBES ET P1ULÆ
Anglaise qui ferait des vers Français. L’antiquité avait moins de scrupule sans doute; et la gloire de Sapho permettait à toutes les femmes de rimer, sans trop craindre de se faire moquer d’elles. Il y a aussi des Romains qui font des vers grecs ; car, depuis longtemps, le grec était le langage de tous les gens comme il faut; et je pourrais citer encore.
si déjà je n’avais tant cité, l’inscription d’un Gé-
mellus qui vint voir le colosse en compagnie de sa femme et de ses enfants. Cette inscription est une
des moins mauvaises.
Mais cette digression m’a entraîné; et je reviens au colosse.
Parmi les auteurs de l’antiquité, c’est Strabon qui a parlé le premier de ce son merveilleux que rendait la statue, et qu’il entendit en compagnie d’Ælius Gallus, le gouverneur de l’Égypte. Mais il avait trop de bon sens pour être dupe d’une supercherie; et il exprime ses doutes en disant qu’il n’a pu discerner si le bruit venait du piédestal, ou de la statue, ou de ceux mêmes qui étaient près de sa base en escortant les visi teurs. Strabon ne prononce pas ce nom de Memnon, dont il est assez difficile d’expliquer l’origine toute grecque. Mais, moins d’un siècle après lui, Juvénal, qui fut exilé et mourut, dit-
•J90 LETTRES SUH L’ÉGYPTE
on, à Syène, dans la Haute-Égypte, en parle, ainsi que Pline.
Pausanias, à la fin du second siècle, pe connaît qu’Amunoph, et non pas Memmon. 11 paraît donc que les Grecs avaient la vraie tradition ; et, d’après les hiéroglyphes que le colosse moitié granit, moitié grès, porte sur le dos, Champollion affirme que c’est la statue d’Aménophis, ou Aménothph, de la dix-huitième dynastie, qui régnait vers l’an 1C80 avant l’ère chrétienne. C’est à peu près ce que rapportaient, d’après la tradition, les Thébains qu’interrogeait Pausanias.
Du temps de Strabon, la statue était déjà endommagée; et il avait fallu la restaurer. Il paraît assez probable que c’est seulement à dater de cette époque qu’elle résonna. Maintenant que par la main des hommes ou, par suite d’un accident, une fente règne le long de cette statue par derrière, et qu’on peut s’introduire dans le haut vers la partie qui correspond à la poitrine, on obtient un son pareil à celui d’une cloche en frappant avec une pierre sur un point déterminé. C’est ce que M. de Lesseps nous procura le plaisir d’entendre nous-mêmes, en faisant monter un Arabe dans la fissure. L’Arabe rapporta même un fragment de la pierre sur laquelle il frappait.
TIIÈBES ET PHI LÆ ‘291
Mais ce n’est pas de là que venait le son dans l’antiquité, puisque cette partie du colosse était brisée. Il ne faut pas croire non plus à une fraude comme Strabon semblait le supposer. L’explication de la statue parlante est beaucoup plus simple. Le mémoire de Letronne a donné la solution complète et irréfragable.
Le colosse était de granit comme son voisin. En l’an 27 avant notre ère, il fut cassé, à peu près à la hauteur du ventre, par un tremblement de terre. L’est à dater de cette époque que la statue résonna. La nature de la pierre, brèche composée de matériaux hétérogènes, que reliait une pâte siliceuse très-dure, était telle, que, sous les brusques changements de température, elle faisait entendre des craquements intérieurs, comme le soufre quand la main l’échauffe. Ces brusques changements avaient lieu quand le soleil paraissait, en amenant* la chaleur, après les nuits très-fraîches de ce climat. Un phénomène identique a été mille fois constaté, soit pour des pierres d’Egypte, soit dans d’autres contrées. Seulement cette curiosité naturelle assez vulgaire se rencontrait ici dans une statue; et, l’imagination aidant, on eut bientôt inventé la légende de Mernnon, parce que le lieu se nommait les Memnonia , par corruption
d’un mot égyptien Mannoun , qui signifie tombeau.
On était resté assez longtemps sans remarquer ee son étrange; et il fallut une cinquantaine d’années au moins pour qu'on s’aperçût qu’il se produisait. Lorsque plus tard Septime Sévère, par superstition peut-être et pour honorer Memnon, fit réparer le colosse avec cinq énormes blocs de grès qui y sont encore, la voix cessa tout à coup. C’était une sourdine mise au colosse ; la vibration fut arrêtée; et la statue redevint muette. La piété de Septime Sévère avait manqué son coup; en voulant refaire Memnon, il l’avait détruit.
Mais, si l’antiquité a été crédule, elle a été sincère et véridique ; il est bien certain que durant deux cents ans à peu près on entendit la voix ou plutôt le son. Seulement, la voix n’était pas celle de Memnon, fils de l’Aurore. Le fait était très-réel ;
• mais l’explication était extravagante. Ce n’est pas la seule fois que les choses se sont passées ainsi. Que d’exemples on pourrait en citer, plus fâcheux que celui-là!
Ces deux colosses, qui dominent aujourd’hui la plaine, comme il y a quatre mille ans, et que la fureur de Cambyse a respectés, n’étaient pas seuls à ce qu’il paraît. M. Wilkinson ne doute pas qu’ils ne fussent le commencement de cette rue royale
TIÏÈBES ET PH1LÆ
dont parlent quelques papyrus, et qui allait de PAménophéion jusqu’au Nil, en face de Louqsor. On traversait le fleuve en bac. Des débris d’autres colosses, au nombre de dix-huit ou vingt, sont encore épars dans la plaine ; et la conjecture de M. Wilkinson a une forte vraisemblance. La ville de Thcbes s’étendait sur les deux rives ; et il fallait bien, en effet, comme il le suppose, que toutes ces constructions fussent reliées les unes aux autres, pour former un tout. Champollion trouve que le palais d’Aménophis, d’après les fragments qui en restent, ne devait pas être moins grand que Karnak; et l’on est de son avis en parcourant ces ruines. Il paraît qu’Aménophis , longtemps avant Osiris 1 er , longtemps avant Sésostris, avait fait la guerre à des peuples de l’Asie ; et les hiéroglyphes déchiffrés sur ces morceaux épars de colosses brisés, attestent qu’ils représentaient les rois vaincus par le Pharaon. Ces colosses secondaires n’avaient que 20 pieds de haut, tandis que celui du vainqueur était le triple.
Je voudrais me hâter de finir cette lettre déjà si longue. Mais je ne puis oublier Médinet-Habou, cet entassement de temples et de palais de toutes les époques, de tous les styles, depuis les temps de Moïse jusqu’à ceux des Empereurs romains, des
Chrétiens et des Arabes. C’est, comme le dit Champollion, un abrégé de l’Egypte monumentale. On y trouve en effet réunis un temple de l’époque la plus brillante des Pharaons, sous la dix-huitième dynastie, un immense palais de la période des conquêtes, un édifice de la première décadence sous l'invasion éthiopienne, un petit temple élevé sous l’un des princes qui avaient brisé le joug des Perses, un propylée de la dynastie grecque, d’autres propylées de l’époque romaine, enfin les débris d’une église chrétienne, sans parler des masures arabes, dont les décombres recouvrent et déshonorent tout cela. Champollion a consacré à ces ruines une lettre de quarante pages; et il a dû tout abréger afin de parler un peu de tout. Pour moi, je puis à peine leur donner quarante lignes; mais je puis dire que, même après Louqsor et Karnak, après Biban-el-Molouk, Gournah, et le Memnonium, nous avons été étonnés et ravis de Médinet-Habou. La louange, je vous assure, n’est pas petite ; et cependant elle n’a rien d’exagéré.
La première cour ou enceinte entourée de colonnes n’a pas moins de 120 pieds sur 80. Elle est du temps de l’Empereur Antonin ; et on l’a construite, à ce qu’il paraît, avec des pierres enlevées au palais du grand Rhamsès, à Gournah. Une se-
THÈBES ET PHILÆ 295
conde cour un peu plus petite est due à Nectanèbe, de la trentième dynastie, et à Taharaka, l’usurpateur éthiopien dont les légendes sont partout martelées. Ces deux cours, avec les pylônes, les propylées et les chapelles qui les accompagnent mènent à un édifice considérable, sanctuaire environné de galeries, de piliers, de colonnes et de huit salles plus ou moins vastes. Il remonte à Touthmosis I", à Touthmosis II et à Touthmosis III, le Mœris des Grecs. Il est couvert de sculptures et d’hiéroglyphes du plus beau style. C’est du seizième siècle avant J. C., selon M. Wilkinson; c’est même du dix-huitième selon Champollion. Les sculptures représentent les exploits d’un Pharaon peu connu, comme celles de Louqsor, de Karnak et du Rhamesséion représentaient les exploits d’Osiris I er et du grand Sésostris.
On passe un dromos, espèce d’avenue qui n’a pas moins de 260 pieds; et, entre des tours pyramidales et des pylônes, on arrive à une vaste cour de 105 pieds sur 150 . Les colonnades, à droite et à gauche, sont du style égyptien le plus élégant et le plus pur. Au delà de cette cour, on en trouve une autre plus vaste encore, de 120 pieds sur 150 . Les colonnes du péristyle intérieur n’ont pas moins de 25 pieds de haut avec des chapiteaux du meilleur
goût, et leur circonférence est du tiers à peu près. Cette cour magnifique est embarrassée dans son centre par une pauvre colonnade des temps chrétiens, dont les formes chétives et sans proportion jurent avec toutes les grandeurs qui l’entourent et l’écrasent. L’intérieur et le dehors de la cour pharaonique sont couverts d’hiéroglyphes et de basreliefs qui consacrent les plus intéressants souvenirs du règne de Rhamsès Meiamoun. Ce sont ses victoires sur les peuples de l’Afrique et de l’Asie ; et ce sont aussi les témoignages fastueux de sa piété envers Ammon, à qui il avait dédié ce temple. Mais je ne veux pas m’égarer dans tous ces détails, et je renvoie qui veut les connaître aux ouvrages do Champollion et de M. Wilkinson.
Tout autour de ce prodigieux Médinet-Habou, il y a encore des ruines du plus haut intérêt que nous n’avons pas eu le temps de visiter : ce sont deux ou trois petits temples consacrés à Thôth et à Isis, du temps des Ptolémées et des Empereurs romains : ce sontles tombes des reines et des pallacides, mot grec que je n’ose traduire, tout en l’empruntant à Strabon et à Diodore : ce sont les temples de Dayr-el- Médinéh, de Dayr-el-Bahri, où l’on trouve des voûtes régulières en briques qui ont plus de trois mille ans : c’est un camp fortifié où habitait sans doute la
THÈBES ET PHILÆ
garnison de Thèbes sous les Pharaons : ce sont des tombeaux innombrables dans la plaine et dans les montagnes environnantes, notamment à Assassif, où le sépulcre d’un grand personnage décrit par M. Wilkinson n’a pas, en constructions de tout ordre, moins de 22,000 pieds carrés : ce sont encore les tombeaux de Kournet-Murraï, de la colline du Scheik-abd-el-Kourneh, au nombre de trente-cinq ou quarante, dont quelques-uns, si j’en crois le très-véridique M. Wilkinson, égalent presque ceux de Biban-el-MoIouk.
Je m’arrête, monsieur le Rédacteur; et je désire que ces détails, tout incomplets qu’ils sont, puissent vous donner une idée des merveilles et des restes de Thèbes. Pour moi, j’affirme sans hésiter „ que les hommes n’ont jamais rien fait de plus grand, et ils ont bien rarement fait quelque chose de plus beau.
Après Thèbes, j’ai à peine le courage de vous nommer le temple d’Esneh, la Latopolis des Grecs, où nous étions le 4 décembre. Il est aujourd’hui à 20 pieds au-dessous du sol ; et c’est Méhémet-Ali qui, dans une visite, en 1842, le fit déblayer de la terre qui l’enfouissait. J’ose encore moins vous parler du grand temple d’Edfou, qui est toutptolémaïque,ctquiseraitbien beau encore, s’il était seul.
Mais ce que j’aurais bien voulu pouvoir vous décrire, ce sont les carrières de Silsiléh, qui ont fourni à Thèbes, et à tous ses palais et ses temples, les grès magnifiques dont ils sont formés. A en juger par les descriptions de Champollion et de M. Wilkinson, l’exploitation de ces immenses carrières n’est guère moins curieuse à étudier que les constructions qui en sont sorties.
Le 6 décembre, nous étions à Àssouan, la Syène des anciens, d’où l’on tirait les admirables granits des obélisques. Nous y avons vu dans la montagne un de ces monolithes dont l’extraction n’avait pas été achevée. 11 est encore couché dans la carrière, n’étant détaché que de trois côtés. Il n’est pas probable qu’on termine jamais cette œuvre, qui n’est plus de notre temps.
Le 7, à quatre heures du matin, nous partions à cheval pour aller visiter l'île de Philæ, au-dessus de la première cataracte. Après une course assez rapide, sur une route fort belle, bordéed’un côté par des murailles de briques sèches qui remontent aux Pharaons, nous arrivions devant Philæ, dont nous avions aperçu la veille la verdure et les temples au-dessus de la chute du Nil. Philæ estune oasis ravissante dans une île du fleuve. On ne peut s’imaginer tout ce qu’elle a de fraîcheur et de grâce,
THÈBES ET I'HILÆ
après cet affreux désert qu’il faut traverser pour l’atteindre. L’île entière, qui n’est pas fort grande, est couverte de monuments qui ne paraissent pas anciens, puisque celui qui l’est le plus est de Nectanèbe de la trentième dynastie, 590 ans avant J. C. Le reste est des Ptolémées et des Empereurs romains. Sur une paroi d’un des temples, il y a deux longues inscriptions grecques assez curieuses. L’une est la requête des prêtres de Pliilæ à Ptolémée Physcon, pour être exonérés des charges énormes que leur imposaient les visites trop fréquentes qu’on faisait en ce beau lieu ; l’autre est la réponse du roi, qui accorde gracieusement la requête. Les deux inscriptions ont été restaurées et déchiffrées par M. Letronne.
Une inscription d’un autre genre est celle qu’y laissa notre armée en 1799, quand elle y parvint et s'y arrêta, ne croyant pas nécessaire de franchir la frontière de la Haute-Égypte. Voici cette inscription :
« L’an VI de la République, le 15 messidor, « une armée française, commandée par Bonaparte, « est descendue à Alexandrie. L’armée ayant mis, « vingt jours après, les Mamelouks en fuite aux « Pyramides, Desaix, commandant la première di-
« vision, les a poursuivis au delà des cataractes, où « il est arrivé le 15 ventôse de l’an VII : les géné- « raux de brigade Davoust, Friant et Belliard; « Donzelot, chef de l’état-major; Latournerie, com- « mandant l’artillerie; Eppler, chef de la 21 e lé- « gère; le 13 ventôse, an VII de la République, « 3 mars, an de J. C. 1 799. »
Dans une autre partie du temple et sur une paroi assez élevée d’un mur on lit : « R. F. An VII. Bal- « zac, Coquebert, Corabœuf, Costaz, Cou telle, Lace cipilère, Ripeault, Lepère, Méchain, Nouet, Le- « noir, Nectoux, Saint-Génis, Vincent, Dulertre, c< Savigny. — Long, depuis Paris, 50, 34, lB.Lat. « boréale, 24, 1, 34. »
Voilà, monsieur le Rédacteur, à peu près ce que je voulais vous dire sur les quelques monuments que nous avons visités. Mais combien d’autres, moins grands il est vrai, nous n’avons pas vus? 11 paraît qu’à Ibsamboul, en Nubie, les temples creusés dans le roc, et dont les façades sont ornées de quatre et six colosses de 35 pieds de haut, sans compter les colosses intérieurs, sont bien beaux dans leur genre; etChampollion va jusqu’à dire que le plus grand de ces temples serait une merveille même à Thèbes. Ils sont dus à Rhamsès le Grand, comme
THÈBES ET PHI LÆ
ceux de Houadi-Halfa, tout près de la seconde cataracte, sont dus à Aménophis II, successeur et fils de Mœris, vers l’an 1450 avant l’ère chrétienne.
Mais, à mon grand regret, nous n’avons pu aller jusque-là, et Phi læ devait être le terme extrême de notre course.
Agréez, etc.
Ruines de Rhamsès, dans POuadée-Toumilat, 25 décembre 1855.
Monsieur,
C’est aujourd’hui la fête de Noël. Pour la célébrer, au moins par le repos, nous avons arrêté notre caravane hier vers trois heures, et nous ne marcherons pas de toute cette journée. Ce soir, à la nuit close, nous ferons un feu splendide avec les buissons du désert; et déjà nos Arabes accumulent le bûcher, qui n’aura pas moins de 15 pieds de haut. Campés sur un sol ferme et parfaitement
uni, où les piquets de nos tentes tiennent solidement, nous sommes à une demi-lieue des ruines de Rhamsès, que nous irons voir tout à l’heure, et dont je vous dirai quelques mots dans une autre lettre.
En attendant le départ de mes amis, que j’accompagnerai aux ruines, je veux recueillir, du mieux que je pourrai, mes impressions générales sur l’architecture égyptienne. Quelque jugement qu’on en porte, elle est très-frappante; et, comme je vous le disais avant de vous parler des Pyramides, elle mérite une très-large place dans l’histoire de l’art. Aujourd’hui que les choses nous sont mieux connues, ne pas l’y comprendre serait une lacune inexcusable. Au temps de Winckelmann, il il y a un siècle, c’était déjà une faute; car dès lors il était possible d’en dire beaucoup sur elle. Désormais ce serait pour l’histoire de l’art une sorte de honte de n’en point traiter; et je remarque avec plaisir que, dans les histoires complètes de l’architecture, comme celle du chevalier Luigi Canina, c’est toujours par l’architecture égyptienne que l’on débute. C’est là son rang, si ce n’est par la beauté, du moins par la date; car maintenant on doit regarder cette priorité comme un fait absolument incontestable.
L’architecture égyptienne peut soulever deux ordres de problèmes. D’abord, qu’est-elle précisément en elle-même? Ensuite, quels sont ses rapports avec les autres architectures dignes de ce nom, et avec l’architecture grecque en particulier? Vaut-elle plus? Vaut-elle moins? A-t-elle été son institutrice? Et la Grèce a-t-elle emprunté à l’Égypte les règles de cet art admirable, qu’elle a porté, comme tant d’autres, à la perfection?
C’est une chose assez singulière que Winckelmann, qui a consacré le second livre de son Histoire de l’Art à ce sujet spécial : De l’Art chez les Égyptiens, n’ait presque rien dit de leur architecture. Je sais bien que le grand antiquaire est mort prématurément en 1768, assassine par son domestique à Trieste; mais, quoiqu’il fût à peine âgé de cinquante ans, il y avait quatre ans déjà que son immortel ouvrage avait paru ; et il n’est pas probable qu’il eût l’intention de jamais combler cette lacune, toute fâcheuse qu’elle était. Seulement, le peu qu’a dit l’homme de génie est plein de sagacité et de justesse. Winckelmann a bien vu que l’art égyptien est fort antérieur à l’art grec, qui, du reste, ne l’a point imité; et, prenant une métaphore qu’on peut trouver bizarre dans la forme, mais qui est profondément exacte, il a comparé
l’art égyptien à un arbre de bonne espèce qui, piqué par un insecte, s’est arrêté dans son progrès et a péri sans pouvoir se développer tout entier.
Cependant ce silence de Winckelmann n’avait pas été généralement approuvé. On sentait bien que la science pouvait aller beaucoup plus loin. En 1785, notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, afin de réparer cet oubli, proposa pour sujet de prix une question qui renfermait à peu près tous les problèmes que je viens d’indiquer tout à l’heure. Elle demandait aux rares concurrents qui étaient capables de ces curieuses recherches, d’étudier l’architecture égyptienne dans son origine, dans ses principes, dans son goût, et de la comparer, sous les mêmes rapports, à l’architecture grecque. Ce fut à M. Quatremère de Quincy que le prix fut accordé; et son mémoire, qu’il ne publia que dix-huit ans plus tard, en 1805, commença une réputation que tant d’autres ouvrages admirables devaient accroître de plus en plus.
En 1785, on ne comprenait rien encore aux hiéroglyphes; il fallait notre expédition de 1798 avec son grand ouvrage, la pierre de Rosette et Champollion le Jeune, pour déchiffrer enfin celle énigme que les siècles avaient cherchée si vainement. Mais, dès lors, on avait recueilli quelques
monuments dans les musées de l’Europe, et surtout on possédait beaucoup de dessins et de descriptions. C’était tout ce qu’il fallait à un esprit de l’ordre de M. Quatremère de Quincy. Son mémoire, qui a 71 ans de date à l’heure qu’il est, n’a point été surpassé; et je doute fort qu’il le soit jamais. Les hiéroglyphes, mieux compris et plus étudiés, nous apprendront bien des détails essentiels sur l’histoire des potentats qui ont dressé ces édifices gigantesques. Ils ne nous apprendront rien sur la valeur de l’art égyptien. C’est là simplement une question d’esthétique, que l’archéologie n’a pas même à regarder. Jusqu’où va la beauté de l’architecture égyptienne? Quels sont ses mérites? Quels sont ses défauts? ‘Je ne crois pas que les égyptologues aient à répondre à ces queslions-là ; et je les loue de ne pas les aborder, parce qu’ils devraient quitter alors le domaine qui leur est propre, et où ils ont tant de découvertes à faire, toutes plus précieuses les unes que les autres.
Quand nous parcourions ces ruines colossales et que nous admirions ces portails, ces colonnades, ces obélisques, ces palais et ces temples, une réflexion assez pénible nous revenait sans cesse. Voilà bien la demeure des prêtres et des rois. Mais
les peuples, où logeaient-ils? Voilà les splendides abris de la richesse et de la puissance. Mais la foule, où sont ses asiles et ses maisons? Comme c’esl une réflexion qui vous est venue peut-être aussi, monsieur le Rédacteur, j’y réponds d’une . manière bien simple, quoique cette explication ne se soit présentée à nous qu' assez longtemps après. Les maisons des particuliers ont péri sans qu’il en reste pour ainsi dire d'autres traces que des monceaux confus de décombres, parce que ces maisons n’étaient pas de force à lutter contre le temps. 11 les a détruites et n’cn a pas laissé vestige, comme il efface tout ce qui est trop faible pour lui résister.
Ce phénomène d’ailleurs n’est pas particulier à l’Égypte, et toutes les grandes ruines de villes jadis très-populeuses et très-bâties en sont là. Balbek, Palmyre, et cent autres bien moins anciennes que Thèbes, n’ont que des palais et des temples ainsi qu’elle; et, comme toute la population d’une grande ville ne vit pas dans des palais, si l’on ne trouve plus de maisons particulières, c’est qu’elles ont disparu, anéanties par les forces incessantes de la nature, qui travaillent contre les œuvres de l’homme, dès que la main de l’homme n’entrelient plus ce qu’elle a fait.
Nous pouvons donc nous rassurer; et il y avait si bien des maisons à Thèbes, que Diodore de Sicile nous apprend qu’elles avaient parfois cinq étages. Elles ne pouvaient être qu’en briques, soit cuites, soit séchées au soleil ; et ceci nous prouve que les populations pharaoniques s’entassaient dans les grandes villes, comme les nôtres ne manquent pas de le faire encore, aux dépens de l’hygiène publique et individuelle. Ces grandes cages humaines peuvent être commodes à certains égards; mais l’art n’a point à s’inquiéter de leur perte. Il aurait gagné bien peu à ce qu’elles fussent conservées à notre curiosité.
Je reviens aux palais et aux temples, les seuls vrais représentants des peuples et des siècles.
Ce qui frappe avant tout dans l’architecture égyptienne, c’est sa prodigieuse solidité, et sa lourdeur, qui n’exclut pas absolument l’élégance. La preuve de cette solidité, c’est que la plupart de ses constructions subsistent aujourd’hui, là où elles n’ont point été profanées, aussi complètement que si l'on venait de les achever. Il n’y a de ruines que celles de la barbarie et de la vengeance. Sans les fureurs des Pasteurs, de Cambyse, des Grecs et des Arabes, sans les déprédations innombrables qu’ont exercées la cupidité ou la science, Thèbes
serait aujourd’hui entière; et nous pourrions la voir à peu près telle que l’a vue Rhamsès, ou Joseph, le ministre du Pharaon, si toutefois Joseph a visité la Haute-Égypte.
M. Quatretnère de Quincy donne plusieurs raisons de cette durée étonnante : le climat, les institutions, l’habileté de la construction. Ces raisons sans doute sont excellentes. Mais la plus forte qu’il signale aussi, c’est que Thèbes a eu le bonheur de ne pas avoir de voisins. Elle n’a pas été dérobée par ceux qui l’entouraient. A plus de 50 lieus à la ronde, ou plutôt en ligne droite et dans la vallée du Nil, il n’y avait pas et il n’y a pas actuellement une seule ville de quelque importance. On n’est pas venu de si loin voler Thèbes; ou du moins on a eu trop de peine pour la voler beaucoup. Si les Pyramides ont été dépouillées, la grande surtout, du revêtement de marbre qui la couvrait, c’est que le Caire s’est formé tout auprès. On a bâti le Caire avec des débris qu’on enlevait sans scrupule, parce qu’on pouvait les transporter presque saris peine. Les palais sans nombre qui entouraient les Pyramides, ont été successivement rasés pour aller orner de leurs fragments dépareillés les maisons de la grande ville, qu’ils rendaient un peu moins laides. Au contraire, Thèbes a été respectée,
parce qu’il aurait été trop difficile de la piller.
Cette solidité massive, ces développements colossaux de toutes les parties de l’édifice architectural, qui les a inspirés à l’art égyptien? Quelle cause a pu originairement les produire ? Pourquoi l’art égyptien est-il si pesant, quand l’art grec, par exemple, et même l’art arabe, est si léger, si svelte, si élégant? M. Quatremèrc de Quincy répond que cette différence fondamentale tient au genre de vie primitif des peuples. En Égypte, où il n’y a pas de bois, pas plus qu’il n’y a de métaux, on a d’abord habité des cavernes, parce qu’on ne pouvait se construire de maisons; et, comme la nature des montagnes se prêtait admirablement aux travaux d’excavation, témoin les carrières du Mokattan, celles de Biban-el-Mplouk, celles de Silsiléh, etc., ces travaux se sont multipliés en Égypte plus que partout ailleurs. Il n’y a pas de pays où l’homme se soit fait autant de retraites souterraines; et dans toutes les parties de la contrée, sur les bords du Nil et dans les rochers qui l’encaissent ou l’avoisinent, c’est prodigieux ce qu’on a trouvé, et ce qu’on découvre tous les jours, d’excavations de toutes sortes, particulières ou sacrées.
Dans leur architecture, les Égyptiens auront
donc cherché à reproduire les traits principaux de leurs habitations premières; et leurs édifices, avec leurs plafonds toujours plats, avec leurs lourdes colonnades, avec leurs pierres énormes aux assemblages les plus simples, avec leurs lignes droites et leurs portails carrés, ne sont que la reproduction des cavernes où l’on vivait à l’origine, et où l’art s’exerçait sous terre avant de se montrer au grand jour.
En Grèce, au contraire, l’architecture a dû imiter, non la caverne, dont on n’avait pas besoin, mais la maison, dont l’habile charpente en bois, tiré des plus vastes forêts, portait déjà les premiers rudiments de l’art.
Je ne nie pas la valeur de cette théorie; et l’on doit avouer que les grands temples hypogées d’Ibsamboul en Nubie ne laissent pas que d’y donner une certaine autorité. Mais les origines sont toujours si obscures, qu’il vaut mieux, je crois, ne pas les sonder; et, tout en trouvant cette explication fort ingénieuse, je ne m’y arrête pas; je la prends pour ce qu’elle est, sans y attacher beaucoup d’importance. L’architecture égyptienne est là, qui pose devant nous; et je trouve qu’il vaut mieux l’étudier dans ce que nous voyons, que d’essayer de savoir, au milieu des ténèbres, quelles conceptions ont présidé à sa naissance.
Un premier mérite qu’on ne peut refuser à cetle architecture, c’est d’être profondément originale. C’est bien en Égypte qu’elle s’est produite; c’est en Égypte qu’elle s’est développée, ou plutôt qu’elle a régné, sans venir d’un autre peuple et sans passer à personne. Mais elle n’est pas moins monotone qu’originale. Qui a vu un temple les a vus tous; et, sauf les dimensions et le nombre des parties, toujours les mêmes, dont ils se composent, il n’y a aucune différence dans la pensée qui les a conçus et exécutés.
Les causes de cetle uniformité sont de toute évidence, et elles sont écrites en caractères irrécusables sur les pierres mêmes dont les édifices sont formés. Comme ces édifices sont tous religieux, le pouvoir monarchique ou sacerdotal est intervenu de très-bonne heure, pour fixer d’une manière irrévocable tous les détails de la construction, et l’usage de chaque partie, depuis le sanctuaire relégué au fond le plus caché du temple jusqu’à la paroi extérieure réservée aux inscriptions et aux bas-reliefs historiques. Ces hiéroglyphes de toute dimension, ces figures de tout genre, parfois majestueuses, le plus souvent grotesques, avec des corps humains surmontés de têtes d’animaux, ou réciproquement, avec des corps d’animaux surmontés
de physionomies humaines, c’étaient les annales de ce peuple, ses archives, ses bibliothèques. L’artiste, si ce mot n’est pas ici trop ambitieux, en bâtissant le temple sur un certain plan, exécutait un ordre qu’il n’avait jamais à discuter; en sculptant sur la pierre certains linéaments qu’il ne comprenait pas, sans doute, et dont ses chefs avaient seuls le secret, il exécutait un autre ordre, moins discutable encore, s’il est possible. Changer un trait, déplacer la figure la plus insignifiante en apparence, c’était commettre un sacrilège, c’était un attentat des plus graves, non-seulement contre la majesté des rois, mais aussi contre la sainteté des dieux.
L’art emprisonné dans ces lisières ne pouvait grandir; il ne pouvait tout au plus que durer; et il faut convenir que c’était la preuve d’une puissante vitalité que de ne pas étouffer dans ces langes, et que de s’y mouvoir encore si vigoureusement.
Il suffit de jeter un regard quelque peu attentif sur l’art égyptien pour voir que cette immutabilité est un fait, et non point une simple théorie, comme celle que je rappelais tout à l’heure. Mais il y a «plus; ce fait nous est attesté de la manière la plus formelle par un témoignage qui ne peut être récusé, et qui a aujourd’hui vingt-deux siècles de
date. C’est celui de Platon. Au second livre de son admirable traité des Lois (page 82 de la traduction de M. Y. Cousin), il dit positivement que « les modèles étaient déposés dans les temples et que défense était faite aux artistes de rien innover ni de s'écarter en quoi que ce fût de ce qui avait été réglé par les lois. » Platon ajoute : « Celte défense subsiste encore aujourd’hui (vers Pan 400 avant Jésus-Christ), et pour les figures et pour les ouvrages de sculpture et de peinture et pour toute espèce de morceaux de musique; il y a plus de dix mille ans, à la lettre, que ces règles ont été posées, et les œuvres de ces temps reculés n’étaient ni plus -ni moins belles que celles de nos jours. Elles sont toutes, sans exception, travaillées sur les mêmes patrons ; et le goût du plaisir n’a pas prévalu sur l’antiquité. » Platon avait voyagé, dit-on, en Égypte, et il ne faisait sans doute que répéter le témoignage des prêtres. Les prêtres de Sais, dans le Delta, en avaient dit autant à Solon. Leurs annales, conservées dans les temples, remontaient, à les en croire, à plus de huit mille ans; et Critias, qui figure dans le Timée (page 110, traduction de M. Y. Cousin), tenait ces traditions de son grandpère, qui, lui-même, les avait reçues de la bouche de Solon de retour d’Egypte.
3ifi LETTRES SUR I/ÉGYPTE
Tl n’y a donc pas à en douter; la vue des monuments eux-mêmes et les affirmations de l’ histoire sont d’accord : tout est de convention dans l’art égyptien ; et jamais la liberté ne lui a été laissée dans la plus faible mesure.
Mais partout où l’on détruit la liberté, on détruit ce qu’il y a de meilleur et de plus fécond dans l’homme. C’est plus que lui arracher la moitié de son âme, comme l’a dit le poète. Pour Part égyptien, la conséquence a été désastreuse; il ne s’est jamais’perfectionné, et il n’a pu faire le moindre progrès. La métaphore de Winckelmann est d’une justesse frappante. L’insecte qui a piqué l’arbre et lui a oté toute sève, c’est le pouvoir, quel qu’il fût, qui, à un certain moment de son existence, l’a saisi au point où il en était arrivé etlui a posé des barrières infranchissables, sous l’étreinte d’entraves sacrées. C’est là ce qui fait que la sculpture n’a pu atteindre jusqu’à la statuaire, que la peinture n’a jamais eu de couleurs, que les basreliefs historiques eux-mêmes n’ont jamais pu être des portraits, et enfin que l’art n’a jamais essayé de lutter avec la nature et de la surpasser en l’imitant. Winckelmann a remarqué avec raison que les artistes égyptiens ne paraissent point avoir soupçonné la science del’anatomie. C’estvrai; et, évidem-
ment, la défense générale sous laquelle ils travaillaient leur interdisait d'étudierd’autres modèles que ceux qu’on leur donnait à reproduire servilement.
C’était là, du reste, un reproche qu’on adressait dès l’antiquité aux arts de l’Égypte. Strabon remarque que « les artistes de ce pays ne cherchent point l’imitation corporelle; ils ne donnent jamais à leurs figures une attitude pittoresque; en un mot, ils n’ont jamais consulté les Grâces. » Strabon les blâme donc; et. comme en fait d’art l’autorité n’est de rien et que le beau est tout, il n’hésite pas à condamner des procédés qui tuaient le génie en prétendant le diriger. Platon, à un autre point de vue, semble au contraire approuver ces lois sévères; et il se défie tellement des aberrations de l’art, qu’il le plie sous le joug, sans crainte de l’y briser et sans trop de regPet. Quoiqu’il m’en coûte, je me mettrais, en ceci, avec Strabon contre le disciple de Socrate. Sans doute, l’art doit être réglé, et je ne suis pas plus que Platon pour qu’il reste sans direction et qu’il s’abandonne à la licence; mais c’est aux mœurs publiques, et non point à la loi, de le discipliner.
L’art égyptien, sous la loi qui lui prescrivait minutieusement toutes ses allures, a végété plutôt qu’il n’a vécu.
Mais je me trompe; à tout ceci il y a une grande exception capable à elle seule de bouleverser toutes ces idées ; je vous en parlerai bientôt.
Une autre conséquence non moins certaine de cet enchaînement oppressif de l’art, c’est qu’il n’a pas de goût. Refuser toute espèce de goût à l’art •égyptien, c’est peut-être beaucoup dire en présence de tant de figures qui ont bien aussi leur grâce spéciale et leur beauté. Mais, si l’on tourne les yeux vers l’art grec, et que l’on contemple un instant ces prodiges d’élégance et de force, de simplicité et de science réunies, de délicatesse et de puissance, d’harmonie et de diversité, on ne peut plus regarder sans une sorte de 'malaise ces figures égyptiennes, dont la roideur atteste trop grossièrement que la vie n’a jamais été dans ces vaines images. Comment accorder une ombre de goût à un art qui a commis de si énormes méprises, et qui a cru que la grandeur matérielle de l’objet faisait la grandeur de l’œuvre et de la représentation? Un grand monarque, illustre dans la paix et dans la guerre, est représenté par un colosse de 60 pieds de haut, tandis qu’on n’en a donné que 20 tout au plus aux colosses des rois dont il a triomphé! Avec de telles bévues, il est bien difficile qu’on ait du goût; et, malgré toute l’admiration que je
professe pour l’art égyptien, je crois que cette partie la plus délicate de l’intelligence et du génie des arts, qu’on appelle le goût, lui a presque tout à fait manqué. Mais j’ajoute : même avec cette lacune, qui est très-considérable, on peut encore mériter l’estime de la postérité.
La solidité, que M. Quatremère de Quincy nomme avec tant de raison la santé de l’architecture, étant le caractère propre de l'art égyptien, il faut voir à quoi tient celte solidité incomparable. Selon moi, il y en a trois causes principales : la nature des matériaux, l’habileté de l’assemblage et l’immensité des masses superposées.
La nature des matériaux ne dépend en rien de l’artiste qui n’a que la peine de les choisir. Mais les deux autres causes ne dépendent que de lui et lui font le plus grand honneur.
Tout le monde sait que l’Égypte est peut-être le pays du globe le mieux doté par la nature sous le rapport des matériaux propres à l’architecture, je ne dis pas, à la statuaire. On croirait que le ciel a voulu dédommager une contrée qui ne recevait de lui ni bois ni métal. Il lui a donné, en place, les calcaires compactes à grain résistant et fin, les grès indestructibles, les granits qui sont plus durables encore, des matériaux de ciments que rien n’al-
tère, mais dont l’art n’a fait d’ailleurs qu’un trèsrare usage, et une terre qui se modèle sans peine en briques extrêmement solides, que le soleil suffit ordinairement à cuire. Quant au marbre, au porphyre, au basalte, l’Égypte n’en a pas naturellement; mais elle a su de très-bonne heure les emprunter à ses voisins. Le Sinaï lui a fourni des marbres fort beaux, l’Arabie des porphyres inaltérables, et l’Ethiopie des basaltes, que les ciseaux les mieux trempés peuvent à peine entamer.
Telle est la part de la nature.
Celle de l’art est bien plus considérable. Charles Perrault, au milieu des paradoxes qu’il a soutenus pour flatter la vanité des modernes et pour rabaisser les anciens, a prétendu que les anciens n’entendaient rien à la coupe des pierres. C’était peut-être pour faire plaisir à son frère Claude, l’architecte du Louvre. Mais cette critique, injuste envers les Grecs et les Romains, l’était encore plus, s’il est possible, envers les Egyptiens. Il n’y a pas de peuple qui ait mieux pratiqué la taille des pierres proprement dite, non pas dans toutes ses parties sans exception, mais dans ses parties essentielles et vraiment architectoniques. Il faut accorder, comme le fait M. Quatremère de Quincy, qu’il n’y a pas d’art du trait dans l’architecture égyp-
L'ARCHITECTURE ÉGYTTIENNE 321
tienne, qu’il n’y a pas d’art de l’appareil, en d’autres termes, qu’il n’y a pas de procédés artificiels de solidité. On est trop simple alors, et trop fort en même temps, pour connaître autre chose que le sciage des pierres, l’équarissement à angles droits, et un polissage merveilleux que procure le sable d’Ethiopie, aussi dur que la poudre de diamant, ou le sable de Péluse, non moins vanté par Pline.
Mais, avec ces formes qui attestent l’enfance et les débuts de l’art, quelle justesse, quelle précision, quels joints imperceptibles et inébranlables! Les modernes ont beau faire; quoi qu’en dise Perrault, ils ne surpassent point les Égyptiens en ce genre. Il faut ajouter que les anciens eux-mêmes, entendez les Grecs et les Romains, partageaient à cet égard l’infériorité trop réelle des modernes; ce qui aurait bien dû les réconcilier avec leur impitoyable critique. Dans les œuvres grecques et romaines, il n’y a peut-être que le temple de Jupiter à Àgrigente, si l’on s’en rapporte à Winckelmann, qui puisse rivaliser avec les temples d’Égypte pour la dimension des pierres, la perfection des joints, la justesse des équerres et la vivacité toujours subsistante des arêtes.
Charles Perrault s’est donc trompé ici comme sur Homère et sur tant d’autres points; ce sont des
contes qu’il nous fait sur l’impéritie des anciens en fait de coupe de pierres. Seulement ces contes- là ne valent pas les fameux Contes de Fées, genre où Perrault excelle, et qu’en effet les Grecs n’ont jamais connu, s’en dédommageant, il est vrai, par la Mythologie, et même par l’Iliade et l’Odyssée.
Ce qu’il y a de plus étonnant encore que la perfection du sciage et de l’équerre, c’est le travail du ciseau, dont il a été fait plus d’usage dans l’architecture égyptienne que dans aucune autre du monde. La plupart des hiéroglyphes sont incisés à des profondeurs plus ou moins grandes; et ces incisions sont si justes, qu’elles ont l’air d’être faites à l’emporte-pièce. C’est cependant en plein granit, pierre déjà bien dure; c’est parfois aussi en plein basalte, comme pour ces sarcophages que nous pouvons voir dans notre Louvre. Mais le basalte rebute nos meilleurs outils, et il a bientôt mis hors de service nos aciers les plus finement trempés. Les Egyptiens se jouaient, à ce qu’il paraît, avec ces difficultés, qui sont tout simplement insurmontables pour nous; et ce qui dépasse toute idée, c’est qu’ils n’avaient que des instruments de cuivre. Quelle trempe savaient- ils donc leur communiquer?
Quelles mains avaient- ils donc pour faire des entailles si justes et si infaillibles dans une ma-
tière si rebelle? Enigme qui vaut presque celle des hiéroglyphes, et que nos architectes ne découvriront pas, comme nos égyptologues ont deviné l’autre.
Cosme de Médicis, premier grand-duc de Toscane, avait retrouvé, à ce qu’assure Yasari, son architecte, le secret de tailler le granit au ciseau, dans le style égyptien. Mais le secret, un instant ressaisi, et sans doute par hasard, fut bientôt perdu ; et nous le cherchons encore. Les Égyptiens, plus habiles et plus attentifs, l’ont eu et l’ont gardé pendant des siècles.
La chose a paru si étonnante à quelques historiens, que, pour l'expliquer, ils ont prétendu que les Égyptiens devaient avoir un moyen d’amollir la pierre avant de la travailler. Mais je ne trouve pas que cette solution fort paradoxale du problème l’avance beaucoup. La question est ainsi transportée de l’architecture à la chimie. J’interroge alors les chimistes au lieu des architectes, et je leur demande s’ils ont des réactifs qui rendent le granit, le porphyre et le basalte tendres comme cire pour un moment, et à une place donnée, sauf à leur rendre ensuite leur dureté primitive. Les chimistes ne seraient pas moins embarrassés, je suppose, que leurs confrères de l'équerre et du compas. Enigme
324 LETTRES SLR L’ÉÜYPTE
pour énigme, je m’en tiens à la première; et je ne pense pas qu’iei plus qu’ailleurs il soit bien raisonnable de multiplier les êtres sans nécessité.
Après l’architecture proprement dite, viennent les moyens d’exécution dont elle se servait. Et ici les Égyptiens ont une supériorité si absolument incontestable, que Winekelmann et Quatremère de Quincy sont d’accord; que M. le chevalier Canina est de leur avis; et que tous les architectes, sans exception, portent un jugement identique. On est stupéfait devant de tels prodiges, qui sont aussi certains qu’inexplicables. A Karnak, à Médinel-Habou, sans parler des Pyramides, j’ai vu des pierres de 50 et 40 pieds de long posées à des hauteurs de 40, 50, 60 pieds et plus. C‘esl à n’y rien comprendre; et, devant la réalité, on doute du témoignage de ses yeux, plutôt que d’abord y croire. Par quels procédés de mécanique, faciles et tout-puissants, a-t-on pu porter à ces élévations ces morceaux gigantesques, arrachés à des carrières qui sont à des 50 lieues de là?
C’est déjà beaucoup. Mais il y a plus fort que cela. Des obélisques de 100 pieds de haut, c’est peu facile à transporter. Mais des colosses, qui ont des 5 ou 4 mètres de large entre les épaules, et qui ont 50 pieds de haut, comme celui de Rham-
sès, imaginez un peu ce que ce doit être de les extraire des carrières de Silsiléh, près d’Assouan, pour venir les dresser à une cinquantaine de lieues plus bas dans la plaine de Thèbes, où ils sont encore, pesant à peu près un million de kilogrammes. Si l’histoire nous avait à elle seule attesté de pareils travaux, sans qu’ils existassent encore sous nos yeux, on n’aurait pas manqué de récuser l’historien assez naïf pour rapporter de tels mensonges. Ces mensonges sont des faits irrécusables, qui sont exposés sans cesse aux regards des voyageurs, et que constatent les mesures les plus exactes de l’antiquaire et du critique. Il faut se rendre à l’évidence, tout inimaginable qu’elle est.
Ce qu’il y a de plus surprenant peut-être, quand on y pense, c’est que ce ne sont pas là des tours de force pour l’art égyptien. C’est sa pratique habituelle. Les obélisques, les colosses, les pierres colossales, sont en un tel nombre, qu’il est clair que ce sont là des travaux de chaque jour, dont chaque artiste est capable, et qu’on accomplit presque sans y penser. A Sais, à Butos, dans le Delta, on a transporté à 200 lieues des carrières de la Haute-Égypte, des chapelles monolithes en granit qui pèsent plus que les plus grands co losses de Thèbes. Une fois sur le Nil, on comprend
iü
le transport. Mais, pour sorlir de la carrière et arriver au fleuve; mais, pour sortir du fleuve et cheminer jusqu’à destination, c’est à confondre d’étonnement.
Tout ce qu’on raconte de la construction des Pyramides, et toutes les fables qu’en rapportent les , écrivains grecs et romains, prouvent bien qu’on avait dès lors perdu le secret de ces constructions habiles, si ce n’est savantes. A quelle époque avaiton eu ce secret? Mais ce secret ne pouvait en être un, certainement, pour la population égyptienne tout entière , sous les yeux de laquelle on construisait ces merveilles, ou plutôt qu’on employait à les construire.
C’est toujours par assises horizontales que l’art égyptien procède. C’est fort simple; et l’on peut voir dans cette simplicité l’enfance d’un art peu avancé; mais c’est fort solide, et c’est surtout ainsi qu’on brave le temps. Les cathédrales gothiques, avec leurs délicatesses infinies d’ornementation, ne vivront pas ce que Karnak a vécu, et ce qu’il doit vivre encore. Souvent l'architecture égyptienne fait des murs de 24 pieds d’épaisseur, prenant pour moellons des pierres que nous trouverions déjà bien grosses pour nos pierres de taille Les plafonds sont toujours laits d’un seul bloc qui va d’une colonne à
l’autre. Les tambours des colonnes varient suivant l’épaisseur des couches; et il est assez remarquable que les Égyptiens n’aient presque jamais fait de colonnes monolithes, quoique sans doute cet effort ne leur eût pas coûté plus que tant d’autres. C’est que probablement ils les auront jugées trop peu solides.
Les assemblages de ces pierres, presque toujours à angles droits sur toutes leurs faces, sont merveilleux; elles connaisseurs, comme M. Qualremère de Quincy, ne peuvent se lasser de les admirer. Ils les donneraient à faire, peut-être bien en vain, à nos constructeurs les plus expérimentés et les plus adroits. La voûte cintrée est inconnue aux Égyptiens, ou plutôt elle leur est inutile. Quand on fait des plafonds horizontaux d’une seule venue, à quoi bon les cintres? Dans les édifices romains et grecs, ce sont toujours les voûtes qui faiblissent les premières et qui commencent la ruine. Aujourd’hui, les plafonds tout unis de Karnak sont ce qu’ils étaient au temps de Sésoslris, voilà 3,000 ou 3,500 ans. Les pierres n’ont pas bougé d’une ligne, pas plus que les couleurs ne se sont ternies.
11 est vrai que les Egyptiens se sont abstenus de faire des édifices à plusieurs étages. Je ne crois pas qu’on trouve un seul temple où, à une première construction , on en ait superposé une seconde.
L’élévation peut être considérable comme à Karnak, où elle a parfois 100 pieds, mais elle est toujours simple et unique. Les Égyptiens, tout forts qu'ils étaient, ne se le sont pas crus assez cependant pour risquer de telles témérités. Est-ce en effet calcul de leur part? Alors c’est bien prudent, et ce n’est guère qu’une expérience consommée qui impose cette réserve et qui inspire ces conseils. Est-ce instinct? Alors le génie égyptien est encore mieux doué qu’on ne le suppose.
Dans le détail des éditices, on n’a pas été moins sage; et les portes, par exemple, sont toujours quadrangulaires. Les pylônes sont plus solides encore que les temples et les palais indestructibles qu’ils précèdent et qu’ils annoncent. Tous ceux que l’on voit altérés aujourd’hui ne l’ont été que par la main des hommes; le temps à lui seul ne les aurait jamais endommagés. De telles pierres, posées si simplement les unes sur les autres et si bien ajustées, sont solides comme les montagnes d’où on les a tirées; et le travail minutieux dont on les a revêtues les rend plus insensibles encore aux intempéries de l’air, dont les montagnes elles-mêmes sont délitées. Ces portails si grandioses et si inébranlables sont, à ce qu'il semble, ce qui frappait le plus les visiteurs anciens de Tlièbes; et, quand Homère
L’ARCHITECTLRE ÉGYPTIENNE 329
parle de cette ville, c’est pour l’appeler la ville aux cent portes, Hécatonpyle. Si parfois on veut donner des jours dans les temples, ce ne sont pas des fenêtres que l’on fait ; ce sont uniquement des ouvertures carrées, en harmonie avec le reste de la construction et aussi massives qu’elle. •
Les plans uniformes des temples sont toujours quadrangulaires. On n’a jamais connu en Egypte d’édifice circulaire, par les mêmes causes qu’on n’a jamais fait de voûtes. Ce n'eût pas été assez solide, et peut-être l’oeil en eût-il été choqué. Les temples peuvent être indéfiniment accrus, mais c’est toujours d’après le même modèle. C’est ce que remarque déjà Slrabon, qui nous en a laissé la description la plus détaillée et la plus fidèle. Dans tous les temples, il y a constamment la cour pavée, ou le dromos, qui règne autour du temple, soit en largeur, soit en longueur. Sur le dromos il y a l’avenue des sphinx dans les deux sens ; ils sont sur deux lignes qui se font face, à 20 coudées l’un de l’autre. Le dromos est souvent planté. Après le dromos, qui est limité par des murailles à hauteur d’appui, viennent les propylées; puis, le temple proprement dit. Il est composé lui-même de deux parties distinctes : le pronaos ou temple extérieur, et le sanctuaire, temple du dedans, le vrai
temple où s’accomplit le culte avec ses mystères.
Voilà les éléments essentiels. On peut maintenant modifier les dimensions, multiplier les allées de sphinx, étendre le pronaos, grandir le sanctuaire, accumuler deux ou plusieurs entrées de temple, deux ou plusieurs cours, comme à Médinet-Habou; la réunion des édifices peut être indéfinie, comme le dit Strabon. Mais il reste facile de s’orienter dans ces lignes toujours droites et pareilles, qui varient d étendue sans jamais varier de figure.
Chose assez singulière, qu’il est bon de signaler : on n’a jamais recherché quel était le système de fondation de ces solides structures. On se contente de les voir si fermement assises sur le sol. On ne s’est point encore demandé sur quoi elles reposent. Le sable, il est vrai, est un rude obstacle; et il ensevelit toutes les fondations, puisqu’il ensevelit souvent même les édifices entiers jusqu’au faîte.
Telle est à peu près l’architecture égyptienne dans son ensemble. Mais ce ne serait pas la connaître assez complètement que de ne pas y joindre une foule d’accessoires qui ne sont que des détails, mais qui ne laissent pas que d’avoir de l’importance, tout en ne faisant point partie des édifices mêmes.
Sur ces pyramides qui servaient de tombeaux, et
L’ARCHITECTURE fillYPTIENNE 331
qui étaient, revêtues de marbre poli, il paraît qu’il y avait des statues proportionnées à un tel piédestal; et ces statues étaient sans doute celles des monarques ensevelis sous ces montagnes de pierres. Je ne sais si la grande Pyramide a jamais été couronnée par la statue de Chéops. Mais il est certain que les deux pyramides du fameux lac Mœris avaient chacune, à leur sommet, un colosse do granit. C’est Hérodote qui l’atteste pour l’avoir vu (Euterpe, ch. 149). Ces deux pyramides étaient peut-être plus hautes encore que la grande; car elles avaient ‘250 pieds sous l’eau du lac et autant au-dessus. Ces statues colossales étaient parfois richement ornées; et Cambyse passe pour avoir arraché à une d’elles le cercle d’or massif qu’elle portail sur la tête. Cet ornement d’une statue au sommet d’une pyramide est d’assez bon goût, et. c’est un trait à remarquer dans l’art égyptien.
Les obélisques sont aussi une particularité qui lui est tout à fait propre. C’est une invention qui n’est qii’.à lui. Nous ne pouvons guère en juger l’effet en voyant un obélisque isolé sur une de nos places publiques. Les obélisques allaient toujours deux par deux, devant les deux massifs des pylônes, ou devant les temples de chaque côté des portes. Il faudrait les voir dans ces conditions pour savoir
tout ce qu’ils sont, et surtout quels sont leurs rapports avec le reste des monuments dont ils étaient entourés. En soi, c’est une idée certainement originale autant que l’œuvre est élégante. Je ne vois pas que dans aucune autre architecture on en ait fait usage. Il n’y avait guère qu’en Egypte qu’on pût se procurer de pareils monolithes. Mais, si, dans toute autre architecture, on les eût jugés un élément nécessaire de l’ornementation, on aurait pu toujours les faire de plusieurs assises, ce qu’on n’a point fait. L’obélisque n’est donc connu qu’à l’art égyptien tout seul; et, dans certains cas, il peut valoir mieux que la colonne.
La partie la plus riche peut-être de l’architecture égyptienne, c’est la décoration des colonnes, des chapiteaux, des corniches et entablements, des plafonds et des portiques. Les cariatides sont aussi comme l’obélisque une invention égyptienne. Mais celle-là a été portée ailleurs; et l’architecture grecque en a fait grand usage, soit qu’elle ait trouvé spontanément cet Qrnement, soit qu’elle l’ait emprunté dq dehors.
Aux pyramides, aux obélisques, aux colosses, aux sphinx à têtes humaines ou à têtes d’animaux, il faut ajouter ces myriades de statuettes trouvées dans tous les tombeaux, soit en terre cuite, soit en
bronze, dont quelques-unes sont do véritables chefs-d’œuvre ou de formé ou de fabrication. Nous pouvons en voir de charmantes dans nos musées. Il faudrait ajouter encore ces émaux admirables que l’orfèvrerie la plus habile de nos jours, aidée de tous les secours de la chimie, ne pourrait certainement pas dépasser, si même elle les égalait. Pour s’en convaincre, il suffit de voir ceux que M. Mariette a découverts dans le tombeau d’Apis, et qui sont déposés au Louvre.
Mais, pour en revenir à l’architecture en particulier, on doit remarquer encore que l’art égyptien a donné aux pierres qu’il employait, un poli qui atteste les procédés les plus adroits, les plus sûrs et les plus faciles nécessairement, puisqu’on a pu les appliquer sur une aussi vaste échelle. On n’achcvait point les statues au ciseau; on les achevait en les polissant, ce qui empêchait, il est vrai, à peu près complètement l’imitation du relief si varié des chairs et du jeu des muscles; mais c’était un moyen de conservation pour la matière. C’était encore une partie de cette solidité éternelle que les égyptiens paraissent avoir cherchée avant toute autre qualité.
Quant aux édifices mêmes, il fallait les polir après les avoir complètement achevés, pour pouvoir
y sculpter les hiéroglyphes et les bas-reliefs. La perfection relative de ces travaux, qui sont aussi un privilège des Égyptiens, tient en partie au poli de la pierre. Les grès de Silsiléh étaient très-propres à le recevoir, quoique le grain ne puisse pas naturellement en être très-fin. Les granits prenaient le poli le plus admirable; mais ils ne servaient qu'aux colosses et aux obélisques, et Ton n’y gravait que de rares inscriptions. Les calcaires, qui auraient pu se polir presque aussi .bien, n’ont guère été employés pour ces édifices, qui devaient durer autant que le monde. Les calcaires sont bons pour nos constructions éphémères; ils ne convenaient point aux constructions égyptiennes, à moins qu’on n’accumulat les pierres par monceaux, comme dans les pyramides de Ghizeh.
C’est à peu près la tout ce que j’avais à vous dire, monsieur le Rédacteur, sur l’architecture égyptienne, et je viens de vous en rappeler les principaux traits. Vous voyez que je l’estime vivement, et je n’hésite pas à lui donner une place considérable dans les fastes de l’art. Après l’architecture grecque, je ne vois pas trop ce qu’on peut - lui préférer; et, tout en admirant beaucoup l’architecture gothique, je ne crois pas qu’on puisse, tout compris, la placer à cette hauteur, ne serait-
ce qu’à cause de sa date. Je demande bien pardon de cette hérésie à nos fanatiques du moyen âge. Le gothique a de grands mérites que je suis loin de nier. Pourtant je ne sais si, au point de vue purement technique, ces mérites, d'ailleurs fort différents, valent ceux de Part égyptien.
Mais, tout admirateur que je puisse être de l'architecture de Thèbes, de Pendérah, des Pyramides, je me range à l’avis de M. Quatremère de Quincy et du P. Paolo, collaborateur de Winckelmann. L’architecture égyptienne ne peut jamais servir de modèle, parce qu’elle a travaillé sans règles proprement dites, quoiqu’elle ait travaillé sous la discipline la plus sévère. Elle n’a pas d’ordres, parce qu’elle n’a pas de proportions fixes ni de combinaisons systématiques, si ce n’est celles qu’on lui impose au nom de certains principes religieux et politiques, qui n’ont rien à faire avec les principes de Part et du beau. Un ordre d’architecture est le résultat des analyses les plus savantes et de l’expérience la plus étendue et la plus intelligente. Il n’y a guère que les Grecs qui aient connu ces profondeurs de la science et de la pratique réfléchie. Je ne suis pas sûr que le gothique ait des ordres; mais je connais très-clairement l’ordre dorique, l’ordre corinthien, l’ordre ionique, l’ordre compo-
site. En Egypte, non plus qu’ailleurs, il n’y a rien * de pareil; et la Grèce garde aussi ce privilège, comme tant d’autres, en ce qui concerne le vrai et le beau.
Je ne dirai pas tout à fait, avec M. Quatremère deQuincy, que l’architecture égyptienne est énorme par impuissance; qu’elle est dénuée de tout sentiment du beau, et qu’elle n’a ni grâce ni richesse.
Je trouve ce jugement un peu sévère, s’il m’est permis de modifier quelque chose aux arrêts d’une telle autorité; et je ne voudrais pas, malgré les justes hésitations de mon ignorance, ratifier une sentence prononcée par cet oracle de bon sens et de goût. Mais M. Quatremère l’eut atténuée peutêtre lui-même s’il fût allé sur les lieux, et s’il avait pu recevoir l’impression directe de ces grandes choses, dans le milieu même pour lequel elles ont été faites. Du reste, je souscris bien volontiers à ses préférences exclusives pour l’art grec, qu’il proclame supérieur et tout à fait pur d’imitation.
Il est vrai qu’on peut être bien inférieur aux Grecs et être encore bien grand. L’élude de M. Quatremère de Quincy le prouve, quoiqu’aboutissant à une critique; et je crois que, tout en mettant l’architecture égyptienne fort au-dessous de sa ri-
L’ARCHITECTURF. ÉGYPTIENNE 337
vale, il aura contribué plus que personne à la placer encore bien haut. Pour ma part, c’est lui qui m’a appris à en tenir tant de compte en me faisant pénétrer quelque peu dans ses mystères, dont elle-même d’ailleurs n’a peut-être pas eu conscience.
Mais je le répète : Qui se serait douté, sans le témoignage formel, non pas de l’histoire, mais de ces monuments éternels qui portent eux-mêmes leur date et leur explication, qu’à quatre mille ans de nous, et dans un pays désert aujourd’hui et toujours menacé par l’envahissements des sables, sous une telle latitude, dans le cœur de l’Afrique, à 250 lieues des côtes de la Méditerranée, et même plus loin encore si l’on pense à Ibsamhoul et aux temples de la Nubie, l’art pût créer de telles merveilles? En ceci, du moins, la gloire, qui a fait plus d’une méprise, ne s’est pas trompée, et Thèbes valait encore plus que la renommée ne le disait au monde étonné.
J’en arrive, pour terminer cette longue lettre, monsieur le Rédacteur, à l’exception essentielle dont je vous parlais un peu plus haut.
Parmi les admirables découvertes qu’a faites M. Mariette au Sérapéum de Memphis, la plus surprenante, selon moi, est la statue de l’Hiérogram-
mate, qui est actuellement au Louvre, clans une des salles de notre musée égyptien. M. Mariette l’a extraite d’un des plus anciens tombeaux entre lesquels passait la fameuse allée de sphinx, qu’avait vue Strabon, et que notre compatriote a retrouvée à 80 pieds sous le sable 'qui l’enfouissait. Cette statue en pierre, recouverte d’un enduit rouge, représente un homme assis les jambes croisées, tenant sur son genou droit un papyrus sur lequel pose sa main, armée du roseau, instrument de sa profession, il lève la tète; et ses yeux, très-artistement composés, regardent au loin.
O prodige! cette statue est d’un style absolument différent de tout ce que nous offre l’art égyptien. C’est la sculpture, étude et imitation du corps humain et de la nature, telle que les Grecs l’ont conçue et telle que nous la concevons après eux. C’est un tout autre monde que celui de Tlièbes, de Dendérah, des Pyramides; c’est notre monde; ce n’est plus rien du monde pharaonique.
A quelle époque remonte cette statue, escortée de dix ou douze autres conçues dans le même esprit et dans le même sentiment? D’où vient-elle? Qui l’a produite? Quelle est cette apparition qui contredit tout ce que l’on sait, tout ce que l’on peut voir de l’art égyptien? Les égyptologues les plus
autorisés nous répondent sans hésiter que celte statue singulière appartient, avec les monuments au milieu desquels on l’a trouvée, à la cinquième ' ou sixième dynastie. Selon les calculs de M. Lenormant, la cinquième dynastie a commencé à régner en 4073 avant J. C. Ainsi, cette figure parlante, comme dit M. de Rougé, et dont tous les traits sont si fortement empreints d’individualité, en un mot, qui est un vrai portrait, pourrait avoir six mille ans à l'heure où je la décris.
Six mille ans! Alors voyez la conséquence. Avant cette période de l’art égyptien, où il était ce que nous le connaissons, c’est-à-dire soumis à ces lois toutes conventionnelles dont Platon nous a parlé, sans liberté, sans progrès possibles, il y a eu un art tout autre, qui était le vrai, parce qu’il était libre, et qui marchait sur la voie où l’on arrive à la beauté grecque et à la perfection de Phidias. Quelle révélation inattendue et quelle surprise!
Je m’arrête, monsieur le Rédacteur, sur cette pente qui pourrait nous mener peut-être à l’hypothèse et aux chimères. Mais je tenais à signaler ce nouveau point de vue, et cette échappée en quelque sorte, sur les origines de l’art égyptien. Dans l’histoire de l’esprit humain, ce serait un fait inouï; et cette abdication irrévocable du génie de l’art sous
les ordres du despotisme serait une des anomalies les plus étonnantes que les annales de l’histoire pourraient offrir aux réflexions de la philosophie.
Encore une fois, je crois queTEgypte, déjà bien mystérieuse, nous tient en réserve des étonnements dont nous ne doutons guère, bien que, grâce à Champollion, nous comprenions ses hiéroglyphes et quelques-unes de ses énigmes.
Agréez, etc.
Dos bords du lac Timsali, le 2G décembre 185.).
Monsieur,
Nous avons quitté Suez le 21 décembre, et nous avons commencé notre voyage dans l’isthme. J’aurai plus tard à vous parler de ce que nous y avons trouvé, et des résultats tout à fait favorables de notre examen. Mais auparavant je veux vous entretenir de la ville de Suez et de l’état actuel de son commerce. Aujourd’hui, elle est peu importante; mais c’est presque un motif de plus pour lui don-
ner quelques instants d’attention. Elle prendra un grand développement quand le canal qui doit relier la iner bouge à la Méditerranée sera ouvert, et que le commerce du monde avec l’Asie empruntera cette route devenue facile et rapide. Alors, il sera curieux de savoir ce qu’était Suez avant que celte belle entreprise vînt l’enrichir et en faire une cité populeuse et civilisée.
La Commission internationale était arrivée le IC décembre dans la matinée. Sur-le-champ elle s’est mise à l’œuvre, et elle a consacré quatre jours à étudier la rade, qui peut passer pour une des meilleures du globe. J’ai accompagné les ingénieurs dans toutes leurs excursions. Mais j’ai aussi consacré ce séjour à recueillir quelques renseignements de statistique commerciale dont je vous transmettrai le résumé.
•Quand on arrive du Caire «à Suez, la vue de cette ville, toute pauvre qu’elle est, ne laisse pas de causer quelque plaisir au voyageur, qu’ont attristé trente-deux lieues du désert le plus aride qu’on se puisse figurer. Il est vrai qu’il y a danscedésert seize relais de poste. Mais, à l’exception du palais qu’avait construit l’extravagance d’Abbas-Pacha dans ces lieux désolés, et de la forteresse d’Aguérout qu’on aperçoit à l’horizon, l’œil n’a rien vu
d’humain ni de vivant, et il se repose avec un certain charme sur les premières habitations qu’il découvre.
La porte par laquelle on entre à Suez, ville d’ailleurs à peu près tout ouverte, est délabrée; et elle fait peu d’honneur au reste de la cité qui, sauf le Caire, vaut mieux que toutes les villes arabes qui garnissent les bords du Nil. Elle a des places assez spacieuses, des magasins assez grands, un quai sur la mer, el des maisons qui, tout en tombant en ruines, sont construites, en grand nombre, de matériaux excellents tirés de l’Attaka, montagne au sud-ouest de la rade, el des carrières de M’Sallem, de l’autre côté du golfe, non loin des fontaines de Moïse.
11 n’y a pas à Suez le moindre qaonument qui puisse provoquer une visite, et les seuls souvenirs qui touchaient nos cœurs français n’ont laissé aucune trace. En 1 798, le général Bonaparte y vint faire une course et voulut voir de ses yeux le point où aboutirait le canal que lui aussi projetait, et que nous devons maintenant réaliser. Je suis entré dans la maison où il logeait avec son état-major, et où il n'est rien resté de lui que son nom. Elle appartient à un négociant chrétien, qui a eu le soin de tapisseries murs du divan où le général s’est
reposé, de gravures européennes qui représentent les principales scènes de sa vie, entre autres ses adieux à sa garde en 1814.
De cette maisonnette, un peu mieux tenue que les autres, je suis allé voir, à l’autre extrémité de la ville, les débris d’une batterie que l’armée française avait élevée pour protéger le fond de la rade. 11 subsiste encore quelques vestiges de cet ouvrage, qui peut-être n’a jamais été armé; mais les remparts de terre sont renversés, et il a fallu les yeux exercés d un officier du génie qui nous accompagnait pour les retrouver sur le sol et nous les signaler.
Suez compte, m’a-t-on dit, près de 5,000 habitants ; j’avoue qu’à voir l’exiguïté de son enceinte je ne lui en aurais pas attribué plus du tiers. Mais c’est vraiment un prodige qu’une telle agglomération d’êtres humains ait pu se former en ce lieu.
Suez n’a pas une goutte d’eau ; celle que lui fournirait l’oasis des fontaines de Moïse, et qui est à plus de trois lieues, n’est bonne que pour les chameaux. On va donc la chercher, pour l’avoir meilleure, à une distance double, et dans des réservoirs qui reçoivent la pluie, quand il en tombe; et, comme elle y est peu abondante et qu’elle tarit plus d’une
fois, il faut souvent la prendre encore plus loin.
C'est du Caire que venait celle que nous avons emportée nous-mêmes dans notre exploration de l’isthme; et, notre caravane étant fort nombreuse, puisqu’elle comptait près de cent personnes, notre provision d’eau exigeait à elle seule trente-cinq chameaux. Suez, bien entendu, n’a pu nous en fournir. Mais qu’on juge de la situation habituelle d une cité de 5,000 âmes qui n’a pas dans son sein la moindre ressource pour satisfaire cet indispensable besoin. Aussi la ville de Suez n’a-t-elle pas un seul arbre, un seul brin d’herbe, une seule lleur; et il y a bien des gens qui naissent et meurent dans ses murs sans pouvoir se faire une idée de ce que c’est que la verdure et la végétation. Par une suite nécessaire, le marché à l’eau a pris un développement exceptionnel, et le précieux liquide s’y vend parfois à des prix exorbitants. On m’a cité des époques d’affreuse disette oùle litre d’eau s’est payé jusqu’à 50, 40 et 45 centimes, et encore n’en avait-on pas à discrétion.
11 a fallu, vous le sentez, monsieur, une nécessité bien impérieuse pour qu on bravât un si grave inconvénient. Jamais ville n’eût été fondée et n’eût subsisté dans cette localité inhospitalière, s’il avait été possible de la placer mieux. Mais Suez est le
point de la côte le plus rapproché du Caire ; et sous peine de renoncer à tout commerce dans la mer Rouge, c’est là, et là seulement, que devait être situé l’entrepôt qui reçoit ce commerce et qui le transporte. Le désert règne partout à l’entour, et partout également redoutable; mais dans cette direction il est moins vaste qu’ailleurs, et il mène à une grande ville de 500,000 habitants, qui est la capitale de l’Égypte.
Voilà ce qui a créé Suez dans des temps déjà bien anciens, et ce qui la maintient malgré toutes les causes de destruction qui la menacent.
Il est vrai que sa rade est dans des conditions excellentes. Les vents alternatifs qui, sous le nom de moussons, dominent l’entrée de la mer Rouge vers Aden, et tout l’océan Indien, cessent de se faire sentir à cinquante lieues au moins avant le fond du golfe; et, comme il se resserre de plus en plus, l’extrémité septentrionale en est d’ordinaire parfaitement calme.
On ne connaît pas les tempêtes dans ces parages, que l’on croit dangereux parce qu'ils sont inconnus. Le vent du nord, qui y règne les quatre cinquièmes de l’année, et les vents du sud-ouest ne sont jamais violents. Je puis vous citer un fait qui le prouve péremptoirement. Le capitaine de la cor-
vette anglaise qui sert de magasin pour les charbons des steamers, la Zenobia, nous a dit que, depuis trois ans que son vaisseau est là sur ses ancres, il n’a jamais éprouvé la moindre avarie, et que les communications avec la terre n’ont point été interrompues une seule fois. Il est cependant à plus d’une lieue en mer par 6 ou 7 brasses. Je ne sais si l’on pourrait faire le même éloge d’aucune rade, même parmi les plus célèbres; et je n’en connais pas une, pour ma part, sur les côtes de France, dont on puisse en dire autant. L’ancrage est des plus solides, et le fond est une argile qu’on retrouve, à la même profondeur à peu près, dans toute la traversée de l’isthme jusqu’à Péluse, comme l’attestent les forages faits par la Commission internationale. Les navires même du plus fort tonnage n’ont donc rien à craindre quand ils approchent de Suez; et, à mesure que cette mer, aujourd’hui'si peu fréquentée, Le sera davantage, la navigation y sera de plus en plus sûre et facile.
A l’heure qu’il est, Suez ne voit jamais de grands navires, si ce n’est ceux de la Compagnie péninsulaire et orientale et de la Compagnie des Indes, au nombre d'une quarantaine pour l’année. Le reste du commerce s’v fait par des barques indigènes dont quelques-unes sont d’une centaine de ton-
neaux, et qui ont conservé les formes quelles avaient il y a deux mille ans ; de même que les négociants ont gardé les usages que suivaient leurs ancêtres, au temps des Ptolémées et même des Pharaons. La construction de ces barques, qui sont assez solides sans être pontées' pour la plupart, est un des profits principaux de Suez et emploie une bonne partie delà population.
Je m’occupe d’abord du commerce spécial de la mer Rouge. Je reviendrai ensuite à celui des Indes par les paquebots, et au transport des pèlerins de la Mecque ; car ce sont là les trois sources de travail et de richesse pour la ville de Suez.
Le commerce de la mer Rouge ne se fait que par quelques points des côtes. À l’ouest, c’est Kosséïr, Saouakin, Massaoua, la côte des Saumalis et Zanzibar ; à l’est, c’est Thor, Yambo et surtout Djeddah, qui centralise tous les produits du golfe avant de les expédier à Suez, et qui est l’entrepôt également obligé de ceux du Hedjaz et de l’Yémen.
Rosséïr fournit à Djeddah des céréales, du blé et de l’orge, des fèves, des farines, des grains divers et des légumes, et aussi des toiles de coton. C’est sur la mer Rougele port le plus rapproché du coursdu Nil, qui n’est qu’à vingt-deux lieues; et ces productions
viennent de la fertile vallée de l’Egypte. Les exportations de Kosséïr en 1852 se sont élevées à 5 millions 291,518 francs. Les importations, qui consistent surtout en café, en cire jaune et en bois de construction, ne se montaient qu’à (300,000 francs à peu près, si j’en retranche l’odieux trafic des esclaves, aboli par Mohammed-Saïd, même avant le firman du Grand-Seigneur, et qui représentait une somme de 252,576 francs.
Saouakin, plus bas que Kosséïr, au midi, correspond au commerce du fleuve blanc, l'un des affluents ou plutôt l'une des branches du Nil. Le centre principal de ce commerce est encore à Karloum, à l’extrémité méridionale du Soudan. Mais il tend à se déplacer; et, de même que par Kosséïr, le trafic qui se fait dans ces contrées déjà fort reculées préfère emprunter la voie de la mer, en l’allant chercher même assez loin, plutôt que d’affronter les difficultés de la navigation du Nil au-dessus des cataractes et les transports par terre.
La mer Rouge est aussi le chemin que suivent plus volontiers les Européens qui vont exploiter le Nil blanc; et VOsiris, paquebot sur lequel nous sommes partis de Marseille pour Alexandrie, transportait avec nous un de ces hardis négociants, qui allait pour la troisième fois dans ces pays barbares,
350 I. ETIRES SUR L’ÉUYPTE
et qui est en effet passé par Suez et la mer Rouge pour s’y rendre.
Saouakin fournit de la gomme, du séné, de l’écaille de tortue, des dents d’éléphant, des plumes d’autruche, des peaux de mouton et de bœuf, etc.
Massaoüa, située encore fort au-dessous de Saouakin, est le port de l’Abyssinie, pays où les établissements européens, et particulièrement les établissements français, se multiplient de plus en plus. Les principaux produits qu’on exporte par Massaoua sont le café, la cire vierge, le musc, les noix de coco, les dents d’éléphant, les plumes d’autruche. Ce sont, de plus, les bœufs, qu’on expédie en quantité considérable et à des prix minimes pour Àden, et les mules, qu’on expédie pour Bourbon et pour Maurice.
L’île de Massaoüa, qui était aussi un point trèsimportant pour le commerce des esclaves, est le seul port de cette côte. Elle appartient, ainsi que Çaouakin, au gouvernement turc. Il a repris possession de ces deux positions à la suite du traité de 1841, qui lui a rendu le Hedjaz de l’autre côté de la mer Rouge. On peut trouver que le Hedjaz est assez mal placé dans ses mains, comme le prouvent les troubles récents de la Mecque, qu’il est' bien plus difficile d’apaiser de Constantinople que
du Caire, et que l’Égypte seule pourra càlmer. Mais on comprend encore moins que Saouakin ne soit pas à l’Égypte, et Massaoua, à l'Abyssinie. En attendant, le gouvernement turc perçoit un droit de 12 pour 100 sur toutes les marchandises embarquées dans l'un et l'autre port.
La côte des Saumalis envoie à Djeddah, et de là à Suez, de l'encens, de la myrrhe, de la gomme élémi ou sandaraque. Enfin , Zanzibar envoie la gomme kopal, la cire jaune, les cornes de rhinocéros, le girofle, les cocos, etc.
Voilà pour le commerre de la rive occidentale de la mer Rouge. Celui de la rive orientale est beaucoup plus important, parce que c'est là surtout que se produit le café, la denrée principale de ces parages.
Djeddah le concentre tout entier à elle seule, et , la raison en est bien simple : il, n’y a pas d'autre ville dans toute la mer Rouge qui ait des maisons de commerce. Les négociants de Djeddah ont leurs agents dans tous les ports, assez peu nombreux comme on le voit; et ces agents monopolisent naturellement toutes les denrées pour leurs patrons. Djeddah ne compte d’ailleurs que des maisons arabes, qui ont des représentants jusque dans l’Inde. Une seule est chrétienne, la maison Saoua, et c'est
la plus riche de toutes. Elle est grecque; et elle sest mise, l’année dernière, sous le protectorat de la France.
Djeddah compte de 12 à 15,000 âmes. Le Hedjaz ne lui fournit que de la gomme, des coquilles de nacre et un peu 'de laine blanche et noire. Mais l’Yémen ou Arabie Heureuse, qui est beaucoup plus riche que le Hcdjaz, lui fournit d’abord le fameux café moka, puis de la gomme, de la cire jaune, des écailles de tortue, de la nacre de perle, des peaux de chèvre et de mouton, du séné, etc.
Le café que l’on continue d’appeler moka ne vient plus par Moka, quoique ce port soit assez sûr; il vient aujourd’hui par Hodéida et par Lohéia; et même, selon toute apparence, bientôt ce ne sera plus un port arabe qui l’expédiera. Depuis que les Anglais, sont établis à Aden, c’est là que se dirige peu à peu l’exportation du café, comme c’est là aussi que tend à se porterie commerce de ces contrées avec l’Inde. Aden, qui est un point militaire considérable, pourra devenir dans quelque temps un point commercial non moins important. En 1839, quand les Anglais en prirent possession, il y avait un millier d’habitants; en 1845, c’est-àdire six ans après, il y en avait plus de 20,000, sans compter les soldats et les marins. Aujourd’hui, on
peut bien, sans exagération, lui en donner 25 à 50,000.
Djeddah, outre le commerce de la mer Rouge, a de plus celui de la Perse, qui lui fournit ses tapis et son tombac; enfin, celui des Indes, qui pour ces pays lui appartient encore presque tout entier, malgré la concurrence dont Aden la menace. Il ne vient guère des Indes orientales à Djeddah qu’une vingtaine de gros bâtiments chaque année. Ils sont sous pavillon anglais, quoiqu’ils appartiennent tous à des Hindous. Ils portent des pèlerins pour la Mecque, et des marchandises, dont la principale est peut-être le riz (200,000 sacs de 75 kilogrammes chacun), des bois de sandal, d’ébène et de construction, du poivre du Malabar et de Java, de l’indigo, du kurkuma, de l’étain de Singapore et du benjoin, du basilic, du kardamome, diverses essences, de la muscade, de la cannelle de Ceylan, du gingembre du Malabar, des pagnes noirs de Surate, des étoffes de soie et d’or, dites ébahi, des cachemires, des porcelaines de Chine, etc.
Tel est, monsieur, tout le mouvement commercial qui se réunit à Djeddah, et qui de là passe à Suez, pour se répandre en Egypte et jusqu’en Europe. Ce n’est rien sans doute, si on le compare
à ces immenses déplacements de matières et de capitaux auxquels est habitué le commerce européen. Mais les détails dans lesquels je viens d'entrer sont, je crois, peu connus, et ils me paraissent n’être pas sans intérêt. On ne suppose point que dans ces contrées presque sauvages il y ait déjà de telles relations d’échange, et qu’elles contribuent pour une aussi grande part aux besoins de notre civilisation. En 1852, l’importation et l’exportation entre Suez et Djeddah se sont montées, par portion égale, à peu près à 10,334,302 francs, sans compter ni les passagers, ni les marchandises provenant de l’Inde et de la Chine, consignées aux négociants de Suez par la Compagnie péninsulaire et orientale.
Ces marchandises, qui forment une classe toute spéciale, se composent d’indigo, de châles de cachemire et de coton, de tabletterie, de crêpes de Chine, de mouchoirs de soie, d’étoffes diverses et même de Corans imprimés. La plus grande partie se consomme en Europe. En 1851, leur valeur est montée à 843,238 francs. Depuis lors, ce chiffre a bêaucoup plus que doublé.
Pour justifier les chiffres que je donne ici, et pour rassurer les économistes qui pourraient en faire usage, il est bon de dire comment ils sont
obtenus. Comme Suez n’est qu’un lieu de transit et que les villes vraiment commerçantes sont Djeddah et le Caire ou Alexandrie, c’est dans ces trois villes que sont délivres les bulletins ou refliéhs qui constatent la nature et le prix des marchandises. La douane de Suez n’en tient pas de registre ni de compte détaillé. Elle se borne à viser les reftiéhs et à noter les poids en rolles ou livres du pays, qui sont plus faibles d’un dixième que notre demi-kilogramme.
Quant aux marchandises de la Compagnie péninsulaire et orientale, elles payent 1/2 pour 100 de droit de transit à Alexandrie, d’après les connaissements et les déclarations des agents de la Compagnie, si elles sont à destination de l’Europe; et, à Suez, un droit d’entrée de 5 pour 100, si elles doivent être consommées en Égypte, en Syrie ou en Turquie. C’est d’après ces éléments que sont établis les chiffres que j’ai cités plus haut, et l’on peut dans ces limites les regarder comme Irès-cxacts.
De 1852 à 1855, y compris cette dernière année, le commerce de Suez a continué de s'accroître dans une très-forte proportion, comme depuis dix années, ou, pour mieux dire, depuis que Méhémet- Ali a renoncé au monopole. Le nombre des charges de chameaux, qui de Suez au Caire, aller et re-
tour, était <le 70,000 environ eu 1849, a été de 91,500 en 1852, et il dépassera probablement 120,000 pour Tannée qui va expirer. Les chameaux mettent trois jours pleins de Suez au Caire, où ils arrivent le quatrième jour. Du Caire à Suez, le voyage coûte 12 francs par chameau, et 20 francs à l’époque exceptionnelle du pèlerinage. De Suez au Caire, ils sont un peu moins chers; et, d ordinaire, c’est de 7 francs à 10 francs. On ne se trompera donc point en prenant une moyenne de 10 francs par voyage; et c’est par conséquent une somme de 1,100,000 francs ou 1,200,000 francs qu ; il convient d’ajouter au mouvement général de Suez. Chaque chameau de Fellah porte de 225 a 280 kilogrammes; en moyenne, 250 kilogrammes ' ou 500 livres. Les chameaux des Bédouins sont moins forts, et ils sont plutôt des coureurs, des dromadaires, Ainsi il faut de quatre à cinq chameaux pour une tonne de 1,000 kilogrammes; et Ton sera bien près de la vérité en adoptant pour le chiffre des tonnes le quart du chiffre des animaux qui les transportent.
J ai achevé ce tableau en raccourci du commerce de Suez. Mais je n en ai touché que le côté matériel. Je voudrais y ajouter quelques traits pour montrer dans quelles conditions morales il s’exerce.
La civilisation, en venant s'implanter sur les bords de la mer Rouge, ne compte pas, apparemment, n’y apporter que la richesse et le bien-ctre ; elle n’aurait accompli que la moitié de son œuvre, si elle n’essayait d’y introduire aussi l’ordre et la justice. Elle aura bien de la peine à changer des mœurs aussi invétérées que mauvaises ; et, si elle rend ici le commerce facile et honnête, dans la mesure même où il l’est parmi nous, j’affirme qu’elle aura fait une œuvre très-méritoire et beaucoup plus difficile que le percement de l’isthme d’une mer à l’autre.
Agréez, etc.
tîb
Des bords du lac Timsab, le 26 décembre 1855.
Monsieur,
Avant d’aborder les considérations qu’annonçait la fin de ma dernière lettre, je complète ce que j’ai dit du commerce de Suez par quelques renseignements sur les paquebots des Indes et sur les pèlerins de la Mecque.
Deux fois par mois, les navires de la Compagnie péninsulaire et orientale partent, un de Bombay et un de Calcutta; ils portent, en outre delà malle do
l’Inde, des passagers et des marchandises légères et précieuses, dont je vous ai donné un aperçu. La Compagnie des Indes orientales avait autrefois son service particulier entre Bombay et Suez. Mais elle a trouvé plus sage d’y renoncer et de s’en remettre, pour le transport des dépêches, à la Compagnie péninsulaire, qui mérite toute confiance. Elle envoie d’ailleurs ses vaisseaux à Suez dans toutes * les occasions où elle le juge nécessaire; et, par exemple, c’est un des siens qui viendra prendre dans le golfe le nouveau gouverneur des Indes, lord Canning, à qui nous avons rendu visite à son passage au Caire, il y a trois semaines, lorsqu’il allait partir pour parcourir la Ilaute-Égypte, avant de se rendre dans sa vice* royauté, la plus belle du’ monde.
La rade de Suez voit donc dans l’année 40 ou 50 navires anglais, qui y viennent aussi régulièrement que le permet ce long trajet. 11 faut y ajouter 5 ou 6 autres navires qui, doublant le cap de Bonne-Espérance, apportent le charbon de' la Compagnie péninsulaire. La Compagnie des Indes fait venir le sien par Alexandrie; et du Caire à Suez, paf terre. En 1855, le transport de ce combustible a exigé plus de 25,000 chameaux; et ce n’est pas, soyez-en sur, le gouvernement des Indes
qui trouvera que le percement de l'isthme soit une entreprise inutile.
En 1855, le nombre exact des navires anglais a été de 52. Sur ce total, 25 venaient de Calcutta, 22 de Bombay. Il y en avait 2 qui étaient partis d’Aden, et enfin 5 qui arrivaient d’Angleterre directement. Ce nombre tend à s'accroître d’année en année.
Dès que le bateau des Indes est en vue dans la rade de Suez, on le signale sur-le-champ par le té- • légraphc à Alexandrie, et tout se prépare pour que le passage des Anglais se fasse avec le plus de célérité possible. C’est une sorte d’ouragan, pendant qu’ils traversent l’Égypte. On dirait qu’elle leur appartient, soit qu’ils aillent dans l’Inde, soit qu’ils en reviennent. Tous les moyens de transport, de Suez au Caire et du Caire au port d’Alexandrie, leur sont exclusivement livrés. Quand nous sommes arrivés en Égypte, nous avons dû attendre trois jours que l’unique voie du chemin de fer fût libre, de peur que notre convoi ne gênât celui des Anglais, qui pouvait avoir lieu d’heure en heure. Àujour-
d’hui que le chemin de fer est ouvert jusqu’au Caire, le service public aura naturellement le pas sur ce service spécial, auquel, jusqu’à présent, tout le reste était subordonné.
Le navire que j’ai vu à Suez le 20 décembre, il y a six jours, n’amenait que 70 passagers avec des marchandises. D’ordinaire, ils sont plus nombreux; et parfois ils sont le double. En moyenne, il passe à peu près 1,800 voyageurs d’Europe en Asie, et il en revient un peu. plus. L’administration du transit, comme on l’appelle, pourrait aisément donner le chiffre exact qu’elle doit avoir. En 1849, le mouvement des voyageurs était à l’aller de 1,005, et au retour de 1,549. Depuis lors, il a fort augmenté; et en 1855, il s’est monté jusqu’à 5,500, aller et retour.
Le gouvernement égyptien s’est chargé, par le traité conclu avec la Compagnie, de prendre les voyageurs et les marchandises bord à bord et de les transporter de la Méditerranée à la mer Rouge, et vice vend. Mais le traité expire cette année; et, par suite de quelques difficultés pratiques, le gouvernement égyptien ne recevra et ne rendra plus, dit-on, les voyageurs et les marchandises qu’à terre, sans aller les chercher ou les porter en mer.
Du reste, l’achèvement du chemin de fer, qui, dans peu de temps, se prolongera du Caire jusqu’à Suez, rendra toutes ces transactions beaucoup plus aisées. En attendant ce perfectionnement nouveau,
<jui ne peut larder, on se trouve déjà fort heureux de voyager par une poste, très-bien servie, du Caire à la mer Rouge, en dix ou douze heures. C’est aux Anglais et à Abbas-Pacha qu’on doit cette route excellente, tracée par l'habile ingénieur M. Linant-Bey, (j ni nous accompagne et nous guide, en ce moment, pour notre exploration de l’isthme.
Des voyageurs anglais, je passe aux dévots pèlerins de la Mecque, dont je ne dirai que quelques mots, parce que je n’ai pas eu l’occasion de voir moi-môme la grande caravane, qui se compose quelquefois de 5 à 6,000 chameaux.
La Mecque est un lieu saint que visite la piété des fidèles. Mais c’est en même temps une foire considérable qu’exploite le commerce. Beaucoup de ces pèlerins sont aussi des marchands qui cumulent les profits temporels du voyage avec ses bienfaits spirituels. 11 en arrive chaque année de toutes les parties de l’Islam et des pays musulmans les plus éloignés. Ceux qui, laissant aller la grande caravane par terre, doivent passer par Suez, sont relativement peu nombreux; en 1852, ils n’étaient que 4,500 environ, tandis que Kosséïr à elle seule en envoyait 10,455. Une fois à Suez, ils prennent les barques, et le prix du fret varie selon la place qu'on occupe. Il n’est jamais très-élevé, puisque
les premières ne sont point au-dessus de 60 francs pour une traversée de 200 lieues jusqu’à Djeddah, et qu'il y a des places qu’on ne paye guère que 10 francs. Ce sont des bénéfices peu considérables pour les armateurs de Suez; mais ce sont des bénéfices périodiques et à peu près assurés.
Ainsi, monsieur le Rédacteur, le commerce entier de Suez roule sur ces divers points : les denrées des pays limitrophes de la mer Rouge, quelques marchandises de l'Inde et de la Chine, les marchandises qu’envoie en retour le Caire, soit qu’il les fabrique, soit qu’il les tire d’ailfeurs, et enfin les voyageurs anglais et les pèlerins musulmans. Tout cela forme peut-être un mouvement général d’une quarantaine de millions. Que deviendra Suez quand le canal sera ouvert, et quel brillant avenir lui est réservé !
Mais le présent a ses ombres, et je ne prétends pas les cacher.
D’abord, toutes les marchandises allant en Europe ou en revenant supportent des frais considérables, qui absorbent la meilleure partie des profits légitimes qu’on pourrait se promettre. Outre les avaries sans nombre qu’amène une navigation détestable, il y a les pesages, les emmagasinages, les manutentions, les commissions de toute espèce,
à Djeddah, à Suez, au Caire, à Alexandrie, sans parler du port d’arrivée, où les douanes de la civilisation ne sont pas disposées non plus à perdre leurs droits. Pour faire bien comprendre l’état réel du commerce de ces contrées, je prends l’exemple de Suez, et je décris ce que j’ai vu. Les marchandises, enfermées dans des sacs de feuilles de palmiers, sont débarquées en fort mauvais état. Du qu'ai, on les emmagasine dans les okels, vastes entrepôts qui, par leurs dimensions, aujourd’hui exagérées, attestent que le marché de Suez a été jadis très -florissant. À ces premiers frais indispensables, il faut ajouter ceux de pesage et surtout de réparation des colis, qu’on restaure sans les rendre beaucoup plus solides. La marchandise séjourne plus ou moins de temps dans l’okel ; et, à la sortie, ce sont les mêmes frais en sens inverse, réparation des colis, que le séjour a détériorés, etc.; puis viennent la commission, puis le transport. Toute celte sérié de dépenses se renouvelle, quand on arrive au Caire, à l’entrée et à la sortie du magasin; elle se renouvelle encore à Alexandrie.
Malgré toutes ces précautions, d’ailleurs fort mal prises, on n’est jamais certain que la marchandise conserve sa pureté naturelle et sa quantité originaire. Dans le désert, les Arabes qui mènent la
caravane sont fort adroits; et les sophistications qu’ils se permettent, plus grossières que les nôtres, n’en sont pas moins dommageables.
Quand les marchandises pourront, grâce au canal maritime, passer à Suez et à Péluse sans transbordement, que de frais inutiles, que de fraudes, et surtout que de temps ou épargnera! Il est vrai qu’en ce pays on tient peu à ces progrès, et surtout au dernier. Le temps, qui paraît si précieux en Fhirope, est la denrée dont on est ici le moins avare; on le prodigue avec une nonchalance incroyable, que la cupidité même ne peut réveiller.
Les deux cents ou les deux cent cinquante barques qui font le trafic entre Suez ctDjeddah, et qui jaugent ensemble à peu près 12 ou 15,000 tonneaux, ne voyagent jamais de nuit. Au jour, on se met en route, après avoir quitte l’anse d’abri où l’on s’est réfugié le soir précédent. Si par hasard, dans la journée, le vent est un peu mauvais, on retourne en arrière, et l’on s’abrite de nouveau. C’est un jour de perdu; mais qu’importe? La tradition, si ce n’est la peur, enseigne celte prudence ; et l’on ne change rien à la tradition, qui remonte certainement à plusieurs milliers d’années, parce qu’on s’entête à ne point avoir à bord des boussoles qui permettraient de s’éloigner un peu des côtes.
En allant à Djeddah, voilà les procédés qn’on suit. En revenant, c’est bien pis. Le vent du nord, qui règne presque constamment dans le fond du golfe, favorise encore le départ ; mais il gêne le retour, et l’on redouble alors de précautions. Ce n’est pas d’ailleurs faiblesse ou poltronnerie; c’est routine. Les pilotes que j'ai vus, et que la Commission internationale a interrogés sur le régime des vents et des eaux dans la rade, étaient trèsrobustes et très-intelligents. Ils deviendraient sans peine d’excellents et intrépides marins. Mais ils font comme faisaient leurs pères ; et dans ce pays, plus que partout ailleurs, les habitudes sont presque indestructibles, tout absurdes qu’elles sont.
Ces pauvres barques, assez mal conduites, comme on voit, avaient en outre à craindre naguère des dangers beaucoup plus réels que ceux de la mer. Si elles ne payaient pas tribut aux Bédouins des deux rives, elles couraient le risque d’être pillées. C’était trop d’avoir à combattre à la fois et les périls des eaux et les périls de la terre, que chaque soir il fallait accoster. On se soumettait donc à ce honteux impôt; on payait sa rançon aux brigands du désert, et c’était un prélèvement de plus à faire sur le taux du fret. Jusqu’aux temps de Méhémet- Àli, cet état de choses a duré. Mais il a su par sa
fermeté y mettre fin; et, aujourd’hui, les barques de la mer Rouge, qui en 1 855 ont été au nombre de 245 à Suez, n’ont plus qu’un ennemi à redouter, la mer; et celui-là se dompte avec du courage et de riiabilcté.
D’ailleurs, ces marins de Djeddah et de Suez n’étaient pas très-blâmables de se montrer si faibles en face des Bédouins. L’exemple leur venait de très-haut. Jusqu’à ces derniers temps, et même encore à présent, me dit-on, le Grand Seigneur luimême paye un tribut analogue aux tribus arabes que traverse la caravane partie de Damas pour la ville sainte. Il lui en coûte, année moyenne, pour la protection des pèlerins, de 80 à 100,000 francs.
Aux portes mêmes de Suez, sur la route du Caire, il se passait, il y a moins de deux ans, quelque chose de pareil. Le chemin a toujours été très-sûr pour les Européens, protégés par la puissance redoutée de leurs gouvernements respectifs. Mais les malheureux Fellahs y étaient pillés sans pitié, ainsi que parfois la grande caravane ellemême. Pour leur assurer une défense, presque toujours insuffisante, on payait des chefs bédouins qui se chargeaient de faire la police parmi leurs hommes. C’était bien aussi une sorte de tribut ; et l’on assure qu’Abbas-Pacha l’a payé jusqu’à sa mort.
Mohammed-Saïd l’a refusé comme une lionle pour son administration ; et pendant quelques mois après son avcnement, les vols et les assassinats sur la route de Suez avaient recommencé contre les Fellahs. Le gouvernement égyptien a réprimé énergiquement ces désordres. Des soldats ont été attachés à chacune des seize stations de la route. Ils ont en outre avec eux un Bédouin chargé de découvrir habilement les coupables quand des délits viennent à être commis de nouveau; et celte espèce de protecteur et d’espion est payé 5 ou 0 francs par mois, outre les rations.
Mais des garanties plus efficaces rendent aujourd’hui la roule parfaitement tranquille pour les Fellahs comme pour les Européens. On a exigé des tribus voisines des otages, qui sont retenus dans la forteresse du Caire, et qui sont choisis parmi les familles les plus influentes.
Quand le gouvernement lui-même en est réduit à ces mesures extrêmes, il est tout simple que les particuliers y aient également recours pour se défendre, dans un pays où il est si difficile de faire une police suffisante et où les lieux mêmes favorisent tant le crime.
La plupart des familles riches, qui ont à la fois quelque chose à perdre et qui peuvent payer, avaient
ai.
dû se placer sous la protection vénale d’un Bédouin. S’il arrivait que quelqu'un de la famille fût atteint dans sa personne, ou qu’il fût volé ou même seulement insulté, c’était au Bédouin de trouver et de châtier le malfaiteur. Il se mettait donc en route aussitôt que le délit lui était dénoncé; il poursuivait le coupable jusqu’à ce qu’il l’eût découvert, la poursuite dût-elle l’occuper une année entière. Une maison de campagne, où nous sommes allés dans une oasis voisine, a été trouvée dévalisée par le maître, qui nous y conduisait, et qui n’y était pas venu depuis deux ou trois mois. Le vol a été commis par quelques Arabes errants du voisinage; et j’ai vu le Bédouin qui va être chargé de la punition des délinquanls. C’est un homme grand et vigoureux, comme on les choisit d’ordinaire pour ce genre de mission. On m’a cité de lui plusieurs traits de courage dans ses fonctions dangereuses. En voici un. En 1850, un enfant de cette même famille fut insulté par des Bédouins, qui étaient venus faire boire leurs chameaux à l’oasis. L’un d’eux l’avait souffleté, parce qu’il voulait les empêcher d’entrer dans un hangar fermé. Dès que le fait fut connu, le protecteur de la famille partit aussitôt, prenant en croupe, sur son dromadaire, son fils âgé de sept ans. Il se rendit sans crainte dans la tribu
du coupable, dont il avait retrouvé la trace, le provoqua devant tous les siens, le terrassa et lui coupa le poignet. Pendant cette exécution impitoyable, l’enfant du Bédouin, aux côtés de son père, insultait le vaincu, lui reprochait son crime et l’accablait d’outrages. Voilà comment le père s’acquittait du service qu’il avaitjuré de remplir, et comment il élevait son fils pour l’héritage qu’il comptait sans doute lui transmettre.
Il semble que ce devrait être bien assez pour le commerce de Suez que ces entraves extérieures au milieu desquelles il doit nouer et entretenir ses pacifiques relations. Mais il avait de plus à se défendre contre les règlements les plus déraisonnables. Jusqu’à l’année dernière, l’absurde abus du tour des barques a subsisté. Aucune barque ne pouvail partir, petite ou grande, que dans l’ordre de son arrivée. Elle avait beau avoir complété son chargement, elle ne pouvait sorlir que quand toutes celles qui la précédaient étaient enfin sorties. On cite des barques qui sont restées jusqu’à trois ans sans repartir. On ne faisait qu’une exception à cet usaget aussi inique qu’il était ancien. Les barques construites à Suez prenaient immédiatement leur rang, sous prétexte que c’était un moyen d’encourager les constructions; et, comme elles obtenaient alors
le prix qu’elles demandaient aux négociants ruinés par les retards, il était sûr que leur premier voyage payait à lui seul tout ce qu’elles avaient coûté. C’est Mohammed-Saïd qui a supprimé cette odieuse exaction, sur les réclamations du consul français.
Par une mesure d’une autre genre, mais d’un esprit à peu près aussi mauvais, il était interdit aux navires étrangers de prendre charge à Suez. Il est vrai qu’il n’en venait guère, même sans cette prohibition; mais elle arrêtait toute tentative de relations commerciales, pour empêcher toute concurrence. En 1839, la Compagnie des Indes-Orientales offrit au vice-roi deux éléphants superbes, qui lui furent expédiés à Suez, sur le Colombo. Ce navire, qui avait fait plus de deux mille lieues pour apporter ce cadeau diplomatique au prince, ne put pas même obtenir de lui une exception et une faveur si simple. Il dut s’en retourner sans avoir pu prendre à Suez la moindre partie de sa cargaison. Depuis lors, la prohibition a été levée; et s’il venait aujourd’hui à Suez des navires étrangers, ils pourraient y charger tout aussi librement qu’à Alexandrie.
Mais on conçoit qu’un commerce soumis à un tel régime et à de tels caprices ait grand’peine à se développer, et qu’il subisse fatalement le contre-
coup de toutes ces erreurs économiques. Sous les Mamelouks etleur violence anarchique, il était dans un état de langueur et presque de mort. Les premières années de Méhémet-Ali ne le relevèrent pas beaucoup; et le monopole, plus avide qu’intelligent, avait fait tomber en neuf ans, de 1850 à 1839, l’importation seule du café de 20,000 quintaux métriques à 5,000. Depuis l’abolition du monopole, le commerce s’est ranimé; en dix ans, il a certainement plus que triplé; et, puisque je viens de citer le café spécialement, j’ajoute qu’en 1855 celte seule importation s’élèvera à plus de 35,000 quintaux.
• Yous m'excuserez, monsieur le Rédacteur, d’avoir insisté si longuement sur ces détails de statistique et de commerce. Mais, à la veille du jour qui va voir ouvrir une ère nouvelle avec le canal maritime, j’ai tenu «à montrer où en sont ici les choses. Elles changeront, je l’espère, très-rapidement; et ce qui me reste à vous dire sur l’isthme et sur Péluse vous prouvera que l’entreprise tentée par M. Ferdinand de Lesseps peut être désormais regardée comme facile, puisque la science européenne la sanctionne et l’approuve, après l’avoir étudiée sur les lieux.
Agréez, etc.
LE DÉSERT
Des ruines <lc Péluse le 29 décembre 18b5.
Monsieur,
En huit jours de marche à peine, et après six campements, nous avons achevé l’exploration de l’isthme de Suez. Nous avons parcouru le désert où passera bientôt le canal maritime, dont nous avons presque constamment suivi le tracé. Je voudrais vous donner une idée des impressions que nous avons ressenties dans ces solitudes. On se les figure fort mal quand on ne les a pas vues; et, en
somme, elles nous ont semblé beaucoup moins redoutables qu’on ne les suppose.
Il est vrai que nous les avons vues avec des facilités que n’ont pas tous les voyageurs. Mais c’est une raison de plus pour les mieux voir; et je ne crois pas qu’on apprenne moins bien à connaître la mer parce qu’on la parcourt sur un bon vaisseau. Le problème est ici tout à fait pareil; il consiste également à se munir avec une prévoyante abondance de tout ce qui sera nécessaire pendant la durée de l’expédition. Nous avions un guide accompli dans M. Linant-Bey, qui a vingt fois parcouru ces lieux, qui y a même vécu de longues années, et qui, grâce à son expérience et à la libéralité du vice- roi, ne nous a laissé manquer de rien.
Je ne parle pas du désert qui s’étend du Caire à Suez, et qui est à peu près aussi long que celui de Suez à Péluse. Il est affreux; mais on le traverse si vite, qu’on a le temps à peine d’en sentir l’horreur. Après cinq heures de voiture, nous nous sommes arrêtés vers la nuit à la huitième station, en face de laquelle est Bar-el-Béda, le palais d’Àbbas- Pacha, et nous y avons trouvé un excellent repas et de très-bons gîtes. C’était déjà la moitié du chemin. Le reste a été fait le lendemain matin plus
LE DÉSEUT 377
aisément encore. Le désert du Caire à Suez ainsi parcouru n’a donc rien de pénible en réalité. Tous les voyageurs sans distinction peuvent y jouir des commodités que nous y avons eues; et le chemin de fer offrira bientôt à tous des conditions parfaitement égales de rapidité et de comfort.
Pour le désert de Suez à Péluse, qui n’a pas de grande route comme l’autre, ni de voiture, l’expédition semblait plus difficile; et il a fallu prendre d’autres moyens pour la rendre exécutable.
Notre caravane se composait de 170 chameaux, sans compter nos dromadaires et nos ânes. Nous avions une vingtaine de tentes très-bien installées; et, en comprenant notre société, nos serviteurs européens, nos Fellahs et nos Arabes, nous formions une troupe de 100 personnes à peu près. Nous levions le camp vers cinq heures du matin, après avoir dormi sur des nattes et de bons matelas; et l’on se mettait en marche avec le jour, ou du moins peu de temps après qu’il avait paru. Nous déjeunions vers onze heures en plein air, appuyés contre nos chameaux et le dos tourné du côté du soleil. On reprenait la route vers midi; et l’on s’arrêtait à trois heures pour que le camp pût être dressé avant la nuit, et que le repas fût préparé vers six heures dans la tente qui servait de salle à manger.
Vous voyez, monsieur le Rédacteur, qu’on peut s’accommoder fort bien de ce régime, et qu’il n’a rien de trop intolérable. Comme nous n’avons pas cessé d’avoir un temps superbe, sans un seul jour de pluie, avec un soleil splendide qui n’était pas trop chaud; comme personne n’a été ni fatigué ni malade; et comme les résultats de notre exploration étaient successivement de plus en plus favorables, nous avons été toujours fort gais; et ces souvenirs resteront, pour chacun de nous, parmi les plus agréables de notre vie.
Ce désert, qui est aujourd’hui abandonné, a été jadis, si ce n’est très-habité, du moins très-fréquenté par les hommes. Nous avons partout retrouvé des traces considérables de leurs travaux et même de leur séjour. Je voudrais bien vous parler de tous les débris de monuments qu’il renferme encore, et très spécialement de trois monuments persépolitains, sans doute du temps de Cambyse, dont l’un est à 4 ou 5 lieues de Suez, enfoui dans le sable, dont l’autre est sur l’emplacement de l'ancienne Cambysis, à l’entrée du bassin des Lacs Amers, et le troisième au Sérapeum, vers le milieu de l’isthme, un peu au sud du lac Timsah. Mais, par malheur, ces monuments étaient en dehors de notre route; et je ne veux parler que de ceux que
LE DftSERT
j’ai vus*pcrsonnellement. Je les rappellerai au fur et à mesure qu’ils se présenteront dans notre itinéraire.
A une demi-lieue tout au plus de Suez, on trouve la petite colline de Tel-el-Glismel , qui paraît bien être l’ancienne Clysma. On n’y a pas encore fait de fouilles pour vérifier cette hypothèse. Mais, à trèspeu de distance, on découvre sur le bord de la mer une maçonnerie encore assez longue qui remonte au temps des Grecs. C’était, selon toute apparence, le quai où venaient décharger les barques du canal du Nil, et où elles se mettaient en communication, pour les transbordements, avec celles de la mer Rouge. Le 21 décembre, jour du départ, après avoir marché deux heures environ, nous nous sommes arrêtés, pour déjeuner, aux vestiges de l’ancien canal des Pharaons, qui, dans ce lieu, commencent à devenir évidents. C’était aussi l’endroit où se trouvait le troisième des forages de nos ingénieurs, qui en ont examiné le résultat.
Tout le reste de cette journée, nous avons marché dans le lit del’ancien canal, qui a généralement la largeur énorme de 50 à 60 mètres, et dont les berges, avec banquettes, ont parfois 15 ou 20 pieds de haut. A Chalouf-et-Tarraba, où nous cam-
pions, je me suis occupé, pendant qu’on dressait les lentes, à creuser le dessus de ces berges; et j’y ai retrouvé à une très-petite profondeur les antiques déblais, qui s’étaient réunis en une masse compacte et dure, qu’on aurait pu prendre aisément pour une véritable maçonnerie.
Dans la matinée du 22, nous avons encore suivi ces vestiges, non moins apparents que la veille; et nous ne les avons perdus qu’en arrivant au bassin des Lacs Amers, qu’empruntait l ancien canal, comme doit les emprunter aussi le nouveau.
Le bassin des Lacs Amers, qui est considérable et où nous avons marché tout un jour, est maintenant complètement à sec. Jadis, la mer venait dans ces lieux, où elle a laissé des souvenirs irrécusables de son passage. C’est du reste comme dans l’isthme entier, où l’on ne cesse de trouver à chaque pas, à la surface du sol, des coquillages dont les espèces vivent encore dans la mer Rouge et dans la Méditerranée. Le terrain est imprégné de sel à une assez grande profondeur; et l’eau qui s’était accumulée au fond des trous des troisième et quatrième forages était plus acre que celle de la mer, et autant que celle que nous avons goûtée plus tard dans le lac Timsah.
Je crois que ce sont des émanations salines, ve-
LE DÉSERT
nues du sol, qui donnent à la rosée dont les buissons s’inondent le matin cette âpreté qui est presque insupportable au goût. Cette rosée est très-abondante ; et, comme elle est parfois un peu visqueuse, on a pu croire que c’était la manne dont parle la Bible. J’ai essayé d’en boire à plusieurs reprises; et je ne nie pas que des gosiers enflammés par la soif ne puissent y trouver quelque plaisir. Mais cette prétendue manne doit toujours être bien amère ; et, quoiqu’on puisse s’en contenter quelque temps, je doute qu’il soit possible de jamais en tirer une nourriture suffisante, même pour un ou deux jours.
Mais je m’aperçois, monsieur le Rédacteur, que je vous parle de buissons comme si nous n’étions pas dans le désert. Du Caire à Suez, nous nous étions fait une distraction de compter les arbres que nous apercevions de loin en loin, à notre extrême surprise, aux environs de la grande route. Nous en avions trouvé en tout quatorze sur 52 lieues de parcours, rabougris et contournés. Ici, il n’en est plus de même; il n’y a pas d’arbres à proprement parler ; mais les broussailles commencent avec les Lacs Amers, d’abord assez espacées entre elles, puis ensuite de plus en plus abondantes, jusqu’à ce qu’elles deviennent parfois une
sorte d’obstacle pour le pas des voyageurs et des chameaux.
Ainsi, cette terre, que l’on croit si stérile, s’efforce spontanément de produire tout ce qu’elle peut; et, quand le ciel lui envoie quelques jours de pluie, le désert se couvre en peu de temps d’une véritable verdure et presque d’un pâturage. Lorsque la main des hommes aura conduit dans ce sol des eaux douces et qu’elle l’aura dessalé, l’isthme, partout où l'irrigation pénétrera, pourra devenir aussi fertile que la vallée du Nil. Cette vallée était anciennement, elle aussi, couverte par la mer; le désert qui la presse à droite et à gauche est salé également; mais toutes les portions que l’eau du lleuve arrose acquièrent aussitôt une prodigieuse fécondité. Ce n’est donc pas un rêve de prévoir le moment très-prochain où l’isthme, dans ses meilleures parties, sera rendu à la culture.
En altendanlcelle transformation, nous avons eu, dans ces vastes plaines où l’œil se perd, toutes les illusions que l’aspect du désert cause à ceux qui n’y sont pas accoutumés. Vingt fois nous avons vu le mirage, et je ne dis pas que, sans nos guides, nous n’y eussions été pris bien souvent.
Mais, une fois entre autres, l’illusion était si complète, que, tout en la reconnaissant, nous ne
LE DESERT
pouvions pas encore y croire. C’était le 25 décembre au malin, une heure après avoir levé notre camp d’El-Ambak. Au pied de la montagne Chebrevvet, ou plutôt du monticule, nous voyions, aussi distinctement que si c’eût été la réalité, un lac paisible et fort large qui pouvait nous représenter le futur canal, qui doit en effet passer non loin de là. Nous étions tout près d’aller y abreuver nos chameaux et y remplir nos barils. C’était le mirage et le brouillard du matin qui se combinaient pour produire ce magique tableau.
D’autres fois, nous découvrions à l’horizon des forêts entières, des villes admirablement construites, des murailles gigantesques, des montagnes énormes. En approchant, toute la fantasmagorie tombait pièce à pièce; la forêt devenait un bouquet de tamarisques de trois pieds de haut; et la montagne un mamelon qui n’en avait guère davantage. C’est que la transparence de l’atmosphère est prodigieuse dans un pays où il ne pleut presque jamais, où le sol est à peu près aussi sec que l’air et où les nuages sont presque aussi rares que la pluie. La vue, dans ces conditions, devient excellente quand elle y est habituée. Celle des Bédouins est fameuse pour son étonnante portée; et, de plus, ils n’ont jamais d’opbthalmies comme les Fellahs. Ce
n’esl donc pas la réverbération du soleil sur le sable qui cause ces maux cruels, ainsi qu’on le suppose; ils tiennent à d’autres causes que je laisse aux médecins le soin de rechercher.
Nos nuits étaient aussi belles que nos journées ; et jamais nous n’avions vu ni les étoiles, ni la lune, qui était alors dans son plein, aussi brillantes, si ce n’est dans la Haute-Égypte. Nous ne pouvions nous lasser de contempler ces magnifiques spectacles, que ne connaissent point nos climats, qui d’ailleurs ont bien d’autres avantages; et c’était pour nous une continuelle extase, même au milieu de nos occupations.
La seule chose que nous n’eussions pas du désert, c’était son silence. Nous étions trop nombreux pour qu’il n’y eût pas toujours beaucoup de bruit autour de nous. Mais ce bruit expirait à vingt pas ; et je me suis quelquefois éloigné du camp, soit de jour, soit de nuit, pour ressaisir le silence absolu de la solitude. Je le retrouvais en bien peu de temps; et, tout rassuré que j’étais, je me suis dit, dans ces moments, qu’il était bien difficile de ne pas éprouver de terreur dans le désert quand on s’y sent complètement seul, sans secours, en face de la nature et de Dieu.
Ce n’est pas sans surprise et sans émotion que,
LE DÉSERT S83
vers le lac Timsah, nous avons entendu les gazouillements de quelques petits oiseaux. Il y avait déjà quatre ou cinq jours que nous n’en apercevions plus. Du côté de Suez, il y a encore quelques oiseaux qu’attire le voisinage de la mer. Mais bientôt toute vie animale disparaît, et l’on ne découvre plus sur le sable que les traces délicates des gazelles, qui viennent paître les bourgeons des lamarisques avant l’aurore, et les traces lourdes et profondes des byènes. Il y en eut une qui suivit notre camp trois ou quatre jours de suite, et qui rôdait aux alentours durant la nuit. Une caravane comme la nôtre est une rare aubaine dans ces lieux, et elle voulait en profiter. Un de nos Bédouins la sentit au flair; on la poursuivit par un beau clair de lune; on la lira de trop loin, et l’on se consola de l’avoir manquée en assurant qu’on l’avait blessée à la patte. Nous ne l’avons pas revue, quoiqu’on lui eût offert pour appât le corps d’un de nos chameaux, qui était mort le cinquièmejour du voyage.
Le 25 décembre, nous campions au lieu appelé Scheik-Ennédek, et qui se distingue par une petite construction en pierre élevée au-dessus d’un tombeau de santon, que les Arabes du voisinage entretiennent, et où ils déposent assez souvent des ex-
v olo. Ils viennent en effet fréquemment dans ces parages; et le lendemain, apres avoir visité Birabou-ballah (le puits du Père des Dattes), et en nous dirigeant vers le lac Timsah, nous eûmes le plaisir de rencontrer un Arabe avec son troupeau de moulons noirs. C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années, d’une beauté et d’une élégance rares, dont nous fûmes tous frappés, l’air noble ci intelligent; et sans le fusil qu’il avait sur l'épaule en bandoulière, on aurait pu le prendre pour le fils d’un patriarche de la Bible. Un peu plus loin, nous avons découvert dans un pli du terrain la tente où le reste de la famille préparait le repas. C’était un sujet admirable de tableau ; mais il n’y avait pas de peintre parmi nous.
La vue du lac Timsah, encore à demi plein des eaux du Nil qu’y a portées la crue de 1 854, est superbe quand on le regarde des dunes qui le bordent, et qui ont une soixantaine de pieds de hauteur. C’est un port tout fait par la nature elle-même; et, quand la grande navigation passera par le canal, il sera très-facile d’établir dans ces vastes anfractuosités toutes les constructions dont elle aura besoin. Tous les bords du lac sont couverts de bouquets de tamarisques, qui forment de véritables bois ; et nous vîmes des canards sauvages assez
LE DESERT
nombreux, que nos jeunes gens tirèrent, mais sans nous en donner un seul pour le dîner.
À partirdu laeTimsah, nous avons suivi l’Ouadée- Toumilat jusqu’aux ruines de Rhamsès, à 4 lieues; et nous y avons campé pour nous reposer le jour de Noël. On retrouve ici partout les traces de l’antique civilisation. Le Rhamsès de la Bible, l’Héroopolis des Grecs, aujourd’hui Tel-el -Masrouta, est marqué sur le sol, où il est abattu, par d’immenses quantités de poteries brisées, par des fragments de granit, de porphyre, de syénite, degrés, de calcaire, qui ont dû y cire transportés de fort loin.
Le seul monument qu’on y trouve est un basrelief égyptien de 4 ou 5 pieds de haut, enfoncé dans le sable et caché dans les broussailles. Il représente Rhamsès II assis avec ses deux fils, l’un à droite et l’autre à gauche. Il y a derrière le basrelief une inscription hiéroglyphique. Nos géologues nous ont dit que le granit assez grossier dont il est fait devait venir des carrières du Sinaï ; il aura sans doute été transporté par mer, et par le canal dont on retrouve des traces évidentes près de Tel-el-Masroula, et tout à fait analogues à celles que nous avions vues à Chalouf-el-Tarraba. C’est parla vallée (ouadée) Toumilat que les eaux du Nil pénè-
388 LETTrtES SUR L’ÉGYPTE
trent dans les grandes crues jusqu’au centre de l'isthme. Cette année, elles ne sont pas venues jusqu’à Rhamsès. Mais leur présence récente était attestée par le pied de toutes les broussailles qu’elles avaient lavé, et bien plus encore par le limon crevassé du Nil, absolument identique à celui où trébuchait le pied de nos chevaux dans la plaine de Thèbes, à 250 lieues de là.
Le 20 décembre, nous rejoignions la brigade des ingénieurs égyptiens à El-Guisr, le point culminant de l’isthme; et nous les voyions faire manœuvrer la sonde, qui avait déjà atteint la profondeur de 15 mètres.
Le 27, à trois heures, et après une forte journée, nous campions à Tel-el-IIerr, la Magdal de la Bible et le Magdolum de l’itinéraire d’Antonin. C’était notre sixième campement.
La hauteur de Magdal, qui n’a guère plus de 50 pieds, a été autrefois une forteresse qui commandait à la fois le lac Menzaléh et la route de Syrie, que nous avons traversée pour venir en ce lieu. Les ruines y sont considérables, quoiqu’elles soient presque en poussière ; ce sont des tessons de poteries, de briques et de verre. En quelques instants de recherches, nous y avons trouvé plusieurs pièces de monnaie, comme nous en avions trouvé à
LE DÉSERT
Rhamsès, et je suis sûr que des fouilles y seraient très-fructueuses. Du haut de celte colline, la vue était admirable; le soleil se couchait majestueux, et sans un nuage, derrière l’horizon et sur les plaines de la Basse-Égypte. À gauche, nous avions le fort de Tineh; à droite, le cap El-Gerreh; dans le lointain, le capCasius à droite aussi; et entre deux, Péluse avec la Méditerranée. Nous touchions au terme du voyage. Il ne me reste plus guère qu’à vous parler de Péluse et de son excellent mouillage.
Agréez, etc.