AU RÉDACTEUR DU JOURNAL DES DÉBATS
Le Caire, le 25 novembrc'1855.
Monsieur,
Je vous ai demandé, lorsque je suis parti pour l’Égypte avec M. Ferdinand de Lesseps et la Commission internationale, de vous adresser quelques lettres sur le pays que j’allais parcourir, en compagnie des savants ingénieurs qui doivent décider la grande question du percement de l’isthme de Suez. Je remplis aujourd’hui ma promesse, et je désire que les lecteurs du Journal des Débats trou-
vent quelque intérêt dans les renseignements que vous m’avez autorisé «à vous transmettre.
Je n’ai pas la prétention, comme on le pense bien, de m’occuper scientifiquement d’aucun des problèmes qu'offrent les monuments de l’Égypte. Ces monuments prodigieux ont été mille fois décrits beaucoup mieux que je ne pourrais le faire ; et quant aux mystères encore si obscurs que cachent les hiéroglyphes, je décline toute compétence. Je ne vous dirai donc absolument sur ces sujets que ce que tout voyageur qui passe en Egypte ne peut s’empêcher d’en répéter après tant d’autres.
Mais, grâce aux circonstances toutes particulières où nous voyageons, je serai à même de recueillir de temps à autre quelques détails assez neufs sur l’état actuel du pays et sur son administration. L’Égypte, dans les efforts qu’elle fait pour s’inoculer la civilisation, mérite au plus haut point la sympathie de tous les amis de l’humanité, et elle est appelée à jouer bientôt un rôle considérable, si, comme tout le fait espérer, M. Ferdinand de Lesseps réussit dans la belle mission que Mohammed- Saïd lui a confiée.
La Commission internationale, parlie de Marseille le 8 novembre, estarrivéele \ 8 à Alexandrie, oùM. le chevalier de Negrelli, qui dans son sein représente
l’Autriche, l’attendait depuis la veille. Elle a été reçue au port par M. Kœnig-Bey, qui est aujourd’hui secrétaire des commandements de Saïd-Pacha , après avoir été le digne instituteur de sa jeunesse.
On peut imaginer la sensation causée dans Alexandrie par la présence de la Commission, que les consuls des diverses nations sont venus complimenter, ainsi que l’ont fait le ministre de la marine égyptienne et le gouverneur de la ville. Elle a d’ailleurs occupé son séjour forcé à Alexandrie, en attendant le départ du chemin de fer, qui n’a encore qu’une seule voie, à quelques explorations dans la rade. Elle est allée à l’ouest au fort du Marabout, où aborda jadis l’armée française; et au village de Ramlé, à l’est, à moitié chemin d’Aboukir. Dans ces deux localités, elle a étudié la nature des roches et des sables de la côte, le port vieux, et le port neuf, qui, en dépit de son nom, ne peut plus servir à rien.
Alexandrie est une ville à demi européenne, dont la grande place ne déparerait point une de nos principales cités de France. En fait de monuments, il n’y en a plus que deux, la colonne dite de Pompée, et l’aiguille de Cléopâtre, que tout le monde connaît. C’est à peine si quelques ruines fort douteuses indiquent l’ancien emplacement de
la fameuse bibliothèque et de tous les établissements scientifiques qu’avait fondés la munificence des Ptolémées et de quelques empereurs romains. Sauf son nom, on y chercherait bien vainement la moindre trace d’Alexandre, son fondateur. Alexandrie a complètement oublié son passé, tout glorieux qu’il est, insouciante dé ses annales comme toutes les villes de grand commerce, qui songent à leurs intérêts du jour bien plus qu’à leur histoire.
Mais on vient de faire, près de Ram lé, au lieu qu’oil appelle le Camp de César, une fort belle découverte. Sur les indications de S. À. le vice-roi luimême, on a trouvé un immense palais romain, qui devait être placé dans la situation la plus délicieuse sur le bord de la mer. D’après une inscription dont j’ai pris copie, et qui est gravée sur un bloc de marbre blanc très-pur, ce palais avait été offert à l’empereur Marc-Aurèle Antonin par les tribuns des légions.
Ce qui confirme encore l’époque où il a dû être bâti, ce sont les morceaux de très-bonnes sculptures qu’on en tire. J’ai vu une main de jeune femme qui, malgré sa mutilation, était parfaitement modelée, et qui est d’un excellent goût, ainsi qu’une figure d’homme à moitié brisée et quelques autres fragments.
L’ARRIVÉE, LA RÉCEPTION . SJ On nous a montré sur place une très- grande mosaïque fort bien conservée, et qui représente un buste de Bacchus tenant un tliyrse et une grappe de raisin. C’est un Sempronius qui l’avait fait faire, comme nous l’apprend une inscription, rompue malheureusement par le milieu. Hassan-Effendi, chargé de ces fouilles, qu’il dirige avec l’intelligence d’un ingénieur élevé à Paris, a luis aussi à jour un aqueduc souterrain et de très-nombreuses rigoles, avec une naumachie, qui attestent que les eaux du Nil, dont l’inondation sur ce point approche de la plage, y avaient autrefois été conduites. Le lieu est aujourd’hui désert et stérile. Seulement, des débris innombrables de poteries et de briques annoncent assez qu’il a été jadis habité. Ce devait être du temps des Romains un village charmant autour de la demeure impériale.
Sans vouloir faire l’antiquaire, je crois que je puis bien vous donner ces deux inscriptions, dont les érudits feront peut-être leur profit.
Voici la première :