DEZEIMERIS
Bibliothécaire de la Faculté de médecine de Paris.
Cinquième lettre au rédacteur de la PRESSE MÉDICALE, sur la nécessité de l’enseignement oral de l’histoire de la médecine
et de la bibliographie médicale.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR
Avant de poursuivre l'exposé de la méthode historique des sciences, commencé dans mes précédentes lettres, il est bon de rappeler les points principaux de la discussion qui les a dictées.
Vous reconnaissez, Monsieur, avec tous les hommes qui comprennent les besoins de la science , la nécessité de l'étude de l’histoire de la médecme. C’est de ce point que nous sommes partis. Îl était inutile de s'arrêter à combattre les argumens connus de ceux qui contestent cette nécessité, argumens qui décèlent leur profonde ignorance du sujet, et qui font peu d'honneur à leur intelligence.
Sans avoir d'opinion bien arrêtée sur ce point , vous doutiez si l'histoire de la médecine n'était pas de nature à être apprise dans un livre aussi facilement que dans un cours. J'ai montré que, sous ce rapport, l’histoire de la médecine ne pouvait qu'être assimilée aux sciences dont l'enseignement est purement dogmatique et non expéri-
mental, et il s'est trouvé que votre doute était un procès fait aux chaires de physiologie, d'hygiène , de pathologie interne et externe, de thérapeutique, de médecine légale , ete. Mais des raisons très solides , prises de la différence qu'il y a entre un livre et un professeur, tant pour la facilité d’être bien compris que pour le profit qu'ils doivent procurer aux élèves, et des preuves décisives tirées de l'expérience, ont donné gain de cause contre vos doutes à toutes ces chaires, et par conséquent à celle d'histoire. |
. Admettant ensuite, monsieur , que des personnes moins réservées que vous, et se faisant illusion sur la possibilité d'apprendre ces sciences dans des livres où elles sont complètement exposées, se décidassent à supprimer toutes ces chaires, j'ai déclaré qu'il en faudrait encore une pour l'histoire de la médecine , puisqu'il n’y a point d'ouvrage où elle puisse être apprise par les élèves, pas plus qu'il ny en a pour l’histoire des autres sciences , malgré le grand nombre d'ouvrages historiques que chacune d'elles possède. Cette assertion, qui attend un contradicteur, a pris de la consistance à mesure que nous avons examiné ce que ces ouvrages contiennent. Elle en a pris bien plus encore , lorsque nous avons considéré la méthode qui à présidé à leur composition; car ilest de toute évidence que l'application même la plus parfaite de cette méthode ne peut aboutir à donner en réalité l'histoire d’une science, ni même à rassembler des matériaux convenables et suf— fisans pour la composer.
J'étais done autorisé à conclure de nouveau à la nécessité évidente et irrécusable de l’enseignement profes— soral de l’histoire de la médecine.
Une seule objection pouvait encore être faite. On pou-
GE
. vait dire que si les efforts des historiens des sciences et de la médecine avaient échoué devant les dificultés de leur entreprise, il y avait tout lieu de craindre qu'un professeur ne fût hors d'état de les surmonter.
Mais il s'agissait de voir si ces difficultés tenaient à la nature même des choses, ou si elles ne provenaient pas tout simplement de l'emploi d’une mauvaise méthode his- torique. Or, les vices de la méthode reçue sautent aux yeux, au premier examen qu’on en fait. La route suivie est une fausse route ; qu'on en prenne une meilleure, et, sans être à beaucoup près un Haller ou un Sprengel, on parviendra sans des efforts extraordinaires à des résultats qu'il leur était impossible d’atteindre. Eh bien, cette voie s'ouvre d'elle-même à celui qui, pour la tracer, prend ses directions non dans des modèles, qui n'existent pas, mais dans la nature même de l’objet à traiter.
Qu’est-ce que l’histoire d’une science ? C’est cette science elle-même, exposée comme elle s’est produite, en suivant les phases et les vicissitudes de son développement (histoire intrinsèque). Où trouver le secret et les lois des causes de ces vicissitudes ct de ces progrès? Dans l’histoire de toutes les choses extérieures à la science, qui, placées dans des rapports plus ou moins directs avec elle, ont pu l’influencer d’une manière quel- conque (histoire extrinsèque). L'objet de la première de ces deux histoires est entièrement distinct de l'objet de la seconde. L'un est la science même, l’autre quelque chose d’étranger à la science. On peut les lier, mais non les confondre ; et il faut pour les traiter deux méthodes tout à fait distinctes. Faire l’histoire intrinsèque toute seule, ce serait bien faire l’histoire complète de la science, mais une histoire sans vie, un corps sans ame ; se borner
à l’histoire extrinsèque, ce serait ne pas donner même le premier mot de l’histoire réelle de la science ; vouloir faire rentrer l’histoire extrinsèque dans le plan d'une histoire intrinsèque , serait une méthode vicieuse et pleine de confusion ; prétendre introduire l’histoire mtrimsèque dans le plan d’une histoire extrinsèque, est une méthode impraticable, une chose impossible, et c’est pourtant ce qu’on a toujours tenté de faire.
Je me suis déjà expliqué, monsieur, sur la manière dont a été exécutée jusqu'ici l’histoire extrmsèque de la médecine. Dans ma dernière lettre, je me suis particu— lièrement étendu sur l’histoire littéraire, portion isolée de cette histoire extrinsèque, et la seule dont se soient oc— eupés la plupart de nos historiens. Lande
J'arrive à l'histoire intrinsèque. Je vais en exposer l’objet, l'étendue, l'importance; puis je parlerai de la méthode suivant laquelle elle doit être traitée. [l ne me restera plus alors qu’à rapprocher dans une vue d'en semble les divers points que j'aurai traités isolément, et à montrer comment toutes les parties de l’histoire peu— vent se lier dans un plan simple et régulier.
C'était quelque chose de bien commode pour la pa resse des historiens qu’un plan qui n’aurait permis de voir tout ce qui manquait dans leurs ouvrages qu’autant qu’on aurait pris, tout exprès, la peine de les refaire sous. une autre forme; un plan à la faveur duquel les Kortum, les Meza, les Lune les Hamilton, etc., pouvaient donner au public leurs maigres compilations sous le ütre d'histoires de lamédecine. Combien s’est-il passé de temps sans qu'on s’avisât de remarquer qu'il n’y avait dans de pareilsouvragesnil’histoire de la médecine, ni même l'his— toire d’un seul chapitre, d’un seul point de cette science ?
Qu'on substitue à ces prétendues histoires un traité de médecine dans lequel chaque observation, chaque expérience, chaque notion, chaque hypothèse, exposée dans l’ordre de son apparition dans le monde scientifique et dans ses rapports de filiation soit rapportée à son époque et à son auteur; où soient déduites, autant que les leçons de l'expérience peuvent les donner, les conséquences que peuvent avoir pour l'avenir ou de grandes découvertes ou de grandes erreurs; où soient recueillis avec soin les enseignemens que l’étude de la marche de la science four nit à chaque instant sur la nécessité d’être fidèle à la méthode expérimentale, sur-le danger de s’en écarter, et l'on aura alors véritablement l’histoire de la médecme ; on aura l’histoire énfrinsèque de la science et de l’art. On ne laura point, au contraire, ou l’on ne l'aura que partielle, incomplète, tant qu’il y aura un seul point de quelque importance dans la science ou l’art, dont elle n’expose pas les vicissitudes et le développement progressif, jusqu’au degré qui touche à son état actuel, objet exclusif des livres et de l’enseignement dogmatiques.
On est tenté de se récrier contre l'étendue démesurée qu’on suppose qu’exige l'histoire de la médecme amsi faite, pour être complète à un degré raisonnable. Il ne tiendrait qu’à ses partisans de prendre ce reproche pour une preuve de plus de son importance ; car, puisqu'on reconnait son utilité, le temps et l'attention qu’on devrait lui accorder ne devraient plus se mesurer que sur son étendue. Mais qu’on prenne en considération les remar— ques suivantes, et l'on comprendra qu’elle puisse être en même temps infiniment plus complète que toutes les his— toires que nous possédons, et moins étendue que quelques unes d’entre elles. Celles-ci parlent sur un sujet
donné de tous les auteurs qui s’en sont occupés, donnent des extraits de tous les ouvrages qui s’y rapportent. L'histoire intrinsèque ne tient compte que des faits réellement progressif; 11 lui importe peu que cent auteurs se soient occupés d’un même sujet depuis celui qui l'introduisit le premier dans la science, s’il n’y en a que quatre ou cinq qui aient ajouté réellement quelque chose à sa découverte, ou qui aient notablement modifié ses opinions. L'histoire ordinaire ne peut faire ‘ce triage ; car l'historien, passant à chaque minute de ses études à des matières toutes dif- férentes de celles qui occupaient la minute auparavant, est dans l'impossibilité de se rappeler, sur toutes sortes de sujets, ce qui se trouve dans tous les auteurs qu'il à déjà examinés ; l’histoire intrinsèque, au contraire, procédant par ordre de matières, sans aucun effort de mémoire, voit à l'instant, dans chaque ouvrage, ce qui n’est que la répétition de l'ouvrage examiné un moment auparavant, et choisit à coup sûr le fait original qu'il ÿ ajoute. Ainsi donc, point de place vainement prodiguée à un copiste, point d'inutile répétition.
Dans les histoires faites jusqu’à présent, on a recueilli indifféremment , sur chaque auteur, et les découvertes qu'il avait faites, et les erreurs qu'il avait commises. Quelques historiens ont même affecté de ramasser avec prédilection les erreurs les plus choquantes du passé, les idées les plus extravagantes, ou les opinions les plus ridicules ; et, le champ de l'erreur étant sans limites , la moisson à pu être prodigieusement abondante. Mais c'est là méconnaitre entièrement l'esprit et le but de l'histoire. L'erreur n’y doit trouver place qu’autant qu’elle a exercé une influence notable sur la marche de la science, et qu'elle sert à expliquer ses vicissitudes ultérieures.
Je n'ai pas besoin de dire que l'application de ces deux principes suffit déjà pour déblayer le terrain d'un tas énorme d'inutilités, et qu’en n'y plaçant que des objets qui méritent d’être vus, le premier coup d'œil les saisira d'une manière bien plus nette, et l'esprit pourra les ap— précier d’une manière beaucoup plus juste. D'ailleurs, dans l’histoire, même bornée au tableau des découvertes successivement ajoutées aux premiers rudimens de la science ou de l'art, tout n’est pas également utile à connaître. Rien ne fait à l'historien un devoir de tout dire; il peut choisir et se restreindre. Et d’abord, il convient de faire une distiaction entre les diverses parties des sciences médicales et de l'art de guérir. Quelques unes se composent de faits de détail et de notions tellement positives, indubitables, que leur ensemble forme un tout approchant de la perfection. Lei, l'histoire conserve bien son intérêt, mais elle ÿ perd une grande partie de son importance; il lui est done permis d’être très concise. Son domaine se compose essentiellement des parties dans lesquelles il reste encore quelque découverte à faire, quelque obscurité à éclaircir, quelque incertitude à lever, quelque erreur à détruire, de celles, en an mot, qui n’ont pas encore atteint la perfection. Ce domaine n'est malheureusement encore que trop étendu; mais tout ny est pas également important pour l'histoire , ou plutôt lhis— toire n’y est pas également utile à tout ; et c’est toujours sur son utilité que doit se mesurer l'étendue des dévelop pemens qu’on lui accorde. On peut poser un principe qui
fixe ses limites sous ce rapport.
Parmi les objets dont s'occupe la médecine, 1l en est qu’on trouve partout et à toute heure ; parmi les phénomènes qu'elle étudie, il y en a qui se présentent d’eux-
mêmes à chaque instant, ou que l'expérience peut reproduire à volonté. Par rapport aux uns et aux autres, les travaux du passé n’ont qu’une importance limitée, et les enseignemens de l’histoire se bornent à fournir des indices à nos propres investigations. L'histoire ici doit être très concise.
Mais il y a des faits propres à certams temps et à certains pays, des faits accidentels que le hasard présente trop rarement pour fournir à chacun le moyen de les étudier, des phénomènes variables dont la loi ne pourra se déduire que du rapprochement d’un nombre immense de cas particuliers; ici, l'observation directe d’une époque quelconque est peu de chose par elle-même; l’histoire constitue le fondement principal de la science; elle y réclame des développèémens qui répondent à son importance.
De plus longs développemens sur ce point seraient superflus ; passons, Monsieur, à une autre partie de notre sujet. |
La méthode la plus usitée pour l'exposition systématique et complète de la médecine est celle qui convient le mieux pour son histoire intrinsèque. Il n’est pas plus fa cile de trouver une bonne classification pour tant de su jets exposés historiquement, que cela m'est facile pour les mêmes sujets traités d'une manière dogmatique ; mais l’histoire peut la recevoir telle qu’on la lui donne; car tout ce qu’elle recherche, c’est un ordre auquel on soit accoutumé, et qui ne soit point par lui-même une source de confusion. La seule classification dont elle ne pourrait faire usage, serait celle qui, fondée sur des principes tout nouveaux, Scmderait une foule de questions jusque là rattachées à un petit nombre de sujets, et que l’histoire
doit nécessairement présenter sous l’aspect qui leur à toujours été propre , ou qui, basée sur des principes trop étroits, confondrait au contraire ce qui à toujours été distinct. Ainsi, l’on comprend qu’il serait aussi difficile de faire entrer l’histoire intrinsèque, complète, de la médecine dans le cadre de la médecine physiologique, qu'il l'est de faire rentrer tous les faits dans les principes de cette doctrine.
Laissant de côté les divisions secondaires qu'il serait inutile et trop long d'énumérer, il suffit de dire qu'on doit placer en première ligne l’histoire de la physiologie, de la pathologie et de la thérapeutique générales, ou des systèmes et doctrines; parce qu'elle éclaire tout le reste, vu l'influence exercée par ces doctrines et systèmes sur toutes les parties de la science et de l’art. Viennent en suite l'histoire de l'anatomie, de la physiologie spéciale, de l'hygiène, de la médecine pratique, de la matière médicale, de la chirurgie, des accouchemens , de la médecine légale et de la police médicale; chacune traitée dans l’ordre même le plus généralement reçu pour lexposition classique de ces sciences.
Comme les autres parties de l'histoire complète de la médecine, l’histoire intrinsèque doit être divisée par périodes; mais ses périodes ne peuvent être les mêmes que les leurs. L'histoire générale a ses époques marquées par les révolutions politiques, par les grands mouvemens dans le monde scientifique, par les institutions scolaires ou académiques , qui ont imprimé de brusques et profondes modifications à la culture de la science et à l'exercice de l'art. L'histoire littéraire se partage en autant d’époques qu'il y a eu d'hommes faisant école, et imprimant un cachet particulier aux travaux de leur siècle. Ces divi-
sions y sont nécessaires; car il n'y à de considérations générales possibles sur chaque période qu’autant qu’elles n'embrassent que des travaux ayant un caractère impor— tant qui leur soit commun. L'histoire intrmsèque, au contraire , n'admet que le plus petit nombre possible de divisions. Ainsi, l'histoire générale et l’histoire littéraire de la médecine grecque présentent au moins six et huit périodes bien distinetes, tandis qu'on peut se dispenser de couper l’histoire intrinsèque en plus de deux époques. Il y a pour les premières avantage dans la division : pour la dernière, avantage dans la continuité. Cela tient à ce que la science, prise en elle-même et dans son ensemble, éprouve des accroissemens successifs, des temps d'arrêt, ou des modifications plus ou moins profondes, mais non de véritables révolutions. Quelques parties seulement, les systèmes et les doctrines générales, font exception à ce principe; mais il suflit de les considérer chacun à part et dans son ensemble, dans une section préliminaire qu'on leur consacre, pour n’avoir pas besom d’assujettir par rapport à eux l’histoire de la science et de l’art tout entiérs à un morcellement incommode et fàcheux.
Il ne me reste plus qu'une remarque à faire surlaméthode à suivre dans l’histoire intrinsèque de la médecme; c’est qu’en passant d’une branche de la seience à une autre, de la médecine pratique à la chirurgie, par exemple, ou de celle-ci à lobstétrique, on peut avoir à introduire, comme préliminaires de chacune de ces sections, des fragmens spéciaux de l’histoire extrinsèque , politique ou littéraire, qui ne se rapportent qu’à elle, et qui n’ont pas dû rentrer dans le tableau général de cette histoire.
Il faudrait maintenant , monsieur, montrer comment ces diverses espèces d'histoires doivent se combiner, dans
quel ordre et dans quelle proportion, pour constituer une histoire complète, extrinsèque et mtrmsèque de la médeeine. Ce sera l’objet d’une autre lettre. |
Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma considération distmguée , | DEZEIMERIS.
Bibliothécaire de la Faculté.
Sixième lettre au rédacteur de la PRESSE MÉDICALE sur la nécessité de l’enseignement oral de l’histoire de la médecine
et de la bibliographie médicale.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR
Bien que j'aie donné assez de développement à l’exposition des principes suivant lesquels me paraît devoir être faite l’histoire de la médecine pour qu'il soit facile de juger combien mes vues diffèrent à cet égard de celles de nos historiens, il se pourrait néanmoins que dans cette exposition, coupée en une série de lettres qui n'ont pu se suivre de très près, on n'ait pas saisi bien nettement les rapports qui lient entre elles les diverses parties dont se compose cette histoire. Tour à tour critique et apologiste de chacune d'elles, selon laspect sous lequel on l'avait envisagée, je n’ai peut-être pas -assez répété que chacune, considérée sous son vrai point de vue, me pa raissait également importante si elle se rattachait aux autres et s'harmonisait avec elles, également insuffisante, incomplète, mutilée, si elle prétendait s'isoler et vivre à part. Peut-être, avec tous les élémens bien déterminés
d'une histoire complète, totale, chaque lecteur ne s'est-il point représenté d’une vue bien nette le tableau qui doit résulter de leur réunion, de leur agencement.
Cela deviendrait-il plus clair si je disais qu’une époque étant donnée l'historien doit faire d’abord, et avec tous les détails qui peuvent porter quelque lumière dans son sujet, l'histoire politique ou des influences extérieures de toute espèce, qu'il doit prendre ensuite de l’hsstoire littéraire de la même époque ce qui est nécessaire à l’intelligence des vicissitudes de la science et de l’art, en rejetant sévèrement tout le reste, et qu'après avoir ainsi achevé l'histoire extrinsèque, en divisant son cadre en autant de eompartimens qu'il le juge convenable, 1l doit tracer dans un seul tableau le progrès de la science et de l'art pris dans toute leur étendue (c’est à dire l'histoire intrinsèque), du commencement à la fin de la même période? Toute obscurité serait-elle dissipée, même pour des lecteurs peu attentifs , si, reprenant le sujet dans son ensemble après l'avoir examiné dans ses parties , je lui donnais sous une nouvelle forme dé nouveaux développemens ? La réponse à ces questions est douteuse. En tout cas, le plus sûr est de mettre en pratique les principes en question. Un exemple sera plus clair que des commentarres, et je me décide à le donner.
La difficulté est de trouver, Monsieur, un sujet qui puisse, Sans trop de morcellemens, s’accommoder aux. dimensions de votre bulletin. Car il faut une période d'une certaine étendue pour que l’histoire extrinsèque, politique et littéraire, trouve à remplir son cadre accoutumé ; et, d'autre part, il faut que de l’histoire intrinsè— que, trop vaste pour entrer tout entière dans quelques lettres, on puisse facilement détacher comme specimen
quelque chapitre susceptible de conserver dans cet isolement une certaine importance.
Je choisirai l’histoire de la médecine chez les Romains. Ce sujet nous présentera, dans l’histoire extrinsèque, quelques pots sur lesquels les historiens n’ont pu parvenir à se mettre d'accord, tel que celui relatif à la condition civile des médecins ; d’autres qui ont échappé à leurs investigations , comme on en trouve plusieurs dans les questions qui se rattachent à l’organisation et à la police médicales ; d’autres enfin qui n’ont été étudiés que d’une
manière superficielle, et de ce nombre sont les rapports qui lient l’histoire de la médecine d'alors à celle de la civilisation et de la philosophie.
Dans l'histoire intrinsèque , je choisirai le chapitre de l'hygiène publique ou police sanitaire, parce que c’est à peu près le seul où l’on trouve que les Romains aient porté des vues qui leur appartiennent en propre , et qui ne leur viennent pas d'emprunt.
Mais avant d'entamer ce sujet, qui fournira matière à plusieurs lettres, je veux repousser une assertion qui se répète, et qu’on produit, peut-être à défaut de mieux, comme une objection contre le rétablissement de la chaire d'histoire de la médecine et de bibliographie médicale. On prétend qu’il s’agit, dans la question du rétablissement de cette chaire, d’une chose entièrement inconnue, dont on n'a nulle idée (res énaudita et inexperta), et sur la valeur de laquelle il est impossible de se former une opinion et de prononcer un jugement jusqu’à ce qu'épréuve en ait été faite.
Voilà certes une prétention qu’on peut citer elle-même pour preuve de la nécessité d’un enseignement historique; car 1l faut être bien étranger à l’histoire de la médecine
pour ignorer que cette épreuve qu’on réclame se fait sans interruption, depuis près d’un siècle, dans un pays qui, malgré notre supériorité marquée en beaucoup de points, a bien encore autre chose à nous apprendre que cela.
Je vais démontrer qu’en Allemagne Phistoire de la médecine et la bibliographie n’ont pas cessé , depuis le milieu du dernier sièele, d'être enseignées chaque année aussi régulièrement que toute autre partie des sciences médicales ; jé vais démontrer que cet enseignement a eu lieu dans un très grand nombre d'universités; je vais le démontrer par des pièces authentiques, irrécusables, par des extraits des propres programmes de ces universités. Ce que je fais pour un grand nombre de ces établissemens, on le ferait pour d’autres encore, si l’on avait la patience de rechercher dans tous les journaux du temps l'annonce que chacun d’eux donne souvent, mais aucun d’une manière constante et régulière , des cours qui vont s'ouvrir à l'entrée de chaque saison.
Permettez-moi, Monsieur, de faire précéder le recueil de ces documens de quelques remarques sur lnistoire de l’enseignement historique en Allemagne.
Je ne remonterai pas jusqu'à Conring, qui, vers le milieu du dix-septième siècle, fit sur l’histoire de la médecine et la bibliographie médicale, des leçons non moms remarquables que celles qui le firent placer au rang des hommes les plus profondément instruits de son sièele dans l’histoire et la diplomatie. Je prendrai pour pot de départ deux hommes que nul ne refusera de reconnaître pour deux grands esprits, et qui signalèrent à la génération qui se forma à leurs leçons l’immense avantage que procurent les études historiques à celui qui veut connaître l'art dans toute son étendue pour le pratiquer avec satis-
faction, et encore plus à celui qu'anime la noble ambition de lui faire faire quelques progrès. Le premier est Fred. Hoffmann. Ami de Leibnitz, ce grand médecin partageait la manière de voir du grand philosophe sur la nécessité de combiner les résultats des recherches du passé aux découvertes contemporaines, si l’on a la prétention d’arriver à quelque chose d’important dans les sciences d'observation. C’est par ses soins et ses conseils que se forma J. Henri Schulze, l’un des plus savans historiens qu’ait eus la médecine. « Contigit mihi, smgulani felicitate meû, dit cet historien, ut medicinæ studus ultimam manum in illustris medici domini Friderici Hoffmanni ædibus imponerem, sæpeque cum humamissimo viro privatos sermones de rebus utilissimis instituere liceret. Hic autem amo— rem illum historiæ medicmæ in me deprehensum non solum crebris excitationibus fovit et ulterius inflammavit, verum etiam conatus meos optimis consiliis direxit, etc. » (J.-H. Schulz. hist. med. præf.) . Un second promoteur des études historiques, non moins célèbre que le précédent , est Boerhaave. Il ne se borna point à des conseils, il joignit l'exemple au précepte. Non seulement chacun de ses cours s’ouvrait constamment par l’histoire de la partie de la science qui en devait faire l’objet , mais encore il faisait des cours spéciaux d'histoire littéraire , de méthodologie et de biblio graphie médicale, et le succès de ces leçons était tel, que les élèves les recueillaient avec avidité; que quelques-uns d’entre eux se réunirent pour les publier , d’après leurs cahiers, sans l’assentiment du maïtre; que le succès en fut immense dans le public, et que Haller ne dédaigna pas de s’en faire le commentateur.
Morgagni est encore un des hommes de cette époque !,
qui aient le mieux connu l'utilité de l’histoire de la médecine , et qui l’aient le plus cultivée; nul n’a recueilli plus de matériaux que lui pour l'histoire de Panatomie, ni des matériaux plus précieux par leur exactitude.
Mais l'homme qui poussa surtout aux études historiques, et qui fit lui-même des pas immenses dans cette carrière , c'est le grand Haller. Ses titres à l'immortalité se fondent principalement sur des travaux historiques. Dans le vaste recueil de ses œuvres, douze volumes im-A4°, son Methodus studii medici, et ses incomparables Biblio thèques, sont des ouvrages purement historiques et bibliographiques ; et dans ses Prælectiones, comme dans ses impérissables Ælementa physiologie ; 11 n'expose pas seulement l’état de la science à son époque, il en fait l'histoire, et la partie historique de son œuvre est certainement la plus étonnante de supériorité. Il se trouverait peut-être aujourd’hui quelque physiologiste capable d'approcher de Haller dans l'exposition de l’état actuel de la physiologie : on peut affirmer hardiment qu'il n°y a pas en Europe un homme capable de faire comme lui lhistoire de la physiologie si la sienne n'existait pas.
Après avoir exposé les avantages qui résultent des études historiques, du rapprochement des travaux de tous les temps et de tous les pays, il apprécie avec sa haute raison le dédain qu’affectaient alors les Français pour de semblables études. « Audio , dit-il , reclamantes librorum contemptores, qui nihil legunt misi noviter in— ventum, qui auctores nunquam nominant , quin una refutent. Vulgô ita sentitur in gente ingeniosà, et acri, quam à legendis libris sæpè linguarum ignorantia absterret, quam ad naturam audiendam opportunitas mciden— dorum cadaverum invitat, quam denique ardor enitendi,
prœæmiorumque et Academicorum titulorum cupido sollicitat. »
En voyant ainsi mis à nu les vrais motifs du dédain qu'affectaient pour l'érudition les Français d'autrefois, que pensez-vous, M. le rédacteur, vous qui estimez l'histoire, des motifs de ceux qui la dédaignent encore aujourd’hui? Et croyez-vous qu'il serait difficile de trou ver au milieu de nous le Sosie de cet homme dont nous parle Haller, qui, avec les talens nécessaires pour faire avancer la science, la faisait rétrograder par l'ignorance où 1l était de ce qui avait été fait avant lui ? « Coram video exemplum , virum qui experimenta facit, et nonnunquam repetit, ingenio ver, eliam in eà gente excellit, quæ ingenio eminet. Verum non legit, ignorat rationes dudum in utrumque sensum propositas, non percipit, quantis, quam dudum enarratis difficultatibus ea hypothesis pr'ema— tur, quam confidenter proponit, etc. »
Quand des hommes tels que Boerhaave, Hoffmann , Morgagni, Haller, proclament la nécessité d’unir l’his-
toire de la science à la science même pour la bien con-
naître et la faire avancer, un siècle qui aime les progrès ne peut rester sourd à de tels avertissemens. Aussi furentils entendus, et mis aussitôt à profit; et depuis , l'Allemagne ne les à point oubliés. Bien avant le milieu du dix-huitième siècle, on voit l’histoire de la médecine régulièrement enseignée dans plusieurs universités. En faut-il des preuves ?
En publiant son Compendium historiæ medicinæ , le professeur de Halle, J.-Henri Schulze, dit, dans sa dédicace , qu'il le destine à tenir lieu des cahiers que les professeurs mettent entre les mains des élèves : « Porro etiam spero fore ut idoneus sit libellus, quem auditoribus
suis in manus dent, qui medicinæ historiam in Academis explicare volunt: mihi certè illum sic concinnandi et emittendi hæe præcipua causa fuit. » Et, dans sa préface : « Atque adeo jam pridem, et antè viginti annos in usum auditorum exaratum, üisdemque tune exhibitum hujus historiæ compendium sub incudem revocan— dum censui, multis locis multa addidi , correxi , sustulique non pauca , de quibus me subsequens dies aliter edocuit , erat autem consilium ita duas æquales mole partes efficere ; ut quælibet earum imtra semestre tempus com modè posset auditoribus explicari. »
Au milieu du siècle , et dans l’université illustrée par Haller , à Gottingue, le professeur George Matthiae faisait régulièrement un cours d'histoire littéraire de la médecine, et il en a publié le précis. Ex quo prælectiones de | notitià auctorum et librorum medieinalium..... institut, neque aptus proposito exstitit liber impressus ; dictandi in calamum describendique labor valdè incommodus esse cœpit.…. consilium eœpi typis excudendi breviarium, eu jus quasi tituli vel notæ necessariis expositionibus diduei ac declarari possent , etc. (Conspect. hist. med. chron. Gotting. , 1761.) |
À Leipzig, le célèbre Christ. Gottl. Ludwig, qui enseigna avec tant d'éclat et avec tant de jugement toutes les parties des sciences médicales, mettait en première ligne son cours de méthodologie et celui de l’histoire de la médecine. « Ego vero, dit-il, inscholis meis id semper euræ cordique habebo, ut historiæ litterariæ fundamenta, ad illustrandam rem medicam necessaria , semper tradam, et auditores meos cum ad cognitionem, tum ad 1mitatio— nem præstantissimorum seriptorum impellam. (Method. doctrin. med. univers., ete. Leipzig, 1766.)
Jepourrais, pour ces universités; et pour d’autres en core, donner la série des professeurs qui, successivement et sans interruption, furent chargés de l’enseignement de l'histoire, mais ces détails ne sauraient trouver place 1e1: les tableaux qui termineront cette lettre y suppléeront surabondamment. Qu'il me soit permis seulement de signaler en passant quelques-uns des résultats qu’eut la propagation des connaissances historiques et bibliogra-phiques, conséquence immédiate et évidente de ce nouvel enseignement. À Gottingue, où à George Matthiae avait succédé, pour l’enseignement de l'histoire, Murray, qui fut remplacé par Blumenbach, on vit paraître les ouvrages de Vogel, Roederer, Murray, des Richter, oncle et neveu, de Schroeder, Gmelin, Wrisberg, Blumenbach, ouvrages où l’on reconnaît sans peine des auteurs nourris des études historiques et bibliographiques, où l’histoire et la bibliographie occupent une place ‘importante, et quidoivent précisé ment à ce caractère de tenir le premier rang entre tous les ouvrages publiés à lamême époque sur les mêmes matières.
Le Français, si dédaigneux de l’histoire et de la bibliographie , trouverait-il dans la littérature de son pays, au dix-huitième siècle, quelque chose qu’il pût comparer à lApparatus medicaminum de Murray, ouvrage où se reconnaît si facilement le professeur qui avait fait des lecons sur l’histoire littéraire de la médecine et l’auteur d'une bibliographie médicale ? trouverait-1l quelque chose à mettre en parallèle avec les ouvrages de A. Gottl. Richter, œuvres non de génie, mais de science et de jugement ? trouverait-1l dans la même époque une toxicologie qu'il pût opposer à celle de Gmelin; de Gmelin, qui n'était certes pas un esprit supérieur, mais qui était nourri d'études historiques et bibliographiques ?
Mais pourquoi presser plus long-temps nos adversaires sur un point où la plus aveugle prévention pourrait seule nier l'évidence ? Ces résultats si frappans de l’enseignement historique et bibliographique ne pouvaient manquer de frapper tous les yeux dans le pays qui pouvait les citer comme des titres de gloire. Les universités rivalisèrent à l’envi les unes des autres pour lui donner plus de portée et le rendre plus complet; et il serait plus difficile d’en trouver une où, depuis un demisiècle , cet enseignement eût été mis en oubli, qu'il ne le serait de prouver que, dans la plupart, on ne s'est pas même contenté de lui consacrer un seul cours par chaque année , mais que des leçons subsidiaires plus ou moins nombreuses y ont toujours été ajoutées. Je me bornerai à en administrer les preuves que me fournissent à l’ins-— tant mes notes sur ce sujet. J’y vois , pour chaque année, depuis 1790 , par qui ont été faits les cours d'histoire de la médecine dans un grand nombre d'universités ; et, depuis 1815 environ, par qui ont été faits, en même temps que les cours d'histoire , des cours d’encyclopédie et de méthodologie médicales, cours dont l’objet n’est en très grande partie qu'une dépendance de l’histoire littéraire et de la bibliographie. J’extrais de ces notes ce qui se rapporte aux années 1790 , 1800, 1810, 1822 et 23, et 1834, comme specimen d’une année quelconque prise dans ce demi-siècle.
Je dois avertir que quand plusieurs professeurs sont désignés pour un même cours , l’un est chargé du cours général , l’autre fait des leçons spéciales sur quelque point particulier de lhistoire. Voici ces tableaux :
— Dans les années désignées plus haut, les cours d'histoire de la médecme furent faits, savoir :
En 1790.
à Erfurt, par Hecker.
Erlang, Delius.
Gottingue, Blumenbach.
Halle, Sprengel.
Ingolstadt, Leveling.
lena, Gruner.
Kœnigsberg, Metzger.
Leipzig, Platner, He- 1€” benstreit , Kühn.
Tubingue, Reuss.
En 1800.
à Erfurt, par Rumpel. Erlang, Harles.
Gottingue, Hoffmann , Blumenbach Cappel, Osiander.
Halle, Sprengel.
Lena , Fischer.
Tubingue, Hopf, Reuss.
En 18140.
Giessen, Nebel.
Halle, Sprengel.
Koœnigsberg, Kelch.
Leipzig, P. O. D. Platner.
Marbourg, Conradi.
Tubingue, Reuss.
Wittemberg, Kletten.
Wurtzbourg, Spindler.