ART
Seconde lettre au rédacteur de la PRESSE MÉDICALE sur la nécessité de l’enseignement oral de l’histoire de la médecine
et de la bibliographie médicale.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR
Vous n'êtes point, dites-vous, #x adversaire pour moi, et ce n’est point avec vous qu'il faut que je débatte la question de l’utilité d’une chaire d'histoire et de biblio graphie. Je suis pourtant obligé, monsieur, de persister à croire le contraire. Le ton de politesse qui règne dans votre article, et les expressions bienveillantes dont 1l est plein, ne sont point, à la vérité, d’un homme qui com bat; mais, dans un débat purement scientifique, une manière de voir différente suffit pour donner à deux hommes le caractère d’adversaires , quelque éloignées
que soient leurs. paroles d’avoir celui d’une dispute on d'une simple contestation. Ces noms, j'ose m'en flatter, ne seront jamais ceux qui conviendront aux discussions que nous pourrons avoir sur lutilité de l'enseignement de l’histoire de la médecine ; il ne peut y avoir ni dispute ni contestation entre gens qui s'estiment et qu'aucun intérêt ne divise , si ce n’est celui de la science et de l’enseignement , que chacun envisage d’une manière particulière et un peu différente.
Mais, monsieur, à prendre les choses dans ce sens . qui est le seul raisonnable , vous allez voir à combien de titres je dois vous considérer comme un adversaire.
Premiérement, tout en admettant la nécessité d’ap— prendre l’histoire de la médecine et la bibliographie médicale, vous déclarez que l'utilité d’un enseignement oral sur ces matières ne vous est pas démontrée; et moi je regarde la nécessité de cet enseignement comme doublement démontrée; puisque, d’une part, J'admets, avec les esprits supérieurs qui ont fondé nos écoles , el avec la masse des élèves qui les suivent , que l’enseignement est nécessaire, même pour les branches des sciences médicales qui sont le plus complètement exposées dans des livres elassiques, où l'on pourrait , à la rigueur ; les ap— prendre; et, d'autre part, je crois pouvoir établir qu'il n'existe pas d'ouvrage semblable pour l'histoire et la bi biographie.
Deuxièmement , vous trouvez qu'il est peu raisonnable de demander au pouvoir de rétablir une chaire dont il est impossible, selon vous, d'apprécier l'importance et l'utilité, jusqu'à ce qu'un cours public ait été fait; et moi je trouve que l’urgence du rétablissement de cette chaire est démontrée par la raison, qui veut qu'on enseigne ora—
lement une science que vous reconnaissez nécessaire, et qu'on ne peut apprendre dans un livre qui n'existe pas; je trouve qu'elle est démontrée par l'expérience, qui prouve les inconvéniens sans nombre de ne pas connaitre, à défaut d'histoire, ce qui à été fait et pensé en miédecine; je trouve énfin qu’elle est démontrée par là considération du profit que l’on retire de l'étude des fragméns et des matériaux nombreux qu’on possède de cétte histoire.
Troisiémement, vous pensez que cette discussion serait peut-être mieux ailleurs que dans la Presse mÉ- DICALE ; et moi je pense que c’est là sa véritable place, puisqu'une pareille discussion exige une entière mdépen= dance et une parfaite impartialité à l'égard des personnes comme à l'égard des choses, qualités que j'honore dans ce journal , et qu'il n’est peut-être pas facile de trouver ailleurs au même degré. J'ajoute que c'est vous-même , monsieur, qui avez assigné cette place à la discussion qüi s’agite entre nous, puisque votre journal est le seul qui ait fait quelques objections à ma pétition, reproduite en tant d’autres lieux, et qui n’avait recueilli partout ailleurs que dés vœux en faveur de sa réussite.
Vous me permettrez donc, monsieur, de continuer la défense d’une cause qui intéresse bien d’autres personniés qué moi , ais dont vous et votre Correspondant m'avez constitué le champion. |
L'objet de cette lettre sera la méthode suivant laquelle doit être faite l’histoiré des sciences. Ce sujet, traité suc céssivernént sous les points de vue critique et dogmatique, comprendra l’examen dés méthodes suivies jusqu'à pré sent par Les historiens, puis l'exposé des principes d’une méthode différente de là leur.
Mais avant d'entrer en matière, et pour ne point laisser se reproduire des objections déjà combattues, je crois pouvoir déclarer que, par ma précédente lettre (à moins qu’on ne la réfute complètement), la nécessité de l’enseignement de l'histoire de la médecine et de la bibliographie médicale restera démontrée jusqu'à ce qu'on ait prouvé l’une de ces deux choses : ou que la physiologie, l'hygiène, la pathologie, la thérapeutique et la médecine légale, qui n’exigent pas plus de démonstrations et d’ex— périences que l’histoire, n’ont pas besoin d’être enseignées à la Faculté de médecine ; ou qu'il y a dans la nature de ces diverses sciences quelque chose d’étranger à l’histoire, et qui m'est mconnu, qui fait que l’enseignement oral est nécessaire pour elles et ne l’est pas pour celle-ci. Et si quelqu'un entreprend d'établir la première de ces deux thèses, qu'il me permette de lui donner un avis sur la conséquence que cela entraînera inévitablement pour lui.
Il est de toute évidence qu'on ne pourrait contester la nécessité de l’enseignement de la physiologie, de l'hygiène, de la médecine légale, etc., qu'en se fondant sur ce mouf, qu'il existe des livres où l'élève peut les apprendre aussi facilement que dans un cours. Eh bien ! de tels livres n'existent pas pour l’histoire de la médecine et la bibliographie médicale. Ce sera donc une obligation rigoureusement imposée à celui qui s'opposera à ce qu'on les enseigne oralement, de combler cette lacune de la littérature, de faire immédiatement une histoire de la médecine et une bibliographie médicale ; car vous pensez bien, monsieur, que parmi, les personnes qui peuvent se proposer de disputer au concours la chaire d'histoire et de bibliographie, 11 n'y en aura pas une seule qui s’avise
alors de publier un ouvrage dont l'existence servirait de prétexte pour empêcher le rétablissement de cette chaire. Que penseriez-vous, monsieur le rédacteur, de celui qui, s'imaginant avoir trouvé le secret de rendre les journaux dont inutiles au moyen d'un volume publié une fois pour toutes, irait vous proposer, à vous, rédacteur de la Presse MÉDicaLe, de livrer ce secret au publie médical en publiant ce volume? Sur la foi de si belles promesses, vous hâteriez-vous, sans la moindre hésitation, d'abandonner votre journal, pour enrichir le public de ce volume précieux, tout en dégrevant sa bourse de la charge des abonnemens ? J'imagine qu'il faudrait, pour vous décider, que la chose vous fût prouvée un peu mieux que par de simples assertions. Mais ce secret, direz-vous, est la pierre philosophale; rien ne peut anéantir la nécessité des journaux ; vous êtes profondément convaincu que rien ne peut les remplacer, et vous êtes sans crainte sur leur avenir. Eh bien, monsieur, la né— cessité de l’enseignement de l'histoire n’est pas à mes yeux moins immuable, je vous l’assure, et je suis tout aussi convaincu que rien ne remplacera Jamais cet enselgnement. Toutefois, il y a là un avertissement qui ne sera pas perdu. Pour mon compte, malgré la politesse avee laquelle vous voulez bien me désigner comme capable de. faire une bonne histoire de la médecine, malgré quinze années de travaux invariablement poursuivis en vue d’en faire une sur un plan que je ne puis m'empêcher de trouver meilleur que ceux qu’on à suivis jusqu'ici, quoique je n’aie pas la moindre prétention à la regarder comme propre à rendre inutile un enseignement oral de l’histoire, comme la raison et la vérité ne sont malheureusement pas lunique règle des conseils des hommes, et qu'ils ne saisissent
pas toujours avec plus d’empressement l'occasion de faire une chose utile qu'un prétexte pour s’en dispenser, je me garderai bien de publier cette histoire avant qu’une décision définitive et irrévocable ait été prise sur l’objet de ma pétition.
J'arrive enfin à l’objet essentiel de cette lettre, et j’aborde l'examen de la méthode suivie jusqu'ici par les historiens des sciences et des arts, et par ceux de la médecine en particuher, dans la composition de leurs ouvrages. J'énoncerai d’abord quelques principes dont le dévelop pement devra trouver plus tard sa place dans cette lettre, mais qui nous facihiteront ici l'examen critique dans lequel nous allons entrer.
Une science est un ensemble systématique d’observations, d'expériences et d'mductions, et aussi d'hypo— thèses, d'explications et de conséquences, relatives à l’un des objets principaux de nos connaissances.
Un art est un ensemble de règles de pratique, en partie rationnelles, c’est à dire déduites d’une science correspondante, en partie empiriques, c'est à dire reçues du hasard, accréditées et perfectionnées par l'usage.
L'histoire d’une science est cette science elle-même présentée historiquement, c’est à dire dans l'ensemble des vicissitudes qu’elle a éprouvées depuis les premiers rudimens qui en constituèrent l’origine, jusqu'au point de développement qui constitue son état actuel, objet du dogme qu’on enseigne sous son nom.
Cette définition, applicable également aux arts, comprend rigoureusement et exclusivement tont ce qui con stitue l’histoire réelle, l'histoire éntrinseque d'une science, et rien de plus.
ya, pour les serences et pour les arts, une autre
histoire , qui se rattache à celle-ci par des liens souvent très intimes, mais qui n’est pas elle, qui fait en quelque sorte à son égard le même office que les sciences accessoires à l'égard de la médecine; c’est l'histoire exérèn— sèque , c’est à dire l’histoire de toutes les circonstances, de quelque nature qu’elles soient , qui ont eu une Influence quelconque sur les vicissitudes des sciences. La réunion de ces deux histoires est nécessaire pour constituer un tout historique qui, non seulement expose les faits dans l’ordre de leur développement, mais qui, de plus, en dévoile les causes et en signale les conséquences pour l’avenir. Ces idées, je le répète, seront développées ultérieurement ; il suffit, je crois, de les énoncer et d’appeler sur elles l'attention, pour qu’on en saisisse la portée; et nous pourrons y ramener celles qui ont présidé à la composition des ouvrages historiques que nous possédons , pour voir si elles ont pu produire l’histoire réelle des sciences.
Qu'on rassemble autour de soi un aussi grand nombre qu'on voudra de ces histoires, malgré la ertité de leur mérite et la variété de leur forme, on les trouvera au fond! toutes conçues selon la même méthode, et selon une méthode telle que, quelque parfaite que soit l'exécution, il n’en saurait sortir l’histoire réelle des sciences.
Cette méthode consiste (à part de rares exceptions que: j'aurai soin d'indiquer) à prendre successivement chaque auteur l'un après l’autre, dans un ordre chronologique pur, où dans l’ordre chronologique subordonné à celui des systèmes et des doctrines générales, à tracer le caractère de son esprit , à examiner ses ouvrages , et à en faire une analyse plus ou moins étendue , en classant les matières de ces extraits dans l’ordre suivant lequel sont écrits les livres d’où on les tire.
Qu'on suppose ainsi placées à la suite les unes des
autres la série des analyses les mieux faites de fous les hvres qui renferment quelque chose qui mérite d’être recueilli, ce qui n'existe assurément dans aucun ouvrage de ce genre; aura-t-on là l’histoire d’une science? non certes , on ne l’aura pas.
Il saute aux yeux que cette manière de traiter l’histoire des sciences est identique à ce que sont les annales universelles par rapport à l’histoire civile et politique de chaque nation en particulier. Les annales ou tablettes chronologiques, n'ayant d'autre principe de classification que l’ordre des temps, placent les faits dans cet ordre, quelle que soit leur nature, et quel que soit le peuple auquel ils se rapportent. Allez demander à un ouvrage ainsi fait l'histoire militaire d’une nation, celle de ses mœurs, celle d’une institution politique, etc. ; non seulement vous ne l’y trouverez pas, mais vous n’y trouverez pas même les matériaux nécessaires pour la faire. :
Ainsi en est-il, identiquement, de nos histoires de. sciences. C’est l’histoire chronologique des savans, c’est l'histoire critique et littéraire de leurs productions, ce sera tout ce que vous voudrez, hormis l’histoire réelle des sciences. Vous pourrez, pour une époque donnée, y trouver, dépecés en une foule d'articles sans liaison scientifique, des lambeaux plus ou moins nombreux de la science d'alors, mais vous n'y trouverez pas l’histoire d’un point quelconque de la science suivie à travers la durée des temps, de telle sorte que ce soit la science qui marche; vous n'y verrez point la science, objet essentiel de votre étude , s'avancer avec les siècles, au milieu de la foule des,auteurs qui la eultivèrent , recevant de chacun de ceux qui l’enrichirent le trésor qu'il avait découvert,
sans se laisser distraire ou offusquer par l'énorme fatras de matériaux de toute espèce qui encombrent sa route. Non seulement vous ne trouverez pas cette histoire réelle - de la science dans les histoires que nous possédons, mais vous n’y trouverez point les matériaux nécessaires pour la faire vous-même dans cet esprit, avec les lambeaux ramassés par l'historien.
En effet, à moins de donner à ses analyses une étendue démesurée, et de faire une compilation d’un volume monstrueux , lhistorien travaillant selon la méthode reçue est réduit à choisir dans de grands ouvrages quelques observations ou quelques idées , en quelque sorte au gré du hasard, selon qu’elles le frappent plus ou moins dans une lecture où il n'est point éclairé par l'unique lumière qui puisse régler convenablement ce choix.
L'importance historique réelle d’un fait ou d’une opinion, pris dans un ouvrage quelconque, n’est déterrmée et ne peut se mesurer que par les rapports qu'ils ont avec les faits et les opinions de même nature qui avaient été publiés auparavant, ou qui ont apparu depuis. Pour juger si une observation, une pensée d’un auteur du XVI: siècle a quelque valeur historique et doit entrer dans l’histoire de la science, il faut, de toute nécessité, que l’historien les place dans la série des observations et des. pensées de tous les temps relatives au même sujet, et qu'il aperçoive nettement les rapports qu'elles ont avec celles-ci. Or, un tel rapprochement n'existe, ou plutôt un tel rapprochement n’est possible qu'autant qu'on étudie l’histoire et qu’on en recueille les matériaux suivant l’ordre des matières, et non pas, comme on l’a toujours fait, suivant l’ordre chronologique des auteurs. Je n’ai pas besoin de faire remarquer qu'il ne
s’agit en ce moment que de l'histoire inérénséque ou réelle de la science.
La méthode reçue ne serait praticable (1) qu’autant que l'historien, en lisant, par exemple, les ouvrages de Sennert, aurait à la fois dans la mémoire, sur tous les points qui y sont traités , c’est à dire à peu près sur toutes les questions qu'embrassent les sciences médicales, un sou— venir parfait de tout ce qu'il. a déjà lu dans les auteurs antérieurs à Sennert. Or, de toutes les impossibilités qu’on puisse imaginer, celle-là est assurément la plus impossible. Eh bien, c’est précisément là le cas où se trouve l'historien qui travaille selon la méthode reçue. Un ouvrage arrive entre ses mains quand la chronologie à marqué son tour; l'historien, choisissant , ai-je dit, à peu près au gré du hasard, les observations ou les opinions qu’il en tre, tantôt s’arrête à des pensées qu'il ne trouvera nulle occasion de rapprocher, dans la suite des siècles, d’une pensée analogue, et plus souvent en néglige une multitude qui formeraient des chainons nécessaires dans l’histoire réelle de la science ou de l’art.
Le hasard ne présentant que rarement des sujets ana— logues dans deux auteurs que l'ordre chronologique place à côté l’un de l’autre, et cet ordre chronologique mettant à des distances énormes les sujets Les plus analogues, d’un côté toute série progressive dans les idées se trouve complètement rompue, et, d’un autre côté, l'historien, oubliant sans cesse que tel point qu’il trouve dans l’auteur dont il s'occupe aujourd’hui se retrouve dans quatre, six, dix auteurs antérieurs à celui-ei d’un ou plusieurs siècles, et
(1) Pour recueillir, bien entendu, des matériaux historiques , mais non pour faire l’histoire d’une science , ce qui ne lui est possible à aucune condition. |
dont il a achevé l’examen depuis longtemps , attribue , par oubli, la priorité d'une découverte à dix auteurs qui n'ont fait que se la transmettre , ou tombe dans les contradictions les plus choquantes. :
Aussi, qu'on prenne telle histoire qu'on voudra d'une science quelconque, qu’on rassemble dans.un ordre scienufique les documens épars qu’elle renferme , et, loin de former une histoire réelle et suivie de la science, une pareille classification ne servira qu’à montrer la stérilité d’une foule de répétitions de faits et d’opinions tout à fait iden— tiques et nullement progressifs, l’inutile citation d’une foule de copistes qui n’ont fait que répéteree qu'avait dit un seul auteur original, et, à côté de tant de superfluités, d'énormes lacunes par rapport aux choses que l’histoire doit s'attacher par dessus tout à recueillir.
Mais 1l faut mettre fin à cette lettre, déjà longue ; nous reprendrons ce sujet dans un prochain numéro de la PRESSE MÉDICALE. |
Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération distinguée.
DezeiMERIs.
Paris, le 25 juin 1837.
Troisième lettre au rédacteur de la PRESSE MÉDICALE sur la nécessité de l’enseignement oral de l’histoire de la médecine
et de la bibliographie médicale.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR
Je crois avoir suffisamment montré dans ma précédente lettre qu'il ne faut pas se flatter de trouver l'his-
toire réelle des sciences dans les ouvrages faits tout exprès pour nous la donner. Rien ne serait plus facile que de multiplier les preuves de cette assertion ; en soumettant à un examen détaillé les histoires que nous avons de chaque science; mais il me semble qu’au point où en est notre discussion , rien ne serait plus inutile, car il s’agit là d’un fait dont il ne me paraît pas possible que l’on conteste la réalité, pour peu qu’on ait jeté seulement un coup d'œil sur ces histoires; et si l’on ne veut pas même se donner cette peine , je puis alléguer l'opinion exprimée à èet égard par les hommes les plus capables d’en juger, et dont l'impartialité ne saurait être mise en doute. Ainsi, par exemple, Ernest Platner, homme non moins distingué comme philosophe que comme physiologiste et médecin, qui par les beaux fragmens qu'il a donnés de l'histoire de la philosophie et de celle de la chirurgie a acquis le droit d'être tenu pour juge compétent en ces matières, Platner s'étonne qu’on accuse la paresse du siècle de l'oubli dans lequel est tombée l'histoire de notre art , quand c’est à la manière dont elle a été traitée par nos historiens qu'il faut uniquements’en prendre. «Certè à paucissimis intelligitur, dit-il, quid sit medicinæ historia, quæ sit ejus addiscendæ ac scribendæ ratio , quæ deniquè ad medicam artem uccomodatio.… Ego, cum ad hæc studia primum me olim applicarem, sperabam , historiam ingeni et.experientias medicorum me ibi reperturum esse. Verum nil tale reperi, sed alia omnia. » Et plus loin, exprimant avec autant de justesse que de concision ce qu'on doit chercher dans une histoire de la médecine : « Cum idearum notionumque vicissitudines potiüs quam hominum vitas exigat medica
historia » , il ajoute qu'on ne saurait le trouver dans des histoires écrites selon la méthode reçue.
Ackermann à bien senti le vice radical dans lequel étaient tombés ses prédécesseurs, puisqu'il dit : « Historiamscientiæ medicinalistractare putantes, Ltterariam ejus historiam scripserunt » ; mais il n’a pas vu que leur méthode historique ne pouvait produire autre chose ; aussi est-il bien lom d’avoir complètement évité le même défaut.
« L'histoire de la médecme, dit Sprengel, est l’histoire de la connaissance scientifique et du traitement des maladies , et celle des changemens qu'ont éprouvés les théories médicales et les méthodes pratiques.» En donnant cette définition, le savant professeur de Hale ne manque pas de faire remarquer qu'on a trop souvent méconnu la différence qu'il y a entre l’histoire ainsi définie , et l’hëstoire littéraire de la médecine. Mais demandez à son propre ouvrage, en conséquence de cette définition , ce qu'elle semble vous promettre ; demandez-lui, par exemple, l’histoire de la connaissance sbbeutiftfucl et du traitement des hémorrhoïdes; demandez-lui l’histoire d’un point d’obstétrique, de la délivrance, du forceps, ete: , et vous verrez que, quoique fort supérieur sous beaucoup de rapports aux historiens qui l'avaient précédé et à ceux qui l'ont suivi, Sprengel s’en distingue à peine sous le PROS qui nous PPCURES
Je w’arrête, monsieur, pour ne pas abuser de la facilité de démontrer une chose par trop évidente; et je conclus de nouveau que l’histoire réelle de la science médicale et de l'art de quérir n'existe pas das: nos histoires de la médecine. 7
Je veux signaler 1e1 Huelques exceptions douté J'ai déjà annoncé l'existence, et dont j'ai fait pressentir la nature dans ma précédente Véttées car 1] ne faut pas qu'on puisse
se prévaloir de l'exception pour nier la règle : et d’ailleurs il est bon d'apprécier l'importance. de ce que les histo— riens nous ont donné de l’histoire de la science dans certains cas, en sortant quelquefois du plan que devait leur prescrire la méthode historique reçue.
J'ai dit qu'ils avaient quelquefois subordonné l’ordre chronologique des auteurs à l'ordre des systèmes et des doctrines générales. C'était faire pressentir que, par rapport aux systèmes et aux doctrines générales, 1ls avaient fait l’histoire de la science, etnon plus seulement celle des médecins et de leurs ouvrages. Je ne m'arrêterai pas 101 à démontrer (et il me serait facile de le faire) que les historiens n’ont jamais isolé bien nettement, dans les écrits d'un chef de secte, ce qui constitue et caractérise son système destout ce qui y est mêlé d’étranger, pour en suivre les développemens et les modifications dans ses successeurs ; je ne m'arrêterai pas à faire voir qu'ils tombent perpétuellement dans la faute d'exposer à la fois tout ce qu'ils trouvent à recueillir et dans les ouvrages du chef de secte et dans ceux de ses sectateurs , tant les principes généraux que ce qu'il peut y avoir de relatif à des points particuliers de la science ou de l’art qui ne tiennent . nullement à la doctrine, qu'ainsi ils perdent à chaque m— stant de vue l'unique objet dont ils devraient s'occuper, pour couriraprès le premier objet étranger qui vient distraire leur ‘attention. À la vérité ce sont là des défauts qui vicient gravement la méthode à laquelle nous consentons à rattacher
leurs travaux sur les systèmes ;'ce sont des défauts qui
suffiraient peut-être pour prouver qu'ils n'avaient pas une notion bien nette des principes de cette méthode, même par rapport aux cas où ils en faisaient usage ; mais, après tout, ce ne sont que des défauts d'exécution , qui n’em-
pêchent pas de trouver dans leurs ouvrages l'histoire des systèmes, entremêlée , 1} est vrai, de beaucoup de choses inutiles et étrangères. Nous admettrons donc comme faite l'histoire des systèmes et des doctrines médicales. s’agit de détermmer la place qu’elle occupe dans l'Aistoire de la médecine, tant sous le rapport de l'étendue que sous celui de Pblortaitéé: ?
I suit de la définition que nous avons ae de l'histoire de la médecine (1) que cette place est précisément la même que celle que les systèmes et les doctrines ont dans la médecine, ee n’y doit occuper ni plus ni moms d'espace, qu elle n’y a ni plus ni moins d'importance.
Eh bien! les doctrines médicales , les systèmes géné- - raux constituent-ils à eux seuls la médecine tout entière, comme l'ont prétendu tant d'écrivains systématiques, autrefois ses dominateurs, aujourd’hui tombés dans le mépris, et comme semblent encore l’admettre les historiens ? Non, certes, ils ne la constituent pas. Bien loin de là, les plus vastes laissent en dehors de léur domaine infini ment plus de faits et de notions sans rapport avec leurs principes , ou en opposition avec eux, qu'ils ne peuvent en embrasser. La médecine d’un siècle et les doctrines ou les systèmes de la même époque sont choses fort dif- . férentes et d’étendue bien inégale. Un système peut dominer la science, enceindre dans son réseau tout ce
(1) L'histoire réelle d’une science est cette science elle-même présentée historiquement, c’est à dire dans l’ensemble des . vicissitudes qu’elle a parcourues depuis les premiers rudimens qui en constituèrent l’origine jusqu’au point de développement qui constitue son état actuel, objet du dogme qu’on enseigne sous son nom.
qu'elle offre de plus saillant ; mais il n’absorbe pot pour cela son existence pour y substituer la sienne, mais il n’est point identique avec elle, mais il n’anéantit point tout ce qui échappe à ses chaînes , et n'a pu être englobé dans sa sphère. Dans la bouche de Galien , ce grand dominateur de la médecine, dont lempire absolu dura quatorze siècles, cette sentence : la médecine, c’est mon système , n'eût pas été moins ridiculement fausse que dans celle de Louis XIV ces paroles fameuses : Z’Etat , c'est moi. Que serait-ce done de tout autre chef de secte qui oserait élever les mêmes prétentions? Nul, aujourd’hui, n’attache aux doctrines médicales et aux systèmes plus d'importance qu'ils n’en ont réellement ; nul n’est disposé à concéder aux systématiques un empire absolu et sans limites sur la science. L’historien de la médecine pour rait-il seul continuer à partager l'illusion de ces écrivams d'autrefois, qui s'imaginaient avoir épuisé l’histoire d'une nation quand ils avaient fait celle des princes qui la gouvernèrent , des grands dont elle subit les caprices, et des guerriers qui la ravagèrent ? L'histoire de la médecme serait-elle encore long-temps réduite à n'être que celle de ses rois et de ses héros ? Il nous semble qu'il est plus que temps qu’elle sorte de ce caractère. Les systèmes n’ont point, en médecine , il s’en faut presque de tout , l'importance qu'ils ont en philosophie , et l’on a eu par conséquent le plus grand tort de prendre lhistoire de la philosophie pour modèle de celle de la médecine (1). Cette erreur a produit, et tout récemment
(1) On paraît s'être laissé guider par les préceptes suivans de Bacon sur la manière d’écrire l’histoire de la philosophie, préceptes qui sont aussi judicieux relativement à cette histoire, qu’ils
encore , des livres ayant beaucoup de philosophie dans leurs titres , beaucoup dans leurs préfaces , et fort peu dans leur exécution; car la véritable philosophie consiste à envisager chaque chose selon sa nature, et à ne la traiter que selon des principes qui lui soient propres.
C’est ce que je tâcherai de ne point perdre de vue, monsieur , dans Pexposé de la méthode qui me paraît devoir être substituée à celle qu'ont suivie jusqu'ici les his-toriens , exposé que je puis enfin aborder.
Avant tout, il est indispensable de bien déterminer le but qu'on doit se proposer, et qu'il faudra toujours avoir en“vue dans l’étude et l’enseignement de l’histoire de la médecine. Or , je commence par déclarer que, dans l'état présent des sciences médicales , vu l’immense développement qu’elles ont pris et la difficulté d’en embrasser toute l'étendue, une étude qui ne serait qu’agréable ou curieuse, mais qui n'aurait pas une utilité directe et positive, ne mériterait pas qu'on s’en oceupât , et devrait être rejetée. Il faut done que histoire de la médecme soit écrite pour les hommes disposés à y chercher, non les délices de l’antiquaire , les plaisirs du roman où les agrémens d’une histoire curieuse, mais wne instruction médicale solide et profitable. Il faut qu’elle se montre à tout le monde non
sont vicieux et impraticables quand on en veut.étendre lapplication à l’histoire de la médecine. .
Optarim igitur.... opus confici, cum diligentià et judicio, de antiquis philosophiis. Tale enim opus nondum extare video. Attamen hic moneo , ut hoc fiat distinctè : ita ut singulæ philosophiæ seorsûm componantur, et continuantur : non per titulos et fasciculos (quod Plutarchus fecit) excipiantur. Quævis enim philosophia integra se ipsam sustentat : atque dogmata ejus sibi mutuo et lumen et robur adjiciunt : quod si distrahantur, peregrinum quiddam et durum sonant. (De augm. Scient., lib. TT , cap. rv.)
comme une étude de luxe ‘et d'ornement pour l’esprit , mais comme une étude de nécessité et une source de lumières pour la pratique. Il faut, en un mot, qu'elle réponde aux grandes vues de Baconsur l'histoire des sciences, vues admirablement exposées dans ce passage , que vous me permettrez de rapporter,
Quod ad usum attinet, hæc eo spectant, non ut honor htterarum , et pompa, per tot cireumfusas imagines cele— bretur ; nec quia, pro flagrantissimo , quo litteras prose— quimur amore, Omnia quæ ad earum statum quoquomodo pertinent, usque ad curiositatem inquirere , et scire, et conservare avemus; sed præcipuè ob causam magis seriam et gravem : ea est (ut verbo dicamus), quoniam per talem, qualem descripsimus, narrationem, ad virorum doc— torum, in doctrinæ usu et administratione , prudentiam et solertiam maximam accessionem fieri posse existima— mus; et rerum intellectualium, non minus quam civilum motus, et perturbationes, vitiaque et virtutes, notar posse et regimen inde optimum educi et institu. Neque enim B. Augustini , aut B. Ambrosü opera, ad pruden-— tiam episcopi, aut theologi, tantum facere posse putamus, quantum si ecclesiastica historia diligenter inspiciatur , et revolvatur. Quod et viris doctis ex historia literarum ob— venturum non dubitamus. Casum enim omnino recipit, et temeritati exponitur, quod exemplis et memoria rerum non fulcitur. ( De augm. scient. ,Hb. ur. c. iv.)
Pour répondre à ces vues, l’histoire de la médecine doit remplir deux conditions fondamentales. La première d'exposer les faits, utilesà connaître, que lui présente l'étude du passé : c’est là Ze corps de l’histoire; la seeonde d’en développer les causes : ceci en est lame, selon l'expression deBacon : Antè omnia etiam id agi
volumus (quod historiæ decus est, .et quasi anima) ut cum eventis causæ copulentur. De là les deux sortes d'histoire, l'histoireintrinséqueetl’histoireerérinsèque, déjà définies dans ma lettre précédente, et qu’il faut maintenant examiner avec plus de détails. Je commencerai par la dernière.
L'histoire générale , : ou extérieure, ou extrmsèque , comme on voudra la nommer, est l'exposition des airconstances, politiques ou autres, qui ont eu quelque influence sur les progrès de la médecine ou sur sa décadence. |
L'état de la civilisation à l’époque qu’on veut connaître, la tendance du siècle au perfectionnement social ou son déclin, la pente qui l’entraîne vers la décadence; les encouragemens donnés aux études ou les obstacles qu’on leur oppose; les institutions scolaires et les établissemens académiques; la condition civile des médecins; l’état des lettres et des sciences, et plus particulièrement des sciences d'observation; celui de chaque branche de la médecine elle-même , en tant qu'elle est capable d’mfluer sur les autres; l'exposition des systèmes philosophiques dominans, des méthodes logiques accréditées ; tels sont les élémens principaux de l’histoire extrinsèque de la médecme.
Quoique Bacon ait recommandé la sobriété dés ré— flexions dans cette partie de l’histoire : « at hæc ominia ità tractari præcipimus, ut non, criticorum more, in laude et censurâ tempus teratur ; sed planè historicè res ipsæ narrentur, judicium pareiüs interponatur », cependant il n’en est point qui fournisse à l’historien plus d'occasions de donner des preuves de sa perspicacité; car elle peut ne pas se renfermer dans une simple exposition de toutes les circonstances que nous venons d’énumérer , elle com
porte également l'appréciation juste et rigoureuse de l'influence immédiate et éloignée exercée par chacune de ces conditions sur la marche ultérieure de la science et de l'art. Or, pour pénétrer à une certaine profondeur dans là connaissance de cet ordre de choses, l'historien devrait être pourvu de cet esprit philosophique et scrutateur qui sait démêler Porigine d’une série de résultats à travers la complication des causes, et poursuivre les con séquences d’un principe au milieu des résultats d’autres principes différens ou opposés.
On a de beaux modèles de la manière dont doit être étudiée l'influence de l’état de la civilisation et des mstitutions politiques sur les lettres et sur les sciences dans les ouvrages de Winkelmann, Memers, Tiedemann , Draboschi, Bouterweck, (Ginguené, et de plusieurs autres ; et Sprengel s’est placé, sous ce rapport, fort audessus de tous les historiens de la médecine qui l'avaient précédé , et même de ceux qui sont venus après lui. Toutefois ils n’ont pas tenu compte de tout ce qui peut contribuer à donner l'explication des vicissitudes de la science et de l’art, et, sous plus d’un rapport, leur cadre a besoin d’être agrandi. Mais au lieu de faire 1e1 une sèche énumération des circonstances négligées par eux, et dont il serait difficile d'apprécier la valeur en les considérant d’une manière abstraite, il sera plus convenable de faire à une question historique détermmée lapplicauon dun plan plus complet que le leur; et c’est un essai que je ps dans la PRESSE MÉDICALE , dès que j'aurai achevé
l'exposé de la méthode quinous occupe en ce moment, ee qui aura lieu, j'espère, dans ma prochame lettre.
J'aurais voulu ne pas finir celle-ci sans parler de lhéstoire littéraire de la médecine, qu'on a presque toujours
“cs pour l’histoire tout entière de la médecme , et qui r’est,en réalité, qu ‘une section de l’histoire extrinsèque; mais je m'aperçois que j'atteins la limite ordinaire d’un Bulletin, et qu'il faut remettre ce sujet à une autre fois. - Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, Fa ce de
ma considération distinguée .
DezeimERIs.
NERAERDRDIE CAMES TES
Quatrième lettre au rédacteur de la PRESSE MÉDICALE, sur la nécessité de l’enseignement oral de l’histoire de la
médecine et de la bibliographie médicale.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR
J'ai mis fin à ma précédente lettre en exprimant une opinion qu’on eût prise pour un étrange paradoxe, si elle n’eût été précédée de l'examen critique des histoires que nous Apres Quand on n’a paë beaucoup réfléchi aux conditions qu'impose à l’histoire d’une science là nature même de son objet, et lorsqu'on n’en a d’autre idée que celle qui se déduit naturellement de l'examen et du rap— prochement des histoires existantes, on a peine à COM— dE que l’histoire littéraire de la médecine ne-sôit qu'une section de son histoire extrinsèque. Cette difficulté vient de ce que, dans les mains des historiens, l’histoire littéraire a été ce qu'elle ne devait pas être, et n'a pas été ce qu'elle devait. Elle à été plus , elle à été moins; elle a été exubérante, elle a été mcomplète ; elle à offert, sous certains rapports, bien au delà de ce qu'on pouvait lui demander, et elle est restée presque
toujours en défaut quant à ce qu’on était en droit d’exiger d'elle. De là les opinions les plus contradictoires sur le degré de son importance. Car ici, comme en toute
occasion, on ne s’est fait nul scrupule de juger les choses
sans les connaître; et l'ignorance présomptueuse a pro—
noncé d’un ton plus tranchant, d’après de vagues appa-
rences, que ne fait jamais le savoir, avec tous les élémens
du jugement le mieux réfléchi. Ainsi, d'un côté, des historiens du plus grand mérite, identifiant l’histoire littéraire avec l'histoire de la science, l'ont élevée à un degré d'importance qui ne lui appartient pas; de l’autre, des éer1-
vains qui n'avaient réfléchi à ces matières que juste autant
de temps qu'il en faut pour tourner une phrase d’une
manière plus ou moins piquante, ne trouvant pas dans
Phistoire littéraire ce qu'ils appellent la haute philosophie
de la science (et c’est bien là son moindre défaut, si
c'est de leur philosophie qu'il s’agit), l'ont rabaissée
jusqu’à dire que, enseignée dans une chaire, elle ne mériterait pas d’avoir quatre auditeurs.
Ne nous laissons point préoccuper, monsieur, par des opinions si contradictoires; voyons les choses en ellesmêmes, tirons de leur nature propre les principes d’après lesquels il faut les juger, et les règles selon lesquelles elles doivent être traitées. |
Nous savons que l’histoire littéraire, quelque étendue qu’on lui donne, et de quelques détails qu'on surcharge les notices qui entrent dans sa composition, ne peut en aucune manière ni constituer l'histoire réelle ou intrinsèque d’une science, ni même en rassembler les matériaux. Ne pouvant accomplir cette mission, il faut qu'elle y renonce. Il faut qu’elle soit histoire littéraire et rien de plus. Or, voyons ce que ce titre comporte. Je puis ré-
péter, monsieur, que ceci s'applique à toutes les sciences aussi bien qu’à la médecine, car l’art historique y est resté précisément au même point.
L'histoire littéraire de la médecme est l’histoire des hommes qui ont exercé quelque influence sur sa marche et celle des ouvrages où leurs travaux sont consignés , l’une et l’autre bornées au point de vue qui nous permet d’apercevoir clarrement et complètement cette influence.
Pour bien déterminer les principes de critique qui lui sont applicables, et les règles de sa composition, il faut préciser bien nettement son objet et sa paies L'histoire littéraire, comme nous l’envisageons ici, n'étant pot un tout indépendant, une histoire à part, pra un élément historique subordonné au plan général d’une histoire complexe , doit se renfermer rigoureusement dans les attributions qui lui sont propres. Ce ne serait donc point en elle: une qualité d’épuiser sur chaque auteur et sur chaque ouvrage tout ce que cet auteur et cet ouvrage peuvent offrir à remarquer ; ce serait, au contraire , un grave dé faut. Il faut qu’elle recueille scrupuleusement, sur l'homme qu’elle veut faire connaître , tout ce qui peut lui servir à révéler le caractère de son esprit, tout ce qui peut mon— trer l'influence qu'il a subie de la part des cwrconstances, tout ce qui peut expliquer celle qu'il a exercée.à son tour sur son siècle et la postérité ; ; il faut qu'elle signale dans chaque ouvrage tout ce qui y apparait de neuf et d’assez important pour réagir d’une manière notable sur la science, soit pour la faire avancer, soit pour lui imprimer un mou vement rétrograde ou excentrique. Mais elle doit se borner là. Un pas de plus serait un empiètement arbitraire sur un terrain qui ne Jui appartient pas, et dont la culture est réservée pour d’autres travaux que les siens. Ainsi,
monsieur, pour s'expliquer par un exemple , l'histoire littéraire ayant à s'occuper d'Hippocrate, recueillera avee “un som minutieux tout ce qui peut servir à mettre en évidence la tendance de son esprit pour la méthode ex périmentale , car c’est à cette tendance qu'est due la révolution profonde qu'il opéra en médecine. L'histoire littéraire ne laissera point échapper ces séntences positives et précises par lesquelles il détermine d'une manière beaucoup plus explicite et plus exacte qu'aucun philo sophe de l'antiquité les procédés de l’entendement dans la recherche de la vérité, et les principes de la logique des sciences d'observation (1). Entrant dans l'examen de ses divers ouvrages autant qu’il est nécessaire pour le voir étudier un à un les faits qui constituent le domaine de la médeeme, c’est à dire les cas morbides, les rapprocher selon leurs analogies de cause, de marche, de tendance et de terminaison, et exprimer en aphorismes les résultats généraux que Pnduction saisit dans ces rapprochemens, l'histoire littéraire s’assurera qu'il connaissait bien toute la portée de ces principes, et qu'il avait véritablement deviné Bacon. Enfin, plaçant cet homme d’un esprit si supérieur et si admirablement juste au milieu des conditions où se trouvait la médecine quandil parut, et recherchant ce qu'il dut penser en la voyant livrée aux hypothèses des philo-
(1) Telles sont les suivantes :
« Avant tout, les sens doivent s'exercer, et le raisonnement vient après. Car le raisonnement n’est qu’une sorte de ressouvenir des faits que l'observation nous a fait connaître. »
« La pensée qui s'appuie sur l'observation conduit à la vérité; mais si elle procède d’un raisonnement hypothétique et seulement vraisemblable ; elle jette dans une situation pénible et facheuse, car on Suit alors un chemin impraticable. »
« Tout art-doit son origine aux résultats de l'observation de chaque phénomène médités et réduits à des principes généraux. »
ee 17 sophes, pour qui. c'était un jeu d'expliquer le problème de l'existence humaine dans l’état de santé et dans celui de maladie , quand ils expliquaient avec une merveilleuse faeilité l'origine et la nature de toutes choses, l’histoire littéraire montrera quel contre-sens historique ont commis ceux qui ont imaginé qu'Hippocrate ne sépara la médecine de la philosophie , amsi que le dit Celse, que parce que lunion de ces deux sciences, pendant un siècle environ, les avait agrandies lune et l’autre au point qu’un seul homme n’en pouvait plus embrasser l’étendue. Rapprochant enfin, dans un pa—, rallèle qui se présente tout naturellement et de lui-même, Hippocrate et Socrate, et les caractères et les circonstances, l’histoire littéraire montrera que si Socrate arracha la philosophie des mains des sophistes parce qu’elle avait cessé par eux d’être la recherche de la vérité, Hippocrate n’arracha la médecme à ceux qui s’en étaient emparés que parce qu’il avait parfaitement compris que la médecine véritable , la médecine qui guérit, la médecine du médecin, n'avait rien de commun avec celle des philosophes, et que, juste appréciateur des systèmes à priori, il les abandonnait à cette classe de savans qui n’avaient rien de mieux à faire qu’à se livrer aux jeux de leur ima— gnation, pour établir sur ses véritables bases l’étude des sciences d'observation. Mais après avoir étudié Hippocrate sous cerapport et sous quelques autres points de vue analo— gues, l’histoirelittéraire s’arrêtera-t-elle à recueillir dans ses écrits nombre de notions de pathologie ou de thérapeutique qui ont conservé leur vérité et leur importance depuis plus de vingt siècles , ou même quelques découvertes qui seraient encore neuves aujourd’hui? Non, monsieur, elle ne le fera pas; car ce n’est point là de l’histoire littéraire,
mais bien des fragmens de l’histoire réelle ou intrinsèque dela science et de l’art. L'histoire littéraire doitrester dans l'étude des conditions de son domaine qui ont influé sur la médecine; elle doit rester en dehors de la science même; elle doit rester histoire extrinsèque; et elle le doit non seulement pour éviter un double emploi fastidieux et mutile, mais parce qu’elle est assujettie, comme on vale voir, à une méthode incompatible avec l’histoire mtrmsèque , sur laquelle elle a tant de tendance à empiéter. D’après ces limites marquées à l’histoire littéraire des hommes, 1l est facile de tracer celles de l’histoire littéraire des livres; ce sont les mêmes principes à appliquer de part et d’autre, et il n’est pas nécessaire de s’y arrêter plus long-temps.
C'est à l’histoire littéraire, considérée sous cet aspect et dans ces limites, que s'appliquent les préceptes suivans de Bacon : « De modo autemhujusmodihistoriæ conficien— dæ, illud imprimis monemus, ut materia et Copia ejus non tantum ab historiis et crilicis petatur, verum etiam per singulas annorum centurias, aut etiam minora intervalla, seriatim (ab ultimà antiquitate facto principio), hbri præcipui, qui eo temporis spatio conseripti sunt , In consilium adhibeantur; ut ex eorum non perlectione (id enim infinitum quiddam esset), sed degustatione et observatione argumenti, styli, methodi, genius illius temporis litterarius, veluti incantatione quadam, a mortuis evocetur. » (De augm. scient., Ub. If, c. IV.)
Après avoir déterminé les caractères généraux de l'his— toire littéraire de la médecine, nous avons maintenant, monsieur , à en considérer les espèces, car il ÿ en a plus d’une; puis nous passerons à la méthode suivant laquelle elle doit être traitée, car les historiens laissent à désirer sous cé rapport; après quoi nous serons en mesure de
déterminer d’une manière précise le degré de son importance et de son utihté.
L'histoire littéraire est générale ou spéciale; l'histoire littéraire générale est celle de la médecme considérée dans son ensemble, celle des hommes et des livres qui ont influé plus ou moins sur toutes ses parties. L'histoire littéraire spéciale est celle de chaque branche de la science ôu de l’art, et l’on comprend qu'il y a encore des degrés dans cette spécialité : car la littérature peut être relative ou à une branche tout entière, ou seulement à quelque point plus ou moins restreint. Le seul principe important qui ressorte de l'histoire littéraire considérée sous ce point de vue, c’est qu'elle doit toujours procéder du général au particulier, des influences les plus étendues et les plus hautes aux plus spéciales et aux plus restreintes. Ceci n’a pas besoin d'autre explication.
Une distinction qui demande des remarques plus étendues est celle qui considère l’histoire littéraire comme entrant dans une histoire de la médecine, ou comme traitée à part et dans un ouvrage indépendant. Une même méthode ne saurait lui convenir dans les deux cas, et rien n’est plus divers que la mesure du développement qu'elle prend dans l’un ou dans Pautre.
L'histoire littéraire faisant partie d'une histoire de la médecine doit se tenir rigoureusement dans la limite du nécéssaire. Quiconque , dans la durée des temps, a modifié d'une manière sensible le mouvement progressif de la science ou de l’art, y a sa place marquée, et ne saurait y être omis; mais la multitude qui se presse sur les pas du chef d'école et qui fait écho à sa voix en doit être soigneusement écartée. C’est pour avoir manqué. à cette règle que les historiens ont si souvent encombré la marche
de leurs ouvrages en les surchargeant d’un bagage non moins inutile que gênant.
L'histoire littéraire, quand elle est traitée à part, au contraire, ne reconnaît pour ainsi dire point de, limites naturelles, et n’en a d'autres que celles qu’on lui preserit arbitrairement. Son office, à elle, est bien aussi de signaler les auteurs qui ont apporté un tribut à la science, de faire connaître les livres qui contiennent quelque chose d'utile; mais ce principe ne lui fixe, pour celui qui l’étudie avee la prétention de l’enseigner ; que des règles bien incertaines; car, d’un côté, comme l’a dit Pline, il n'y a si mauvais livre de la lecture duquel il n’y ait quelque profit à retirer; et, d’un autre côté, le choix de ce qu'il y a de mieux dans la littérature médicale suppose une comparaison faite avec tout le reste; d’où la nécessité de ne rien négliger. Mais avec la prodigieuse extension qu'a prise cette littérature, ik ne faut pas plus prétendre à en examiner par soi-même toutes les parties, qu'on ne. prétend à recommencer la science et l’art, chacun pour son propre compte, et à les refaire de toutes pièces, en n'employant d’autres matériaux que ceux qu'on trouve dans sa propre expérience. Îl-faut bien reconnaître la fai blesse de notre nature ét les bornes de nos facultés : ars longa , vita brevis ! et c’est en présence de cette nécessité bien sentie qu’on ne peut s'empêcher de laisser éclater l'expression de sa reconnaissance pour ces hommes laborieux dont les recherches critiques nous ont épargné la peine d'entreprendre après eux ce triage des bons livres et des productions insignifiantes ; pour ces hommes dés-— intéressés qui, comme l’immortel auteur des Bibliothèques médicales , le grand Hallér, ont usé une partie de leur vie à la lecture d'ouvrages sans valeur, pour nous
épargner l'ennui de perdre un jour notre temps à les examiner. Quoi de plus propre à montrer la nécessité de l’histoire littéraire que ce privilège qu’elle a de nous transmettre en un instant tous les résultats mstructifs de recherches qui ont absorbé la vie de vingt savans, et de nous épargner les dégoûts qu'on éprouve à fouiller dans le chaos de la littérature médicale, quand on n’est pas éclairé d'avance par l'indication des bonnes sources.
Continuons, monsieur, le parallèle commencé plus haut. ‘ | L'histoire littéraire faisant partie d’une histoire de la médecine à une méthode déterminée qu'il lui est imposé de suivre rigoureusement ; elle doit être écrite dans l’ordre chronologique, mais dans un ordre chronologique subordonné à quelques conditions qui lient entre eux les hommes et les livres plus fortement que la différence des dates ne tend à les séparer. Tantôt, et le plus souvent, le principe de cette classification qui domine la chronologie se tire de l’affinité qu'établissent entre les hommes les systèmes et les écoles auxquels leurs travaux se rattachent ; tantôt elle se fonde sur la considération des pays dans lesquels ces travaux s’accomplissent. Ces différences tiennent à des conditions sur lesquelles il serait trop long de s'expliquer en ce moment.
L'histoire littéraire traitée à part admet des méthodes diverses. Les ouvrages les plus importans que nous possédions en ce genre, sont disposés dans l'ordre chrono logique ou dans l'ordre alphabétique des auteurs. L'ordre le plus convenable paraît être celui qui se base à la fois et sur la chronologie et sur l’arrangement systématique des diverses parties dont se composent la science et l'art. Du reste, la multitude des matériaux qui entrent dans
cette histoire, quand elle vise à l’universalité, y rend toute classification difficile et défectueuse sous divers rapports; ce n'ést que par des tables diversement combinées qu’on peut y corriger des imconvéniens qu'il n’est pas possible d'éviter.
Il nous resterait à parler, Monsieur, de l'importance et de l'utilité de l’histoire littéraire. La longueur de cette lettre ne laisse que peu de place pour cela, mais peu de mots suffisent pour mettre chacun à même d’en juger.
Si l’on donnait à faire l’histoire d’un point particuher de la science, de la pathologie de linflammation, par exemple, croit-on qu'il serait indifférent pour celui qu l'entreprendrait de savoir ou d'ignorer l’histoire littéraire générale de la médecine ? Ou, si l’on ne croit pas qu’on pût se passer de cette connaissance, penserait-on du moins qu’elle n’y fût que d’un faible secours? Si c’est là ce qu'on imagine, on tombe dans une grande -erreur. Sans cette connaissance de l’histoire littéraire, on aura beau travailler consciencieusement d’après les sources , on verra inévitablement , dans une foule d'ouvrages , toute autre chose que ce que les auteurs y ont réellement voulu mettre ; on substituera continuellement les idées de son siècle à celles d’un autre siècle qui en avait de fort différentes ; l'on croira sans cesse retrouver la science d'aujourd'hui dans un langage qui exprima en son temps une science presque sans rapport avec elle, ou l’on regardera au contraire comme nouvelles une foule de choses qui n’ont fait absolument que changer de nom.
L'histoire littéraire est done véritablement la clé du passé. C’est par elle que toute histoire commence, et c'est à elle qu'il faut sans cesse en revenir; si vous rencontrez quelqu'un qui la dédaigne, ou qui feigne
de la dédaigner, soyez sûr que c’est parce qu'il l'ignore. Ma prochaine lettre sera consacrée à l’histoire énérènsèque ou réelle de la médecine.
Veuillez agréer, Monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération distinguée.