‹ Lettres sur l'imaginationChapitre 1 sur 24 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

CC D ANS les tems d’orage , disoient les Grecs , consulte l’Echo, (i) ?? Ce n’est pas là , mon cher Hypolite , une idée de législateur, mais une idée de philosophe.' !Peut être n’est-il aucune époque , quelque menaçante , quelque dangereuse qu'elle puisse être , où Thomme vertueux se croie dispensé de servir son pays de tous les moyens que l’étendue de ses facultés ou la fatalité des circonstances laissent à sa disposition. Cependant , je l’avoue , en ad-

( 1 ) Dans les teins de troubles , cherche à la campagne le repos de la solitude.

/y Lettres

mettant même qu’il ne soit aucun crime , aucune injustice publique ou particulière , qui nous donne le droit de rompre absolument tous les liens par lesquels nous tenons à la patrie , j’ose croire du moins qu’il peut nous être permis , sans trahir aucun de nos devoirs , d’isoler quelquefois notre pensée , pour la préserver des influences d’une contagion trop générale ou trop funeste. En réduisant ainsi le sens de mon vieux .précepte , vous n’y trouverez , je crois , rien que de sage et de louable. En effet , il est presque impossible que la violence de toutes les passions , le choc tumultueux de tous les intérêts , que fait fermenter une grande révolution politique , n’altèrent pas les affections les plus naturelles du coeur humain , les notions les plus simples d’un esprit calme et droit. C’est pour éviter ce danger, mon cher Hypolite J que je veux détourner enfin mes idées des objets qui nous ont si fort occupés depuis quelques années , et les porter sur un sujet entièrement étranger à ces pénibles discussions. Soyons tou-

SUR l'Imagination. 5

jours au poste où nous nous croirons appelés par notre amour pour la liberté , par notre respect pour la justice. Mais laissons - là les sombres labyrinthes de la politique, pour rentrer paisiblement en nous- mêmes , et pour faire , s’il est possible , quelques découvertes nouvelles sur la disposition intérieure de nos propres facultés , sur la nature du principe qui les dirige , ses différens ressorts , et leurs mouvemens plus ou moins réguliers.

Il me paroît assez naturel de présumer , ( car que savons - nous ? ) il me paroît , dis -je , assez naturel de présumer, avec la plupart de nos métaphysiciens modernes , que le principe de toutes nos facultés intellectuelles est un , et que ce qu’on a long-tems appelé les différentes facultés de notre âme , ne sont que des modifications différentes , ou des modes d’agir différens du même principe. Mais de ces modes , nous n’en cohnoissons , ou pour mieux dire , nous n'avons essayé d'en connoître que deux ou trois. Nous avons tâché de savoir à-peu-près de quelle manière

nous viennent nos idées , comment nous en gardons le souvenir , et par quelle méthode nous pouvons les combiner entre elles , pour en tirer de nouveaux résultats ; en un mot, nous avons fait quelques pas dans l’étude de^ procédés qui déterminent le développement le plus sensible , la suite la plus régulière de nos calculs et de nos ràisonnemens. Mais est -il bien sûr que ce soit aux calculs , aux ràisonnemens , dont nous connoissons le mieux le procédé, que nous devions le peu de vérités que nous avons pu découvrir jusqu’à présent ? Seroit-ce bien aux règles de cet art syllogistique , si bien développé par Aristote , si volumineusement commenté par les docteurs de son école , que l’esprit humain seroit redevable des progrès qui rhonorent le plus ? J’en appelle aux mânes des Leibnitz , des Newton , des Euler , des Corneille , des Racine , des Molière ! Est -ce en suivant ces routes si justement alignées , que leur pensée a pu s’élever à la hauteur de leurs systèmes , aux sublimes créations de leur génie ?

SUR L^Im AGI NATION. J

Est -ce en suivant ces mêmes routes qu'on est parvenu , le plus souvent , aux inventions les plus simples, mais aussi les plus utiles ?

Sans discuter ici la théorie des règles qui nous ont appris à tirer d’un principe clairement établi les conséquences les plus justes , les plus directes , et celles qui le sont le moins , voyons d'abord ce que c’est qu’un principe. Choisissez celui qui vous paroîtra le plus évident de tous j et lorsque vous en aurez fait l’analyse exact , vous jugerez bientôt comme moi , que ces guides infaillibles de notre raison , que ces grands principes ne sont que des manières précises , abrégées , d’énoncer le résultat d’un très-grand nombre d’expériences , qui toutes nous ont paru donner le même produit. Car , est-il une seule abstraction , une seule idée dans notre entendement qui, d'après tous les systèmes connus , soit ou puisse être autre chose que le signe représentatif d’une certaine série d’impressions homogènes? Or, si le rapport de choses ou d’idées auquel vous

voulez appliquer votre principe ne se trouve pas compris dans le nombre des expériences dont il énonce le résultat, comment Tapplication que vous en ferez ne seroit-elle pas fausse, ou du moins fort douteuse ? (i) Frappé depuis longtems d'une vérité si facile à saisir , je ne puis me défendre d’un sourire d’indignation ou de pitié , toutes les fois que j’entends le respect hypocrite , ou l’imbécile superstition de certains philosophes, ne parler que de leur attachement aux principes , et sacrifier à ce fantôme imposant , jusqu’à l’évidence de leurs propres sentimens , quelquefois même le bonheur et la tranquillité d’une génération entière , puisqu’il est telle erreur de jugement , tel abus

(i) L’exception au principe n’est souvent , je l'avoue , que l’application de tel autre principe , plus propre à la circonstance particulière dont il s’agit. Mais il y a quelquefois en morale un sentiment du vrai , qu’il faut aller chercher au-delà des limites du principe , comme en poésie , cette grâce qu’on ne trouve qu’au-delà des limites de l’art , di là dell’ arte , dit , je crois , Crudeli.

SUR l’Imagination. 9

de mots dont les conséquences n’ont été ni moins étendues, ni moins désastreuses !

Il se trouve dans les arsenaux de la philosophie scolastique une autre espèce de machine plus admirée encore que les principes, ce sont les axiomes : Le tout est plus grand que sa partie ; point d’effet sans cause; tout ee qui existe pouvoit exister. .. . Mais que verrons -nous dans tous ces oracles prétendus de Tévidence même , en les rapprochant de la lumière du sens commun , si ce n’est des propositions absolument identiques , la même idée retournée sur elle - même , le même rapport exprimé par deux termes différons ? Or , de quelque manière que nous énoncions que deux c’est deux ; sans le secours de quelque autre procédé , qui n^a peut-être encore jamais été trop bien connu, je doute fort que notre entendement fut parvenu mémè à comprendre que deux et deux font quatre.

J’aurois , je Ta voue, infiniment plus de respect pour les définitions que pour les principes et les axiomes , si j’en connois-.

lo 'Lettres

sois de bonnes. Mais les unes , purement nominales , ne servent qu’à rappeler l’idée ou l’objet dont il est question ; les autres sont toujours tellement obscures ou tellement incomplettes , que le mot qu'on a voulu définir me présente le plus souvent une idée plus claire , plus sensible , plus étendue que tous les termes de la définition isolés ou réunis. La définition d’ailleurs la mieux faite , risque d’avoir encore le meme inconvénient que le principe le mieux établi. L'attribut que je n'ai pu comprendre dans ma définition , parce qu’il m'étoit encore inconnu , peut se trouver précisément avoir l'influence la plus décidée dans le nouveau rapport , dans le nouvel ordre de choses , auquel je croirai pouvoir l'appliquer avec la plus grande confiance.

En examinant ainsi , sans aucune prévention superstitieuse , tous les élémens de notre art de raisonner , il me semble impossible de ne pas reconnoître combien cet art , dont nous sommes si vains , est foible , incertain , défectueux. Les seules

SUR l’Imagination. li

méthodes qu’il nous ait apprises ne sont , à les biçn juger , que des espèces de formules plus ou moins ingénieuses , propres à noter le souvenir de nos impressions , à les classer avec quelque ordre , à soulager par ce moyen notre mémoire ; à faciliter enfin , si j’ose m^exp rimer ainsi , le jeu de ses ressorts , quelques vagues que soient les conjectures que nous puissions former sur la nature même d’un mécanisme si simple peut être dans ses moyens , mais sûrement plus merveilleux encore dans ses effets.

Lorsque nous considérons , mon cher Hypolite , que cet art de raisonner, dans lequel nous avons fait si peu de progrès , n’en est pas moins de tous les moyens de former notre entendement celui dont notre éducation factice , dont nos savantes institutions se sont le plus occupées , Lorgueil de notre philosophie ne peut manquer d’en être fort humilié. Mais notre bonhommie s’en consolera sans doute en voyant que toute longue , toute

pénible, toute vaine qu est l’élude de cet >

instrument , nous nous en servons beaucoup moins que nous ne Tavions cru peutêtre nous - mêmes. Ce n’est pas avec cette logique apprise que nous voyons , que nous sentons , que nous combinons nos idées ; ce n’est pas avec elle enfin que nous pensons , et que nous réfléchissons le plus habituellement. Ce qui me paroît encore beaucoup plus certain , c’est que notre conduite et nos actions ne se règlent guères d’après le compas juste ou faux de nos syllogismes ou de nos raisonnemens.

Je suis tenté de croire que les facultés qui pourroient bien avoir le plus de part au développement de nos idées, à la formation de nos sentimens et de nos opinions , à la marche habituelle de nos affections et de notre manière d’agir, sont précisément celles que nous connoissons le moins , que nous avons le moins observées. Voilà , mon cher Hypolite , le champ tout nouveau que j’aimerois à parcourir avec vous , si vous ne craignez pas de m’y suivre.

Je suis fort loin de concevoir un syst

SUR l’Imagination. i3

terne ; Je n’ai fait qu'entrevoir quelques lueurs. Pour les fixer, pour recueillir en quelque sorte ces foibles étincelles , vous aurez besoin de toute la patience de votre attention , de toute l’indulgence naturelle de votre esprit. Je ne veux avoir que vous pour témoin des premiers efforts de ma réflexion. Vous m'avez dit souvent que l'on avoit eu tant de torts avec les idées nouvelles , que pour les réparer, ilfalloit même écouter, sans dédain , celles qui ne paroissoient guères mériter cet honneur.

C’est - là , mon cher Hypolite , la faveur que J’attends aujourd’hui de votre amitié. En vous écrivant , Je ne chercherai qu’à penser tout haut. Mais J’ose espérer que sous vos yeux , ma pensée se montrera tout -à- la- fois plus sage , plus circonspecte et moins timide.

Adieu ; pour reprendre la plume , il faut que J'aie eu le tems d’oublier tout ce que Je viens de vous promettre. Car en relisant cette dernière page , J’y trouve une sorte de présomption qui m’embarrasse. Recevez mon tendre hommage.

Lettres

Page 1