SECONDE LETTRE
La nature , mon cher Hypolite , semble avoir voulu se jouer de l’orgueil et des efforts de l’esprit humain , lorsqu’en nous dormant la faculté d'appercevoir un grand nombre d’objets fort éloignés , en apparence , de notre portée , elle nous refuse en méme-tems le moyen de connoître , avec quelque certitude , ce qui , par les rapports les plus intimes , paroissoit devoir le moins éêhapper à nos recherches. Notre mémoire embrasse l’histoire du monde j elle saisit la pensée des hommes qui vécurent trente ou quarante siècles avant nous , et la retient ; d’un œil rapide , elle parcourt les causes de la grandeur d’un empire , et celles de sa chûte. Mais en savons -nous mieux comment la sensation de la veille s’est gravée dans notre souvenir , ou quel accident a pu l’en effacer ? Nous avons soumis à nos calculs la précession des équinoxes , le retour d’une
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comète , le mouvement des mondes roulons dans l’espace , à plusieurs millions de lieues de notre globe, aux extrémités de notre système solaire ; nous sommes parvenus à maîtriser , pour ainsi dire , tous les élémens , à nous emparer de leur puissance , à la diriger à notre fantaisie ; nous avons tenté , même avec succès , de prévenir et d’imiter le phénomène le plus propre à frapper tous nos sens de terreur et d’admiration. Emules de la nature , comme elle , nous avons appris à dissou-; dre plusieurs substances , à les recréer , à en former de nouvelles. Cependant n’ignorons-nous pas toujours, comment la plus simple combinaison semble porter tout- à-coup la lumière dans notre entendement , ou le replonger aussitôt dans la nuit la plus obscure ? Après avoir franchi les limites du monde , notre esprit a pénétré jusques dans les vastes profondeurs d’un monde idéal ; il s’est perdu dans l’immensité de l’empire des possibles ; et s’attachant à la chaîne éternelle des êtres , il s’est enfin élevé à l’idée ineffable de l’Être
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suprême , de l’Être par excellence , de l’Être source infinie et première de toutes les existences , de toutes les forces , de toutes les perfections ! Rien de ce qui existe , n’a pu nous en offrir une image plus sensible , que le miracle de notre propre pensée , celui de notre propre volonté, toutes bornées , toutes impuissantes qu’elles sont. Néanmoins cette pensée , quelque hardie qu'elle puisse être ; cette volonté , quelque entreprenante qu'elle soit , ne sauroit encore s’expliquer à ellemême , par quel effort merveilleux elle exerce la plus facile et la plus commune de ses fonctions , celle d’imprimer à nos jambes , à nos bras , le mouvement qui lui plaît.
De tout ce pompeux détail de notre orgueilleuse foiblesse , de notre superbe ignorance , il résulte , ce me semble, mon cher Hypolite, que cette faculté pensante ' est , de toutes les productions de la nature , la plus singulière et la plus inconcevable , la plus digne d'admiration et la plus digne de pitié ! Quand je compare les élans prodigieux de l'esprit humain , et le
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peu de connoissance qu’il a des forces qu’il exerce le plus habituellement , j’ai l’impertinence de croire que nos plus grands hommes , les plus profonds de nos philosophes , comme les plus ingénieux de nos poètes , tiennent tous , plus' ou moins , de l’ignorance du bourgeois gentilhomme , fort étonné de découvrir que , depuis quarante ans , il faisoit de la prose sans le savoir. S’il existoit pour les hommes un moyen de deviner quelque chose de plus que ce qu’ils ont appris , ne seroitce pas de commencer par se rendre un compte sincère et modeste de tout ce qu’ils ignorent ?
Les seules modifications de notre entendement qui nous sont connues , ou que nous avons essayé de connoître , ne pouvant expliquer d’une manière satisfaisante les plus simples comme les plus étonnantes de ses opérations , n’est- il pas naturel d’en conclure qu’outre ces modifications plus ou moins déterminées , il doit en exister d’autres que nous connoîtrons un jour , ou que nous ne connoîtrons jamais ?
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C’est l'impossibilité de rendre raison, par les règles ordinaires de la dynamique, de toute la force employée dans le mouvement de nos muscles , qui conduisit d’habiles anatomistes à l’idée de ce principe vital, dont l’existence ne paroît plus aujourd’hui pouvoir être mise en doute , quelque embarrassé que l’on soit encore à le bien définir. Ce principe inconnu de différentes actions de notre entendement , que nous avons entrepris de chercher, en attendant que nous ayons pu lui trouver quelque dénomination plus juste ou plus heureuse , permettez - moi de l’appeler notre sens intérieur.
Il est trop vague , sans doute , ce mot ; et je n'ignore pas qu’il a même plusieurs acceptions , différentes de celle que j’ose - lui donner dans ce moment. Mais je n'en vois point qui convienne mieux au développement de mon idée. Car ce que je veux sur -tout rappeler ici, c’est qu’il est beaucoup de circonstances où notre entendement paroît avoir précisément la même action que nos sens , où le ju-
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gement et la perception se suivent de la manière la plus immédiate , où ces deux actes sont véritablement simultanés. Notre mémoire , notre esprit , notre raison voient et jugent souvent comme nos yeux et nos oreilles. Il est une foule de connoissances purement intuitives ; et ce que le génie paroît^ inventer de plus sublime et de plus étonnant , est presque toujours le simple apperçu de notre sens intérieur , comme l'est de nos yeux un beau tableau de la nature ou de l'art. L'analyse , la synthèse, tout l’art syllogistique , ne sont que des moyens de diriger ou de fixer notre attention , des microscopes faits pour grossir les objets, qui d'ailleurs échapperoient à notre vue , pour les rendre plus distincts , ou pour les rapprocher de la portée de nos lumières.
Je crois , mon cher Hypolite , que rien ne seroit plus propre à répandre un jour tout nouveau sur les procédés habituels de notre faculté pensante , que de l'observer tour -à- tour dans trois états fort différons , l’état de veille , l’état de
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sommeil , et cet étatmitoyen entre la veille et le sommeil , où les sens extérieurs se trouvent plutôt dans le calme et dans l’inaction que dans un véritable engourdissement, où 1 activité du sens intérieur est comme isolée , où l’on peut douter en quelque sorte si l’on rêve ou si l’on médite. Cet état suit ou précède communément le repos du sommeil ; il est aussi quelquefois le résultat d’une méditation très -prolongée sur le même objet , sur la même idée , plus particulièrement encore dans le silence de la nature , dans l’obscurité des forêts , au milieu des ombres de la nuit. Alors une seule impression , une seule image semble s’arrêter quelquefois un très - long - tems devant notre pensée , et la tenir comme assiégée; alors notre entendement n’agit plus que par intuition. Des scènes entières , des tableaux suivis ou décousus se succèdent à la vue' de notre sens intérieur , tantôt avec lenteur, et tantôt avec rapidité. Nous croyons voir , et voir très réelleinqnt ce que nous n’avons jamais vu. Ce sont enfin
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de véritables fantômes qu’évoque -autour de nous la seule puissance de notre imagination, heureuse ou malheureuse sous le charme de ses propres sortilèges. .
Je suis persuadé que les dévots , les amans , les prophètes , les illuminés , les Swedenborgistes doivent aux illusions , dont cette manière d’étre nous rend susceptibles^ toutes les merveilles de leurs pressentimens , de leurs visions , de leurs prophéties ; leurs entretiens avec les intelligences célestes ; leurs voyages dans les cieux et dans les enfers ; en un mot toutes les extravagances et toute la superstition de leurs contagieuses rêveries. Mais je ne craindrai pas de dire aussi , que , c’est peut-être dans cette même situation , que les hommes de génie ont conçu les beautés les plus originales de leurs ouvrages ; que le géomètre a trouvé la solution du problème qui l’avoit embarrassé le plus long-tems ; le métaphysien , le premier apperçu du plus ingénieux de ses systèmes ; un poète , le beau vers qui le fuyoit; un musicien , le plus expressif
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et le plus brillant de ses motifs ; Thomme d'état, la ressource décisive que toutes les lumières de son expérience n’avoient pu découvrir encore à la pénible attention de ses calculs ; un général d'armée , ce coup -d'œil vaste et rapide , qui fixe le sort d'une bataille , et garantit la victoire.
Il faudroit avoir reçu du ciel un esprit bien froid , une tête bien stérile , un jugement bien faux , pour ne pas reconnoitre que dans toutes les recherches de l'esprit humain , dans toutes ses découvertes , dans tous les arts , ce qu'il y a de plus vrai , de plus neuf, de plus heureux ; dans tous les genres de talent, dans toutes les combinaisons d'intrigue ou de jeu , ce cju'il y a de plus remarquable , de plus singulier, de plus étonnant , tient toujours d’une sorte d'inspiration très- indépendante du raisonnement et de l'expérience. Le développement de nos idées les plus frappantes , comme celui de nos sentimens les plus forts , de nos affections les plus vives , nous le devons presque
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toujours à je ne sais quelle sympathie dont les effets sont également subits , également imprévus. On a dit que les plus hautes conceptions de notre entendement naissent ainsi que Minerve , qui sortit toute armée du cerveau de Jupiter. Etpournous, le coup de hache qui fendit la tête du souverain des dieux , c"est Teffort d'un grand intérêt , le besoin d’une grande passion , très-souvent aussi le merveilleux pouvoir d’une longue habitude. Comme beaucoup de poètes , pour suivre l’.usage , se vantent le plus gratuitement du monde d’être inspirés , plus d’un philosophe qui l'est en effet ne s’en doute guères. Il attribue à la suite de ses réflexions , à la routine de certaines méthodes , ce qu’il ne doit véritablement qu’au mouvement impérieux d’une force dont il jouit, sans en connoître toutes les ressources , sans avoir jamais étudié l’action et les procédés qui la distinguent. Il n’est pas plus vrai que l’homme pense ou raisonne , qu'il' n'est vrai que l'homme est inspiré. Mais il faiidroit tacher de savoir au moins aussi
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clairement comment I homme est inspiré , que nous savons comment il pense ou raisonne. L'histoire des fous , des amans , des joueurs , des hommes de génie , une suite d’observations vraies et circonstanciées sur lamanière de travailler des grands artistes , des écrivains célèbres , sur les habitudes de tout homme singulier par ses idées ou par ses affections , nous offriroit sans doute, sur cet objet important, les éclaircissemens les plus utiles et les plus lumineux.
En attendant , examinons , mon cher Hypolite , s’il n’existe pas une faculté de notre âme , dont une étude plus approfondie pourroit nous expliquer assez naturellement la plupart des mystères que j,e viens de rappeler à votre méditation.
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