‹ Lettres sur l'imaginationChapitre 23 sur 24 · A M. LAVATER. Î · texte numérisé non relu

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développement de toutes nos facultés intellectuelles ? Nous avons dit que l’action de ce sens intérieur ne consistoit pas seulement à recueillir Timage de nos perceptions , de nos idées , de nos sentimens , mais encore à la reproduire , à la recomposer , tantôt au gré de sa propre fantaisie , tantôt suivant les lumières de notre esprit ou les besoins de notre cœur. C’est ce qui fait de l’imagination un pouvoir d'une si grande étendue , d’une si riche fécondité , l’émanation la plus admirable du principe créateur. Voilà ce qui me persuade que s’il est un moyen d’étendre les progrès de l’intelligence humaine , on le trouveroit sans doute dans l’étude plus approfondie , dans la culture plus attentive et plus soutenue d’une faculté , dont onne s'est guères occupé jusqu’ici , que relativement aux tourmens qu’elle nous cause , aux délices quelle nous procure , sous le charme des passions et dans l’empire des arts.

line faut jamais décourager les efforts que l’on pourroit tenter pour aggrandirle cercle borné de nos vues et de nos idées j

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mais peut-être aussi ne faudroît-il pas se livrer non plus à des espérances trop orgueilleuses. L’activité même de votre esprit , toute Tardeur de votre imagination ne sont-elles pas atterrées par la seule pensée que , depuis deux ou trois mille ans , des talens aussi rares , aussi sublimes que ceux de Virgile , du Tasse , de l’Arioste , de Milton , n'ont guères eu que la gloire de transporter dans leur langue , et d'adapter au génie de leur siècle et de leur pays les grands tableaux du vieil Homère , sa marche poétique , et ses nobles Hctions ? Il est vrai que de toutes les parties de l’i-^ magination , la plus rare est celle d’inventer de nouveaux rapports moraux , de nouvelles combinaisons de faits et d'événemens , de caractères et de passions , des combinaisons qui soient tout-à-la-fois singulières et naturelles , merveilleuses et vraisemblables.

Les inventions les plus ingénieuses, les plus hardies de l'esprit humain sont aussi celles qui échappent le plus à notre empire. Plus elles s'élèvent au-dessus de notre

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sphère habituelle , moins nous avons de moyens de les arrêter ou de les diriger* Telle est la brillante fusée d’un feu chinois , le merveilleux essor d'un ballon aérostatique , peut-être encore, s'il est perg mis de le dire , la puissance éblouissante de nos nouvelles théories sociales.

Une autre expérience non moins afflî-3 geante pour l’honneur du genre humain de celui du moins dont nous connoissons l’histoire , c'est qu’après avoir atteint déjà deux ou trois fois le même degré de civilisation , retombant bientôt après dans les ténèbres de la barbarie , lorsqu'il en est ressorti de nouveau , l’expérience et les progrès de la première époque ont été comme perdus pour l’époque suivante. Le siècle d’Auguste a recommencé le siècle d’Alexandre j celui de Léon Xet celui de Louis XIV ont recommencé les deux premiers , et n’en ont pas été plus loin; peutêtre même leur éclat n'a t-il été ni plus long , ni plus durable. Cependant les monumens de ces premiers siècles de lumière

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et de gloire , subsistoient encore en grande partie pour Texemple et l’instruction des derniers. Seroit-il donc vrai que les passions qui seules peuvent élever l’homme à un certain degré de perfection , détruisent bientôt elles -mêmes leur ouvrage.

On a tenté plus d’une fois de rétablir les fondemens de la tour de Babel ; mais le moment où Ton se flatte d’achever le superbe édifice, est celui-là même où la main terrible du destin se joue de notre orgueil , et le renverse.

On peut bien avoir été plus loin de nos jours dans quelques sciences de fait et d’observation , en physique , en histoire naturelle , en chymie. Mais en morale , en politique , en poésie , en fictions proprement dites , qu’ont ajouté tant de siècles aux heureuses productions de l’antiquité ? Que ne trouve- 1- on pas dans la Bible , dans Homère , dans Aristote , dans Esope et les Mille et une Nuits ? Il y a , dit Fontenelle , une certaine mesure de connoissances utiles , que les hommes ont eu

de bonne heure , à laquelle ils n'ont guères ajouté , et qu’ils ne passeront guéres , s’ils la passent.

L'imagination fournit aux talens , au génie tant de ressources , tant de moyens , tant de richesses, que l'on risque souvent de confondre leurs différentes fonctions ; elles n’en sont pas moins très -distinctes. L’imagination est , pour ainsi dire , la mine et le foyer de toutes les autres facultés de notre âme. Le talent les produit au jour et les met en œuvre ; l'heureuse facilité de l’emploi qu’il en fait , dépend sans doute d’abord des dispositions données par la nature , mais s’acquiert aussi quelquefois , et n’atteint jamais toute la perfection dont elle est susceptible , qu'à force d'art et d’habitude. Ce qui distingue essentiellement le génie , c’est l’invention. On a dit que c'étoit le feu céleste ravi par Prométhée. Il semble en effet que ce soit une puissance hors des limites habituelles du pouvoir humain.

Il est un génie pour la mémoire , pour

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l'esprit , comme il en est un pour l’imagination , pour le sentiment. Le génie de la mémoire invente des signes nouveaux , des signes mieux adaptés à chaque impression de notre souvenir , propres à nous les rappeler avec plus de promptitude , avec plus de vivacité. Le génie de l'esprit voit des rapports de signes et d’idées inconnus jusqu'alors , trouve de nouvelles combinaisons , et crée de nouvelles méthodes. Le génie du sentiment éprouve et saisit des sentimens que lui seul pouvoit appercevoir , dont lui seul pouvoit se rendre compte à lui -même; tantôt il généralise les affections les plus simples ; tantôt il individualise , de la manière la plus neuve et la plus intéressante , les affections les plus communes et les plus générales.

Pour ces rapports inapperçus , pour ces conceptions neuves , pour ces sentimens plus sublimes ou plus délicats , plus étendus ou plus énergiques , le génie de l’imagination trouve des images , des formes, des couleurs plus vives , plus variées ,

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plus harmonieuses ; c'est la flamme enfin qui ranime , vivifie , recrée tout ce que peut. pénétrer sa divine influence.

La rêverie n’est qu’une manière d’étre de l’esprit ou de l’imagination , mais qui semble convenir encore mieux à cette dernière faculté. Elle prend , comme nous l’avons remarqué , des caractères assez distincts, et qu’il seroit bien important de suivre et d’observer avec plus de soin , dans l’état de veille , dans l’état de sommeil , et dans cet état mitoyen entre la veille et le sommeil si bien dépeint par Thompson.

By the vocal woods and waters lull’d And lost in lonely inusing , in the dream , Confus’d , of càreless solitude , where mix Ten thousand wandering images of things Soothe every gust of passion into peace ;

Ail but the swellings of the sosfen’d heart That waken, notdisturb the tranquil inind... (i) Thompson’s seasons. Spring. v. 4^7.

(i) Assoupi par les échos des bois et les murmures des eaux , absorbé dans une méditation solitaire , rêvant doucement , et sans desseins , P uisse-tu confondre et réunir mille images agréa-r

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Vous ne voulez point permettre que Ton confonde avec les actes habituels de l’imagination ce qu’on appelle vision , pressentiment, présage, divination. Je respecte autant que vous , mon excellent ami , ce qui , dans ce genre , doit être regardé comme un miracle bien prouvé , comme une suite évidente de quelque intervention marquée de la divinité même.

Mais qu’est -ce qui nous empêchera, je vous prie , de voir dans les visions , dans les pressentimens , dans les présages d’un ordre plus humain , le résultat d’une exaltation particulière de l’imagination causée par une plus forte ou plus longue tension du système nerveux , par une tenue extraordinaire d’attention , une abstraction totale de nos autres sens ; l’effort d’un mouvement subit , par le charme d’un

blés, émousser tous les traits des passi uns dans le calme et la paix, et ne souffrir dans ton coeur que les tendres émotions ; sentiment pur , également ennemi de la léthargie de l’âme et du trouble de l’esprit.

Saisons de Thompson. Chant du printems.

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grand intérêt ou rinstinct singulier d'une longue habitude.

Il est bien vrai que les rêveries de Swedenborg sur le ciel et les enfers ne m'ont jamais paru d’une imagination fort heur reuse ou fort brillante ; mais comme il y a des caractères d'esprits foibles et froids qui n'en sont ni moins décidés ni moins opiniâtres , ne pourroit-il pas exister des caractères d'imagination de la même trempe ?

La foi sans doute est plutôt un acte de l'esprit ou du cœur que de l’imagination ; mais le feu de l’imagination peut enflammer nos idées et nos sentimens au point de les porter à ce degré de conviction et d’influence active qui , sous certains rapports, du moins , semble n'appartenir qu’à la foi religieuse. Il est telle idée qui , rechauffée par les seuls prestiges de l'imagination, exalte tellement notre courage ou notre confiance naturelle , quelle nous rend capables d’actions qui surpassent de beaucoup la portée de nos forces habituelles , qui tiennent véritablement du prodige.

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L^imagination , comme la foi , sait aussi quelquefois transporter les montagnes, élever jusqu^au cieux les plus humbles collines , et de son vol hardi franchir la cime la plus élevée des Alpes. Comment nier donc que la foi la plus sainte ne puisse en tirer aussi de grandes ressources. Personne , en vérité , n’auroit plus de tort que vous de ne pa§ en convenir, vous, mon cher Lavater , qui ne cessez de faire servir l’imagination douce et vive que vous avez reçue du ciel , à répandre sur les sublimes vérités de la religion la lumière la plus aimable et la plus touchante.

Après avoir tâché de définir et de distinguer les différentes facultés de notre entendement , ou plutôt les difFérentes modifications dont notre faculté pensante paroit susceptible , gardons-nous d’oublier qu’elle les éprouve tantôt isolément, tantôt successivement et tantôt d’une manière simultanée. Nos sens, notre mémoire , notre esprit , notre imagination poursuivent tour-à- tour le même objet; mais quelquefois aussi tous ces pouvoirs

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de notre pensée semblent se réunir pour Tenvelopper en même - tems de tous les points où leurs efforts sont à même de l’atteindre , et de l’embarrasser ainsi dans toute son étendue. Peut-être est -ce de cette réunion rare et subite que naissent les apperçus du génie , ses combinaisons imprévues , ses plus étonnans prodiges ; peut-être est -ce l’éclair de sa puissance créatrice.

Il faut bien distinguer par nos abstractions méthodiques ce que notre' foible vue ne sauroit distinguer autrement j mais on risque fort de tomber dans d’étranges erreurs , lorsqu'on s'attache trop long - tems à voir des détails isolés où la nature ne nous montre jamais que l’ensemble, un ensemble dont l'effet tient beaucoup moins aux parties qui le composent, qu’à l’ordre mystérieux de leur composition.

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