A M. LAVATER
Pour servir de suite auæ Lettres sur V Imagination.
Vous m’avez lu , mon cher Lavater , avec plus d’indulgence que je n’osois en attendre et de la sévérité de votre génie et de la gravité des occupations auxquelles vous avez consacré votre vie entière. J’en rends grâce à notre ancienne amitié. Mais quelque doux qu’il soit de jouir de vos suffrages , j’aime encore mieux profiter de vos critiques , et ce n’est que pour y chercher de nouvelles lumières que je veux essayer de les discuter avec vous. i
Vous me reprochez de n’avoir pas assez défini l’imagination , de ne l'avoir pas assez distinguée de toutes les facultés avec les-
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quelles on est trop souvent clans rhabitii de delà confondre. Je commencerai par vous dire que je n’ai fait mon livre que pour tâcher d’arriver un jour à la définition que vous desirez. J’ai voulu d’abord rappeler l’attention de mes lecteurs à l’étude d’une faculté’ f]ui doit avoir la plus grande influencesur le développement de nosidées , de nos sentimens , et dont on a trop négligé jusqu’ici , je crois , d’observer la marche et les procédés , principalement sous ce rapport essentiel.
Lorsqu’on fait un système , on peut bien débuter par définir , parce qu’alors on sait tout , ou que l’on croit tout savoir , ce qui revient souvent au même ; mais lorsqu’on s’attache à méditer un sujet , à l’étudier ou dans son ensemble , ou dans quelquesunes de ses parties , la définition est le dernier point où l’on arrive , et c|uelquefois il faut bien se borner à ne l’entrevoir cjue de loin. Dans les ouvrages qui tiennent de ce dernier genre d'études , donner d’abord la définition , ce seroit vouloir placer , ce me semble , le dénouement de l’intrigue à la
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tête du drame , ou commencer le roman par la catastrophe.
Toutes les fois que le sujet qu'on médite n’est pas assez connu , les efforts que Ton fait pour en déterminer d'avance les limites , ne servent qu’à circonscrire la pensée , à la renfermer dans des formes méthodiques , à lui donner un point de vue arbitraire , absolument factice , et qui nous empêche de rencontrer celui de la nature même. Dès -lors on n’ose plus sortir de ce cercle imaginaire , on écarte tout ce qui n'y sauroit entrer. On tâche de rapporter tout , bien ou mal , à ce premier centre de vision systématique.
En considérant l'imagination sous plusieurs rapports différons , dans sa marche la plus commune et la plus habituelle , dans quelques-uns de ses effets les plus frappans, les plus singuliers , je suis loin de penser en avoir dit , même à beaucoup près , ni ce qu’on en pouvoit , ni ce qu’il en falloit dire ; mais j’ose presque me flatter de ne lui avoir jamais attribué
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du moins ce que l’usage ou Texpérience ont décidé devoir appartenir à d’autres facultés.
Je l’ai distinguée de la mémoire qui n’est qu’un registre de signes , plus ou moins clair , plus ou moins étendu. La mémoire est , je pense , de tous les instrumens qui sont à la disposition de notre pensée et de notre volonté , celui que l’on connoît le mieux , parce qu’il est soumis au mécanisme le plus constant , le plus régulier. De simples signes , soit naturels , soit convenus , sont bien plus faciles àfixer, à déterminer avec exactitude que des pensées , des sentimens ou des images. On peut en retenir un plus grand nombre à-lafois , et se les rappeler , par la même raison , avec infiniment plus de prestesse et de facilité. L’usage de la mémoire est un véritable jeu ; aussi les enfans apprennent ils de très-bonne heure et sans beaucoup de peine. L’usage de la mémoire supplée en apparence , et même à quelques égards très -réellement, à celui de toutes
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les autres facultés de notre âme ; aussi beaucoup d’hommes jugent-ils à propos de s’y borner toute leur vie:
L’esprit qui consiste sur- tout à saisir des rapports , à les saisir promptement , et à les combiner d’une manière ingénieuse , s’occupe encore moins souvent des idées que de leurs signes ; le rapprochement des idées même lui prend trop de tems , et ne satisfait pas assez la rapidité naturelle de son action. Quelque raisonnablement que l’on parle ou que l’on écrive , il est trèsrare que l’on pense dans le moment ce qu’on a l’air de penser , que l’on voie ce que l’on prétend voir , que l’on imagine en effet ce que l’on tâche de faire imaginer aux autres. La plupart des hommes n’existent que de souvenirs, si j’ose m’exprimer ainsi , purement mécaniques , d’impulsions aveugles , d’habitudes imitées et répétées machinalement. L’homme pensant la pensée la plus simple , s’efforçant seulement de la concevoir toute entière , d’une manière déterminée, avec plus de clarté du moins , est déjà sorti de l’ordre
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•vulgaire. Marivaux disoit : ccll y a fort peu de gens qui soient de leur avis, C’est parce qu’il n’est pas très commun de tenir en eflet la pensée même à laquelle on a l’air d’être le plus attaché , dont on se Joue avec la facilité la plus aimable dans ses écrits , dans ses discours , que l’on prend le plus habituellement pour règle de ses actions et de sa conduite.
De toutes nos facultés, celle qui prête le moins aux illusions , aux méprises de tout genre , c’est le sentiment. Quoiqu’elle ne soit pas exempte d’erreur , sa marche cependant est toujours la plus sure et la plus vraie. Nous pouvons avoir tort de sentir ce que nous sentons ; mais il est toujours certain que nous éprouvons le sentiment que nous éprouvons; et c’est peut-être encore à cette épreuve que nous sommes réduits à soumettre , en dernier ressort, le résultat de toutes les autres opérations de notre entendement.
Je n’ai rien dit sur l’imagination qui ne prouve , ce me semble , assez clairement que j’entendois par cette faculté le double
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pouvoir que nous avons de recueillir et de reproduire l’image de nos perceptions , de nos sentimens , de nos pensées même ; car , en est- il qui ne se composent d’objets que nous croyons appercevoir , et dont nous n’aurions jamais conservé le souvenir , si nous ne nous en étions pas fait une image quelconque? L’action de cette faculté nous est beaucoup moins connue que celle de la mémoire et de l’esprit ; l’analyse en est beaucoup plus difficile , mais-les effets ou les résultats en sont aussi tout- à -la -fois plus variés , plus merveilleux , plus certains. Comme il est sur que nous sentons ce que nous croyons sentir , il ne l’est pas moins que nous imaginons tout ce que nous croyons imaginer. C’est , s’il m’est permis d’en croire ma propre expérience , c’est la sensation de notre vue intérieure ; elle nous présente souvent les objets sous un jour qui nous trompe, mais les illusions quelle nous fait éprouver , n’en existent pas moins réellement pour nous. Il n’est aucun de nos sens , enfin , dont les impressions puissent nous laisser moins de doute.
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Comme les idées que nous concevons avec chaleur , les sentimens que nous éprouvons avec une sorte d’énergie , sont tous susceptibles d’images , par une raison fort simple ; c"est qu’ils résultent toujours ou de la vive empreinte d’un seul objet; ou de la comparaison de plusieurs objets réunis que notre imagination nous présente à-la- fois de la manière la plus propre à nous saisir^ à nous frapper. Tout ce qui ne s’offre point de cette manière à notre attention, tout ce que nous ne pouvons offrira l’attention des autres, avecleméme avantage , se perd dans le vague et demeure sans effet, (i)
Cette seule considération ne sufiiroitelle pas pour faire sentir l’extrême influence que doit avoir l’imagination sur le
(i) Les idées de nombres, les quantités abstraites ne sont pas susceptibles d’image à la vérité ; mais encore se gravent-elles mieux dans notre mémoire , lorsqu’elles y sont marquées par des signes clairs , par des signes déterminés d’une manièr# distincte et frappante.