Lettres sur l'inauguration du Chemin de Fer de Strasbourg à Bâle
Conquête de Strasbourg par Louvois. — Costume des femmes jusqu’en 1793; proclamation de Saint-Just à ce sujet.— Mulhouse incorporée à la France en 1798. — Aspect du paysage en Alsace. — D’une théorie de la délimi. tation des États. — Richesse des annales de l’Alsace ; descendants de son premier duc Étichon. — Disparition de l’esprit nobiliaire. — Voies de communication. — Canal du Rhône au Rhin.— Canal de CaMarneau Rbin ; embranchement indispensable qui a été omis dans la loi de 1 838 , ou canal des houillères de Sarrebruck. — Chemin de fer de Strasbourg à Bâle ; chemin de fer de Kebl à Manlicim ; chemin de fer de Bâle à Zurich ; chemin de fer de
Mulhouse à Dijon. — Canal du Rhin au Danube. — Le canal du Rhône au Rhin peut fournir une grande force motrice aux manufactures , et de l'eau d'irrigation à l’agriculture.— Essaims qui émigrent de l’Alsace. — Parti qu’on devrait en tirer pour l’Algérie et pour la Corse. — Mouvement général de translation du Nord au Midi, qui se manifeste maintenant dans l'ensemble de la civilisation.— Rôle que l’Alsace semble ainsi appelée à jouer ; avantages qui en résulteront pour la France.
Colmar, 18 septembre 1841.
La France doit l’Alsace à un prince qualifié de grand par excellence , qui fut habile à conquérir et non moins habile à garder ses conquêtes.
Strasbourg étant ville impériale, et par conséquent se gouvernant à part , ne suivit pas forcément le sort de la province quand Louis XIV eut enlevé celle-ci à la maison d’Autriche. Une fois l’Alsace annexée à la France, l’intérêt de Strasbourg était d’accepter le même destin. Entre les Français et les Impériaux elle eût été comme entre le marteau et l’enclume. Mais les bourgeois notables préféraient demeurer les chefs d’une ville libre. Pour décider la soumission , il fallut l'intervention de la force, de la force qui partage avec la logique l’empire du monde, quelquefois , il faut le dire quoique ce soit peu à
l’éloge de notre pâture, sans que les affaires du monde en aillent plus mal. Louis XIV déploya donc un grand appareil. Les journaux hollandais dirent alors que ce prince envoyait, pour subjuguer cette cité protestante , l'évêque, qui, depuis longues années, ne l’était quï/i partibus, avec deux mulets chargés de chapelets. Au lieu de l’évêque , le Grand Roi avait mis en avant Louvois, l’habile mais le fier et terrible Louvois, qui s’en vint escorté de 3 o,ooo hommes. Moyennant ces 3 o,ooo piques ou mousquets en guise de cierges, tout se passa pour le mieux. Louvois écrivait à Louis XIV le 4 octobre 1681 : « M. de » Montclar (le commandant des troupes) a reçu » ce matin le serment de fidélité du magistrat » (nom collectif des autorités communales), qui » l’a prêté de très bonne grâce. Le peuple paraît «fort content du changement de domination, et «jusqu'à présent je n’ai reçu d’autre placetque «d’une femme dont le mari s’était malgré elle » enivré avec son soldat (le soldat qu’on lui avait » donné à loger). » Comme trait des mœurs conjugales du temps , que l’urbanité française dut bientôt modifier , Louvois ajoute : « Comme en « ce pays-ci les femmes ne sont que les premières » servantes de la maison , le magistrat l’a fort » grondée d’avoir osé trouver à redire h ce que
» son mari avait fait , lequel , pour lui apprendre » à être plus sage, a continué à s’enivrer avec son » môme soldat, et assure qu’il continuera tant » qu’il aura du vin chez lui. »
Louvois , en homme prudent , jugea bon , nonobstant cette disposition à fraterniser, de désarmer les bourgeois aussitôt, et d’ériger dans l’intérieur de la ville des quartiers retranchés pour les contenir. Ainsi s’élevèrent le Fort Blanc et le Fort de pierre , que les Strasbourgeois démolirent solennellement en 1791, par imitation de la destruction de la Bastille.
Strasbourg s’était réservé, par une capitulation expresse, des privilèges municipaux assez étendus. Elle les conserva, non sans empiétement des préteurs royaux, jusqu’à ce que 1789 passa sur elle le niveau de l’unité et de l’égalité. En 1791, il ne resta de l'ancien régime strasbourgeois que le costume des femmes. Vainement avant cette époque on avai t ordonné au beau sexe de suivre les modes françaises, « à peine de » cinquante livres d’amende et de tel châtiment » qu’il sera trouvé à propos. » Les femmes avaient résisté ; en général, elles sont contre-révolutionnaires. Mais ce dernier vestige du passé devait disparaître devant la Convention. En novembre 1 793 , Saint-Just , étant représentant du peuple
près l’armée du Rhin , fit afficher une laconique proclamation conçue en ces termes : « Les ci- » toyennes de Strasbourg sont invitées à quitter » les modes allemandes, puisque leurs cœurs sont » français. » Les citoyennes obéirent, parce que le jeune tigre qui leur parlait ainsi avait derrière lui une obéissante guillotine dressée à se mettre à l’œuvre sur le moindre de ses gestes.
Strasbourg est aujourd’hui un des plus puissants boulevards de l’indépendance de la France. Elle doit devenir une cité commerciale de premier ordre. Depuis le traité avec la Hollande, elle a l’accès de l’Océan par le Rhin , qu’on améliore lentement là où il est nôtre , mais qui plus bas est d’une bonne navigation; par le canal du Rhône au Rhin , qui vient baigner ses murs , elle a le débouché de la vallée du Rhône et de la Méditerranée , et le continent ne peut tarder à lui être ouvert par de grandes voies de communication perfectionnée , canaux et chemins de fer , les uns en cours d’exécution , les autres à l’état de projet déjà mûr.
La capitale industrielle de l’Alsace, Mulhouse, a été beaucoup plus tard réunie à la France. Jusqu’en 1798 c'était un État allié de la Suisse et ne relevant que de lui-mème. Les hommes de quarante-cinq ans n’y sont pas nés Français ; mais ils
le sont devenus de cœur et d’âme , et personne aujourd’hui ne l’est avec plus de dévouement. La République française, tout en parlant beaucoup de liberté , s'accommodait peu de l’indépendance de ses voisins ; en vertu du droit du canon , dernière raison réservée aux Rois, qu’elle trouvait pourtant à sa convenance, elle leur imposait ses formes politiques ou les absorbait sans rien entendre. Avec Mulhouse elle s’efforça d'avoir des procédés, probablement parce que de république à république elle jugea que les égards étaient de rigueur. L’incorporation , qui était dans l’intérêt évident des deux parties , ne fut pas absolument volontaire , mais le glaive ne s’en mêla pas. La République française temporisa , et c’est la seule fois qu’elle en eut la patience. Maîtrisant son premier mouvement , au lieu d’enlever la ville d'assaut, on la cerna par des lignes de douanes À vrai dire, on la prit par famine; mais de la part du gouvernement révolutionnaire, c’était miséricordieux. C’est ainsi que Mulhouse devint cité française. Elle n’y a pas perdu. De 6,000 habitants elle s’est élevée à 36 , 000. Elle est la gloire de l’esprit manufacturier en France. Avec Lyon elle partage le sceptre des manufactures du continent. Mulhouse d’ailleurs jouit de fait d’une indépendance qu’aucune autre ville ne partage.
Elle s'administre seule. Elle interprète les lois comme il lui plaît , mais toujours pour le plus grand bien de l’ordre et des lumières. Elle fait seule sa police ; elle n’a ni sous-préfet , ni procureur du Roi, ni garnison. Toute l’autorité est entre les mains d’un maire sorti de son sein , et à demi élu par elle. Son maire est comme un consul à Rome et quelquefois comme un dictateur.
Ces deux grandes cités , chacune avec son génie propre , uuies par Colmar qui participe de leur double nature et de leur double influence, sont dignes de représenter la province. C’est faire d’elles un grand éloge; car, que l'Alsace est belle ! quelle admiration elle excite chez l'étranger qui la voit en passant comme chez celui qui l’étudie à fond !
Peu de paysages réunissent autant d’attraits que celui de l’Alsace. On y trouve la réunion des montagnes et d'un grand fleuve, de la plus riche culture et des forêts les plus vigoureuses et les mieux tenues du royaume ; les ouvrages des hommes s’y étalent à côté de ceux de la nature ; les monuments des anciens jours , châteaux et églises , s’y associent aux édifices de la civilisation moderne; les cheminées des machines à vapeur y rivalisent avec les clochers ; de jolis et florissants villages s’y déploient pêle-mêle avec des
fabriques semblables aux grands quartiers d'infanterie des environs de Paris; une population nombreuse embellit le tableau de son aisance et l’anime de son activité.
Le fond de la vallée est occupé par des champs bien peignés de tabac et de chanvre. Çà et là apparaissent des manufactures qu’on reconnaît de loin à un nuage de fumée. A distancé du fleuve , lorsque le sol commence à s’élever par une pente douce vers les Vosges , de pittoresques habitations sont éparses au milieu des vignes ; c’est aussi sur ce premier gradin que se tiennent la plupart des villages. Au-dessus , la forêt , comme une tunique d’un vert foncé, pare les flancs de la montagne. Sur les sommets se dressent des châteaux abandonnés , comme des spectres d’une autre époque et d'un autre régime. Quelquefois aussi le faîte est formé de bancs horizontaux d’un grès rouge particulier aux Vosges (appelé grès des Vosges par les géologues) dont les lits solides, ébréchés et arrondis dans leurs contours par l’effet des siècles, figurent des ruines colossales. A l’aspect de cette culture, en présence de cette richesse et de ce mouvement , en contemplant cet horizon bordé au loin de chaque côté par des croupes richement boisées , et ce puissant Rhin qui serpente au milieu de la
plaine , on conçoit que les publicistes allemands eussent inventé , après i83o, par manière de réponse aux proclamations de nos belliqueux propagandistes , celte théorie de géographie politique en vertu de laquelle ce seraient les crêtes des montagnes, et non pas le cours des fleuves , qui serviraient de limites entre les États. Dans ce système , il resterait à savoir si c'est l’Allemagne qui doit s'étendre jusqu'aux cimes des Vosges , ou si ce n’est pas plutôt la France qui doit s'avancer jusqu'au sommet de la Forêt- Noire , déposséder le grand-duc de Bade de son Carlsruhe si régulier, de son Bade si délicieux , et faire valoir sur l’antique Fribourg les droits que le bâton de maréchal du grand Condé traça sur ses remparts. Mais le débat est clos , grâce à Dieu. La France et l'Allemagne ne songent plus à empiéter l’une sur l’autre; elles veulent rester chacune chez soi et se serrer la main d’amitié par-dessus le Rhin.
Riche de sa culture , riche de ses ateliers , riche de l’amour du travail qui anime ses enfants , l’Alsace est non moins riche par ses annales. La plupart de ses châteaux réveillent mille souvenirs. Ce sont des trésors de traditions , d’inépuisables sources de légendes. Après l’excellente description des Antiquités d' Alsace, par MM. deGolbéry
et Schweighauser , qu’est-il besoin de dire que l'Alsace est du plus vif intérêt pour l’historien (i), et qu’elle offre au romancier une mine féconde. Elle a été la plus prodigieuse pépinière de noblesse qui se soit vue. En suivant génération par génération la lignée de son premier duc Attic ou Eticbon , qui reçut l’investiture du roi Chilpéric au vu* siècle , on se perd dans un embarras de rois et de princes souverains. Aujourd’hui encore son sang coule dans les veines de plusieurs des principaux monarques de l’Europe (a). Singulier retour des choses humaines, cette province, jadis si profondément féodale, est maintenant l’une de celles où les distinctions nobiliaires sont le plus effacées. L’industrie agricole ou manufacturière y règne en maîtresse et sans partage. Les antiques manoirs sont transformés en filatures, ou, réduits
(I) Sous la seconds race de nos rois, elle fut le théâtre des plus grands événements ou elle en fournit les acteurs. Ce fut dans la plaine où sent situés Cernay et Tliann que Louis-le- Débonnaire fut abandonné par son armée et obligé d’accepter la loi de ses fils , félons & leur roi , traîtres à leur père. Le négociateur qui décida le pape Zacharie à consacrer le changement de dynastie au profit de Pépin-le-Brcf, Fulrade, était un moine alsacien ; il était de Srhelestadt.
(i) La maison d'Etichon a donné naissance aux comtes d’Egisbeim et de Habsbourg, tiges de familles princières du plus haut rang. Gérard d'Alsace, fondateur de la maison de
en ruines , ils donnent asile aux oiseaux de nuit. De nos jours l’Alsace a donné des héros à la patrie , mais ils étaient d’un sang vilain. C’étaient des Kellermann et des Lefebvre ; c’était Rapp ; et le bataillon qui en 1792 se réunit au pied du triple château trois fois noble de Ribeauvillé pour marchera la frontière, était commandé par le roturier Kléber.
L’Alsace est séparée de la France par sa langue Grâce à la loi sur l’instruction primaire . qui est l’ouvrage du gouvernement de Juillet , cette barrière idéologique s’abaisse tous les jours. La barrière matérielle de la chaîne des Vosges serait aisée à courber aussi ; ce serait un jeu pour nos ingénieurs. Il y a cependant peu de temps qu’on y songe, et l’Alsace communique mal avec le reste du royaume. Elle ne s’y rattachait jusqu’à ces derniers temps que par le canal du Rhône
Lorraine, qui règne aujourd’hui dans l’empire d’Autriche, sortait de ia mémo souche. Elle compte parmi ses rejetons & la fois des empereurs et des papes, notamment le pontife qui est vénéré sous le nom de Léon IX. La famille de Hohenlohe s’y rattache par son alliance arec une princesse Adélaïde, qui d’abord avait donné le jour à l’empereur Conrad II. Une autre Adélaïde avait épousé Robert-le-Fort , bisaïeul de Hugues Capet, et par conséquent l’un des auteurs de la maison de Ilourbon. Les comtes de Flandre et vraisemblablement les margraves de Rade ont la même origine. La famille royale de Bavière descend des Ribeaupierre , propriétaires et seigneurs du fief de Ribeauvillé.
au Rhin. Perdue ainsi au milieu des terres , l’Alsace manufacturière avait à lutter contre de formidables difficultés naturelles. Pour tenir tête à ses concurrents sur les marchés de l’intérieur du royaume , et à plus forte raison sur les marchés étrangers , il lui fallait une double dose d’aptitude industrielle. Par une inconcevable méprise le Rhin lui était fermé ; c’était nous , Français , qui l’avions voulu ainsi. Le Rhône qu’on aurait pu rendre parfaitement navigable , non seulement jusqu’à Lyon, mais jusqu’à Genève , restait impraticable; je devrais dire qu’il l’est encore. Ses approvisionnements en coton , l’Alsace est obligée de les tirer du Havre par le roulage. Le charbon nécessaire à ses machines à vapeur, il fallait qu’elle le fît venir de loin à grands frais ; elle le paie encore de 3 fr. 5o c. à 4 fr. 5o c. , selon les qualités et les lieux , par j oo kilog. En 1 838 , année mémorable dans l’histoire des travaux publics, et par ce qui y fut voté et par ce qui y fut repoussé , le gouvernement proposa et les Chambres autorisèrent le canal de la Marne au Rhin , qui complète la ligne navigable de Paris et du Havre à Strasbourg. Malheureusement à cette époque on n’avait pu achever les études d’un embranchement de ce canal sans lequel la ligne-mère sera d’une utilité bornée : je
veux parler du canal des Houillères qui verserait dans le canal de la Marne au Rhin, à Gondrexange (à la limite de laMeurthe et du Bas-Rhin), les excellentes houilles des mines de Sarrebruck, la plus regrettable peut-être de nos pertes de i8i5. Aujourd'hui les plans sont prêts, les projets approuvés; il ne manque plus que l'assentiment des Chambres et une somme de 9 millions. Ce canal amènera des houilles , non seulement à l’Alsace , mais à nos autres départements industrieux de l’Est , aux forges de la Meuse et de la Haute-Marne. Il n’est pas seulement d’intérêt alsacien.il estd'intérêt général ( 1 ). Depuis 1 838,
(I) Le projet du canal des Houillères est dû à M. Jaquiné père, ingénieur en chef de la Meurthe. Il irait de Sarregucmines , sur la Sarre , à Gondrexange , sur le bief de partage des Vosges , du canal de la Marne au Rhin. Sa longueur serait de 65,540 mètres (16 lieues). En profitant des travaux déjà exécutés il y a plus de vingt-cinq ans sur le bief de partage du canal des Salines, il desservirait le pays salifère de Dieuze, où sont situées les immenses Salines de l'Est. En prenant pour base les prix de revient des travaux analogues qui ont été effectues sur le canal de la Marne au Rhin, la dépense serait de 8 millions 500,000 fr., y compris l’embranchement qui y rattacherait le canal des Salines et la mise en état de celui-ci, et avec une somme de plus de 700,000 fr. pour dépenses imprévues. D’après le remarquable travail de M. Jaquiné , ce canal , joint à celui de la Marne au Rhin , réduirait les prix actuels de transport de la houille de Sarrebruck, par 100 kilog.,
M. N. Kœcblin a étendu d’une extrémité à l’autre de l'Alsace , dans la plus grande dimension , un beau chemin de fer. Au nord, l’œuvre de M. Kœchlin s unira bientôt à la ligue qui s’exécute aux frais du gouvernement badois , de Kehl (vis-à-vis de Strasbourg) à Manheim. Du côté du midi, elle sera prolongée à l’est vers Zurich. Le chemin de Bôle à Zurich compte beaucoup d'amis en Suisse , il devra y trouver des actionnaires. Mais du même côté l’Alsace voudrait donner la main à la France plus encore qu’à ses anciens frères des cantons helvétiques. Elle réclame un chemin de fer qui la rattache à la grande ligne projetée de Paris à la Méditerranée par Dijon et Lyon. Ce chemin de fer de Mulhouse à Dijon , long de 210 kilomètres, permettrait aux hommes et aux choses de l’Alsace de s’épancher rapidement dans la vallée du Rhône , du côté de la Méditerranée , vers la mer et vers le soleil , et il ouvrirait aux Alsaciens le coeur du royaume. Tout porte à croire qu’il serait dirigé par Besançon ; l’ancienne capitale de la Franche-Comté est une métropole intellectuelle et commerciale qu’il faudrait desservir, môme au prix d’un détour; mais il ne
de 2 fr. 00 c. pour ta Meuse, de 3 fr. 20 c. pour la Haute-Marne et la Marne , de 3 fr. S c- pour la Meurtlic, de 3 fr. 20 c. pour lei Vosges , de 2 fr. 1 c. pour le Haut ot le Sas-Rhin.
serait pas nécessaire , pour passer à sa porte , de s’écarter de la ligne directe. Par ce chemin de fer , la grande navigation à vapeur du Rhin serait reliée pour les voyageurs à celle de la Saône et du Rhône , comme elle l’est déjà pour les marchandises au moyen du canal dit du Rhône au Rhin ; la jonction de la Méditerranée à la mer du Nord serait opérée par la plus courte ligne de fer, au travers de la remarquable dépression ménagée par la nature entre le bassin du Rhône et celui du Rhin et si bien indiquée pour le transit. En ces temps où la stratégie est revenue à la mode , il n’est pas inutile de faire remarquer que notre frontière de l'Est , bordée ainsi d'un chemin de fer suivant la ligne de nos forteresses, de Besançon à Strasbourg , et appuyé d'un côté 6ur le Rhin , de l’autre sur la Saône , deviendrait inexpugnable. Enfin , à l’aide du chemin de fer de Paris à Dijon et à la Saône , élément important de la grande artère de Paris à Marseille , dont l’exécution est prochaine, si toutefois la France doit faire plus que de babiller des chemins de fer , le rail-waj de Mulhouse à Dijon, soudé à celui de M. Kœchlin , compléterait une voie de fer entre Paris et Strasbourg , voie un peu tortueuse , mais dont en attendant il serait opportun de se contenter.
Une fois ce chemin de fer établi , pour compléter les communications de l’Alsace et pour combler ses vœux , il ne faudra plus qu’un canal du Rhin au Danube , entreprise nationale qui ouvrirait à la France la vaste et populeuse vallée du Danube , commencement de l’Orient. Ce fut la pensée de César, et plus tard celle de Charlemagne. Les Bavarois , qui en ont senti la portée, achèvent en ce moment au travers de leur territoire un canal de jonction entre ces deux grands fleuves. Leur canal portera un coup funeste à notre commerce si nous ne nous défendons par un autre canal du Danube au Rhin , creusé de concert avec le duché de Bade et le royaume de Wurtemberg (1).
Je ne quitterai pas le sujet des" voies de communication de l’Alsace sans m’arrêter au canal du Rhône au Rhin. De tous les canaux repris en 182 i-no , c’est le plus fréquenté. De Saint-Symphorien , sur la Saône, il va , par la sinueuse val-
(1) le canal bavarois débouche d’un côté à Bamberg, dans 1« ltegnilz, affluent du Mein, qui est tributaire lui-même du Khin ; cl de l’autre, il se termine dans le Danube, à Kelheim, non loin de Ratisbonne, Le canal qui conviendrait à la France devrait quitter le Rhin par le vallon de la Kinzig, vis-à-vis de Strasbourg , ou par celui du Wutach, qui se jette dans le Rhin, à Waldshut , au-dessus de Bâle , et sedirigerait vers Ulm, où il atteindrait le Danube.
Jée du Doubs, jusqu'au point de partage de Valdieu , non loin de Béfort. De là il descend dans la vallée du Rhin , communique avec le fleuve vis-à-vis de Bàle, à Huningue, et traverse l’Alsace dans toute sa longueur jusqu’à Strasbourg, lia malheureusement été trace trop près du Rhin, trop loin des villes et des villages. Colmar, par exemple, qu’il eûtété non moins facile qu’utile de desservir directement , est à i3 kilom. du canal ; Sclielestadt à peu près à la même distance. Pour Colmar la faute en fut à l’administration municipale d'alors. C’était du temps de l’Empire; sous l’influence de je ne sais quelles préoccupations, les magistrats municipaux repoussèrent la faveur qu’on offrait à leur cité (t). Mulhouse seule a été exceptée de cette disgrâce. Le canal donne pourtant des résultats satisfaisants. Il apporte à l’Alsace les charbons de Saint-Etienne et de Saôneet-Loire à des prix moins onéreux que ceux du passé. Il sera lout-à-fait profitable au commerce , quand le service y aura été organisé de manière à permettre des départs et des arrivées à jour et à heure fixes, ce qui serait pourtant très facile, si l'administration et les commissionnaires de trans-
(I) Il est question maintenant de réparer cette omission malencontreuse.
ports le voulaient bien. 11 n’y a que la France où les canaux no soient pas soumis à celle règle de la ponctualité que le commerce affectionne, et en l'absence do laquelle il préfère, malgré des frais triples, le roulage à la navigation.
L’industrie manufacturière attend autre chose encore du canal. La force motrice coûte fort cher en Alsace, puisque c'est le charbon qui la fournil. On sait qu'à chaque écluse, sur tout canal, un brusque changement de niveau s’opère. L’écluse forme la séparation d’une nappe d'eau ( ou biej ) supérieure et d’une nappe d’eau inférieure, et fournit le moyen de passer de l’une à l’autre. Il serait aisé de profiter de la différence de niveau qui se présente à chaque écluse du canal pour livrera l’industrie de magnifiques chutes d’eau. L’eâu motrice prise au-dessus de l’écluse, dans le bief supérieur, rentrerait dans le canal, au-dessous de l'écluse, sans qu’il en résultât aucun embarras pour la navigation. C'est ce qui a lieu sur tous les canaux de l'univers, et sur le canal du Rhône au Rhin lui-méme, à une seule écluse , il est vrai , près do Rixhcim. L’Etat affermerait ces chutes à beaux deniers comptants. De Strasbourg à Mulhouse le nombre des écluses est de quarante-six. A chacune d’elles on pourrait obtenir une chute do 600 chevaux , qui se louerait 5 à 6,000 fr.
sans peine ; recelte totale : aoo,ooo fr. au moins. Avis au ministre des finances, qui se montre justement jaloux d’aligner les recettes avec les dépenses.
Ce serait beau, ce serait profitable à l'État et à l’industrie. Eli bien ! le canal peut être l'instrument d'un bienfait de plus ; cette fois l’obligée serait cette pauvre agriculture, toujours tant vantée quand on parle et tant négligée quand il faut agir, et on pourrait l’obliger sans qu’il en coulât un centime au Trésor. L’administration des ponts et chaussées, depuis quelque temps, est soucieuse de témoigner son bon vouloir à l’agriculture en ouvrant des canaux d’irrigation, qui d’ailleurs en même temps seraient navigables. Elle a, par exemple , tracé un plan général d’irrigation de la région sous-pyrénéenne , et tout porte à croire que l'un des premiers canaux qu’elle proposera au vote des Chambres, dès que l’esprit guerrier, qui a subitement subjugué les intelligences et qui trône au budget, laissera des fonds disponibles, sera l’une des lignes de ce plan d'ensemble, celle qui arroserait la gauche de la vallée de la Garonne, entre Saint-Mar tory cl Toulouse. A cet te spacieuse plaine il ne manque en effet qu’un peu d’eau pour devenir fertile à l’égal de la terre promise. L’administration peut dès aujourd'hui accorder celte
faveur à l’agriculture alsacienne sans bourse délier, je le répète ; que dis-je? en se créant un revenu. Le canal du Rhône au Rhin , entre Strasbourg et Huningue, etplus particulièrement entre Neu-Brisach et le rond-point situé non loin de Mulhouse, où la branche d'Huninguc se soude à la ligne-mère, est appelé à subvenir à des irrigations qui convertiraient en grasses prairies une superficie estimée à qo.ooo hectares, comprise entre le canal et le fleuve , et où de petits troupeaux trouvent à peine aujourd'hui une maigre pâture. A Huningue, le canal emprunte au Rhin son eau alimentaire ; il peut indéfiniment y puiser. Ainsi, rien n'empêche de pratiquer au canal des saignées d'arrosement. Avec un art merveilleux , nos ingénieurs , réduits aux plus minces moyens (i), sont parvenus à préserver la rive que rongeait le rapide courant du fleuve. Il faut compléter l’œuvre; après avoir sauvé le sol , il faut le féconder. Les résultats de l'opération ne sont
(I) C'est arec de simples fascines qu’on a su maîtriser un fleuve plus impétueux que le classique Araxc, et d’un volume imposant, car le minimum d’eau que roule le Rhin, à Bêle , est triple du minimum de la Seine à Paris. Ce procédé d’endiguage a été conçu et mis en pratique par M. Dcfontaine, et perfectionné encore par les ingénieurs qui lui ont succédé. Par la même opération l’on a rendu le Rldn navigable pour les bateaux à vapeur entre Bâle et Strasbourg.
pas douteux; l’expérience en a été faite avec un succès complet à Hombourg, chez M. Nicolas Kœchlin, sur un terrain de graviers arides, quia été converti ainsi en une prairie à l'herbe touffue. Cette eau ne se donnerait pas , elle se vendrait ; ce serait donc une bonne affaire pour le Trésor, une meilleure pour le pays. Qu’un gouvernement doit s’estimer heureux , quand à si bon marché il peut se rendre populaire et se faire bénir !
L’idée des communications à établir entre le cœur du royaume et l'Alsace provoque une réflexion.
L’Alsace est une des régions les plus populeuses du royaume. Pour en donner une idée , il suffit de dire que sur l’intervalle de trente-cinq lieues qui sépare Strasbourg de Bâle , le chemin de fer n'a pas moins de vingt-huit stations, toutes d’un bon rapport. On a appelé la Scandinavie l'officine des nations. Dans cette fabrication , la péninsule Scandinave a cessé de jouer un rôle , en admettant quelle ait jamais eu celui qu’on lui a supposé. L’Alsace , qui ne prétend pas à ce titre ambitieux (la modestie est l'un des traits du caractère alsacien), serait cependant en droit de le revendiquer, car elle envoie au loin des essaims. Le voyageur qui parcourt les bords de l'Ohio ou qui interroge les rives de l'Illinois ou de la Miami
pour recueillir des souvenirs de la domination française et des vestiges de la présence des La Salle et des Hennepin ( ce sont les temps héroïques de ces contrées ), est agréablement surpris d’y trouver des témoins vivants qui répondent au nom de la France. Ce sont des enfants de l'Alsace , venus pour se créer par le travail , en ces fertiles pays inoccupés encore, un patrimoine que l'Alsace trop resserrée ne pourrait leur donner. La population alsacienne obéit plus fidèlement que celle do nos autres provinces au précepte : Croissez et multipliez. Quoique les liens de famille soient puissants chez elle , et c’est un de ses titres à l’estime universelle, il faut que les nouveaux venus aillent cultiver la terre ailleurs. De là des émigrations. Quelquefois des villages en masse se prennent de cette envie de pacifique conquête en des climats lointains; ainsi en ce moment à Hochfelden , dans la vallée de la Zorn, la moitié des habitants s'apprête à quitter l’Alsace. Probe, robuste , appliquée au travail et fort entendue en agriculture , cette race est parfai tement propre à la colonisation. Quelle ressource nous aurons là pour Alger, quand nous serons parvenus à y établir la sécurité ! Dès à présent, quel trésor ce pourrait être pour la Corse , vers laquelle la Saône et le Rhône invitent les Alsaciens
à se laisser conduire ! En ce moment , ne sachant que faire du surplus do ses enfants , l'Alsace les jette dans l’armée. Elle est exploitée par les compagnies de remplacement. La traite des blancs s’y fait sur la plus grande échelle. Nulle province ne fournit de soldats d'une plus belle tenue ni de plus braves. Mieux vaudrait mille fois pourtant qu elle donnât des agriculteurs à la Mitidja , aux environs de Constanline ou à la plaine du Fiumorbo.
De nos jours la civilisation en masse cède à un mouvement qui la transporte du Nord au Midi , et qui se combine avec la grande et lente rotation du genre humain autour de la terro, de l’Est à l'Ouest. Voyezla Russie à Odessa et aux avant-postes de Constantinople , l’Autriche pesant sur l'Italie , la Prusse assise sur la Sarre et la Moselle, la France gravissant l’Atlas, les Anglo-Américains au Texas , les Anglais partout dans les régions équinoxiales. Celte translation générale tend à se reproduire au sein de chacun des grands Etats ; mais , dans ce cas , c'est tout pacifique et de bon accord ; les nationalités n’y périssent pas , elles s’en renforcent. La France ne peut que profiter à ce que la double impulsion du Nord au Midi , et de l'Est à 1 Ouest, ébranle les populations sur son territoire. Les races ainsi entraînées hors de leur
berceau , qui iraient se croiser avec les autres , sont, soit dit sans désobliger personne, des races supérieures , éminentes par leurs qualités morales , et douées d’une grande aptitude pour le régime industriel. Si celle loi de déplacement est vraie , la race alsacienne , située au Nord-Est , est particulièrement destinée à s'épandre. Géographiquement, nulle n’est mieux dans les conditions de l’expansion , nulle aussi n’y a plus de penchant , nulle n’en a plus de besoin , car la population est serrée en Alsace , et on y étouffe ; nulle n’est aussi clairement appelée à y réussir ; avec nulle autre , le passé et le présent ne garantissent mieux que ce sera pour le bien de la commune patrie, la France.
Vous n’étes pas effrayé, n’est-ce pas, de ce rêve d’une nouvelle conquête des Gaules par les Francs d’Austrasie? Il s’agit simplement d’un croisement qui me parait possible et probable si on l’encourage, par lequel la France conquerra , elle , ce qui lui serait nécessaire , plus de vigueur dans les muscles , plus de goût pour le travail , plus d’esprit de suite , plus d’esprit d’ordre et de discipline; elle s’inoculera le génie delà grande fabrication. Keliez donc plus étroitement l’Alsace à la France par des voies de communication perfectionnée. Si les populations du Midi valent
mieux que les Alsaciens , si elles ont plus de force vitale , si elles ont plus à donner au Nord qu’à recevoir de lui , ce sont elles qui envahiront ce beau pays d'Alsace. Laissons à chacun suivre sa pente, à chacun ses chances. Chacun pour soi , Dieu pour tous. A cette lutte , vainqueurs et vaincus, tout le monde gagnera.