LETTRE II
Fête de Jlulhoutt.
Grandeur qu’a tirée la fête de l'unanimité de la population. —Omission de Colmar dans l’inauguration. — Excursion de M. Teste, ministre des travaux publics, à Thann. — Le cortège — Bénédiction du chemin par M. de Ræss, évêque-coadjuteur de Strasbourg. — Réunion qui y assistait — L’Église catholique se réconcilie avec les tendances novatrices de l’époque. — Témoignage de sympathie religieuse donnée A l’industrie par le haut clergé français. — L’épiscopat. — Ce mouvement- est hiérarchique. — Bulle du Saint-Père pour l’abolition de l’esclavage.— Nécessité de l’intervention du principe religieux dans l’industrie manufacturière. — En parlant du principe religieux l’auteur ne fait pas abstraction du protes-
tantisme. — Situation respective des cultes chrétiens qui convient aujourd'hui. — Ce qu’il faut rigoureusement entendre maintenant par les cultes chrétiens. — Opinion de Joseph de Maistre et d’autres grands esprits chrétiens sur l’islamisme. — Unité religieuse de l’Europe.— Dans notre Europe méridionale, qui dit christianisme dit nécessairement catholicisme. — Obligation pour le catholicisme de se tourner vers l’industrie. — Discours de M. l’évéque-coadjuteur. — Défilé des locomotives ; impression produite sur les spectateurs. — Exposition de l’industrie alsacienne. — Origine de l'industrie cotonnière en Alsace; sa supériorité présente.— Autres tissus.
— Papiers peints; fabrique de Rixheim. — Construction des machines ; développement extraordinaire qu’elle a acquis en peu de temps dans le Haut-Rhin. — Quincaillerie. — Produits chimiques. — Admirable touffe de plantes exotiques des pépinières de MM. Baumann. —
— Le banquet. — Éclat de la salle dont les dispositions ont été improvisées par M Kcechlin-Ziegler. — Médaille distribuée aux convives. — Toasts
Slulbouse, 10 septembre 1841.
Les rues deviennent silencieuses; les lampions, qui tout-à-l’heure brillaient do toute part , à la lucarne du pauvre comme sur le balcon du riche, jettent leurs dernières lueurs. Je prends la plume plein d’émotion , enivré de ce que j’ai vu. Ce n’est pas que celte fête ait été signalée par une pompe royale. Non, des sommes énormes
n'y ont point été englouties. Il n'y avait pas un brin du faste de Louis XIV. Le programme se composait d’une distribution de secours aux indigents , de la bénédiction du chemin de fer par M. l’évêque de Rhodiopolis, coadjuteur de Strasbourg , d’une revue de la garde nationale par M. le ministre des travaux publics , d’une visite à l’Exposition de l'Industrie alsacienne, d'un banquet offert par la Compagnie et d'un bal par souscription. La fête, pourtant, était grandiose et touchante, parce que les 35,ooo habitants de Mulhouse , grossis de 5o,ooo personnes venues des villages voisins et de tous les points de l'Alsace, s’y livraient avec cette douce cordialité , cette effusion calme et cet harmonieux accord qui sont des attributs du caractère alsacien. La fête était admirable, parce quelle était dans tous les cœurs et sur tous les visages. Y a-t-il un plus beau spectacle que celui de toute une population qui se sent heureuse et qui l’exprime unanimement par son attitude , ses gestes et ses regards? Une foule immense circulait, en habits du dimanche, dans les rues qu elle comblait, sans cris, sans la moindre apparence de désordre, comme s’écoule un fleuve au cours réglé et majestueux. La nature était de la fête ; le soleil, qui la veille était caché par les nuages , brillait de
l’éclat le plus pur. Il baignait de flots de lumière les croupes verdoyantes des Vosges et celles du Schwarz- Wald , qui leur font pendant sur l’autre rive du Rhin. Il triomphait en maître; pour aujourd'hui , les machines à vapeur avaient cessé de lutter contre le roi de la création par des torrents de fumée. Une brise légère tempérait la chaleur du jour etagitait les milliers de drapeau* placés aux fenêtres.
La fêle doit se partager en deux journées , consacrées l’une à Mulhouse, la cité industrielle, l’autre à Strasbourg, la capitale de l’Alsace, la ville savante et militaire , l’une des citadelles du royaume. Colrnar, le chef-lieu du Haut-Rhin , n’aura pas son jour. On ne lui a même pas consacré une heure, et c’est injuste , car Colmar est une métropole administrative et judiciaire. Colmar compte comme cité manufacturière; de loin le voyageur qui arrive aperçoit les cheminées des fabriques de MM. Haussmann , Jordan cl Hirn et de M. Herzog, qui se dressent ambitieuses aux portes de la ville et projettent leur ombre sur une plaine fertile. Derrière Colmar s’étend la vallée de Munster , célèbre par les antiques châteaux dont sont couronnées les cimes qui la bordent , plus célèbre par le vaste établissement de MM. Hartmann frères , où 3,5oo ouvriers trou-
vent de l’emploi. Dans les plus mauvais jours qu'a eus à traverser le chemin de fer , et il a subi de rudes épreuves , il a supporté le choc de bien des inimitiés; dans les plus mauvais jours, la sympathie de Colmar et l'impartialité de son jury lui étaient restées fidèles. Colmar cependant a été oubliée dans le programme. Je parle de cette injustice faite à la ville de Colmar, et j'entre par là en matière, parce que c'est la seule observation critique à laquelle ait donné lieu la solennité. Il me semble qu’après m’en être déchargé .j'aurai un peu plus de chances do faire concevoir aux absents le ravissement qu’ont éprouvé les spectateurs.
Il y a eu tant d’ordre dans la fête , tant de régularité dans les mouvements de cette journée, d’une joie pourtant si expansive , que je me crois tenu de procéder par ordre en vous la décrivant, et de commencer par le commencement. Le ministre des travaux publics, M. Teste , qui était arrivé le matin de Strasbourg par le chemin de fer sur un convoi à grande vitesse, accompagné deM.deVatry, député, et de M. de Cheppe, maître des requêtes, chef de la division des mines au ministère des travaux publics, avait voulu aussitôt visiter le petit chemin de Mulhouse à Tliann , comme le berceau de la grande entreprise de Strasbourg à Mie , et
— Sali était allé saluer l’admirable cloclier de Thann, par lequel, dit la tradition , avait préludé l’architecte qui conçut et entama l'incomparable flèche de Strasbourg, tout comme M. Koechlin et l’un des deux ingénieurs , M. Bazaine , se sont façonnés aux chemins de fer par celui de Thann à Mulhouse. De retour de Thann en 18 minutes (la distance est de 5 lieues) , M. Teste s'est rendu dans la spacieuse et magnifique station de Mulhouse, où tout était prêt pour la bénédiction. Il était là , sur l’un des côtés , entouré d’un étatmajor de préfets. C’étaient d'abord le préfet du Haut-Rhin, M. Bret, qui, depuis plusieurs années à Colmar , se lient pour Alsacien , et a réussi à se faire prendre pour tel de ses administrés ; le préfet du Bas-Rhin , M. Sers ; ceux de la Haute-Saône et du Doubs , MM. Mazères et Tourangin, représentants zélés de la ligne future qui doit nécessairement et promptement relier Mulhouse à Dijon et à la grande ligne de Paris à la Méditerranée. Près du ministre était le maire de Mulhouse, M. André Kœchlin, faisant les honneurs de la cité qu'il sait si bien administrer. Là était aussi le maire de l’autre métropole alsacienne, M. Schutzcnberger. Sur les mêmes banquettes étaient assis des généraux , plusieurs des colonels des régiments qui gardent l’Al-
sace , et parmi eux le colonel Marey , toujours aux avant-postes, au nord comme au midi , qui , du commandement des spahis d’Afrique , est passé à celui des cuirassiers de Haguenau ; pôlemôle avec ces braves , avec des membres du conseil général du Haut-Rhin, tels que M. Struch, ancien député, qui ordinairement le préside, et M. de Reinach, pair de France, avec les souspréfets des arrondissements voisins ; plusieurs députés, au milieu desquels on distinguait le savant M. de Golbéry et le procureur-général de Colmar M. Parés -, les ingénieurs des ponts et chaussées et des mines du Haut et du Bas Rhin et des départements limitrophes ; les ingénieurs des deux tracés rivaux de Mulhouse à Dijon , l'un par Besançon , l’autre par Yesoul , M. Parandier, d’une part , MM. Frécot etLegrom de l’autre , venant invoquer le ministre comme arbitre suprême. Avec eux était M. Collignon , ingénieur en chef de la plus importante section du canal de la Marne au Rhin , qui , désespéré de l’énorme réduction dont est menacé son budget , venait , fort de l’intérêt public et de celui de l’administration, exposerses doléances, en compagnie de M. Jaquiné (ils, celui de ses lieutenants qui est chargé des grands souterrains d’Arschwiller , près Sarrebourg. A côté du ministre
étaient le concessionnaire, M. Nicolas Kœchlin, le président du conseil d’administration de la Compagnie , M. Berger , plusieurs des administrateurs, et les ingénieurs MM. Bazaine et Chaperon. Les nombreux invités , parmi lesquels étaient les notabilités de l’Alsace et des départements voisins , et auxquels les notables habitants de Mulhouse s’étaient disputé le plaisir d’offrir une gracieuse hospitalité , étaient mêlés à ce cortège de fonctionnaires civils et militaires et d’officiers de la Compagnie. Du côté opposé de la station , les dames et la population occupaient de longues estrades en gradins. On a calculé que dix mille personnes au moins étaient là
dans l’enceinte , silencieuses et attentives
Au milieu de la station , sur un des débarcadères , s’élevait un dais réservé à monseigneur. A droite et à gauche se tenaient le clergé et le chœur, la musique du régiment de dragons de Huningue , colonel Marmion , et celle de la garde nationale ; plus loin, sur les deux flancs, la garde nationale , commandée par M. Emile Dollfus.
A une extrémité de la station, les locomotives, étincelantes de propreté, pavoisées de drapeaux et de rubans et rangées en bataille, toutes en feu , chacune avec son équipage de machinistes et de chauffeurs. A l’autre extrémité , en dehors
de l'enceinte , sous les arbres, les artilleurs de la garde nationale avec leurs pièces , ceux-là aussi, comme les pacifiques soldats des locomotives , mèche allumée , drapeau déployé. L’enceinte était parée de verdure et garnie de grands mâts du haut desquels se balançaient de longues flammes tricolores.
Je suis honteux d’étre ainsi à disséquer ce tableau. Ce que je ne puis rendre dans ce style de procès-verbal , c’est le recueillement parfaitement naturel et plein d'un enthousiasme respectueux au milieu duquel s’est accomplie la bénédiction. Excellent peuple d’Alsace , race bienveillante et dont la tolérance s’allie à une foi vive et sincère ! C’était un prélat catholique qui officiait , et les protestants formaient la majorité de l'assistance, et parmi l’élite les quatre cinquièmes. Il est vrai aussi que le prélat qui consacrait le chemin de fer, et par qui cette assemblée hérétique se laissait bénir selon toutes les formes de la liturgie romaine , est vénéré en Alsace pour sa charité et ses lumières ; et aussi la cérémonie elle-même , cette main tendue à l’industrie, ce mariage de la croix et de la machine à vapeur, de la part d'un prélat catholique , c’était pris pour une avance faite au siècle, pour un pas fait dans la voie qu’il aime , et c’était tel en effet.
Ne vous semble-t-il pas que depuis quelque 'temps l’Église catholique s'apprête dignement à regagner le terrain que l'incrédulité lui avait ravi , et qu’elle est au moment de se réconcilier avec les tendances novatrices de l'époque? Ce n’est pas un esprit nouveau qui l'anime ; son esprit est un , il est éternel; il ne peut se modifier ni progresser ; il est immuable parce que la parole du Christ est déjà la perfection. Celui qui a dit : «Aime ton prochain comme toi-même, »a dit lederniermot queDieu eût à adresser aux hommes. Depuis quelques siècles, l’Église était immobile et passive. L’activité matérielle et intellectuelle des peuples civilisés lui était devenue agressive et hostile, d’une haine implacable qu’au surplus avaient provoquée, il faut le dire, des excès individuels, collectifs quelquefois, des fautes, des crimes. L’Église attendait avec patience la fin de l’orage. Que lui importaient les clameurs des temps , elle avait pour elle l’éternité ! Elle attendait, parce qu’elle savait, elle l’avait annoncé, qu’au bout du labyrinthe philosophique, les nations rencontrant l’abîme du néant, reculeraient saisies d’effroi ; elle attendait, ployée dans son manteau , assise sur le roc des âges. En face du volcan qui grondait, de la mer qui venait écumante heurter le Saint-Siège, le Souverain Pon-
tife, vieillard épuisé, n'ayant plus que quelques jours à passer sur la terre , demeurait serein , comme s’il avait eu la certitude de maîtriser d’un geste les éléments déchaînés; et pas un des Titans de l’impiété ne pouvait le regarder sans baisser les yeux : tant la foi est imposante, tant avec le sentiment de l’éternité les plus débiles ont de majesté sur le front etde force dans l’àme! Eh bien ! le moment prédit au siècle moqueur et incrédule est arrivé. Nos nations qui, sortant présomptueusement de la voie, en secouant la poussière de leurs pieds, et en riant d’un rire agréable à l’enfer, s’étaient jetées dans le dédale de la philosophie sceptique, s’imaginant découvrir au bout de ses détours le paradis terrestre, ont trouvé qu’il était sans issue , et les voilà qui reviennent sur leurs pas. Voyant que les hommes désabusés faisaient un pas vers lui , le catholicisme s’est mis aussi en mouvement vers eux. On l’avait cru mort parce qu’il était immobile ; regardez-le qui se ranime. Le tronc antique de Jessé est au moment de reverdir. C’est la même sève, la sève toujours neuve , l’immortelle sève de la charité qui y circule ; mais de nouveaux rameaux poussent selon la nouveauté des temps. Aujourd’hui c’est le rameau de l’industrie qui doit y fleurir.
Le clergé français dirige son attention et ses
efforts du côté de l’industrie. Lisez les mandements de ses prélats les plus savants et les plus pieux. Écoutez les prédications de ses plus éloquents apôtres. Les hommes y sont conviés au travail comme à une source de moralité ; l'aisance , qui écarte les cuisants soucis et les sinistres inspirations de la misère , y est honorée . exaltée. De plus en plus l’Église embrasse dans le cercle de ses solennités les fète9 industrielles. Voyez à Nancy l'évêque inaugurant les bateaux à vapeur de la Moselle et de la Meurthe; à Strasbourg, le coadjuteur bénissant le canal de l’Ill et les barques à vapeur du Rhin à leur entrée dans la ville ; dans la Gironde , c’est l’archevêque qui préside à l’ouverture du canal des Landes et du chemin de fer de La Teste t dans la Nièvre, l’évêque inaugure le bief de partage du canal du Nivernais. Je pourrais citer d'autres exemples encore, tous récents, tous attestant les hautes lumières de l’épiscopat français , tous témoignant du discernement rare avec lequel le gouvernement nouveau recrute le haut état-major du clergé, tous rappelant à la pensée qu’une première fois le royaume de France fut fait par les évêques. Et ne dites pas qu’en cela le catholicisme s’écarte de sa ligne et rompt ses traditions; non, cela n’est pas, car les fêtes de l’agri-
culture, qui apparemment est une industrie, il les a solennisées dès l’origine , il les a entourées de toutes ses pompes et consacrées par les plus touchantes prières. C’est le siècle qui a innové en se faisant manufacturier, en couvrant la terre de canaux , de chemins de fer, de bateaux à vapeur, et l'Eglise étend aux manufactures et à toutes ces créations utiles de l’homme , ce qu’elle avait fait pour l’agriculture. Nous devons l’en féliciter et l'en remercier avec transport ; car nous savons maintenant les souffrances et les périls que recèle pour tous le système manufacturier en l’absence d'une pensée religieuse, avertissant les uns que tous les hommes sont frères , étant enfants d’un môme Dieu ; les autres , que la soumission est une grande vertu , agréable au Seigneur , et que quand on sait obéir on devient digne de commander.
Sans l'intervention de la religion , du système manufacturier sortira un régime d’anarchie brutale ou d’oppression dégradante. A l'ombre de la foi religieuse , au contraire , il donnera naissance à la liberté pratique dont les populations sont affamées ; créant d’immenses richesses et les répartissant équitablement alors, il dotera le monde des éléments matériels de l’égalité organique. Car la loi du Christ fut toujours une loi d'affran-
chissemcnt en même temps que de discipline ; et l’égalité proportionnelle ici-bas , qu’est-ce , sinon l’image terrestre de l’égalité de l'autre vie, telle que le christianisme l’offre aux hommes en perspective? Si vous voulez vous convaincre qu’en reparaissant activement sur la scène du monde le catholicisme est, aujourd’hui comme dans les temps anciens, animé de l’amour de la liberté humaine, relisez le manifeste récent du Souverain Pontife pour la suppression de l’esclavage , démonstration trop peu remarquée au milieu du bruit que fait notre mécanique parlementaire-, preuve éclatante que l’impulsion à laquelle aujourd’hui cède le clergé est éminemment hiérarchique , et que la religion est debout , conformément aux lois de l’équilibre, la tête en haut et les pieds en bas Peut-on en dire autant de notre politique perfectionnée?
En prononçant ainsi le saint nom de la religion , il n’entre point dans ma pensée , on l’aura déjà compris certainement , d’en séparer le protestantisme. Dieu me garde de professer les maximes d’une intolérance sauvage indigne de.notre temps ! L’intolérance a pu être politique, elle a pu être légitime , elle a pu être religieuse malgré ses rigueurs , quand les fiers Sicambres n'avaient qu’à demi courbé la tète devant la croix. Seule
alors, les tenant serrés de près, l’autorité absolue du Saint-Siège pouvait les empêcher de donner cours à leurs grossiers instincts. Sans celle règle sévère , c’en était fait de la pensée du Christ dans ces siècles de ténèbres et de violence. Mais maintenant l’intolérance serait l’anachronisme le plus insensé , le plus impuissant et le plus fatal. Il ne doit plus y avoir d’exclusion et d’anathème que pour les doctrines de haine. Une fois dégagés des langes de la barbarie et parvenus à l’âge viril, une fois que le principe chrétien a eu pénétré leur fibre , les peuples ont pu , chacun dans sa liberté, revêtir le christianisme de formes diverses en rapport avec ladiversi té de leurs tempéraments. Ils l’ont pu , ils l’ont dù peut-être. La moralité et la prospérité des États au sein desquels le protestantisme domine, attestent qu’en s’y ralliant ces États ne se sont pas égarés. Le catholique charitable, au lieu de prononcer un inexorable arrêt contre les églises protestantes , les regarde aujourd’hui comme des assemblées de ses propres frères adorant sincèrement le même Dieu que lui et agréables au Seigneur dans la proportion de leur charité et de leur foi. Le vrai chrétien embrasse dans le cercle de son affection et de son respect toutes les sectes chrétiennes , et même il donne à ce mot toute la
largeur de l’interprétation de Joseph de Maistre , qui est bien plus étendue que celle du vulgaire( i ). Il y admet toutes les nations , toutes les fractions de peuple qui se sont assimilé le principe de la charité universelle et qui le pratiquent, quelque nom que leur culte puisse porter. Paix et amour à tous les hommes de bonne volonté sur ta terre ! Or, en ce moment l’Europe entière, de Constantinople à Paris et à Londres, et de Lisbonne à Saint-Pétersbourg, est de bonne volonté. Elle partage la même foi. Elle est une , et son unité a pour formule et pour raison profonde la parole du Christ. Cependant un fait est certain, et c’est celui que j'ai voulu exprimer tout-à-l’heure. Dans l’Europe méridionale, et particulièrement en France, sauf quelques parcelles dont l’Alsace offre l’un des plus remarquables exemples, le catholicisme est la seule forme du christianisme dont le génie propre des populations puisse s’accommoder. Dans nos contrées, à part les rares
(IJ Voici les paroles de ce profond penseur catholique :
» Le chevalier Jones a remarqué quelque part que le maho- » métisme est une secte ciirEtikkxk, es qui est incontestable » et pas assez ronnu. La même idée avait été saisie par Leib- » nilz, et avant ce dernier parle ministre Jurieu. On peut ajou- » ter le témoignage de Nicole 5 ceux déjà cités. » (Soirées de Saint-Pétersbourg , XI e entretien.)
exceptions que je viens d’indiquer, il n'y a pas do milieu entre le catholicisme et un philosophisme égoïste et corrupteur.
Jusqu’à ce jour le protestantisme a eu sur l’Église catholique un avantage marqué dans le domaine de l’industrie manufacturière et commerciale. Les peuples protestants éclipsent les peuples catholiques dans les arts manufacturiers et dans la pratique du négoce. Au sein du même pays , dans la môme ville , là où sont môles les protestants et les catholiques , le plus grand nombro des sommités industrielles est du culte réformé. Les populations romaines , pour reprendre l'avantage ou seulement la parité , ont besoin que l'Église les y encourage et les y pousse. Pour elle le moment est venu de donner cette preuve de puissance. Puisque les nations demeurées dans son giron, fatiguées de promener autour de l’horizon leurs regards inquiets sans distinguer leur chemin commencent à lever les yeux vers elle , elle a raison de montrer qu’elle comprend la tâche qui lui échoit, et d'y préluder par des témoignages d’estime et d’affection pour l’industrie. Agir autrement, co serait se reconnaître impotent et signer sa propre déchéance.
M. l’évôque coadjuteur a prononcé un discours dont le sens était que l’industrie humaine
devait , comme la terre et le ciel lui-même , dire la gloire du Seigneur et s’humilier devant lui. Le texte était heureusement choisi. L’orgueil , ou la vanité qui est pire encore, est l'une des plus graves maladies de l'époque. A combien d’hommes éminents et de nobles natures la tête a tourné! Sous le régime industriel , l’orgueil hissé sur le •piédestal de la matière serait non moins dangereux , mais plus dégradant. Il pousserait les hommes au matérialisme le plus insolent et le plus brutal. L’assemblée, qui sympathisait avec le savant évêque , s’est sentie remplie d’une admiration respectueuse quand , aussitôt après son discours , elle a vu un bataillon de locomotives défiler à pas lents devant lui pour recevoir sa bénédiction. Gomme par l’effet d’une fascination à laquelle nous aurions été préparés par les pieuses paroles du prélat , il semblait que ces magnifiques machines fussent des êtres animés, venant, au nom de l’industrie, se conformer à la solennelle exhortation de Monseigneur. Au bruit des bouffées de vapeur qu’elles lâchaient au milieu du profond silence de la foule, nous croyions entendre le souffle d’une gigantesque créature contenant avec peine sa fougue orgueilleuse. Quand elles passaient devant la compagnie de la garde nationale placée en avant.
à droite de l’évôque, celle-ci leur portait les armes et l’on eut dit qu'elles se redressaient; puis , lorsqu’elles arrivaient aux pieds du dais épiscopal, ralentissant leur marche, elles paraissaient véritablement se courber avec respect. Ce n’est pas mon impression personnelle que je vous rapporte ici ; c’est celledes dix mille personnes qui étaient réunies à la cérémonie. Dans le recueillement et l’émotion de celte foule h cet instant il y avait une naïveté qui touchait au sublime. Quand on a assisté à un pareil spectacle, on comprend comment ont dù naître les légendes, et comment tant de miracles se sont accrédités dans l’opinion populaire; on en sort plein d’indulgence pour la crédulité de nos ancêtres.
Je ne vous décrirai pas l’exposition de l'industrie alsacienne, si artistement arrangée dans les salles de la Société Industrielle. Les manufactures alsaciennes sont presque toutes dans le Haut- Rhin. Le Bas-Rhin , dont le sol n’a d’égal en France que dans la Limagnc et les meilleurs cantons de la Flandre , est presque uniquement agricole. Dans le Haut-Rhin même la région manufacturière n’occupe pas le tiers du département. Un volume ne suffirait pourtant pas à raconter les progrès de ces fabrications , tant elles sont variées , tant leurs améliorations sont rapides. Je
me bornerai à tracer ici quelques termes de comparaison propres à donner la mesure de l’importance présente de l’industrie du Haut- Rhin.
En 1 745 , un commis Mulhousien , du nom de Schmaltzer , passant à Bar-le-Duc , y remarqua l’industrie dos indiennes. C’étaient des toiles venues de l lnde qu'on imprimait on Europe lentement et chèrement. Il résolut de l’importer à Mulhouse. Samuel Kœchlin fournil les fonds, et le peintre Henri l)ollfus son talent. Tels furent les commencements de l’industrie des cotons en Alsace , commencements modestes comme ceux de Rome. Ce fut aussi l’origine des deux familles Kœchlin et Dollfus, dont les rejetons se sont multipliés prodigieusement , en gardant les traditions de leurs pères. Kœchlin et Dollfus, ces deux noms sont partout à Mulhouse ; on est à peu près assuré de les retrouver là où un établissement prospère, là où un procédé se perfectionne ; on en est plus certain encore là où s’agite une pensée patriotique , là où se mûrit un projet d’utilité locale ou générale. La fabrique d’indiennes de Schmaltzer, Samuel Kœchlin et Henri Dollfus , a fait bien des petits. Aujourd'hui il ne s’agit plus seulement d’impression ; le coton importé brut d’Amérique ou d’Égypte est filé et tissé ; c’est ensuite qu’on
l’imprime. Voulez-vous savoir sur quelle échelle l’Alsace travaille le coton aujourd'hui? Sur 45 millions de kilogr. de coton brut que la France importe en tout , le Ilaut-Rhin en absorbe à peu près 9 ; c’est le cinquième du royaume. Non seulement cette quantité est extraordinaire ; mais la qualité des produits ne l’est pas moins. Les fils les plus fins que produisent lesfilaturcs françaises sortent de l’Alsace. Les Anglais ne filent pas de plus hauts numéros et ne filent pas mieux. Une fois imprimées, les toilesde coton du Haut-Rhin ne connaissent pasde rivales.Elles priment à Londres comme à Paris, à Calcutta comme à Philadelphie. Il est impossible de mieux réunir le goût exquis du dessin , l’éclat et la pureté des couleurs , la solidité du teint et la bonté du tissu ; j’ajouterai le bon marché ; car ces admirables étoffes sont à la portée de toutes les bourses , et chaque jour elles baissent de prix encore. Fait digne d’attention , cette industrie cotonnière est presque toute concentrée dans un tout petit espace entre Mulhouse et le village de Logelbach, aux portes deColmar et dans quatre vallons adjacents des Vosges : au nord, celui de Ribeauvillé, fameux par les familles princiôres qui en sont sorties : puis celui de Munster, dont Colmar commande le débouché; celui de Guebwiller , d’où est émanée la pensée
première de la loi sur le travail des enfants ( i ), et cnlin celui de Thann ou de Saint-Amarin, où l'industrieuse cité de Thann déploie ses nombreux ateliers, et au fond duquel, dans un site enchanteur, s’élève solitaire la grande fabrique de Wesserling , justement admirée des philanthropes , dont les dépendances occupent l’espace d’une ville.
Les plus délicieuses étoffes de coton sont étalées à l’Exposition ; elles y sont mêlées aux mousselines de laines, dans lesquelles aujourd’hui Mulhouse excelle, car Mulhouse ne se borne plus au colon. Elle s’empare aussi de la laine, elle s’essaie dans la soie et dans le lin (a), et une usine h drap-feutre se monte en ce moment à Bitschwiller. A côté de ces beaux tissus se dé-
(I) Les grands manufacturiers de l’Alsace , et particulièrement l'un des principaux promoteurs de la mesure, M. Bourcort , de la maison Nicolas Sclilumberger etC", de Gucbwiller, pensent que l’économie de la loi, telle qu’elle est sortie des Chambres, est mauvaise. Ils déclarent la loi même impraticable. Mais le principe est posé, et il sera facile d’améliorer les dispositions organiques votées par les Chambres.
(ï) Si la dernière loi des douanes avait offert une protection plus efficace aux filatures de lin , celte industrie , qui exige une grande mise de fonds, aurait déjà acquis en Alsace de grands développements. Dans la situation présente des choses, elle semble devoir y rester à l’état d’embryon.
roulent les papiers de tenture de la composition la plus élégante. C’est ici, chez MM. Zuber père et fils, qu'a pris naissance, il y a une douzaine d’années, l'impression au rouleau, qui, se substituant à l’impression par placage ou à la planche , a produit une révolution dans les papiers peints. Actuellement le procédé est perfectionné à ce point, que le coloriage s’opère en même temps que la fabrication du papier lui-même. Vous livrez à la machine la bouillie de chiffons sortant de la cuve , et trois minutes après elle vous rend du papier non seulement sec, mais imprimé à deux ou à trois couleurs par autant de rouleaux, et bon à être aussitôt collé sur les murs d’un appartement. MM. Zuber viennent de se créer un nouveau titre ; ils ont résolu le problème posé par le Ministre des Finances, celui de fabriquer pour le timbre un papier rendant impossible la fraude pratiquée aujourd’hui sur une grande échelle , fraude qui consiste à lessiver les papiers timbrés après qu’ils ont servi, et à y effacer ainsi l’écriture pour les remettre en vente (O.
(I) L’invention de MM. Zuber consiste à graver sur le papier à timbre, des deux côtés , une vignette indélébile, et un feston délébile qui occupe toute la surface du papier, mais dont
Une autre industrie qui figure avec distinction à cette exposition de la Société Industrielle peut donner sous une autre forme la mesure des progrès manufacturiers de l’Alsace. La première machine à vapeur qu’ait vue l’Alsace fut établie à Mulhouse en 1811; c’était un grossier appareil sur bâtis en bois.* En i8uo, une machine anglaise fit son apparition dans la filature de MM. Dollfus. Aujourd’hui nulle part au monde on ne fabrique la machine à vapeur mieux qu’à Mulhouse et dans les environs; on y donne à la machine à vapeur toutes les formes. MM. Stehelin, de Biltschwiller , achèvent en ce momont une machine de oao chevaux pour les navires à vapeur transatlantiques. MM. André Kœchlin et C “ ont fait, pour le chemin de fer de Strasbourg à Bâle, seize excellentes locomotives qui tiennent tête à celles de MM. Sharp Roberts et G' , de Manchester , les plus habiles parmi les fabricants anglais. Ils en ont exposé une qui est un modèle. En ce moment il n'est bruit en Alsace, où le combustible coûte fort cher , que de l’économie avec laquelle travaille trait est assez léger pour que l'écriture qui lui est superposée reste parfaitement lisible. Ce feston disparait par le lessivage chimique qui sert & enlever l'écriture.
lènt les machines à Tapeur fixes , à détetite , de M. J. -J. Meyer, dè Mulhouse. Tous les mécanis*mes s'obtiennent ici dans la même perfection. MM. André Kœchlin expédient dans toute l’Europe des machines à papier continu , des métiers à filer le coton, le lin et la laine; et un manufacturier habile qui revient de Leeds, où il a visité les ateliers de M. Marshall, lé plus grand filateur de lin qu’il y ait au monde, me disait, pendant que nous regardions ensemble une machine à filer le lin exposée par la maison N. Schlumberger (c’est encore un nom qü’on retrouve partout dans l'Alsace manufacturière), do Guebwil- 1 er, que M. Marshall n’avait rien d’aussi fini, d'aussi parfait, 11 oùt pu en dire autant d’autres appareils du même genre placés dans la même salle.
La fabrication des mécanismes do toute espèce est organisée ici sur une échelle immense. Je doute qu’il y ait en Europe un atelier de construction , un seul , même en Angleterre , qui soit plus considérable que celui de MM. André Kœchlin, en prenant pour mesure de l’importance relative ce qui en donne l’idée la plus exacte, le nombre des ouvriers. On y compte en effet* suivant les circonstances.de 1,000 à 1 ,aoo ouvriers constructeurs. MM. Sharp
Roberts, que personne ne surpasse dans la Grande-Bretagne, en ont quelques centaines de moins. Mulhouse n’a mis qu’une quinzaine d'années à l’aire ce chemin.
L’espace et le temps me pressent, et, bien à regret , je passe sans m’arrôter devant les belles quincailleries de la vaste fabrique de MM. Japy, àBeaucourt, et les produits chimiques de M. Kestner , de Tliann ; à peine puis-je faire halte devant la magnifique touffe de plantes exotiques envoyées par MM. Baumann, de Boïhviller, dont les pépinières, malgré leur situation méditerranéenne, expédient leurs produits au-delà des mers. MM. Baumann maintiennent ainsi noblementdans l'Exposition les droits elle rang de l’agriculture. Devant leur prodigieuse corbeille qui remplit toute une salle, le spectateur qui arrive, tout ébloui des merveilles manufaclurières jusque là offertes à sa vue , revient à lui , et s'écrie étonné : C’est donc l’agriculture qui est le premier des arts!
J’ai encore à vous parler de la garde nationale de Mulhouse et du banquet. La garde nationale de Mulhouse est. une petite armée au complet. Elle a son infanterie, sa cavalerie, son artillerie. Tout cela est monté et équipé à l’égal des plus belles compagnies de notre ad-
mirable garde nationale parisienne. Elle est très exercée à la manœuvre , et fait régulièrement son service. Elle est animée du meilleur esprit. La cause de l’ordre la trouvera toujours vigilante et courageuse , comme au besoin celle de la liberté. 11 est vrai que nulle part , pour donner à la garde nationale la meilleure organisation en vue de la sécurité publique, on n’a déployé une sollicitude aussi éclairée. La main habile et ferme de M. André Kœchlin, maire de Mulhouse depuis i83o, a passé par là. D'un mot vous allez voir l'idée des ressources qu’offre cette garde nationale à la cause du bon ordre. Mulhouse avec ses 35.000 habitants, dont ao.ooo ouvriers, n'a pas un régiment , pas un bataillon , pas une compagnie, pas un soldat de garnison. M. A. Kœchlin suffit à tout avec quarante gardes municipaux . deux brigades de gendarmerie, et la garde nationale. Jamais depuis i83o un soldat n'a mis le pied dans Mulhouse. Les officiers des régiments stationnés en Alsace sont gracieusement invités aux fêles , telles que celle de l’inauguration du chemin de fer ; la- musique des corps vient embellir les solennités , comme nous le voyons aujourd'hui ; mais la force armée respecte le territoire de Mulhouse , tout comme si Mulhouse avait conservé son indépendance. Mulhouse se souvient
qu’il y a quarante-trois ans, en 1798, elle formait une république indépendante. Elle a gardé sa fierté républicaine ; mais honneur aux républicains qui veulent l’ordre, qui acceptent avec amour le règne des lois, et qui savent le maintenir envers et contre tous !
A six heures a commencé le banquet offert par la Compagnie. La salle du banquet était une féerie. Sur les bords du canal s’élevait , il y a peu de jours, un bâtiment noir, de 4o mètres de long sur 19 de large : c’étaient quatre murs noircis , surmontés d’une charpente peuplée d’araignées, que soutenaient des poteaux de bois. Cette mâsure avait servi de magasin pour des balles de coton ; on en avait fait aussi , je crois , un dépôt do garance , et en dernier lieu on y avait logé des rails pour le chemin de fer. Un des plus recommandables industriels de Mulhouse , M- Kœchlin-Ziegler , fondateur du plus renommé et du plus considérable établissement de gravure pour rouleaux d’impression, a eu l'idée d’en faire une salle de banquet digne des rois (on espérait alors la présence de M. le duc d’Orléans à l’inauguration). M.Kœchlin-Ziegler est de cette trempe d’hommes qui exécutent tout ce qu’ils veulent ; il a un esprit d’invention qui tient du génie, une activité inouïe, un dévouement sans bornes toutes
les fois qu’il s’agit de la gloire ou do la prospérité de Mulhouse. C’est un artiste supérieur et le plus désintéressé des citoyens. La métamorphose qu’il projetait, il l’a opérée avec le seul! encours de 6,000 mètres de calicot. C'est ainsi un prodige tout mulhousien. U a imprimé ce calicot en bleu sur fond blanc, avec un rouloau par lui gravé tout exprès) son dessin représente une hirondelle, symbole du chemin de fer, et une abeille, emblème de l’Alsace, alternativement encadrées dans une jolie vignette. Il a aussi calandré avec une pâte blanche une autre partie de son calicot , qui est ainsi restée en blanc et figure du linge damassé. Moyennant cette double préparation , il a eu des tentures pour les murailles , pour le plafond , pour les banquettes , des nappes pour les tables. Le reste de son calicot, demeuré à l’état naturel, lui a servi à habiller les poteaux de la salle en oolonnes cannelées, des chapiteaux desquelles un peu de carton a fait les frais. Tout cela a été fait de telle sorte qu’il n’y aura demain qu’à passer l’étolfe à l'eau pour ravoir du calicot neuf bon à toute destination. Ainsi la dépense de cette décoration magnifique , qui aura exigé pourtant une lieue et demie de beau calicot , et beaucoup de main-d’œuvre , ne sera que de quelques centaines de francs. Des sujets allégoriques de sa coin-
position, adaptés à la circonstance, étaient peints en grisaille dans des encadrements sur le pourtour de la salle . au-dessus des draperies. Sur ses dessins aussi , d'élégants candélabres pour l’éclairage de la salle avaient été établis avec quelques fils de fer et des fleurs. Quand les convives, le ministre à leur tête , sont entrés dans la salle , un cri d’admiration est sorti de toutes les bouches.
Mais ce n’est pas le seul cri , le seul applaudissement dont la salle ait retenti. A la fin du repas , chacun des 45o convives a reçu , par les soins de la Compagnie , la médaille frappée en commémoration de la solennité, et aussitôt après les toasts ont eu lieu. Le premier toast au Roi! a été porté par M. Berger, président du conseil d’administration ; à son toast, M. Berger a joint une excellente allocution sur la sagesse du prince qui a recherché de préférence la grandeur de la paix , et qui , dès l’origine . a senti que désormais le premier besoin de la France était de fonder ses libertés sur les solides bases de l’ordre et du travail. L’assemblée a répété une première fois avec chaleur le cri de Vive le Roi! de l'honorable président. Puis , à la voix énergique de M. le maire de Mulhouse, qui s’était élancé le verre à la main sur la banquette, elle l'a répété deux fois encore avec un redoublement d’enthousiasme.
Ensuite a été portée la santé du Ministredes travaux publics par M. Émile Dollfus , qui cumule avec le commandement de la garde nationale la présidence de la Société Industrielle , institution dont la sollicitude éclairée et active mérite de grands éloges . La réponse chaleureuse de M. Teste, dont l’émotion était visible, a excité des transports quand il a annoncé l’intention formelle du cabinet de procéder à la réalisation du réseau des chemins de fer. Ensuite est venu un toast à M. Nicolas Kœchlin, fondateur et entrepreneur du chemin , par M. le maire de Strasbourg. M. Kœchlin, par des paroles modestes dont l'accent de sa voix attestait la sincérité, a renvoyé les éloges qui lui étaient adressés à ses collaborateurs , financiers et ingénieurs, et à l’administration du chemin de fer. Puis ont été proclamés les noms des deux habiles ingénieurs , MM. Chaperon et Bazaine , par M. Schwilgué, ingénieur en chef du Bas-Rhin. Le toast aux invités , aux autorités ici présentes et au prélat, a été porté par M. Camille Bourcart. Le bourgmestre de Bâle, M. Burckhardt, y a répliqué par quelques phrases très bien pensées sur l’union des peuples. Le banquet a été clos par quatre autres toasts également convenus d'a vance : A F union des villes d’Alsace situées sur le chemin de fer! par M. Bœrsch , membre du con-
seil municipal de Strasbourg; les paroles par lesquelles M. Bœrsch a appuyé son toast respiraient un patriotisme do bon aloi ; Aux ouvriers fmn • çais! par M. le professeur Penot, de Mulhouse, qui enseigne avec un succès signalé la science chimique dont la connaissance est essentielle à l’art de l’impression; Aux progrès de l'es prit humain ! par M. Cottard , recteur de l’Académie de Strasbourg ; ce toast était bien placé dans la bouche d’un fonctionnaire qui réside dans la ville do Guttemberg; A la prompte exécution des chemins de fer européens ! par celui qui écrit ces lignes. Dans tous les discours ont éclaté le dévouement à l’ordro comme à la liberté, le vœu d’une union sincère et cordiale entre les gouvernements et entre les peuples de l’Europe, l’amour de la paix , la nécessité d’ouvrir aux nations , à deux battants , la carrière de l’industrie , et la désir de voir le gouvernement français prendra enfin un parti à l’égard des grandes lignes de chemin dd fer. Sous tous ces rapports , les orateurs du banquet de Mulhouse ont été les organes de la France et de l’Europe entière.