NEUVIÈME TOAST
Par M. Michel Chevalier, conseiller d'Étot, professeur d’économie politique au Collège de France :
■< A la prompte exécution du réseau des chemine de fer européens. Puisse notre patrie en donner enfin le signal !
» Considérés comme voies commerciales, les chemins de fer font des merveilles. Ils anéantissent les distances et décuplent la puissance du temps. Ils étendent les facilités d'approvisionnement et de débouché au-delà de ce qu’il y a vingt ans les imaginations les plus ardentes auraient pu
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espérer. Certes , ce sont là des services signalés , et ce n’est pas ici, au sein d'une ville qui brille au premier rang parmi nos'cités industrielles; ce n'est pas au milieu de l'élite des manufacturiers du royaume, qu’il serait permis de méconnaître ou d’atténuer l’importance des chemins de fer sous le rapport commercial. C’est admirable , c’est prodigieux; et pourtant, lorsqu’ils existeront sur une échelle européenne , les chemins de fer se recommanderont par des titres d'unordreplus relevé. Il leur sera donné de répandre en même temps sur les sociétés d’autres bienfaits plus grands encore.
» Le plus éclatant service qu’on puisse rendre à la civilisation, celui qui, même commercialement, aura les conséquences les plus vastes, c'est d'abaisser les barrières que l’ignorance des temps primitifs, la jalousie des aristocraties conquérantes et de funestes préjugés avaient élevées entre les nations ; c’est d’établir des liens d'amitié de plus en plus étroits entre les grandes fractions de la famille humaine. Avec des hommes aussi éclairés que ceux qui me font l’honneur de m'écouter, il serait superflu d’exposer comment les chemins de fer européens seraient les instruments de ce résultat si digne d'envie. Les peuples civilisés qui composent aujourd’hui l'Europe ne sont ennemis ou jaloux les uns des autres que parce qu’ils ne se connaissent pas. En leur apprenant à se connaître et à s'aimer, les chemins de fer cimenteront la paix du monde. Ils installeront à poste lixe la paix , non pas une paix factice qui toujours semble au moment de se rompre , mais la paix véritable , celle qui concilie les nationalités sans les effacer ni les amoindrir, la paix fondée sur la confiance et l’estime réciproques, la paix, la grande et noble paix qui porte dans les
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plis de sou manteau des améliorations incalculables. Les chemins de fer européens élargiront pour chaque individu comme pour chaque peuple la sphère des affections , en même temps qu’ils étendront indéfiniment le cercledu bienêtre. !.es chemins de fer seront donc les agents d’un progrès politique et moral : ils réaliseront un vœu qui depuis long-temps fait battre le cœur des amants passionnés de la liberté, celui de la sainte alliance des peuples. Mais ils la constitueront , cette sainte alliance, sous une forme qui ne sera pas moins chère aux défenseurs dévoués du principe d'ordre et d’autorité, aux amis les plus résolus et les plus clairvoyants du système monarchique.
» Ce n’est pas tout , messieurs : le réseau européen fera plus encore ; il sera l’agent d'un progrès religieux. Vous êtes de trop bons esprits pour ne pas me permettre de prononcer ici te nom sacré de la religion à propos des chemins de fer. Et quoi de plus naturel, après |a cérémonie touchante et pleine de majesté dont ce matin nous avons été les témoins I C'est donc avec une conviction profonde et avec l'émotion toute fraîche qu’ont laissées en moi les accents d’un vénérable prélat, que je le dis ; l’entreprise des grondes lignes européennes aura un caractère entièrement religieux : tout ce qui sur la terre efface des antipathies et des haines particulières ou nationales , tout cc qui apprend aux peuples et aux individus à s'estimer et à s'aimer, tout est du domaine direct de la religion. Y a-t-il donc rien de plus religieux que cette fraternité des diverses parties de l'Europe et du genre humain que les chemins de fer tendent a établir? Le précepte le plus sublime du christianisme, n’est-ce pas lu fraternité universelle?
» En ce moment, au Mord et au Midi, l’^Ucmagnc tout
entière, gouvernants et gouvernés, s'agite pour l'établisse ment de ses grandes lignes de chemin de fer ; la Russie elle-même accomplit maintenant, dans les provinces polonaises, des lignes non moins étendues, et elle en prépare d’immenses au cœur de l’empire. L’exécution des lignes françaises est devenue une affaire de nécessité , de dignité nationale ; et après l’assurance positive que vient d'exprimer ici l’un des membres les plus éloquents du cabinet, M. le Ministre des Travaux Publics, il est clair que le gouvernement du Roi le sent non moins vivement que nous. Il n’est pas possible que la France diffère plus long-temps l’entreprise de ces grandes lignes; il ne se peut pas que la France tarde davantage à suivre l’exemple que lui a donné l’Alsace, en construisant des chemins de fer d'une extrémité à l'autre de son sol , avec une promptitude inouïe et une rare perfection. Ce n'est ni plus ni moins qu’une question d’honneur national, et quand il s’agit de son honneur, il n'y a rien dont la France ne soit aussitôt capable. Au nom de l'honneur national , la France ne connaît plus d'obstacle, et cette fois. Messieurs, l’obstacle est facile à lever ; il suffit de vouloir fortement et patriotiquement : c'est ainsi qu'on veut en Alsace.
» A la prompte exécution du réseau européen; notre patrie va enfin le commencer chez elle ! •
Toast* du banquet de Strasbourg.