XI. ABBOTTABAD ET LA VIE DE GARNISON 23f
Je m'étais attardé jusqu'aux premiers jours d'Octobre pour assister à un spectacle que Ton ne voit pas partout, le Vasahra des Gourkhas. C'est le sacrifice du taureau célébré en l'honneur de Dourga-Parvati et de sa victoire sur le démonbuffle qui ravageait Mysore, le Mahichaisvara. La lutte dura neuf jours et le neuvième la déesse abattit la tête du monstre. La fête aussi dure neuf jours : pendant huit jours, les adorateurs font poudja à Fautel de Dourga et le Brahmane du régiment (un abominable gredin 3e Djaipore, qui m'a l'air du plus consommé Voltairien qui soit au monde), lit le éMahâtmya de la déesse. Le neuvième jour, a lieu le sacrifice du taureau. C'est dans les lignes des Gourkhas. Au centre, s'élève une colonne surmontée de tiges de riz et qui sert d'autel : les fusils sont alignés en faisceaux sous les couleurs du régiment, des fleurs jaunes de ichampa dans le canon. On amène le taureau à l'autel, on l'attache par le cou; le
Brahmane verse sur le cou l'eau et le riz et attend qu'il secoue le riz : quand il Ta secoué, c'est signe qu'il est prêt pour le sacrifice et tandis qu'un homme le tient par la queue, le sacrificateur lui abat la tête d'un coup de kirki : un coup de fusil annonce la chute de la tête et accompagne le bruit de la brute qui croule :
Stemitur exanimisque tremens procumhit humi bos,„
c'est le sacrifice romain conservé au pied de r Himalaya et vous vous sentez rajeuni de deux mille ans. Le sang ruisselle du cou de l'animal; les hommes se précipitent et plongent dans le ruisseau rouge les colliers de leurs femmes et de leurs filles : cela leur portera bonheur: puis le tronc est traîné autour de l'autel. Trois taureaux sont ainsi immolés tour à tour. Comme intermède, on sacrifie quelques malheureuses chèvres, qui, la tête tranchée, gigottent lamentablement pendant quelques secondes de leurs pieds de derrière : le cérémonial est le même, seulement elles ne sont pas attachées à l'autel. Le troisième taureau achevé, c'est une véritable boucherie; une vingtaine de Gourkhas amènent chacun leur chèvre dans l'enceinte sanglante et, tandis que la pauvrette étourdie reste immobile, ne sachant ce qu'on lui veut.