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XII. LA CONFESSION DU MOUNCHI 2fl

leur habitude de doter richement les hommes de science, qui comme on sait, s'inquiètent p5u des choses de ce monde, afin de les mettre à l'abri du besoin et de l'inquiétude. Les uns leur donnaient des roupies, d'autres des terres en djaguirs'. Les Sikhs eux-mêmes, bien qu'infidèles, suivaient cette bonne coutume. Il y a cinquante aps, un chef sikh donna un djaguir de mille roupies de revenu à un mounchi qui lui avait expliqué le Gulistan de Saadi, et il ne se croyait pas quitte envers lui. Le Lieutenant-gouverneur, qui est un homme très vertueux et très intelligent, comprit et me répondit : Tu as raison, le gouvernement doit aux savants soit de Xinârtij soit de ïinat (soit de l'argent, soit des honneurs). Je voudrais pouvoir te donner de Xinâm; mais je n'en ai pas; je veux du moins te donner de Xiwat, Tu seras fellow de l'université de Lahore; comme fellow, tu seras durhari et dans le durbar tu t'assiéras près de moi, avec les Rajas et les Nawabs, dans le fauteuil 527. — Est-ce un grand honneur d'être Fellow, Sâb?

demanda timidement Ibrahim.

— Sans doute, Ibrahim 5 tout le monde n'est pas Fellow.

— Mais à la mosquée, le vendredi, on me dit

DjagUlr, fief.

2f2 LETTRES SUR L INDE

que ce n'est rien et que cela ne fait pas honneur devant les hommes.

— Ce sont des jaloux, Ibrahim 5 puisque les Fellows sont habillés autrement que les autres hommes.

— C'est vrai, Sâb. Mais ma vieille mère, qui a cent ans, qui connaît le Coran illustre et est' une vraie mollani ', me dit que j'ai tort de m'attacher au monde passager, que je travaille trop pour le gouvernement et pour l'argent, et qu'on ne doit songer qu'à Dieu et au monde éternel. Elle voudrait que je ne sois plus Mounchi et que je passe tout mon temps à prier et étudier le. Coran illustre. Aussi, quand j'aurai gagné assez d'argent pour vivre du train qu'il convient à un Fellow, je renoncerai à travailler et j'irai faire le pèlerinage à la Mecque la Sainte. Sur le chemin j'irai vous voir à Paris et vous me présenterez aux savants de votre pays.

— Savez-vous où est Paris, Ibrahim?

— Oui, Sâb, c'est près de la Perse, et les Francess sont d'origine persane, comme le prouve le nom de TariSy qui est le mot Terse mal prononcé.

La conversation dévia et passa à la géogra-

ï Mollani^ femme qui connaît le Coran comme un Molla et l'enseigne aux femmes.

Xll. LA CONFESSION DU MOUNCHI if^

phie. Ibrahim m'appric beaucoup de choses sur le pays des Bulgares, qui sont un peuple féroce : car on dit en pouchtou « cruel comme un Bulgare 5 » c'est un pays très lointain et où il fait jour six mois de suite et nuit six mois de suite. Puis il me conduisit au pays des fées, au Taristan, qui n'est séparé du pays des Engriz ' que par une mer étroite et d'où les Memsâb ^ font venir leurs robes. Je me trouvais, à mon étonnement, transporté soudain dans mon pays, comme sur un tapis magique de Salomon. Les pauvres Pathans, ayant souvent admiré les robes merveilleuses des dames anglaises et entendu dire qu'elles viennent de Paris, avaient très logiquement compris qu'elles viennerjt du pays des Taris ^ y ou comme nous prononçons en Europe, des Péris; et, revenu en France, je ne veux pas laisser tomber dans l'oubli cet hommage inattendu aux doigts de fées de nos grandes faiseuses.

^ Les Anglais.

* Les dames anglaises.

3 Péri, fée. — Paristan, le pays des fées.

2f4 LETTRES SUR L INDE

Décidément, il y avait quelque chose. Ibrahim était distrait; il oubliait de me montrer pour la onzième fois son invitation pour le durhar que le vice-roi va tenir à Lahore, en novembre prochain, et de me demander mon avis sur la grosse question de la toque de fellow : un bon Musulman peut-il, pour si peu de temps que ce soit, renoncer au turban? Par instant, il tirait de sa poitrine un long soupir.

— Ibrahim, vous avez un chagrin?

— Non, Sâb, c'est la chaleur.

Un jour enfin, après un soupir plus long que d'ordinaire, il me dit : « Sâb, il faut que je vous dise ce que j'ai : je n'en ai parlé à aucun des autres Sâbs, parce qu'ils ne sont pas discrets et qu'ils se moqueraient de moi. Mais vous, c'est autre chose. J'ai un grand chagrin.

« Vous savez que j'ai un fils, nommé Piro Khan. C'est un garçon très doux, et qui me remplacera comme Mounchi quand je serai trop

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