XII. — LA CONFESSION DU MOUNCHI
on m'offrirait mille roupies par mois, je ne pourrais rester au régiment, parce qu'il n'y a pas de jour où le clairon ne sonne au moment de Tune des cinq nemai ', ce qui m'empêche de faire mon salue. Et comme Dieu tient toujours les intérêts de ceux qui tiennent les intérêts de Dieu, je gagnai à devenir mounchi professsionnel dix fois plus que je ne gagnais au service du gouvernement, sans perdre pour cela les bonnes grâces et l'estime des Sâb. D'ailleurs, je suis homme pacifique et n'aime point le bruit des armes qui trouble la pensée. Depuis ce temps, je n'ai cessé de prospérer grandement dans le monde et devant Dieu. Les Sâb qui ont le mieux réussi aux examens dans les dix dernières années ont tous passé par mes mains : j'ai enseigné le persan au Lieutenant-gouverneur et à son gendre, le capitaine Dunlop Smith, qui m'a emmené à Simlaj et au retour. M"*® la Lieutenant-gouverneur, apprenant que j'avais des enfants, m'a envoyé pour eux des poupées. Oh ! j'étais bien embarrassé, Sâb; car, des poupées, le MoUa dit que ce sont des idoles; et si Ton savait à la mosquée que j'ai accepté des idoles, cela ferait grand scandale et on dirait : vous savez, le Maulévi, qui était un si saint homme, que tout le monde regardait
ï Une des cinq prières réglementaires.
2fO LETTRES SUR L INDE
presque comme un bouiourg ' , il a chez lui des J(?«//^^, des idoles, comme un misérable Hindou. Mais en y réfléchissant bien, je crois que ce ne sont pas des idoles, puisqu'on ne leur adresse pas de prières. Qu'en pensez-vous, Sâb?
— Hum ! Maulévi, j ai bien peur que ce ne soie des bounes. Es-tu bien sûr que ta petite fille ne leur adresse pas de prières?
— Oh, bien sûr, Sâb, dit-il en hésitant.
Un remords me saisit le cœur : s'il allait reprendre les poupées à la pauvre petite, par crainte du Moïla! Car Ibrahim est un de ces hommes qui ne transigent pas sur les choses de la religion et il jeûnerait trente et un jours en ramazan, s'il a le moindre doute sur le premier jour du Croissant, plutôt que de faire parler de lui à la mosquée. « Rassurez-vous, lui dis-je, Ibrahim, on peut avoir des idoles et être un saint.
— Vous croyez, Sâb, » et il passa vivement à un autre sujet.
<( Quand je vis que le gouvernement rendait justice à mon mérite, j'écrivis au Lieutenantgouverneur et lui dis : Au temps ancien, quand nos rois Musulmans régnaient dans l'Inde, c'était
I Saint doué du don de miracles.