‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 139 sur 157 · XIV. — DE LAHORE A PARIS '^IJ · texte numérisé non relu

XIV. — DE LAHORE A PARIS '^IJ

Le Collège d'Aligarh compte cent cinquante élèves, presque tous musulmans (il y a un Hindou et un Sikh). Ils apprennent le persan, l'arabe et l'anglais, les sciences et la philosophie moderne : la philosophie est professée par un Musulman : ses préférences sont pour Spencer. C'est, paraît-il, le fils d'un des Wahabis condamnés à mort dans le procès de Patna: « Il n'y a pas si loin d'Abdul Wahab au positivisme, me dit à ce propos un des observateurs anglais qui ont le mieux compris l'Inde : le Wahabisme, c'est au fond le libéralisme de l'Islam'. »

La direction générale et l'enseignement classique sont aux mains de quelques jeunes gens, frais sortis de Cambridge : M. Beck, M. Cox et quelques autres ; ce sont à peu près les seuls Anglais que j'aie rencontrés dans l'Inde frayant avec les indigènes sur le pied de l'égalité : rien de la morgue insulaire, souvent inconsciente, d'autant plus insultante ; rien du mépris de race, du dédain du maître. On respire ici une atmosphère que je n'ai point retrouvée ailleurs, de confiance et d'abandon réciproque.

Les élèves sont habitués, à la façon anglaise,

1 Voir plus haut, page iio.

Îl8 LETTRES SUR l'iNDE.

à Tindépendance et à la solidarité. Chaque élève a sa chambre à coucher et son bureau : il y a un salon pour six élèves. Le collège a même sa 'Vehatîng Society: il y a séance aujourd'hui et Tordre du jour porte: « Le bonheur est-il possible de ce côté-ci de la tombe ? » Les optimistes et les pessimistes se sont succédé et se balancent assez. Je n'oserais vous dire que ni les uns ni les autres soient bien profonds : une bonne moyenne de banalité européenne.

Le Collège est en train de se bâtir son Hall et sa mosquée. Par malheur pour la mosquée, l'argent manque. Les Mollah défendent aux fidèles de donner, à moins que la mosquée ne leur soit ouverte et qu'ils puissent venir y prêcher^ il faut dire qu'ils sont dans leur droit, car une mosquée est, par essence, ouverte à tout musulman : mais Dieu sait ce qu'ils viendraient y dire : les né- Tcheuris et leurs amis anglais seraient traités de la bonne façon. Séid Ahmed tient bon, et ferme la mosquée encore à naître : a Votre mosquée n'est pas une mosquée, » répondent les Musulmans, et l'argent ne vient pas : je. crains qu'il ne faille se passer et d'argent et de mosquée. Ce sera un grand malheur, car le jour où le Séid aura rompu avec Flslam, son œuvre sera compromise du coup et n'aura plus de raison d'être. On ne

Page 1