XIV. DE LAHORE A PARIS
jp E^ovembre. Bouddha Gaya. — C'est la place la plus auguste du monde bouddhique : c'est là^ non loin de la Nairanjana, au pied de Tarbre de Bodhi ou de science suprême, que Sakyamouni, ayant résisté aux assauts de Mâra, aux armes de ses démons et aux charmes de ses filles, s'affranchit des liens du monde et reçut l'illumination d'un Bouddha. Le temple de la Grande science, de la éMahâbodhiy s élève sur la place sacrée ; le bouddhisme a disparu de l'Inde, mais l'on vient encore là, de Ceylan et de Birmanie, adorer le vestige du Bouddha.
En pays civilisés, le Vandalisme arrive à ses fins par trois voies : il laisse tomber en ruines, il détruit, il restaure. C'est la troisième voie qu'il a suivie à Bouddha Gaya. L'immense pyramide tronquée, flambant neuf, badigeonnée de jaune, grince et crie outrageusement au soleil, comme un décor d'opéra. Mâra n'avait qu'à évoquer de-
vant l'ascète l'image de son temple futur et il cédait la place de terreur. Jamais lieu solennel et mystique, plein de souvenir et d extase, n'a été converti en plus banale Phiiistinade. Ce sacrilège, rappelé par une fière inscription anglaise en lettres d'or, a été achevé en 1880 : c'est l'œuvre d'un ingénieur plein de bonnes intentions, M. Beglar : depuis ce jour, me dit-on. Bouddha Gaya a pris parmi les initiés le nom de Beglarabad.
L'arbre de Bodhi, sous lequel le Bouddha prit conscience de lui-même, a été replanté pour la dixième fois, il y a trois ans : heureusement l'on vieillit vite sousMe ciel de l'Inde et dans quelques années il aura les vingt-quatre siècles nécessaires.
Vichnou a hérité de Bouddha: dans Gaya ville, dont Bouddha Gaya est une dépendance, on adore le pied de Vichnou, pied portant la roue solaire, comme on adorait jadis le pied de Bouddha^ Et les mendiants du temps de Bouddha doivent avoir été la plus abominable meute qui soit au monde, à en juger par leurs représentants Vichnouites du jour, qui vous poursuivent avec des prières furieuses à travers toute la ville, en tendant la main et criant d'un ton impérieux : « Je suis Brahmane. » Un magnifique et robuste jeune homme vous poursuit tout un
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quart d'heure en criant Taisal Taisa! ' — Pourquoi te donnerais-je un paisa? — Je suis Brahmane I et avec des intonations de douleur indignée : Pourquoi ne voulez^vous pas me donner un paisa? Je suis Brahmane.
12 tNj>vemhre. Lucknaw^ ij C/^ovembre.
Cawnpor. — Noms célèbres dans l'histoire de la grande rébellion^ dont on retrouve à chaque pas le souvenir conservé avec piété et colère. A Lucknaw^ la Résidence est dans l'état de ruines où elle était quand l'armée de secours entra. A Cawnpor un éMemorial a été élevé sur la bouche du puits sinistre où Nana Sahib fit jeter ses victimes : un cyprès, venu d'Angleterre, y pousse ; les indigènes n'ont pas le droit d'en approcher.
Cette mémoire obstinée, qui est une des forces du patriotisme anglais, est parfois impolitique dans quelques-unes de ses manifestations. Les
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Anglais ont raison de se rappeler la Rébellion et les fautes qui l'ont amenée; ils ont tort de la rappeler aux indigènes qui auraient oublié le jour même cette émeute militaire sans lendemain : les Anglais par leur insistance la transforment en mouvement national, ce qui ferait de J'y un précédent, au lieu de rester ce qu'il était, un accident. Le monument le plias sacré de Lucknaw, Tlmâmbâra, mausolée immense élevé à la gloire de Tlmâm, et où se célébrait jadis la fête funéraire des fils d'Ali, a été, à la suite de la rébellion, transformé en dépôt de canons : pendant près de trente ans a duré ce sacrilège. Le dernier Lieutenant-gouverneur de la province. Sir Alfred Lyall, qui n'est pas seulement un administrateur, mais aussi un historien et un philosophe, a rendu aux Musulmans l'usage de Tlmâmbâra. Cette mesure de stricte justice a fait plus pour pacifier les esprits que trente ans de dictature, et aux fêtes du Moharrem le gouverneur et sa famille sont invités et placés aux premiers rangs, comme pourraient l'être les meilleurs d'entre les Musulmans.