‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 38 sur 157 · IV. LES GHILZAIS 8l · texte numérisé non relu

IV. LES GHILZAIS 8l

Les roses touges sont le sang des martyrs:

Viens, petite..

Les doubles roupies » volent de toute -part :

Hérat appartient à Téhéran :

Ayouh Khan ne sait plus que faire :

Viens, petit, attrape les pruneaux » /

Si Ayoub Khan prend résolument l'offensive, avec l'appui ouvert ou latent de la Perse, c està-dire de la Russie, rÉmir, abandonné à luimême, pèsera peu dans la balance. Il a semé autour de lui trop de haines, et le moment de la récolte amère pourrait être venu. Il a contre lui, outre les Ghilzais, tous les patriotes, tous les Ghazis de la guerre sainte, dont il a trahi les espérances et scandalisé la conscience, par la proscription des patriotes les plus illustres et par ses compromissions avec l'Anglais. Il a beau faire le fier au durbar, se poser en neutre entre le Russe et l'Anglais, presque en arbitre, déclarer à ses sujets qu'il n'est ni russe ni anglais, et qu'il empêchera le Russe de passer dans l'Inde, l'Anglais de passer en Turkestan; les faits parlent plus haut que les paroles et disent que, s'il n'est

» Les roupies anglaises.

' Gaieite de Lahore, le i$ avril 1880.

plus « Tenfanc des Russes, » il esc quelque chose de pis, l'enfant des Anglais. Il a contre lui le sentiment d'indépendance des tribus qu'il a voulu asservir à une règle et mettre sous la coupe d'une bureaucratie. Il a enfin et surtout contre lui le fait qu'il règne sans conteste depuis six ans et que c'est bien assez pour un émir afghan.

La situation de l'Angleterre devant ces troubles est difficile: la chute d'Abdoul Rahman serait un désastre pour elle, car elle laisserait le champ libre soit à une créature des Russes, soit à Tanarchie qui, elle aussi, sera russe. Qui sera là pour remettre en bon chemin des compagnies de Cosaques qui seraient tentées de s'égarer sur la route de Hérat? Il est de l'intérêt de l'Angleterre que l'Afghanistan, puisqu'elle ne peut l'occuper, — toute occupation serait un suicide — soit aux mains d'un chef fort, peu disposé à se laisser absorber par la Russie : Abdoul Rahman remplissait cette condition. Mais ici l'intérêt de l'Émir et l'intérêt du peuple lui-même ne sont pas identiques : la Russie peut bien offrir le trône à un candidat, mais au candidat une fois installé elle ne peut offrir que son protectorat, c'est-à-dire l'asservissement; au peuple afghan, au contraire, elle peut offrir en perspective, prochaine ou lointaine, le pillage traditionnel de l'Inde. L'Angleterre, voulût-elle entrer en con-

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currence sur ce terrain, ne pourrait offrir aux Afghans que le pillage du Turkestan. Dans la surenchère du pillage, l'Angleterre sera nécessairement battue.

Tost'Scriptum. — Depuis Tépoque où ces lignes ont été écrites (mai 1887), les événements ont marché et simplifié les choses. Ayoub Khan, mal gardé par ses complaisants geôliers de Perse, s est échappé de Téhéran en jouant une variante du Légataire universel. Vers le milieu d'août, il tomba malade dans son harem et ses femmes étaient en pleurs. Le 23 août, le secrétaire de la légation anglaise, trop sceptique, fait faire des perquisitions dans son palais : Ayoub était à cheval depuis quelques jours, en route vers la frontière. Mais Ayoub était entré trop tard sur la scène. L'énergie de TÉmir avait triomphé des forces désordonnées de la rébellion. La garnison de Hérat, dont la fidélité était douteuse, avait été tenue dans le devoir. En septembre, un entrepreneur anglais, au service de TEmir, M. Pynes, se rendant à Caboul, vit dans le bazar une arche triomphale formée de deux cents têtes de rebelles et reconnut sur un poteau la tête de Taimour Chah, le chef des mécontents de Hérat.' Ayoub, repoussé des villes, erra quel-

ques semaines dans le désert et rentra bientôt chercher un refuge en Perse. Les dernières nouvelles annoncent qu'il s'est remis aux mains de l'agent politique anglais à Mechhed : l'Angleterre lui offre un abri à dans l'Inde et une pension royale. Double profit pour l'Angleterre: elle n'a plus rien à craindre d'Ayoub, et Ayoub dans sa main lui assure la fidélité d'Abdoul Rahman. L'Émir, en janvier dernier, a remis son épée à son fils aîné, Habiboùlla, qui devient par là l'héritier désigné, et « la stabilité est assurée ».

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