LES AFGHANS DU YAGHISTAN
En effet, aucun Afghan de sang- froid n'oserait blâmer Mouqarrab. L'Afghan, par une contradiction, qui n'est qu'étrange en apparence, est fier et franc, mais ne se sent pas lié par sa parole. Il regardé en face, même l'Anglais; il parle librement, il n'emploie pas les formules écœurantes d'humilité de l'Hindou, traite d'égal à égal avec l'Européen. « Nous autres, me disait l'un d'eux, nous ne connaissons pas les houiour (Votre Excellence) et les farmâyid (Daignez!)» Il a l'idée de l'honneur et il a même un mot pour la chose : nangi pukhtâna, « l'Honneur afghan ». Par malheur, la loyauté n'est pas parmi les vertus de l'honneur afghan.
L'Honneur afghan, tel qu'ils le définissent eux-mêmes, comprend trois lois, nanavatai, badal^ mailmastai, loi d'asile, loi de revanche, loi d'hospitalité.
Une fois passé le seuil de l'Afghan, vous êtes
lOO LETTRES SUR L INDE
SOUS sa garde , fussiez-vous son ennemi mortel ; il vous protégera contre ceux qui vous poursuivent, fût-ce au prix de sa vie : une fois dehors, il reprend tout droit sur votre tête. C'est le nanavataù
Vous connaissez la légende corse, contée par Mérimée, du père tuant son fils qui a indiqué aux gendarmes la cachette du proscrit : la poésie afghane a la même légende, mais avec un degré de plus dans le tragique : ici, c'est le fils qui se fait justicier sur le père. Dourkhani, amante d'Adam Khan, poursuivie par un fiancé odieux, s'est réfugiée sous le toit d'un ami de sa famille, Pirmamai : celui-ci la livre pour cent roupies, pendant l'absence de son fils Goudjar Khan :
GoudjarKhan, parti en voyage, revient à la maison-, les pans de son turban flottaient sur ses épaules.
On lui dit: «O Goudjar Khan, ton père a livré Dourkhani à Payavai; Payavai Ta emmenée prisonnière. »
Goudjar Khan cria : a Où est mon père? Dis-le-moi I Le feu me sort du corps. »
Pirmamai s'abritait derrière un mur; il entendit ces mots.
Vite, il sauta à cheval et courut de l'avant*, la terreur lui faisait ruisseler la sueur.
Goudjar Khan galopait sur un cheval blanc, il le lâcha à la poursuite de Pirmamai; il laissa flotter les deux rênes sur le cou du cheval.