‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 61 sur 157 · VII. LES AFGHANS DE LA REINE I · texte numérisé non relu

VII. LES AFGHANS DE LA REINE I

grands chefs, inféodés au Grand Mogol, ont appris à la cour de Delhi des élégances qu'ils ne soupçonnaient pas : chez les Khataks surtout l'instinct littéraire s'est éveillé et, au temps d'Aurengzéb, leur khan, Khouchal Khan, devenu rélève des poètes hindoustanis et persans, mais gardant toute la sève sauvage des passions nationales, créait une poésie nouvelle, à la fois savante et vivante, rapidement dégénérée parmi ses successeurs, mais souverainement originale chez lui, parce que c'était une âme jetée dans un moule plus rare ' .

Les Afghans étaient semi-indépendants sous les Mogols : ce sont les Sikhs qui les premiers les matèrent et leur apprirent qu'un Afghan même peut être asservi : les Sikhs mâchèrent la besogne pour les Anglais, qui n'eurent qu'à recevoir de leurs mains la matière toute préparée.

La grandeur des Sikhs commençait quand Ahmed. Chah fondait son empire 5 ils avaient inquiété ses derniers moments et n'avaient fait que grandir entre le Grand Mogol en ruines et Fempire dourani, déjà en décomposition. Le fanatisme de Mahomet rencontrait enfin en face de lui un fanatisme plus jeune, aussi ardent et mieux organisé, celui de Govind, et il plia la tête.

* Voir la treizième lettre.

Pendant vingt ans, les Afghans du pays de Péchawer furent écrasés par deux honimes qui ont laissé chez eux un long souvenir d'admiration et d'horreur, le Sikh Hari Singh et l'Italien Avitabile. Chaque année Hari Singh, suivi de ses invincibles oikalisy allait lever l'impôt chez les Yousoufzais, les traquant dans la montagne et dans leurs repaires les plus inacessibles. Longtemps après sa mort, les mères disaient à l'enfant qui pleure : « Tais-toi, ou Hari Singh va venir » ; et aujourd'hui encore les vieillards montrent la place où « le tigre (le Singh) les chassait comme des moutons ». Il est tel village, niché sur son aire d aigle, qui considère comme son titre de noblesse de n'avoir pas vu Hari Singh.

Hari Singh périt dans la victoire, à Djemroud, et fut remplacé par Avitabile. Avitabile, Napolitain de naissance, était un de ces oflîciçrs de la grande armée, qui, après Waterloo, allèrent chercher fortune en Asie : c'était un homme d'un grand talent administratif, mais d'une énergie atroce. 11 fit aux montagnards une guerre d'extermination, d'extirpation; tout montagnard pris, armé ou non armé, était envoyé au gibet. Il lui fallait tous les jours, à déjeuner et à dîner, deux Afghans pendus à sa fenêtre. Donnant

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Chamkanni en djaguir^ au khan Kamreddin., il spécifiait une redevance annuelle de vingt têtes d'Afridis. Un jour, il faisait précipiter du haut d'un rocher des prisonniers Afridis^ un de ces hommes, en tombant, se raccroche à une branche d'arbre, remonte à terre, et lui dit : « Dieu m'a fait grâce: ne me feras-tu pas grâce, toi aussi? » Avitabile fait signe à ses gens de le rejeter dans l'abîme et dit à Thomme : « Je te donne une nouvelle chance, » Des Adrets, le boucher des Cévennes, avait été plus clément.

Les Afghans, au fond, n'en ont pas gardé mauvais souvenir; ils admirent Avitabile, reconnaissant en lui un homme de leur trempe. Et un fait curieux, c'est qu'Avitabile a beaucoup rehaussé chez eux le prestige de la France.

Comme la plupart des officiers au service de Rundjet Singh, ou du moins les plus distingués. Court et Allard, et d'autres, étaient des patriotes Français, qui étaient allés chercher au bout du monde un coin de terre où relever les trois couleurs, les Afghans firent aussi d'Avitabile un Trachich (les Prachich, c'est nous; un Français se dit en persan FrancisSy ce que les Afghans trouvent plus harmonieux de prononcer Trachich : affaire dégoût). A Péchawer, où, après cinquante

^ Fief.

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ans, le souvenir d'Avitabile est toujours vivant, il n'y avait pas d'Afghan avec qui j'avais affaire, qui apprenant que j'étais Trachichy ne me parlât aussitôt avec beaucoup de déférence de mon compatriote Avitabile; j'avais beau décliner l'honneur et honnêtement rendre Avitabile à l'Italie, j'y perdais ma peine, et Prachich il restait. Trachichy vous comprenez, tout le monde connaît ce nom-là; mais s'il y avait un peuple italien, cela se saurait. Je me résignai donc et tâchai de profiter pour mon propre compte de la considération dont jouissait Avitabile.

La légende populaire est capricieuse dans sa justice, M. AUard, l'ami de Jacquemont, le plus illustre des officiers de Rundjet Singh, est oublié, et son plus beau fait d'armes, son merveilleux passage de l' Indus, a passé au compte de Rundjet, C'était en 1823, après la bataille de Nauchéhra, la première victoire des Sikhs sur les Yousoufzais, mais victoire chèrement payée er qui rendait le Radjah pensif. Il campait sur la rive gauche de l'Indus, où il avait affaire avec les Afghans de Gandgarh. Les Yousoufzais, se voyant à l'abri derrière le fleuve qui, en cet endroit, est très rapide et très profond, se mirent^à insulter les Sikhs et à égorger des vaches, — outrage sans nom pour un Hindou et surtout pour un Sikh. Rundjet, hors de lui, ordonne de pas-

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ser le fleuve : ses officiers lui remontrent le danger 5 il persiste, et lance un premier corps, qui est emporté par le courant : en quelques minutes, sept cents cadavres flottaient à vau-l'eau. M. Allard, à cette vue, fait avancer le régiment de cavalerie quil avait dressé à la française et entre dans le fleuve : la colonne serrée, cheval contre cheval, fend en ordre et d'une seule masse la rivière paralysée et aborde à l'autre rive au complet. Les Yousoufeais, frappés de terreur, s'enfuient sans essayer de résistance, poursuivis par les Sikhs qui massacrèrent toute une semaine. Ce passage de l'Indus resta dans l'imagination populaire comme un des prodiges de Rundjet Singh. On en fit des ballades et l'on conta que Rundjet était un saint, un "Bouiourg ', qu'il avait dit à « la Grande rivière », Ïoéba-Sind: « Arrête-toi ! » et la rivière s'était arrêtée. C'est en eflet un des traits les plus intéressants du fanatisme dans l'Inde de n'être pas exclusif: la force est la force, où qu'elle se révèle, et il y a dans toutes les religions des "Bouiourgs qui font de grandes œuvres. L'Hindou va prier à la Ziârat du saint musulman et lui adresser ses vœux. Kabir était-il hindou ou musulman? Nul

* Bouzourg, « un Puissant », c'est-à-dire un saint doué du don de miracle.

ne Ta su, de ses adorateurs. L'Afghan rendra justice aux vertus surnaturelles de Rundjet, et le Sikh s'agenouillera plus tard devant Nicholson, homme et Dieu. L'avatar plane sur toutes les races et sur toutes les religions.

A force d'être traqués et fusillés par les Sikhs^ les Afghans les prirent en estime et en amitié. Quand les mauvais jours vinrent pour la Khalsa^^ les Afghans se levèrent pour elle et vinrent à temps pour partager la dernière défaite. Huit ans plus tard éclatait la grande rébellion et l'empire britannique était aux abois. Il fut sauvé par les Sikhs et les Afghans, combinés pour sauver leurs vainqueurs de la veille. Le génie de Nicholson, ramassant dans sa main, comme autant d'armes, la haine et le mépris du Pendjab pour l'Hindoustan, l'amour du massacre et du pillage inné au montagnard, et la fascination sur ces natures brutes d'une volonté invincible comme le destin, lança contre Delhi tous ces vaincus encore frémissants.

^ La communauté religieuse et militaire des Sikhs.

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