‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 76 sur 157 · VIII. LA COUPE DE DJEMCHID I · texte numérisé non relu

VIII. LA COUPE DE DJEMCHID I

protégés par une cuirasse de terre contre la dent des chèvres 5 au-dessus flotte un petit drapeau, qui les garde du mauvais œil.

A quelques pas de là s'étend un de ces longs tombeaux de pierre que Ton appelle des nau gcqa^ des <( neuf mètres ». Quand un vrai fakir meurt, son corps s'allonge dans la tombe jusqu'à la taille de neuf gai. Quelquefois il va jusqu'à quarante et on l'appelle alors tchehel gaia; mais les « quarante mètres » sont naturellement beaucoup plus rares, car ils demandent une sainteté beaucoup plus haute. On raconte qu'un jour, aux premiers temps de l'occupation du Pendjab, l'officier chargé du seulement de Péchawer, le major James, reçut la visite d'un fakir qui lui tint ce langage : « Je suis gardien de la tombe de Pir un tel 5 or, cette nuit, il m'est apparu en songe et m'a dit qu'il est trop à l'étroit dans sa tombe, parce qu'il a grandi d'un mètre. Il demande donc que vous lui donniez un mètre de terrain — en maâf bien entendu, c'est-à-dire franc d'impôt comme terre sacrée. — Accordé, » répond James, qui ne veut pas se mettre mal avec les saints. Un mois plus tard, nouvelle visite; le saint a grandi encore, il lui faut deux mètres de plus : « Je ne veux pas gêner sa croissance, répond James; va pour deux mètres. » Le saint, mis en appétit, grandit, grandit toujours. James

commence à s'inquiéter. Un jour, enfin, le fakir vient lui annoncer que le saine a maintenant quarante gai de long et qu'il lui faut. . . — « Ah ! cette fois, c'en est trop, s'écrie le Commissaire : est-ce que ton saint veut me chasser du cantonnement? » et il signifie au fakir que le Pir ait à revenir à des proportions plus honnêtes, ou qu'autrement il en coûtera à son porte-paroles. Le fakir se le tint pour dit et, depuis ce jour, le saint resta tranquille dans sa tombe.

Au fond, c'est le fakir qui avait raison. La tombe n'est-elle point la seule mesure où prendre la taille des hommes et distinguer le mort du vivant, la créature anéantie de celle qiii vit et grandit toujours? Que d'orateurs, de guerrriers, de romanciers, de dramaturges bruyants, qui semblent dépasser les hommes de vingt coudées et qui, à la mort, prennent des proportions si minuscules qu'il faudra pour les redécouvrir le microscope de Térudit et pour s'éprendre d'eux l'intelligence faussée d'un candidat à l'Institut! Et, à côté de ceux-là,* quelques-uns qui ont passé anonymes et invisibles, inconnus d'eux-mêmes, morts de leur vivant, et qui se réveillent dans la tombe, y grandissent sans terme, remplissent du souffle de leur âme les générations qui passent là-haut. Je sais bien que la tombe aussi a ses

vin. LA COUPE DE DJEMCHID IJ^

charlatans et que les intrigues des vivants s'étendent jusqu'aux spectres ; que les souffles de la vogue agitent la cendre des morts 5 que le néant même a ses hasards et qu'il est, flottant dans l'espace, plus d'une grande âme éternellement perdue : mais, malgré tout, la tombe est encore le seul lieu de terre où il y ait un peu de justice, où chacun prenne le pouvoir et la durée selon sa force et selon ses œuvres, et quand vous feuilletez Spinoza ou Vlmitanoriy songez au Fakir de Péchawer.

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