IX. PHILOSOPHIE AFGHANE I
l'ayant obtenue pour moi-même que sur promesse formelle de ne point la communiquer aux infidèles. Le saint homme qui me la dictait^ le Maulevi M. I. Kh. — il me saurait mauvais gré de donner son nom — refusait même de me la laisser écrire dans le caractère arabe original, ce qui aurait été une profanation. J'ai été obligé de la transcrire en caractère /r^ngAf, ce qui en diminue un peu l'efficacité; je l'emploie quelquefois pour mon usage personnel et. ne m'en suis jamais trouvé mal.
Abdelqader lui-même descendait en droite ligne du Prophète (béni soit-il !), par Ali et Fatimah 5 de sorte que mon ami Séid Omar remonte à Mahomet en personne, comme l'indique d'ailleurs son titre de Séid. Il est vrai que, par le temps qui court, il y a beaucoup de gens qui se font Séids et que c'est un bon métier que de descendre du Prophète. Il circule par le Pendjab un méchant proverbe qui dit : « L'an dernier, j'étais tisserand (comme qui dirait de basse caste); cette année-ci, je suis Cheikh; l'an prochain, si la récolte est bonne, je serai Séid, » Mais, si mon Séid n'est pas Séid, comme l'insinuent ses ennemis, il est digne de l'être et en vaut beaucoup qui le sont 5 et d'avoir choisi comme ancêtres intermédiaires, entre lui et le Prophète, deux saints de la valeur de Séid Boukhari et du
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Pir Sahib, prouve un jugement, une décision et un sens du divin absolument remarquables.
Avec toute sa noblesse, Séid Omar n'est pas plus fier. C'est un petit homme mince, humble, modeste, timide, et que j'ai toujours trouvé loyal et honnête. On m'avait prévenu contre lui. Mohammed Khan, qui ne souffre point de rival, m'avait dit d'avance : « Défiez-vous de Séid Omar; j'en sais de belles sur lui 5 ah ! si je parlais!... » et il ne parlait pas, sachant bien qu'il est bon de sous-entendre quand on n'a rien à dire. Aussi quand le Séid vint me voir pour la première fois, je le reçus avec une certaine froideur ; il me demanda le madab de mon voyage 5 je lui répondis que j'étais venu du pays des Francs pour étudier le pouchtou ; sur quoi il battit des mains joyeusement, en s* écriant khob khoh (bravo ! bravo!). Cette démonstration d'enthousiasme me parut exagérée et me déplut, me rappelant les mauvaises paroles de Mohammed Khan. Je reconnus plus tard que je m'étais trompé, que Basile était un des saints du loyal Mohammed, et le Séid et moi devînmes grands amis.
Séid Omar est tolérant : il n'a pas des Firanghis la haine bête et béate commune aux Afghans fervents. En voici un exemple. Une après-midi qu'il faisait fort chaud, je lui offris
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une tasse de thé; il accepta, puis devint visiblement uneasy; il ne pouvait tenir sur sa chaise 5 il jetait des regards inquiets sur la porte, et quand il vit paraître le khidmargar avec la coupe et la soucoupe, il se leva et me pria de l'excuser ou de le laisser au moins prendre le thé dans la cuisine avec son coreligionnaire le khidmargar. Là-dessus, il me confia que pour lui-même il ne voyait aucun mal à accepter le thé d'un Firanghi, ni même à manger à sa table, pourvu, bien entendu, qu'il n'y eût ni viande impure ni liqueur. Mais un jour, étant au service de ce pauvre capitaine Wiseman, qui fut tué dans la dernière guerre, il tomba malade, et le capitaine le soigna comme un frère. Or, quand il fut rétabli et rentra dans son village, il fut mis en quarantaine pour avoir partagé le menu d'un Firanghi. Son père, qui a cent ans et qui est le plus grand théologien du pays, le défendit, Coran et hadis en mains, et tint tête à tous les mollahs des deux côtés de la frontière 5 il les écrasa sous les textes, il leur ferma la bouche et prouva démonstrativement qu'un bon Musulman peut manger à la table d'un Firanghi, pourvu qu'il n'y ait ni viande impure ni liqueur forte; et, depuis ce jour, Séid Omar, ayant établi son droit, s'est juré de n'en jamais user, parce que, voyez-vous, quand on a prouvé une
chose, après tout, ça ne prouve pas grand'chose : le devoir des gens éclairés est d'éclairer la foule, et d'agir comme elle, pour éviter le scandale.
Séid Omar est un esprit libre : il admire le Tir 7{pchan et méprise TAkhoun Darvéza. Le Pir Rochanou « Maître de Lumière» etl'Akhoun Darvéza vivaient il y a longtemps, il y a quatre siècles : on lit beaucoup F Akhoun Darvéza, mais on ne lit plus le Pir Rochan, parce que TAkhoun a fait brûler ses livres, faute de mieux. Le Pir Rochan avait fondé un système que Ton ne connaît guère que par la réfutation de l'Akhoun, et qui, paraît-il, aurait pris des libertés singulières avec le culte, avec les prières, et aussi avec la bassecour et le harem du prochain. On prétend qu'il prêchait la communauté des biens et celle des femmes, et résumait ces deux points dans ces deux jolis aphorismes : « Un coq n'est après tout qu'un oiseau : il appartient à qui l'attrape. — Une femme est une fleur : chacun a bien le droit de la respirer. » Vous voyez que les communistes de ce temps-là avaient plus de grâce que ceux du nôtre, lourdes gens. L'Akhoun changea le surnom du Pir Rochan en celui de Tir Tarik, « le Maître des Ténèbres », qui lui est resté, et le réfuta dans un gros livre de quatre cents pages où le