‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 79 sur 157 · IX. PHILOSOPHIE AFGHANE · texte numérisé non relu

IX. PHILOSOPHIE AFGHANE

Pir est appelé à toutes les deux lignes impie, menteur, misérable, damné, porc maudit, etc. C'est, comme on voit, un livre éloquent et fortement raisonné; aussi est-il resté classique et a-t-il donné le ton de la littérature sérieuse des Afghans : c'est un texte de langue, qu'il importe fort d'étudier, si l'on vise à un style relevé.

Mais le Maître de Lumière ou de Ténèbres, comme vous voudrez, fit école; il eut bientôt toute une armée autour de lui, et les T{ochaniens tinrent pendant un siècle contre les arniées du Grand Mogol : ils furent extirpés à la fin. On prétend qu'il en reste quelques centaines parmi les Afridis de la vallée de Tira, et qu'il y a un exemplaire des ouvrages du Pir Rochan dans les mains d'un de ses descendants. Le commissaire de Péchawer, Edwards, était arrivé à se procurer un de ces ouvrages; il se l'était fait traduire en hindoustani par Séid Omar, et devait lui-même le publier en anglais 5 mais le manuscrit a disparu dans la bagarre de la grande rébellion; Edwards est mort, et le Maître des Ténèbres est rentré dans sa nuit. Séid Omar, qui a lu cinq autres ouvrages du Ténébreux, me déclare qu'il n'y a rien trouvé qui ne respire la morale la plus pure; je lui ai demandé ce qu'il y avait dedans : malheureusement il ne se rappelle pas bien. Mais il l'admire beaucoup, malgré les ana-

thèmes des mollahs, ce qui prouve un certain courage moral.

Un jour, Séid Omar me demande à brûlepourpoint : « Croyez-vous aux djinns? » Je n'ai, pour ma part, aucune bonne raison de n'y pas croire; néanmoins, pour le piquer, je fis l'incrédule. Il me dit vivement : « Vous avez tort : les djinns existent, je le sais; jen ai vu deux fois dans ma vie et ne voudrais en revoir pour rien au monde. Une fois, comme je sortais de lajmaison, un djinn mâle est venu, m'a saisi la main sans mot dire et Ta serrée à la rompre : j'ai pris peur et j'ai crié au secours; on est arrivé, mais le djinn avait disparu. Une autre fois, le soir, la porte s'est ouverte et j'ai vu entrer ma femme; furieux, je lui criai : « Pourquoi es-tu sortie sans ma permission ? » et je levais la main pour la battre quand, regardant à droite, je la vis endormie sur le lit. Je compris que t autre était un djinn femelle. » On reconnaît les djinns à ce qu'ils ont les yeux fendus verticalement; cela ne doit pas être très beau ; et j'avais fort envie de lui demander si c'était à cela qu'il avait cru reconnaître sa femme; mais j'ai eu peur que la question ne parût indiscrète. Vous connaissez le proverbe afghan : « Tout ce que tu voudras

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