‹ Lettres sur l'Inde; à la frontière afghaneChapitre 91 sur 157 · X. ABBOTTABAD 2O · texte numérisé non relu

X. ABBOTTABAD 2O

voyez ici la trace du trou de la balle. Et le Doctor Sâb courut hors de la maison sur la route, et il arrêtait tous les coolies qui passaient et demandait : « Avez-vous vu la Mêm Sâb ? » et il a continué comme cela tout le reste de sa vie, parce qu'il était devenu fou.

« Or, presque tous les soirs depuis ce moment-là, les gens du compound voyaient le spectre de la Mêm Sâb se promener dans le jardin. Les Sâbs qui ont repris le bengalow ne Font pas vue 5 mais un jour, comme le capitaine Rupple jouait du piano dans votre bureau, il entendit frapper à la porte de la salle de bain. Il dit: « Entrez », et la porte s'ouvrit, et une Mêm Sâb ' en blanc entra dans la chambre ; elle regarda autour d'elle, puis traversa la chambre et ouvrit la porte du jardin. Le Captain Sâb courut pour la suivre, il la vit traverser le jardin et elle disparut : il demanda aux gens du compound s'ils l'avaient vue ; ils l'avaient vue aussi, mais ils ne savaient pas ce qu'elle était devenue. Le lendemain matin, le Captain Sâb, allant déjeuner au Miscot ^, raconta aux Sâbs ce qu'il avait vu; mais les Sâbs se moquèrent de lui.

ï Une dame.

2 Le mess des officiers.

— Et VOUS, Sâb, qu est-ce que vous en pensez ?

— Je ne sais vraiment qu'en penser, Ismaïl.

— Avez-vous vu la Mêm Sâb, Sâb ?

— Non, Ismaïl, je ne joue pas du piano.

— Ah ! c'est sans cloute pour cela. »

Pauvre Mêm Sâb 1 Si j'étais de tempérament

Imaginatif, j'aurais pu sinon la voir, du moins l'entendre.

Car chaque jour, la nuit tombée, une plainte étrange s'élève 5 c'est une clameur aiguë qui vient du lointain, un cri désespéré ; il s'approche, s'abaisse en s'approchant, s'adoucit comme traversé d'une espérance, puis remonte, se prolonge en un crescendo d'agonie et s'en va mourir au lointain, comme meurt toute clameur humaine.

Ce n'est point le gémissement de la Mêm Sâb, qui est morte sans pousser un cri 5 c'est le cri des chacals affamés qui prennent possession de la nuit. C'est une clameur sinistre la première fois qu'on l'entend : peu à peu, en dépit de vous, elle prend un charme lugubre dont on a peine à se défendre. Pour qui écoute dans la sincérité du cœur, toutes les voix de la nature prennent un sens et une âme qui, sourdement et à la longue, parlent une langue de, plus en plus claire, et toute une philosophie de la vie s'envolait sur les ailes de cette plainte amère.

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