XI, ABBOTTABAD ET LA VIE DE GARNISON
pagnie du juge assistant, M. Parsons. Parmi les prisonniers se trouvait un nommé Mohammedji, condamné à six mois de prison pour avoir, dans une rixe, cassé la jambe d'un Hindou. Mohammedji est poète ambulant et de plus il est fou : il se croit roi. C'est un habitué de la geôle qu'il a souvent visitée et qu'il visitera souvent encore, si Dieu lui prête vie. Voici. une de ses chansons qui, à elle seule, aurait dû lui en ouvrir les portes, petit chef-d'œuvre de mièvrerie et de passion, « moitié Baudelaire », moitié Cantique des Cantiques » :
Hier soir je me suis promené dans le bazar des tresses noires; j'ai fourragé, comme une abeille, dans le bazar des tresses noires.
Hier soir, je me suis promené dans le bosquet des tresses noires; j'ai fourragé, comme une abeille, dans la volupté des grenades. J'ai enfoncé mes dents dans le menton vierge de ma tendre amie : j'ai aspiré le parfum de la guirlande au cou de ma reine, le parfum de ses tresses noires.
Hier soir, je me suis promené dans le bazar des tresses noires; j'ai fourragé, comme une abeille, dans le bazar des tresses noires.
— Tu as aspiré le parfum de ma guirlande, ô mon ami, et c'est pour cela que tu es ivre. Tu t'es endormi comme Behram sur le lit de Sarasia : mais, après cela,
ï Voir La Chevelure (Fleurs du mal, xxix).
2l8 LETTRES SUR l/lNDE
quelqu'un te fera périr, car tu as fait le voleur sur mes joues. A présent, il est en grande colère contre toi, le tchaukidar^ des tresses noires.
— Il est en grande colère contre moi, ô ma petite? Dieu me gardera, n'est-il pas vrai?
Allonge comme un bâton, pour me défendre, tes longues tresses noires, veux-tu ?
Livre-moi ton blanc visage 1 Rassasie-moi, comme le touti^i veux-tu? Et pour une fois lâche-moi dans la grange des tresses noires.
— Je te donnerai accès, mon ami, dans le jardin de la blanche poitrine. Mais, après cela, tu te détourneras de moi , et t'en iras dédaigneusement. Pourtant , lorsque je montre mon blanc visage, la lumière de la lampe s'éclipse,
— Le Seigneur t'a donné la beauté sans pareille. Jette un regard sur moi, ma charmante. Le serpent m'a mordu au cœur, le serpent de tes tresses noires.
— Je charmerai le serpent de mon souffle; ô mon petit, je suis une charmeuse. Mais moi, pauvre malheureuse, je suis déchirée en ton honneur. Viens, quittons Pakli; j'ai en horreur le vilain'. Je te donne le plein pouvoir sur les tresses noires.
— Mohammedji a plein pouvoir sur les poètes de Pakli. Il lève l'impôt : il est parmi les Emirs de Delhi. Il gouverne son royaume : il le dirige, avec les tresses noires.
ï Le mari. — Tchaukidar, gardien, agent de police ; voir plus haut, page 34.
* Le perroquet indien, amoureux de la maina. Il reçoit aux Indes les mêmes honneurs que ^chez nous le rossignol.
5 Le hiari*