‹ Lettres sur l'Islande, et poésiesChapitre 116 sur 145 · EPITRE · texte numérisé non relu

EPITRE

A Ant. do liOtour.

Tandis que vous allez, le long des Tuileries,

Suivre aux jours de loisirs vos douces rêveries,

El dans un songe heureux d'harmonie ou d'amour

Cadencer avec arl les vers qu'à njon retour

Je serai si joyeux de vous entendre lire.

Moi, dont le cœur malade incessamment soupire

Pour les lointains pays et les climats du Nord,

J'ai quitté hier malin la ville d'Helsingborg,

Et m'en vais à Stockholni, dans une humble voiture

Bâtie à coup de hache, et très-lourde et très-dure.

Avec un équipage assez mal harnaché.

Le voyage se fait du reste à bon marché;

Et le temps est superbe et la route fort belle.

Sur le givre perle le soleil étincelle.

L'alouette des prés se balance dans l'air,

Et gazouille gaîment ses adieux à l'hiver.

Tantôt sur mon chemin, je regarde et j'admire

Le lac aux frais contours où le ciel bleu se mire,

Tantôt une forêt aux loiigs et verts rameaux,

Et la pierre runique et les anciens tonibeaux

Des jarl aventureux, des héros Scandinaves

Qui mouraient noblement dans le combat des braves.

Tout à coup on descend au milieu du vallon,

On remonte, et l'on voit briller à l'horizon

La mer, la grande mer dont l'aspect seul éveille

Tant de vastes pensers dans le cœur qui sommeille.

Puis voici les jardins, lei maisons du hameau.

Exposés au soleil sur les flancs du coteau.

Voici le presbytère avec sa maison blanche,

Où tous les paysans s'assemblent le dimanche.

Le Gasfyifwaregard, ou, si vous aimez mieux.

L'hôtel des voyageurs, n'est pas très-somptueux,

Et nul Chevet jamais n'a pris soin de sa table;

Mais il est propre, chaud et vraiment confortable.

Un plancher nettoyé, lavé chaque matin,

Parsemé de gazon, de branches de sapin ;

Des rideaux blancs cloués au bord de la fenêtre.

Un vieux fauteuil en cuir, un canapé peut-être.

Une histoire de Suède, une Bible, un psautier,

Et le long des parois quelque cadre grossier

Où, dans une auréole, emblème de la gloire.

On voit Napoléon conduit par la victoire,

Charles-Jean, Charles XII et Gustave le Grand,

De ce rustique hôtel voilà l'ameublement.

Le diner qu'on y trouve, il est vrai, cher Antoine,

Est bien maigre et chétif : du pain d'orge et d'avoine,

Un beefsteak desséché, quelquefois du poisson

Que mépriserait fort notre voisin Pinson ;

Mais auprès du foyer, où le bouleau pétille.

Ce dîner est servi par une jeune fille

A la taille élégante, aux longs et blonds cheveux.

Et l'on cause avec elle en regardant ses yeux,

Et l'on boit du lait pur, et c'est toute une idylle.

Je pars ainsi, je vais, ami, de ville en ville,

Contemplant avec joie et ces longues forêts,

Et ces champs, et ces lacs, si calmes et si frais ;

Puis gravissant à pied la montagne riante,

Puis lisant en voiture un livre qui m'enchante,

L'histoire des Wasa, pleine de grands récits.

Un professeur de Lund, à mes côtés assis.

Me dit de temps en temps l'héroïque légende

De la Scandinavie ei de la vieille Islande ,

POF^SIES. il 5

Les monuments des lieux par lesquels nous passoiis,

Et les contes du peuple et ses vieilles chansons.

Le jour s'écoule vite, et quand la nuit épaisse

Enveloppe le ciel et sur les champs s'abaisse,

()uand on n'aperçoit plus que l'ombre du sapin

Comme un géant muet debout sur le chemin.

On !c léger bouleau que la brise balance,

Pensif je me recueille et j'invoque en silence

Mes meilleurs souvenirs. Je revois à la fois

Mes amis de Paris et mes chers Francs-Comtois,

Ma paisible retraite et ma famille aimée,

Que mes départs, hélas! ont souvent alarmée;

Et vous dont la raison indulgente m'instruit,

Dont ramilic partout me soutient et me suit.

Je vous revois, ami, le long de mon voyage.

Et je demande au ciel d'écarter tout nuage

De ceux qui me sont chers, de me rendre au retour

Mon repos studieux et mes trésors d'amour.

Mai 1842.

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