‹ Lettres sur l'Islande, et poésiesChapitre 45 sur 145 · LETTRES SIR [/ISLANDE · texte numérisé non relu

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sur l'épaule, pour nous ottVir une jatte de lait. C'était un de nos délassements de voyage d'entrer dans le bœr, si pauvre qu'il fût, et de causer avec le paysan , assis sur une tête de cheval dans sa cuisine enfumée. L'intérieur de ces habitations est d'ailleurs curieux à observer. Comme elles sont toutes éloignées l'une de l'autre, et, pendant plusieurs mois de l'année, privées de communication, il faut que le propriétaire fasse en sorte d'avoir dans son étroit domaine ce dont il se sert habituellement. Ainsi sa demeure est divisée en cinq ou six compartiments rangés sur la même ligne. Dans l'un est la cuisine et la chambre où il couche avec ses domestiques, dans un autre la laiterie, dans un troisième la forge, les instruments de menuiserie. C'est lui qui ferre ses chevaux, qui fabrique ses meubles. On a remarqué que les Islandais ont une aptitude particulière pour tous les ouvrages d'industrie. Cette aptitude a dû se développer par la nécessité où ils sont de pourvoir sans cesse eux-mêmes aux choses dont ils ont le plus pressant besoin. Avec la corne fondue, ils fabriquent des boucles pour leurs brides et des cuillères. Avec la laine ils tissent leurs draps, ils tressent leurs cordes. Dans la même chambre,

une femme carde, foule et teint la laine destinée à faire une pièce de drap. Ils fabriquent, avec des os de baleine, des aiguilles, des boutons, des manches d'instruments. Un morceau de lave leur sert de marteau, et un bloc de pierre d'enclume. Dans les premiers mois d'hiver, avant le temps de la pêche, la plupart des paysans passent leurs longues veillées à ces travaux mécaniques. Il en est qui , à force de patience, parviennent à faire des sculptures en bois et des œuvres d'orfèvrerie remarquables. Nous avons vu un meuble islandais sculpté par un paysan avec un rare talent. L'œuvre finie, l'artiste avait écrit son nom au bas ; mais le bœr où il vivait l'a seul connu : combien d'hommes doués de grandes facultés restent ici sans développer leur génie, et meurent sous un de ces toits de gazon sans être connus !

Dans quelques parties de l'Islande, on découvre d'heure en heure des habitations de paysans rangées au bas d'une coUine; dans d'autres, nous passions des jours entiers sans en apercevoir une seule. Tout , autour de nous , avait l'aspect du désert ; tout était morne, sombre, et l'on n'entendait que le cri aigu du pluvier, ou parfois le bruit d'une troupe de cygnes qui s'en-

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volaient h notre approche. Avec le souvenir du paganisme Scandinave, nous eussions pu les prendre pour des Walkyries qui s'en allaient présider à quelque grande bataille \ Dans ces plaines abandonnées, on éprouve un vrai sentiment de joie , quand , par hasard , on vient à rencontrer une autre caravane. Alors les paysans islandais descendent de cheval et vont s'embrasser, puis ils s'asseoient sur une pierre et se racontent les nouvelles du pays. Celui qui vient de l'intérieur sait si la pèche est bonne, si les chevaux ne sont pas malades. Celui qui vient de Reykiavik est un personnage important. Ti sait le prix courant des marchandises , et quel est le marchand danois le plus accommodant. Il sait ce qu'on pense de la paix et de la guerre, ce que fait l'évêque et ce que dit le gouverneur. Il répète de point en point tout ce qu'il a appris, et voilà le journal en plein air, la gazette officielle de l'Islande,

Ce qui change à chaque instant le paysage

1. Les Scandinaves croyaient que les Walkyries se changeaient parfois en cygnes. Les trois femmes que Veland et ses frères trouvèrent un jour dans une rivière étaient des Walkyries. Elles avaient déposé à terre leurs vêtements; et pour les empêcher de fuir, les trois frères s'emparèrent de ces vêtements.

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dans une contréo où il n'y a ni forêts, ni champs de blé, ni prairies, ce sont les montagnes qui tantôt étendent leur longue chaîne jusqu'au bord de la mer, tantôt s'élèvent par grandes masses comme des forteresses , ou s'élancent dans les nues comme des flèches de cathédrale. Leur couleur varie sans cesse, selon le ciel qui les couvre et l'heure à laquelle on les observe. Le matin on les voit surgir comme des vagues bleues au-dessus de l'horizon; le soir, le soleil les inonde de ses rayons , et les fait resplendir comme des dômes dorés. Souvent, après une longue journée do marche, soit par un effet de mirage ou de réfraction , soit par l'effet de notre imagination, nous voyions ces montagnes se dessiner devant nous comme les remparts qui entourent une ville de guerre, et oubliant qu'il n'y a dans ce pays ni ville ni remparts, nous avancions avec un indicible mélange de joie et d'inquiétude. Dt\jà nous distinguions la pointe des clochers, le faîte des maisons; il nous semblait entendre la rumeur de la foule, quand tout à coup notre cheval allait se heurter contre une pierre, et nous n'apercevions plus devant nous qu'une masse de lave. Ces effets de réfraction apparaissent fréquemment dans le

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