‹ Lettres sur l'Islande, et poésiesChapitre 46 sur 145 · LETTRES SIR I, 'ISLANDE · texte numérisé non relu

LETTRES SIR I, 'ISLANDE

Nord. Scoresby,dans son Voijage au Groenland, on cite des exemples étonnants. Au milieu dus glaces flottantes qui entouraient son bâtiment, souvent il a vu se dresser devant lui des maisons et des remparts, des tours bâties en forme de minarets et de longues lignes d'édifices pareilles à des villes orientales. Un jour il reconnut dans la réfraction des nuages le navire de son père, dont il était éloigné de plus de trente milles. 11 nota l'heure à laquelle il avait fait cette, observation, et, quelques jours après, son père lui-même la confirma. 11 y avait , il y a quelques années , à l'Ile de France , un homme qui annonçait plusieurs jours d'avance, par la disposition des nuages, l'arrivée des navires.

Du sommet de ces montagnes nous redescendions dans les champs de sable volcanique, le long des grandes rivières que nos chevaux traversaient à la nage, ou sur la grève , auprès des baies où viennent aborder le bateau pécheur et le navire marchand , et chacun de ces changements de site nous offrait un nouveau tableau et de nouvelles impressions. Un matin , nous côtoyions ainsi les bords de la mer. Des vagues se déroulaient sur la grève comme des nappes

d'argent, et venaient baigner les pieds de nos chevaux. Un peu plus loin elles s'élançaient avec impétuosité contre une ligne de brisants , et faisaient jaillir dans l'air des gerbes d'eau perlée, des flots d'écume étincelants. Toute la plage était déserte , mais l'hirondelle , dans son vol gracieux , rasait du bout de l'aile les vagues du rivage , et l'on voyait briller au-dessus de l'eau les yeux chatoyants du phoque , cette meermaid du moyen âge. A quelque distance de là s'élevait la chapelle en bois construite sur la dune. C'était un dimanche. Les pêcheurs, réunis autour du prêtre, avaient entonné leur chant religieux , et ce chant arrivait à notre oreille comme le son d'une voix plaintive et solennelle , et c'était une admirable chose que le calme de cette frêle église au bord de la mer agitée, l'aspect de cette croix au milieu de la solitude, et l'harmonie de ces voix religieuses passant à travers le bruit des vagues et les sifflements du vent.

Tout ce qu'il y a de grave et de poétique dans ces diverses contrées de l'Islande s'accroît encore si Ton y passe avec les divers souvenirs historiques qui s'y rattachent; car chacune de ces baies , de ces vallées , de ces montagnes , a

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sa place marquée dans les anciennes sagas , ou dans les annales modernes. Souvent cette histoire est triste; c'est le récit d'une éruption de volcan , le tableau d'une famine, d'une épidémie et de tous ces fléaux qui ont traversé l'Islande à chaque siècle; mais en remontant plus haut, elle se revêt d'un caractère héroïque qui lui donne un singulier prestige. C'est le temps des Jarls et des Scaldes , le temps des mythes religieux et des combats à main armée. Ici Ingolfr, le premier colon de l'Islande , retrouve les pénates qu'il avait jetés à la mer pour lui indiquer le lieu où il devait aborder ; là vivaient les Sturles ; ailleurs est la montagne célèbre dans la saga de Niai. Dans cet humble bœr qu'on trouve auprès du Geyser, Arae Frode , le premier historien de l'Islande, écrivait son Landnama Bok et ses Schedœ. Dans cet autre, non loin de Breidabolstadr, Sœmund chantait l'Edda. Il n'y a plus ici , il est vrai, de monuments primitifs ; les uns ont disparu avec le temps , les autres ont été transportés à Copenhague. Mais l'histoire est là qui indique à chaque pas l'endroit qu'il faut voir et le nom qu'il faut chercher.

Le lieu le plus célèbre de l'Islande , c'est

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Thingvalla \ C'est là que , dans les premiers temps de la république, les principaux habitants du pays avaient organisé un gouvernement central; c'est là que chaque année se tenaient ces assemblées générales , ces althing , espèces de champs de mars , où l'on venait délibérer sur les affaires publiques et promulguer les nouvelles lois. Là, en l'an 1000, le christianisme fut adopté à la majorité des voix. Là venaient les grands juges , et les deux évêques, et les chefs des différents districts. On réglait les impôts , on lisait à haute voix les principaux contrats de vente et de mariage , car c'était à la fois une assemblée politique et une assemblée de famille. Quand le lœgmadr avait parlé pour tout le pays, le sysselmadr parlait pour son canton. Les prêtres tenaient leur synode, le tribunal supérieur jugeait les procès criminels. Non loin du tertre de gazon où il venait siéger, est le rocher où l'on décapitait les hommes, le lac où l'on jetait dans un sac les femmes condamnées à mort, et le bûcher où l'on brûlait les sor-

1. J'emploie ici le mot mis en usage par les étrangers. Le vrai mot islandais est Thing-vollr, au pluriel Thingvalir [Champs du Thing). Les Islandais écrivent Thing avec le caractère runiquc et anglo-saxon dont les Anglais ont fait leur ili.

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cicrs. Les assemblées de Tliiiigvalhi cunimeiiçaieiit ordinairement au mois de juillet et duraient quelques semaines. Les deux chefs del'althing occupaient une petite maison en pierre dont on voit encore les vestiges , les autres campaient sous des tentes. Pendant le temps de la république, le président de l'assemblée était le lœgmadr élu par le peuple. Plus tard, quand l'Islande fut réunie au Danemarck , le gouverneur nommé par le roi s'empara successivement des différentes attributions du lœgmadr, et il ne lui resta plus que son caractère d'homme de loi et son droit de juridiction. Les comices de l'althing ont duré huit siècles. Ils ont passé tour à tour par le paganisme Scandinave et le christianisme , par la ferveur catholique des premiers temps et la réformation , par la république et la monarchie. Une ordonnance du roi de Danemarck les a supprimés en 1800 ; le tribunal supérieur, le gouverneur, l'évêque , sont aujourd'hui à Reykiavik.

C'est dans le fond d'une coulée de lave , entre les masses gigantesques de rochers , que se tenaient les séances de l'althing. A voir ce vallon étroit, isolé au milieu des montagnes , resserré par ces lourdes murailles de pierre, on dirait

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que la nature avait disposé ce lieu exprès pour les orageuses assemblées d'un peuple de pirates et de guerriers. Lorsqu'on arrive à Thingvalla , par la route de Laxelv, on descend dans ce vallon comme dans un abîme , par une pente tortueuse , par un sentier rompu qui ressemble à un lit de torrent. A droite , les rochers s'inclinent vers le lac, comme s'ils suivaient encore l'impulsion que leur imprimait le volcan enflammé; à gauche, ils s'élèvent comme de hauts remparts , et se dessinent à l'horizon sous les formes les plus étranges. D'un côté, le vallon est fermé par ce chemin où l'on n'avance qu'avec peine , de l'autre par une cascade. Tout autour on n'aperçoit que des montagnes rouges, une plaine semée de quelques arbustes chétifs, un grand lac, et au bord du lac la pauvre église de Thingvalla. Le soir, quand ce paysage est éclairé par les doux reflets d'une lumière argentée, quand tout est calme , et qu'on n'entend que la chute de l'eau , et le léger frôlement de quelques touftes de mousse chassées par le vent, c'est l'un des lieux les plus romantiques qu'il soit possible de voir; et si, au milieu de cette solitude profonde, on se représente les grandes réunions d'autrefois , les tentes blan-

ches dressées dans le vallon , les juges assis sur les blocs de lave , les chefs de chaque cohorte marchant sous leur bannière, et le peuple dispersé à travers les rochers , je ne sache pas de tableau plus digne d'occuper le pinceau du peintre et la plume de l'historien et du romancier. Tandis que nous étions campés sous notre tente au milieu du vallon, nous vîmes venir à nous un homme dont l'extérieur et les vêtements portaient l'empreinte de la misère, qui nous demanda dans un langage barbare, mêlé de latin, de danois et d'islandais, si nous voulions acheter du lait et du poisson. C'était le prêtre de Thingvalla. Le sort des prêtres dans ce pays est triste, plus triste encore que celui des prêtres d'Irlande, sur lesquels on s'est si souvent apitoyé. Ils ne reçoivent rien du gouvernement. Us ont pour tout bien la jouissance de la ferme qui appartient à l'éghse, et le quart des dîmes payées par leur paroisse. Si la veuve de leur prédécesseur vit encore, ils sont obligés de lui abandonner une part du produit de la ferme. Si la vieillesse ou les infirmités les empêchent de faire leur service, on leur donne un chapelain avec lequel ils partagent encore leur mince revenu. Ils ont une certaine taxe pour les di-

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verses cérémonies du culte; mais cette taxe est très-légère, et les paysans la paient avec du beurre et du poisson. Il y a certaines églises où le produit de la dime, du casuel et de la ferme ne rapporte pas plus de 20 ou 30 thalers (60 ou 90 francs); celle de Thingvalla est de ce nombre. Les prêtres ne peuvent plus exiger de corvées de leurs paroissiens. La seule prérogative dont ils jouissent encore, c'est de pouvoir placer à la fin de l'automne, dans chaque bœr, un mouton que le paysan s'engage à nourrir pendant l'hiver, et à leur rendre au printemps. Ne pouvant vivre avec ce peu de ressources, le prêtre est obligé d^ travailler comme le plus pauvre habitant de son district; il cultive sa ferme, il ferre ses chevaux, il va à la pêche, il est, pendant six jours de la semaine, pêcheur et paysan. Le septième, il revêt le surplis et prêche ses paroissiens. Le malheur est qu'avec cette vie de labeur, le prêtre finit par s'assimiler aux bateliers avec lesquels il passe une partie de son temps. En travaillant comme eux, il prend l'habitude de boire de l'eau-dc-vie comme eux. Il oublie lui même sa dignité de prêtre, et le dimanche, s'il prêche la patience et la sobriété, Dieu sait comment il doitêtre écouté.

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La (lonieuro du prêtre do Tliinj^valla (Hait plus sale, plus misérable que toutes les demeures de paysans que nous avions visitées jusque là. Dans une chambre obscure, humide, sur le sol nu, nous trouvâmes deux lits qui ressemblaient à des grabats. C'était le sien, celui de sa femme et de ses enfants. A côté, il y avait ses provisions, qui se composaient de quelques pains de suif, d'un peu de seigle et de lait. Une vieille femme cardait de la laine dans une autre chambre, et un lépreux broyait le seigle sous une pierre. La lèpre est une maladie fréquente dans ce pays, mais les Islandais ne redoutent pas l'approche de ceux qui en sont affectés. Ils la regardent comme une maladie héréditaire, mais non contagieuse. Si le malheureux lépreux de la vallée d'Aoste était venu dans ce pays, il aurait pu y trouver des amis et une sœur.

Nous couchâmes le soir dans l'église. C'est le refuge habituel des voyageurs, qui, dans les mauvais temps, ne pourraient reposer sous une tente. L'église n'est du reste que comme un appendice de la ferme du prêtre. C'est là qu'il vient écrire, c*est là que sa femme étend la laine ; et le tribut que les étrangers lui paient pour y passer une nuit ou deux, il le garde pour lui.

Le lendemain nous étions en route pour le Geyser, et nous nous arrêtions avec surprise auprès du cratère de Trenton, dont le sommet, chargé de scories de lave, est comme une cheminée ouverte prête à lancer encore la flamme et la cendre. De là, on ne marche qu'à travers un sol dévasté, jusqu'aux sources chaudes de Laugarvatn. Nous voyageâmes tout le jour et tout la nuit. Le matin, au lever du soleil, nous passions sur une mauvaise planche la large cascade de Bruara, et deux heures après nous étions au milieu des vapeurs du Geyser. La température avait changé complètement. Le thermomètre était descendu de 12 degrés à 0, et un vent violent soufflait dans la plaine.

Les sources bouillantes du Geyser sont situées sur une colline, au-dessus d'une plaine marécageuse, fermée par une ceinture de montagnes noires qui donnent à toute cette contrée un caractère de deuil et de tristesse. Au milieu le mont Hécla lève sa tête blanche, et à l'extrémité apparaît le Blaafial, plus chargé de neige encore que l'Hécla. Le grand bassin du Geyser est entouré d'une croûte épaisse de silice, taiUée par parcelles comme une écaille de tortue. Il a 16 mètres de largeur et 23 de profondeur.

Près de là est le Slrockr ^ qui partage avec le grand bassin l'admiration des voyageurs. Mais à chaque pas sur la colline, on rencontre une quantité d'autres sources, celies-ci larges et profondes, ouvrant leur bassin de silice rose et leurs cavités bleues comme l'azur du ciel ; celleslà commençant à peine à sortir de terre, et fumant à travers le gazon qui les recouvre à demi. De chaque côté, l'eau de ces sources se répand sur le sol qu'elle pétrifie, et la vapeur qui s'échappe de la chaudière ardente s'en va comme des nuages de fumée à travers la plaine. Aussi je comprends maintenant la naïve pensée de ce vieil auteur du Kongs-Shugg-Sio ^, qui , ne sachant comment expliquer cette chaleur souterraine, écrivait, dans sa candide ignorance que toutes ces sources étaient autant de fournaises où le démon faisait bouillir les damnés. Le Geyser ne jaillit pas régulièrement. Il est soumis à l'influence de la pluie, du vent, des saisons. Nous avions établi notre tente entre les sources mêmes, afin de voir l'éruption de plus

1. Geyser vient de Geys (fureur). Slrockr en islandais signifie pyramide.

2. Livre islandais curieux, écrit au xii^ siècle, traduit en latin sous le titre de Spéculum regale, imprimé à Soraî eu nos , in-4.

près, et nous l'attendions avec impatience dès le moment de notre arrivée. Le jour, nous craignions de nous écarter, la nuit nous veillions chacun à notre tour, afin de donner le signal à nos compagnons de voyage. Plusieurs fois nous fûmes réveillés par les cris de celui qui montait la garde. Le bassin du Geyser commençait à s'agiter. On entendait un bruit souterrain pareil à celui du canon, et le sol tremblait comme s'il eût été frappé par des coups de bélier. Nous courions en toute hâte au bord de la colline, mais le Geyser, comme pour se jouer de nous, montait jusque au-dessus de sa coupe de silice, et débordait lentement comme un vase d'eau qu'on épanche. Enfin après deux jours d'attente, nous fîmes jaillir le Strockr, en y faisant rouler une quantité de pierres et en y tirant des coups de fusil. L'eau mugit tout à coup comme si elle eût ressenti dans ses cavités profondes l'injure que nous lui faisions, puis elle s'élança par bonds impétueux, rejetant au dehors tout ce que nous avions amassé dans son bassin, et couvrant le vallon d'une nappe d'écume et d'un nuage de fumée. Ses flots montaient à plus de quatre-vingts pieds au-dessus du puits, ils étaient chargés de pierres et de

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limon; une vapeur épaisse les dérobait à nos regards, mais en s'élevant plus haut, ils se diapraientaux rayons du soleil, et retombaient par longues fusées comme une poussière d'or et d'argent. L'éruption dura environ vingt minutes, et, deux heures après, le Geyser frappa la terre à coups redoublés, et jaillit à grands flots, comme l'eau du torrent, comme l'écume de la mer, quand le vent la fouette, quand la lumière l'imprègne de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

Nous assistons alors à l'un des phénomènes naturels les plus curieux qui existent; mais ce qui a rendu notre séjour au Geyser plus intéressant encore, ce sont les observations de géologie et de météorologie faites par deux de nos compagnons de voyage. M. Robert a recueilli autour de ces sources brûlantes un échantillon curieux de lave et de silice, et un autre de nos compagnons de voyage, le savant et modest(3 M. Lottin s'est assuré par une épreuve réitérée que la température des sources bouillantes du Geyser s'élevait à plus de cent degrés.

Une fois notre travail achevé, nous reployàmes notre tente, et nous partîmes pour Skalholt en saluant gaiement le Geyser, comme des moissonneurs saluent le champ où ils ont récolté.

Quand on parle de l'Islande, l'un des premiers noms sur lesquels s^ reporte d'abord la pensée, c'est celui de Skalholt. C'est la vieille capitale de cette fière aristocratie des Jarl, qui auraient voulu faire de chacun de leurs villages une capitale. C'est la véritable Athènes de ces landes du Nord, qui, dans les premiers siècles du moyen âge, portèrent sur leurs couches de pierre plus de fleurs de poésie que les contrées méridionales. Le premier siège épiscopal de l'Islande fut à Skalholt, ainsi que la première école. Là fut aussi, pendant une vingtaine d'années, établie l'imprimerie * . Là ont vécu des hommes justement célèbres, des orateurs, des philosophes, des historiens ; cet Isleifr qui commença, en l'an 1057, ses fonctions de premier prélat de l'Islande, par assembler autour de lui une troupe d'enfants, à qui il enseignait les belles lettres; ce Gissur, qui, au commencement du douzième siècle, avait visité les grands états

1. De 1684 à 1704. Elle était venue de Hooluni, elle y retourna. Entre autres bons livres imprimés à Skalholt dans ce court espace de temps, il faut compicr le Landnama Dok, la saga du roi Olaf, les Harmonies évangcliques, la Grommaire latine, le livre de l'AUhing. Nous avons rapporté en Franco quelques-uns de ces livres, qui sont à présent, en Islande même, de vraies raretés.

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de l'Europe, et parlait la langue de tous les pays où il avait voyagé, si bien qu'à son retour on lui donna le surnom de Flos Peregrinationis; Thorlakr, l'érudit, et Finnscn, le savant auteur de VHistoire ecclésiastique. Deux fois l'église nnétropolitaine de Skalholt fut brûlée, et deux fois rebâtie à grands frais sur un plan plus large. L'évêque donnait alors des fêtes auxquelles il invitait huit cent personnes, et chacune d'elles, en s'en allant, recevait quelque présent. Plus tard, lorsque l'école de Hoolum fut fondée, celle de Skalholt conserva encore sa prérogative. En l'an 1100, on enseignait dans cette école le latin, la grammaire, la poésie, la musique. C'est plus qu'on n'en savait alors dans d'autres grandes villes du reste de l'Europe. Au douzième siècle, dans une de ces écoles, l'évêque qui la dirigeait surprit un de ses élèves lisant VArt d'aimer, d'Ovide; et comme l'histoire rapporte qu'à la vue de ce livre l'évêque entra dans une sainte colère, on peut supposer que, puisque le digne prélat en connaissait si bien les dangers, lui-même autrefois l'avait lu.

En 1 552, le roi de Danemarck établit un nouveau règlement pour ces deux écoles. Il donna aux évêques la jouissance de quelques biens que

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la rét'orinatioïi avait enlevés au clergé, et leur imposa Tobligation de pourvoir à l'entretien des élèves. Mais trop souvent les évêques, au lieu de remplir noblement leur devoir , s'abandonnèrent à un indigne sentiment de cupidité. Ils prenaient pour eux le revenu des biens qui leur étaient confiés, et dépensaient pour les élèves le moins possible. Plusieurs fois le roi leur écrivit pour les rappeler à leur devoir. Finnsen rapporte, dans son Histoire ecclésiastique, une lettre qui montre dans quels minces détails il fallait entrer, et quelles précautions on était obligé de prendre pour garantir les pauvres élèves stipendiaires de l'avarice des prélats. Qu'on me permette de citer quelques passages de cette lettre vraiment caractéristique, et pour le temps où elle fut écrite, et pour le pays auquel elle s'adresse.

« L'évêque, dit le chancelier qui parle au « nom du roi , entretiendra , pour l'amour de « Dieu, une bonne école et vingt-quatre éco- (( liers : il aura un professeur et un maître, il « donnera au premier 60 thalers par an (180 f.), « en beurre, poisson, vadmal, ou argent, connue « il voudra. Il lui donnera de plus quatre mou- « tons vieux (4 garnie faar ; le chancelier

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(( avait sans doute peur que l'évêque ne donnât u des agneaux), trois mesures de farine, une « de sel , une de beurre , deux cents poissons u et du lait.

(( Il donnera au maître 20 thalers par an.

({ Il sera obligé de donner aux élèves une u ])onne boisson et de bons aliments : aux plus (( grands, à chaque repas, le quart d'un gros « poisson, ou la moitié d'un poisson ordinaire; « aux plus petits, le quart d'un bon poisson et (( du beurre.

« Les repas devront être préparés à une « heure précise, de manière que les élèves ne « négligent pas leurs leçons.

a Si Dieu voulait que quelques-uns d'entre « eux devinssent malades, l'évêque devra les « garder, pour en prendre soin, et leur faire « servir du poisson frais , du lait et de la (( soupe.

(( Chaque année, à la Saint-Michel, il four- « nira aux élèves des vêtements : aux grands, « dix aunes de vadmal ; aux autres, sept aunes.

« Il leur donnera de la lumière pour étudier « le soir et pour se coucher.

« 11 ne pourra, sous aucun prétexta, les dé- « tourner de leurs leçons pour les employer à

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« quelque travail que ce soit, et sera obligé de « les garder été et hiver. »

Malgré toutes ces précautions, les écoles ne furent pas mieux entretenues. Les maîtres et les élèves se plaignirent. Les évêques aussi se plaignirent de ne pouvoir satisfaire aux obligations qu'on leur imposait, et, en 1746, ils obtinrent une ordonnance qui, tout en leur conservant le même revenu *, réduisait à huit mois de l'année le temps des études. En 1797, la réunion des deux évéchés de Hoolum et de Skalholt en un seul, entraîna celle des deux écoles. La nouvelle institution, basée sur de nouveaux règlements, fut d'abord établie à Reykiavik ; de là elle a été tranférée à Besesstad, dans l'ancienne maison du gouverneur, et elle y est longtemps restée.

Nous arrivions dans la capitale primitive de rislande avec tous les souvenirs de son histoire, rêvant à ses riches évêques, à ses réunions de savants; et lorsqu'au détour d'une colline le guide me dit : « Voilà Skalholt ! » je ne pouvais

1 . Ce revenu montait ii 2500 tlialcrs (7500 fr. ) pour Skalholt, qui devait avoir vingt-quatre élèves, et 2000 tlialcrs pour Hoolum, qui n'en avait que seize. C'était à cette époque une somme considérable pour l'Islande. Les évêques recevaient en outre plusieurs élèves riches qui payaient le prix de leur pension.

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croire que le maliieureux groupe de maisons que j'apercevais devant moi fût cette vieille cité dont je m'étais fait un autre tableau. C'était pourtant bien Skalholt : un pauvre bœr de paysans, habité par trois familles, qui se partagent la même laiterie et la même cuisine; une église en bois, étroite et mal bâtie, voilà Skalholt. Le cimetière seul atteste qu'il y avait là autrefois une métropole. Il est tracé dans des proportions plus grandes que l'église et le bœr. Les morts ont mieux gardé que les vivants la place oîi fut le siège épiscopal. Près du cimetière sont les ruines de l'ancienne école, et l'endroit où le paysan a bâti sa triste cabane est celui même où l'évêque avait autrefois sa demeure. L'église aussi a été reconstruite sur un plan plus vulgaire, et dans des dimensions beaucoup plus petites. Elle a cependant conservé quelques restes de sa fortune première, plusieurs beaux livres, plusieurs ornements d'autel précieux, des chasubles richement travaillées, et un calice en vermeil, qui, à en juger par ses ciselures, par ses médaillons peints sur émail, doit remonter aux premiers temps de la renaissance de l'art. Si jje ne me trompe, c'est le calice dont il est parlé dans l'histoire ecclésiastique d'Islande,

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qui fut apporté à Skalholt par l'évèque Klangr, en 1 153. Ce qu'il y a ensuite de plus remarquable dans cette église, ce sont des inscriptions de tombeau. Une, entre autres, m'a frappé par son expression poétique : elle fut faite pour la fille de l'évèque Vidalin, qui, lui aussi, peut être mis au nombre des hommes distingués de l'Islande ^

Je vais dans la tombe profonde , Heureuse épouse du Seigneur.

Mon nom , effacé dans ce monde, S'inscrit dans un monde meilleur.

La mort apporte à mon enfance Le froid baiser qui fait souffrir.

Mais gaîmcnt là-haut je m'élance, Je revis pour ne jtlus mourir.

Adieu donc, lumière infidèle, Pâle reflet d'un jour plus pur.

D'ici la lumière éternelle M'apparaît dans ce ciel d'azur.

Nous visitâmes tout Skalholt et toutes ses ruines, et chaque pas que nous faisions sur ce

1 . 11 a laissé plusieurs recueils de sermons, un recueil de discours et de poésies latines, et un livre de religion intitulé : Postula evangelica,(\n\ se trouve dans toutes les maisons islandaises. Il avait été d'abord ]>rofesseur de l'éc(ile do Skalholt. 11 mourut ou t7iiO.

sol poétique ajoutait à nos déceptions. Nos rêves (lu passé furent interrompus par un incident qui ne pouvait guère les égayer. Le cheval qui portait nos provisions avait pris une autre route que la nôtre. Nous demandâmes du pain au propriétaire du bœr; mais les Islandais ne mangent pas de pain. Pour le remplacer, la femme du paysan nous fit, avec de la farine de seigle, une espèce de galette, comme on en prépare ici dans les occasions extraordinaires, une galette qui n'est ni pétrie ni cuite. Quand nous en eûmes mangé, nous fûmes tous malades; mieux valait encore faire diète; et nous partîmes tous de Skalholt plus affamés qu'en y en«^ trant.

De là à l'Hécla, nous avions une longue journée à faire, et deux larges rivières à traverser; mais, de distance en distance, nous voyions la tête blanche du -cratère se dessiner comme un croissant entre les brunes sommités des autres montagnes, et alors nous redoublions le pas et nous marchions avec ardeur. Si le long de notre chemin nous avions été frappés de toutes les traces sinistres des éruptions de volcans, quand nous arrivâmes aux environs de Vflécla, il nous sembla que nous n'avions rien

VU. C'est là qu'il fallait venir chercher l'aspect de la ruine et de la désolation. Partout le sol bouleversé, partout la terre enfouie sous ce déluge de feu ; des blocs de laves comme des murailles, des montagnes de cendres engendrées par le cratère, et vomissant à leur tour d'autres montagnes , voilà ce que nous contemplions avec un sentiment d'eft'roi et de stupéfaction. Cette fois, nous ne pouvions plus suivre en droite ligne notre chemin. Il fallait passer autour des masses de pierres, se glisser entre les rochers, éviter les crevasses. Nous courions des bordées sur cette terre de volcans, comme un navire qui a le vent contraire, et qui marche vers le port en le perdant de vue. A chaque pas, un rempart de roc, une rivière formée par la neige des montagnes, ou un marais baigné sans cesse par la rivière. Nous regardions de temps à autre l'Hécla, dont le soleil dorait alors la robe blanche, et qui, du haut de sa crête glacée, semblait se moquer de notre fatigue et de nos efforts. Enfin, après avoir fait de longs détours dans le même cercle à travers la cendre et la pierre calcinée, nous arrivâmes dans une jolie vallée, abritée entre des rochers, coupée par un ruisseau. Au fond, nous aperçûmes une ferme, un

enclos de gazon. C'était bien un Eldorado au milieu d'une terre aride, une oasis dans le désert, si jamais il en fut. Nous établîmes là notre tente, après seize heures de marche. Nous étions au pied du cratère.

Le lendemain, nous partîmes avec un homme du pays pour faire cette ascension de l'Hécla, qui , dès notre arrivée en Islande , avait été notre rêve le plus beau. Le temps était sombre, mais nous craignions qu'un autre jour il ne devînt plus sombre encore. Nous gravîmes à cheval les premières aspérités. A mesure que nous avancions, nous pouvions suivre, de distance en distance, tous les éléments d'une éruption : d'abord la pierre ponce, poreuse et légère, qui monte à la surface du cratère, comme l'écume à la surface de l'eau, et s'envole au loin comme la cendre chassée par le vent; puis la scorie broyée, tordue entre les masses de lave dont elle s'échappe, comme la crasse des lingots de fer; puis la lave plus ferme et plus compacte ; puis le basalte serré, luisant, poli comme le marbre; puis enfin l'obsidien, noir comme le jais, brillant comme le verre, dégagé de tout alliage étranger , et sortant du cratère pur comme l'acier.

Après deux heures de marche , nous mîmes pied à terre , et alors vint la fatigue. Comme il avait fallu nous précautionner contre la neige et le froid , nous portions de grosses bottes et de lourds vêtements. Le chemin était escarpé, raboteux , montant en droite ligne ; nous marchions en courbant le dos, et en nous appuyant sur nos genoux. Bientôt nous arrivâmes au pied d'une montagne hérissée de pointes de basalte et de blocs de pierres détachés du sol. Là, rien ne soutenait nos efforts ; quand nous posions le pied sur un roc, il s'écroulait sous nous ; quand nous croyions marcher en avant, nous redescendions avec les pierres qui suivaient l'ébranlement que nous leur donnions et nous entraînaient dans leur chute. Pas un arbuste n'était là pour nous servir d'appui, pas une plante à laquelle nous puissions nous cramponner. Tout ce roc escarpé était comme une muraille nue et vacillante, qui semblait s'en aller en morceaux quand nous essayions de la gravir. A chaque instant , il fallait nous arrêter pour nous reposer et reprendre haleine. Quelques-uns de nos compagnons de voyage qui avaient été sur des montagnes beaucoup plus élevées nous disaient n'avoir jamais éprouvé une telle fatigue.

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l^oui' moi , je nie couchais tout au long sur les rochers de basalte, et en étendant les jambes sur celte pierre froide, j'éprouvais une douleur comme si on me les eût brisées. Lorsque enfin nous fûmes arrivés au sommet de cette pointe aiguë , nous en vîmes s'élever une seconde devant nous, et après celle-ci une troisième, car toute la montagne n'est qu'une longue suite de pics escarpés étages l'un sur l'autre, et fuyant comme des gradins.

Pendant que nous accomplissions ainsi péniblement notre ascension, le ciel s'était assombri. Le vent sifflait , la pluie tomba à flots, et, un peu plus haut, cette pluie était de la neige. Alors une brume épaisse enveloppait la montagne ; un rideau de nuages nous serrait dans ses sombres replis , et nous ne distinguions plus rien, autour de nous. Notre guide , las et découragé , refusait d'aller plus loin. Nous n'étions encore que sur le premier cône de l'Hécla; nous voulions continuer notre route jusqu'au bout. Après avoir employé toute notre éloquence de voyageurs, nous finîmes par le décider à nous mener jusqu'au pied du second cône; là, nous demandâmes à aller au milieu, puis au-dessus, et enfin sur la rime d(^ l'Hécla. L'oraue avait cessé. Un

rayon de lumière perçait à travers les brouillards; mais c'était ce rayon de lumière qui ne sert qu'à faire mieux ressortir l'obscurité. Nous distinguions au-dessous de nous les montagnes comme des masses confuses, la plaine couverte d'une brume épaisse , et à travers cette brume , cette plaine , ces montagnes , le soleil voilé par les nuages projetait de loin en loin une lueur vague, une teinte blafarde. Et tout était morne, silencieux comme le désert, profond comme l'abîme. Pas un cri ne se faisait entendre ; pas un être vivant , pas une plante ne se montrait à nos yeux. On eût dit la nature morte, entourée par la nuit , plongée dans le chaos.

Tout à coup le rideau de nuages se déchire , l'azur du ciel reparaît, les rayons de soleil éclatent dans l'espace. Le long de la vallée, le vent balaie le brouillard, qui s'entr'ouvre, s'éclaircit, et s'en va par lambeaux , léger et transparent comme un voile de gaze. D'un côté, nous voyons reparaître toutes les montagnes qui environnent l'Hécla, avec leur crête rouge et leurs bords cendrés; de l'autre, les Snœfial, qui portent dans les nues leurs épaules de neige et leurs pies de glace , brillants comme des pointes de lance

aux rayons du soleil. A nos pieds, la plaine se déroule au loin avec les lacs d'eau limpide, qui parsèment sa robe verle comme des diamants, et les deux rivières qui la traversent comme des guirlandes. La montagne bleue , voisine du Geyser, s'élève au milieu de la vallée ; et devant nous, à l'horizon, nous apercevons comme une ceinture d'or la pleine mer, étincelante de lumière, et les îles Westmann.

Nous restâmes saisis d'un sentiment inexprimable d'admiration en face d'un spectacle si inattendu. C'était le jour de printemps de cette nature désolée ; c'était le fiat lux de cette nuit de chaos. Alors nous oubliâmes en un instant et la fatigue de notre excursion , et le froid , et la neige. Nous saluâmes d'un cri de joie enthousiaste ces solitudes lointaines , et notre vieux guide lui-même partageait nos transports. C'était la seconde fois de sa vie qu'il montait jusqu'au haut de l'Hécla, et la première fois qu'il y montait avec des Français.

Nous avions quitté notre tente à neuf heures du matin; nous y rentrâmes à minuit, riches de nos souvenirs, heureux de notre journée.

LETTRES SrR l/lSLANDE. 73

INSTRUCTION PUBLiaUE.

En partant pour l'Islande, mon but était d'observer l'état actuel de la littérature et de rinslruction dans le pays que j'allais visiter, afin de comparer dans ses rapports intellectuels l'époque moderne à l'époque ancienne, l'Islandais laborieux de nos jours à l'Islandais nomade des sagas. J'ai commencé cette étude avec un vif sentiment de curiosité, et je l'ai poursuivie avec un nouvel attrait, lorsque j'ai vu qu'en me livrant à cette ex-

i » Î.KTTRES SUR L ISLANI^E.

ploration , je ne m'aventurais pas sur une terre ingrate.

A voir cette pauvre population dlslande, ces paysans condamnés à une vie de labeur et de privation , et ces pêcheurs exposés sans cesse aux orages de leur mer du Nord, on ne s'attendrait pas à découvrir parmi eux le goût de la lecture et de l'étude, et cependant il n'en est pas un qui ne se plaise à porter dans sa chétive cabane quelques livres. Dans presque tous les ùœr que nous avons visités, dans la demeure du pâtre comme dans celle du fermier, nous avons toujours trouvé une bible et des sagas. La bible et les sagas , c'est leur dot de mariage , c'est le legs de leurs pères, c'est le trésor de famille qui a succédé à la cotte d'armes du Vihùigr , à la hache des Berserkir. Dans les longues soirées d'hiver, quand la tempête gronde autour de l'humble bœr, quand la neige couvre les chemins et interrompt toutes les communications, la famille du paysan se réunit dans une même salle. Les femmes préparent les vêtements de laine; les hommes façonnent leurs instruments de pêche ou d'agriculture, et , à la lueur d'un pâle flambeau, le maître de la maison prend un livre et lit à haute voix. Souvent même, si les

IJ.nUES SUK l/lSLANnE. 7.')

livres lui inanquent, il récite par C(L'ur des tVagnients de poëme, et des s.igas entières. Ainsi tous apprennent à connaître leur histoire, les actions de valeur de leurs ancêtres, et les faits d'armes qui ont illustré le lieu qu'ils habitent et les lieux qu'ils parcourent. Neuf siècles sont passés, et les noms de ceux qui ont peuplé ces montagnes d'Islande sont encore populaires parmi leurs descendants, et les exploits de ces soldats aventureux, qui s'en allaient sur leur barque fragile braver la guerre et les orages, font encore palpiter le cœur pacifique de ces habitants du bœr qui ne pensent plus qu'à élever leurs moutons, ou à jeter leurs fdets le long de la côte. Quand le paysan a lu tous les livres qu'il possède, il fait un échange avec ses voisins. Le dimanche il emporte à l'église sa bibliothèque. Il prête ses sagas à ceux qui ne les connaissaient pas encore, et les autres paysans lui prêtent les leurs. Il est aussi tel livre qu'il relit régulièrement chaque hiver; il en est d'autres qu'il copie en entier. Nous avons vu dans plusieurs habitations de gros volumes in-folio écrits avec le plus grand soin. C'étaient les traditions que le paysan avait lui-même copiées, faute de pouvoir les acheter. La société de Copenhague u

7C LETTRES SUR l'iSLANDE.

rend 1 un grand service à toutes ces réunions de famille en publiant à un prix modéré une nouvelle collection de sagas \ Aussi les paysans islandais ont-ils souscrit avec empressement à cette collection.

Si de la demeure du fermier nous passons à celle du prêtre ou du sysselmand% le cercle de connaissances s'agrandit et l'étonnement redouble. Que de fois je me suis arrêté avec un sentiment de vénération dans un de ces presbytères isolés au milieu des champs de lave! J'entrais dans une chambre humide, malsaine, dépouillée de meubles; mais sur les cotfres en bois, sur les fenêtres, sur une planche clouée contre la muraille, j'apercevais les meilleurs livres de science et de littérature, et un homme couvert d'une mauvaise redingote s'avançait vers moi, prêt à me répondre en quatre ou cinq langues, prêt à me parler des grands poètes modernes et des classiques anciens^. Dans ces

1. Formanna sœgur. Copenhague, 1830. Il en a déjà paru 11 vol. in-8". M. Rafin a aussi publié un recueil important sous le litre de Fornaldar sœgur, 3 vol. in-80.

2. Chef de district. En décomposant ce mot, et en le traduisant littéralement, il signifie homme d'affaires.

3. C'est dans un de ces malheureux presbytère* que Torlakson traduisit en vers fidèles et élégants VEssai sur

LETTRES SUR L ISLAEDE. / /

habitations solitaires, le pauvre prêtre n'aperçoit devant lui que l'église et le cimetière, l'église où il a été baptisé, le cimetière où il a déjà marqué sa tombe à côté de celle de son père. Pas un être n'est là pour répondre à ses pensées, pour l'encourager dans ses efforts. Tout ce que nous appelons gloire, fortune, moyens d'émulation, tout cela est perdu pour lui ; et cependant il travaille, il s'instruit, il se faità lui-mèmeson monde poétique. Lesmuses, pour nous séduire, n'ont pas toujours besoin de venir à nous, la tète couverte de lauriers; et l'étude, que nous devrions déifier comme les muses, attire à elle, par un charme infini, plus d'un homme simple et dénué d'ambition, qui n'attend rien de son travail que le bonheur même de travailler.

Tous les islandais savent lire et écrire. Us n'ont cependant point d'école élémentaire pu-

l'homme de Pope et le Paradis perdu de Milton. Dans un autre, nous avons trouvé un jeune prêtre qui avait vendu son mince patrimoine pour voyager, et qui, en s'imposanl de longues privations, était parvenu à visiter successivement l'Allemagne, la Franco, l'Angleterre , l'Italie et la Grèce. Il connaissait toute notre littérature moderne, et nous citait avec bonheur les noms des écrivains dont il avait étudié les œuvres et des professeurs dont il avait suivi les cours.

78 I.ETTlxES SrR î/lSLANDE.

blique ', et il ne peut en être autrement clans un pays où les habitations sont toutes disséminées à travers champs et éloignées l'une de l'autre : mais chaque bœr est une école, et chaque mère de famille se fait elle-même l'institutrice de ses enfants. Le soir, elle les rassemble autour d'elle, et leur donne ses leçons. Les enfants orphelins, ou appartenant à des parents incapables de s'occuper de leur éducation, sont placés, aux frais de la caisse des pauvres, dans une autre famille. C'est le prêtre qui surveille ces diverses écoles ; c'est lui qui interroge les élèves, qui approuve ou condamne, et distribue aux pauvres femmes de pêcheurs les livres élémentaires dont elles ont besoin. Le grand jour d'épreuve est celui où les enfants se présentent à la confirmation. Pas un d'eux ne peut être admis s'il ne sait lire et écrire, et ce serait pour une mère de famille islandaise un vrai malheur de voir un de ses fils échouer dans cet examen religieux.

Deux autres causes contribuent encore à entretenir parmi les Islandais le goût de l'étude, ce sont leurs longues nuits d'hiver et leur iso'.e-

I. Je ne parle pas de Técole de Reykiavik, qui n'est fréquentée que par les enfants de la ville.

LETTKLS Sni L'ISLANOE. 7'.)

ment. Pendant près de la moitié de l'année, ils vivent seuls, renfermés dans leur bœr, dépourvus de toute société et de tout moyen de distraction. Que feraient-ils alors, s'ils n'aimaient le travail? Les uns lisent, les autres s'occupent d'ouvrages d'orfèvrerie ou de ciselure. L'été leur ramène la vie de voyage : l'hiver leur impose la vie de solitude et de recueillement. Puis l'Islande est dotée maintenant de plusieurs établissements dont on aime à reconnaître l'heureuse influence. Il y a une imprimerie à Vidœ, une bibliothèque publique et une société Httéraire à Reykiavik, une école latine à lîesesstad. L'imprimerie fut introduite en Islande en 1 530, et établie à Hoolum. Ce fut l'évêque Gudbrandr qui fit ce présent à son pays. En 4G85, l'évêque Thorlakr obtint qu'elle fût transférée à Skhalholt, mais elle n'y resta que jusque en 1704. Un autre évèque de Hoolum la i acheta pour cinq cents impériaux \ et la transporta de nouveau dans sa métropole. Il est sorti de cette imprimerie plusieurs ouvrages remarqua blés, et entre autres deux belles bibles in-folio, devenues fort rares. En 1770, Olafr-Olssen établit encore une imprimerie à Hrappsey.

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