‹ Lettres sur l'Islande, et poésiesChapitre 57 sur 145 · LETTRES SI H I, ISLANDE · texte numérisé non relu

LETTRES SI H I, ISLANDE

d'intrépides aventuriers. Déjà ils ont affronté maint danger, et fait couler le sang dans mainte bataille. Tandis que leurs frères naviguent au loin, les deux aînés, Agnar et Eirik, demandent à conduire eux-mêmes l'armée danoise en Suède. Les deux partis ./avancent l'un contre l'autre. Le combat s'engage, les enfants de Ragnar le soutiennent avec ardeur ; mais tout à coup voici venir contre eux une vache furieuse qui, par ses bonds étranges et ses longs beuglements, effVaie leurs compagnons et répand le désordre dans leur armée. En vain ils cherchent à la rallier, en vain ils redoublent d'eff'orts et d'audace; les Suédois les pressent, les enveloppent. Ragnar tombe couvert de blessures, Eirik est fait prisonnier et condamné à mort. A cette nouvelle, Aslauga pleura, et ses larmes, dit la chronique, étaient rouges comme le sang et dures comme la grêle. Au même instant, on vint lui annoncer qu'un autre de ses tils avait péri glorieusement les armes à la main, et elle écouta ce récit avec l'orgueil d'une femme Spartiate, et elle ne pleura pas. « Celui là, s'écria-telle, a noblement teint de sang son bouclier. 11 est mort comme un héros doit mourir, et il ira rejoindre Odin. »

lii LETTRES SIR l'iSLANOE.

Pendant ce temps Ragnar était allé dans d'autres contrées. Aslauga engage ses fils à venger leurs frères. Elle-même souffle dans leur cœur le feu de la colère ; elle-même veut se mettre à la tête des troupes et les accompagner en Suède. Dès que les deux armées sont en présence l'une de l'autre, dès que les scaldes ont entonné le chant du combat, le roi Eirik lâche contre les ennemis la vache furieuse. Mais Ivar s'est fait faire un arc avec un grand rameau d'arbres et de lourdes flèches fortement trempées. Il se fait porter par des soldats au devant de l'animal monstrueux et le tue. Alors la frayeur s'empare des Suédois; ils ne résistent plus, ils fuient. Les fils de Ragnar les poursuivent et jonchent la terre de morts et de blessés.

De là ils continuent leur marche aventureuse, et s'en vont de pays en pays, prenant d'assaut les forteresses, pillant les villes, ravageant les habitations, partout redoutés comme un fléau et partout victorieux. La saga dit qu'ils vinrent jusqu'en Suisse, et ils auraient bien voulu aller à Rome. On sait que Rome est la ville merveilleuse du moyen âge. Son nom se trouve dans toute les chroniques, et tous les poètes l'ont chanté. Malheureusement les fils de Ra-

gnar, qui ont traversé tant de fleuves et tant de rivières, ne savent de quel côté se diriger pour arriver à Rome. Pendant qu'ils en sont à se consulter et à mettre en commun toute leur science géographique, ils avisent non loin d'eux un homme qui chemine portant le grand cîiapeau et le bâton ferré des voyageurs. 11 l'appellent et lui demandent : Qui es-tu? — Je suis un pèlerin. — Connais-tu ce pays? — Je connais tous les pays qu'un homme peut parcourir, car j'ai passé ma vie à voyager. — Sommes-nous encore loin de Rome ? — Loin de Rome ! s'écrie le pèlerin; regardez cette paire de souliers de fer que je porte à mes pieds, et cette autre que je porte sur mon dos; maintenant ils sont usés : je viens de Rome en droite ligne, et quand je suis parti ils étaient neufs.

Après une telle indication, les fils de Ragnar pensent que ce serait un trop long voyage, et retournent vers le nord.

Cependant le vieux Lodbrok est revenu en Danemarck et a souvent entendu vanter leurs exploits. La gloire qu'ils se sont acquise ranime son ambition de guerrier. Il veut de nouveau traverser les mers, affronter les combats et faire comme autrefois retentir son nom dans les trois

royaumes de la Scandinavie. Bientôt tout est en mouvement dans les états de Danemarck; les forgerons fabiiquent la lourde armure et la lance aiguë. Les chefs de tribus préparent leurs troupes, et Ragnar fait équiper deux grands vaisseaux. Les rois voisins, en apprenant ces préparatifs, tremblent qu'il ne vienne les surprendre, et placent des sentinelles sur toutes leurs frontières. Mais Lodbrok déclare qu'il veut aller envahir l'Angleterre, et il s'embarque; et la noble Aslauga, que de sombres pressentiments affligent, lui apporte, au moment du départ, une cotte d'armes consacrée à Odin, également impénétrable au fer et au feu.

EUi, roi d'Angleterre, a été instruit des projets de Ragnar, et il s'avance contre lui avec une armée nombreuse. Un combat acharné s'engage. Les Danois font des prodiges de valeur. Ragnar voit ses compagnons tomber l'un après l'autre autour de Ini, et il reste debout plein de force encore et protégé par son armure. Mais les soldats anglais le cernent, le pressent, puis s'élancent sur lui etl'enchainent. Le roi le fait jeter dans une grande fosse remplie de serpents ; Ragnar y reste un jour entier. Les serpents dressent la tète et sifflent

contre lui, mais n'osent l'approcher, car il porte encore sa cotte d'armes magique. Elli la lui fait enlever. A l'instant, les vipères s'enlacent autour de leur victime, et le vieux guerrier, sentant leurs dards aigus s'enfoncer dans sa poitrine, entonne son chant de mort \

« Nous avons frappé avec le glaive. Naguère nous allions en Gothiand écraser le reptile. Alors nous prîmes Thora pour fiancée. Mon épée traversa 1^ corps du serpent. Le monstre connut la force de mon bras, et l'on me donna le nom de Lodbrok.

(( Nous avons frappé avec le glaive. J'étais encore jeune lorsqu'à l'Orient nous donnâmes

1, Le roi Ragnar vivait a la fin du huitième siècle ou au commencement du neuvième siècle. Les écrivains du Nord ont beaucoup disserté sur le chant qu'on lui attribue. Presque tous pensent que ce chant a été composé par un scalde islandais, les uns disent deux à trois siècles, les autres cinq siècles après lu mort de Ragnar. Mais le savant M. Rafu a cherché a défendre rancicnnetc et l'authenticité de ce poème. Le chant de mort de Ragnar renferme vingt-huit strophes. Il est écrit dans la forme du Diottkvœdi, c'est-à-dire mélangé de trochées et de dactyles , et en certains endroits allitoré. M. Rafn en a publié une fort belle édition avec des notes nombreuses ; le texte du poënie islandais, la traduction danoise , latine , française. Cette dernière m'a paru assez défectueuse pour me permettre d'en essayer une seconde. Krakas Maal iidgivet a f Rafn. 1 vol. in-8, Copenhague, 1826.

aux loups un repas sanglant, et aux oiseaux une pâture, quand notre rude épée sonnait sur le heaume. Alors on vit la mer s'enfler, et le corbeau marcha dans le sang.

« Nous avons frappé avec le glaive. Je ne comptais encore que vingt années quand nous agitâmes notre lance dans les airs, quand le combat nous entraînait dans son tourbilon.

Vers l'Orient, à l'embouchure de la Dyna, nous tuâmes huit jarls. Les loups trouvèrent à se rassasier après cette bataille. La sueur* tombait dans la mer, et bien des guerriers moururent.

« Nous avons frappé avec le glaive. La femme de Hedin ne nous quitta pas quand nous envoyâmes les Helsinger dans la salle d'Odin. Nous remontâmes l'Ifa. La morsure de la flèche se faisait sentir. Le fleuve était rouge du sang des chaudes blessures. L'épée gémissait sur l'armure et la hache brisait les boucliers.

« Nous avons frappé avec le glaive. Il me semble que dans ce moment j'accomplis mon sort. On n'échappe pas aux décrots des Nornes.

1. Le sang. C'est encore un de ces mots à double acception dont les scaldcs aiment à se servir.

Je ne pensais guère qu'EUi disposerait de ma vie quand je donnais à manger au faucon sanglant, quand je m'élançais avec mes vaisseaux sur la mer, quand je livrais dans les baies d'Ecosse une pâture aux aigles.

« Nous avons frappé avec le glaive. Je me réjouis quand je songe aux larges bancs où vont s'asseoir les convives de Balder. Bientôt nous boirons la bière dans des cornes. Le guerrier ne se plaint pas de la mort dans la splendide demeure de Fiolnir*. Je ne prononcerai pas une parole d'effroi en entrant dans la salle de Vidar ' ?

« Nous avons frappé avec le glaive. Les fils d'Aslauga éveilleraient bientôt avec leurs armes acérées le dieu des combats, s'ils savaient les tourments que j'endure, s'ils savaient comme les serpents venimeux m'enlacent. J'ai donné à mes enfants une mère qui a mis au monde des héros.

« Nous avons frappé avec le glaive. La mort déjà s'approche. Les serpents me pressent avec force. La vipère s'est logée dans mon cœur.

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