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liait, il donna un Ici coup de poing contre les colonnes de la salle que toute la maison en fut ébranlée. Quand le roi revient de la chasse, il reconnaît l'ami de son père, et quoique le noble vieillard le gène, il ordonne à chacun de lui faire bon accueil; alors les courtisans s'empressent autour de lui, et la reine lui demande pardon de son erreur. Mais Starkoddr écoute tous les éloges et toutes les protestations d'un air distrait et indilïérent. On prépare pour lui une grande fête, et il s'asseoit au banquet royal comme à un banquet de deuil. Toute la table est couverte de mets recherchés, de liqueurs 1 ares, et il se souvient qu'autrefois on n'y voyait que la coupe d hydromel et le quartier de bœuf rôti. Quand le roi l'invite à boire et lui présente les plats choisis qu'il gardait ordinairement pour lui-même, le vieux guerrier le repousse avec mépris : u Je suis venu ici, ditil, pour voir le lils de Froddr, iK>n pas pour voir un lâche voluptueux ([ui ne songe (ySii manger. » Autour de lui il entend parler allemand, et sa fierté Scandinave se révolte à cet accent étranger. Tout à coup les meurtriers de son roi paraissent et viennent prendre place à tiible ; à leur aspect, le regard de Starkoddr
s'enflamma de colère, et la reine en fut si effrayée, qu'elle arracha le diadème d'or qui brillait sur sa tête et le lui présenta ; mais le scalde le rejette avec dédain, et s'écrie : a Loin de moi ces folles parures; loin de moi tes présents! Penses -tu qu'un vieux soldat se laisse séduire comme une femme à la vue de l'or?
« Je le dis à haute voix : Celui-là n'a pas un noble cœur qui peut poser sur sa tète de tels ornements. La vraie parure du guerrier, c'est la cicatrice et l'épée. »
A ces mots, il s'élance sur les assassins de Froddr, les renverse à ses pieds et retourne en Suède finir sa vie de héros.
Si, par sa vocation de scalde, le poète occupait une des premières plai es dans la maison du prince, par ses rêves de jeunesse, par ses affections de famille, il aimait à redescendre au sein du peuple. Jusqu'au milieu des salles brillantes où l'hydromel coulait dans des cornes dorées, il se souvenait de l'humble toit qui l'avait abrité, et le soir, assis à son foyer, il redisait, pour plaire à quelques-uns de ses anciens compagnons, les mêmes récits qu'il redisait auxjarl pour gagner le bracelet d'or. Le peuple
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aussi l'aimait et le prenait pour interprète de ses vœux. Le cri de l'opprimé, la plamte du pauvre, s'adoucissaient en passant par les cordes de la harpe. Le roi l'écoutait d'une oreille plus attentive, et la poésie établissait ainsi un lien mystérieux entre l'esclave et le maître, entre la chaumière et le trône.
A en juger par un récit de Saxo le grammairien, le peuple Scandinave devait avoir une grande prédilection pour la poésie. Quand Froddr III mourut, il ne laissait aucun héritier légitime. Le seul homme qui pouvait être appelé à lui succéder était en Russie, et on le croyait perdu depuis longtemps. Le peuple danois promit de donner la couronne à celui qui composerait sur la mort du roi le meilleur chant. Saxo ne dit pas comment le concours fut établi ; mais un pauvre scalde, nommé Biarn, fort peu connu jusqu'alors, l'emporta sur ses rivaux, et prit possession des États de Danemark. Aux jeux olympiques, Sophocle n'obtint jamais d'autre royauté que la royauté de la poésie ; et quand, par un beau jour du mois d'avril, on conduisit en grande pompe Pétrarque au Capitole, les cardinaux ne placèrent sur sa tète qu'une couronne de laurier.
Un grand nombre de scaldes appartenaient aux plus nobles famillds de la Scandinavie. On vit ici, comme en Allemagne et en France, au temps des minnesinger et des trouvères, des jarl, des princes, des ducs, composer desflockr, des drapa^ et porter avec orgueil le titre de poëte.
Mais soit qu'ils fussent issus d'une famille de rois ou d'une famille de paysans, ils étaient avant tout hommes de guerre. Le glaive effaçait entre eux toutes les distances. La guerre était leur véritable joie, leur poésie, et chacun d'eux pouvait dire comme Antar, le héros des Arabes : « Ma parenté est dans ma force, ma noblesse est dans mon courage, et quand on me demande ma généaologie, je montre ma lance et mon épée. »
Aussi ne cherchez pas dans leurs vers les douces idées, les vagues nHeries, qui nous ont été si gracieusement dépeintes par d'autres poètes; leur harpe ne sait pas soupirer comme la guitare, gémir comme la mandoline. La main faible et timide de la jeune fille ne pourrait en tirer le moindre accord, et les larmes tomberaient sur ces cordes d'acier sans les faire vibrer. Mais quand le doigt nerveux du
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scalfle vient les toucher, toutes ces oonles résonnent comme le clairon et retentissent comme l'airain. I^e scalde chante l'ivresse du combat, la gloire du héros; il chante le bouclier magique, le heaume, formé de trois lames de fer, et l'épée merveilleuse qui traverse les armures, brise les chahies, partage les rochers en deux; il chante les valkyries qui viennent recueillir les morts sur les champs de bataille, et les joies sans fin qu'elh's leur préparent dans le Valhalla. Tandis qu'il s'abandonne ainsi à son enthousiasme , tous les guerriers palpitent en l'écoutant, tous les glaives tressaillent dans le fourreau , et quand revient l'heure du combat, lui-même jette là sa harpe , et s'élance , les armes en main , au milieu de la mêlée; s'il succombe, il sourit à la mort qui s'approche, et, s'il lui vient alors une pensée d'amour, il l'exprime avec énergie.
Le scalde Gisle, poursuivi par ses ennemis, s'élance au dessus d'un rocher, et se défend longtemps contre eux; puis il tombe, accablé par le nombre, et chante; et ce (;ui le réjouit, c'est de penser que sa femme sar.ra avec quelk; valeur il a eom'uattu. « Ma jeune femme,
s'écrie-t-il, sera fière d'entendre mes ennemis vanter ma bravoure ; j'ai encore de la force, quoique le glaive acéré me déchire : c'est mon père qui m'a légué cette force pour héritage. »
Hialmar tombe sur le champ de bataille et chante : « Mon armure est brisée ; j'ai sur le corps seize blessures. Tout est noir devant moi ; je vacille, si j'essaie de marcher. L'épée d'Angantyr a pénétré au cœur, et quand j'aurais maintenant cinq demeures sur terre, je n'en habiterais pas une. La blanche fille de Hihnir m'a dit que je ne reviendrais pas ; sa prédiction va s'accomplir. Tiens, tire cet anneau d'or de mon doigt, porte-le à mon ïngeborg; en le voyant, elle saura que nous ne devons jamais nous revoir. Voici venir les corbeaux, et après les corbeaux je vois accourir les aigles ; je leur servirai de pâture jusqu'à ce que le sang de mon cœur soit épuisé. »
Le scalde Hagbard était un jour auprès de la fille d'un roi de Danemarck, et il lui disait ; « Si ton père savait que je suis ici, moi qui ai tué ses fils, moi qui ai séduit sa fille, avec quel bonheur il me jetterait dans les fers, et toi, que deviendrais-tu s'il me faisait mourir? » — «Je
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mourrais, » dit la jeune fille. Peu de jours après il est surpris avec elle, et condamné à mort. Au moment même où on le mène à l'échafaud, il veut voir si son amante sera fidèle à la promesse qu'elle lui a faite de ne pas lui survivre. Il prie le bourreau de pendre d'abord ses vêtements; à cette vue, la jeune fille le croit mort, elle met le feu à la maison et périt dans les flammes. Hagbard chante : « Hàtez-vous, hâtez- vous de me faire mourir. Il sera doux, ô ma belle fiancée, de te rejoindre dans les airs. Entendez-vous les pétillements du feu ? Voyezvous les poutres étincelantes? Ces flammes rouges sont pour moi la bannière de la fidélité. L'amour de ma bien-aimée éclate à travers l'incendie. Oh! que tu me rends heureux, jeune fille! tu as rempli ta promesse, et chacun nous proclame hautement fidèles dans la mort comme dans la vie. Ce que tu avais juré comme femme, tu l'as exécuté comme un héros. Hàtezvous, hàlez-vous; j'en suis sur maintenant, dans l'empire de la mort le véritable amour ne meurt pas. Ma bien-aimée, je vais te retrouver avec bonheur. Au midi comme au nord, on entendra retentir notre chant de mort: on entendra sur la terre et dans le ciel répéter ces mois ;
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Également fidèles, égaiement tendres, ils sont heureux ensemble, y
Le scalde le plus célèbre de la Scandinavie, c'est Ragnar Lodbrok, roi de Danemark. L'histoire nous a gardé les principaux traits de sa vie ; mais la tradition populaire les a développés et embellis, et sa saga est l'une des plus anciennes qui existent *.
Il y avait autrefois en Gothland, dit cette saga^, un roi puissant qui avait une fille char-
1 . Le nom de Lodbrok a été rapidement répandu en Suède, en Allemagne, en Angleterre et en France. Les poètes Scandinaves ont chanté ses aventures, et les nôtres ont mêlé sou nom à leurs chroniques. On trouve dans un poëme manuscrit de Denis Pyranie, cité par Sharon Turner,le passage suivant:
Gil Lothebroc e ses trois filz Furent de ticte gent haiz; Kar utlilajes furent en mer; Unques ne finirent de rober.
Tuz jurs vesquirent de rapine; Terc ne cuiitrce vcisinc N'est près dels où il a larun N'eussent feit envasiun.
De ceo furent si enrichiz Amuntez et aniananliz Qu'ils aveient grant armée De gent e mult grant assemblée Qu'ils aveient on lur companye Kant errueiit oth lur navye.
Destrut en aveient mcint païs Meint peuple destrut et occis :
Nule contrc'e lez la mer Ne seput d'els ja garder.
2. Saga Regnars Konungs Lodbrokar, publiée par Rafn dans SCS Fornaldar Soegur. T. I, p. 237.
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mante appelée Thora, à laquelle il avait donné le surnom de Biche, parce qu'elle surpassait les autres femmes par sa grâce et son élégance, comme la biche surpasse les autres animaux. Le roi laimait beaucoup. Son plus grand souci était de chercher sans cesse, pour elle, quelque nouvelle distraction et de lui préparer de nouvelles fêtes. Il lui avait fait bùtir un magni fique château, et un matin il lui apporta le plus joli serpent qu'il fût possible de voir, C'était en Scandinavie un animal d'une rare espèce. Il avait l'œil vif, la tète fine, la peau brillante ; il était souple et caressant. Thora lu reçut avec joie, le posa sur un lingot d'or, et l'enferma dans une cage; mais bientôt le serpent grandit et grandit à chaque instant d'une manière effrayante. On pouvait le tenir d'abord dans le creux de la main, et il n'occupait qu'une tièspetite place dans le coin de sa cage. Il brisa sa porte et sortit, et toucha aux deux extrémités de la salle, puis aux deux extrémités de la maison, et il en vint à enlacer dans sa puissante étreinte toutes les murailles du château. Avec lui le lingot grandissait aussi, et le serpent était là accroupi sur son or, l'œil enflammé, la bouche écumante, effrayant par son regard et
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par ses sifflements tous ceux qui tentaient de l'approcher. Le roi en eut peur et fit proclamer dans tout le pays qu'il donnerait sa fille en mariage à celui qui tuerait le monstre. Ragnar, fils de Sigurd, roi de Danemark, entendant raconter cette étrange histoire, résolut de délivrer Thora. Il se fit faire un vêtement de cuir trempé dans le bitume, et s'avança la lance à la main près du château habité par la jeune fille. Le serpent vomit contre lui des flots de venin ; mais Ragnar était protégé par ses vêtements, et il enfonça dans les flancs du monstre sa large lame d'acier. Peu de temps après, il épousa la belle Thora, qui lui donna deux fils également distingués par leur force et leur courage. Mais elle mourut, et Ragnar, pour se consoler, s'en alla guerroyer de côté et d'autre, s'attaquant à tout ce qu'il rencontrait, et remportant toujours la victoire.
Un jour il arrive en Norvège. Ses compagnons descendent à terre, et découvrent dans une misérable chaumière une jeune fille nommée Kraka et remarquable par sa rare beauté. Us en parlent avec enthousiasme à Ragnar, et Ragnar leur pose une de ces énigmes dont on retrouve de fréquents exemples dans les poé-
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sies du Nord au moyen âge : « Si cette jeune fille, dit-il, est aussi belle que vous voulez me le faire croire , amenez-la-moi ; mais il faut qu'elle vienne ici sans être habillée et cependant sans être nue, qu'elle n'ait rien mangé et qu'elle ne soit pas à jeun, qu'elle n'arrive pas seule et qu'elle ne soit accompagnée de personne. »
Quand on rapporte cette énigme à Kraka, elle la comprend aussitôt, et, pour la résoudre, elle laisse tomber ses longs cheveux blonds autour de son corps, et s'enveloppe dans un filet de pèche. Elle goûte un peu de poireau \ et pas un homme ne l'accompagne , mais elle est suivie d'un chien. Le roi, en la voyant, devint amoureux d'elle et l'épousa.
Quelque temps se passe, et Ragnar, fatigué de vivre dans le repos, équipe un navire et s'en retourne, comme autrefois, explorer les mers lointaines et les contrées étrangères. Il visite le roi de Suède, qui l'accueille avec de grandes marques de déférence et le fait asseoir dans la salle du banquet à la place d'honneur. Ce roi a une fille fort belle appelée Ingeborg. Ragnar
I. En ek mun bergia à einum Lauk. Le mot lauk signilie aussi graisse de viande.
oui lie, en la voyant, les liens qui rattachent à Kraka : il la demande en mariage et se fiance avec elle. Quand il revient en Danemark, sa femme le questionne et veut savoir ce qui lui est arrivé pendant son voyage. — Rien, dit-il. Trois fois elle lui adresse la même question, et trois fois il lui donne la même réponse. « Eh bien ! s'écrie-t-elle, moi je sais ce qui est arrivé. Tu as demandé Ingeborg en mariage, et tu dois l'épouser bientôt. Ce ne sont pas tes compagnons de voyage qui m'ont révélé ton secret; je l'ai appris par trois oiseaux que tu as dû voir voltiger auprès de toi. Mais ne me fais pas l'affront que tu as projeté, car je ne suis point, comme tu l'as cru jusqu'à présent, la fille d'un pauvre paysan : je suis V -lauga, la fille de Sigurd qui a tué Fafnir ; c! pour preuve de ce que je te dis, il me naitra bientôt un fils dans les yeux duquel sera peinte l'image d'un dragon. « Les paroles d'Aslauga se confirment, et Kagnar refuse d'épouser Ingeborg.
A cette nouvelle, le roi de Suède envoie à toutes les tribus le signal de la guerre, la fièche qui appelle les hommes au combat, et rassemble ses troupes pour venger l'injure faite à sa fille. Mais les fils de Ragnar sont comme leur père