MYTHOLOGIE
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Les sagas et les vieux historiens l'ont dit : Odin, chef des Ases, s'empara des trois royaumes de la Scandinavie. Il venait de l'Orient. Il apporta avec lui la langue, les mœurs, et sans doute aussi les mythes de l'Orient. La langue, telle qu'on la parle encore aujourd'hui en Islande, a conservé des indices certains de son origine. Les mœurs des anciens Scandinaves ont eu dans les contrées méridionales leurs analogies, et le paganisme de ces hommes du Nord
présente plus d'un point de rapprochement avec les traditions religieuses de l'Orient. Mais il ne faudrait y chercher ni ces riches et fécondes créations de l'Inde, ni les mystérieux symboles de l'Egypte, ni les charmantes fables de la Grèce. La théogonie orientale s'est amoindrie en passant dans les régions hyperboréennes. Le vent du Nord a effrayé toutes ces myriades de nymphes, de sylphes, d'anges ailés qui voltigent à travers les forêts de l'Himalaya et les vertes vallées de Kachemire. Quand cette armée de dieux s'en venait avec les bataillons d'Odin, la plupart n'ont pas eu le courage de continuer une si longue route, et sont retournés vivre dans leur paradis de fleurs. Les autres ont perdu le long du chemin leur manteau de pourpre, et les déesses ont laissé tomber leur écharpe d'or et leur ceinture magique. Le ciel Scandinave est pauvre; on n'y mange que du sanglier, on n'y boit que du lait et de la bière, et les dieux qui l'habitent sont les plus malheureux dieux que je connaisse. Les géants leur résistent, le loup Fenris les effraie. Pour échapper aux pièges qu'on leur tend, ils ont recours à leur ennemi mortel, Loki. Pour pouvoir boire à la coupe poétique, Odin est obligé de se changer en serpent. Pour
puiser à la source de la sagesse', il faut qu'il se prive d'un œil, et dans les jours de grandes crises, il descend de son trône, lui le maître de la nature, lui le dieu suprême, et consulte la tête de Mimer. Tous ces dieux vieillissent et meurent. S'ils n'avaient les pommes d'iduna qui leur servent d'eau de Jouvence, on verrait leur front se couvrir de rides, et leurs têtes devenir chauves. Mais un jour ni les pommes d'iduna, ni leurs flèches, ni leurs massues, ne pourront les sauver. Le monde s'abîmera sous eux, et ils périront avec le génie du mal, contre lequel ils luttent sans cesse.
La religion des Indiens est une religion sacerdotale toute pleine de combinaisons philosophiques, de systèmes ingénieux; celle des Scandinaves, au contraire, a été faite pour un peuple de soldats; elle est austère et sans art, énergique et farouche. Son dogme ressemble à un code martial. Ses hymnes sont des cris de guerre. Ses jours de fête sont des batailles. Dans ses temples ruisselle le sang des victimes, et le bonheur qu'elle promet à ses héros, c'est l'éternel combat du Valhalla. Les mythes indiens se sont développés comme des rameaux de fleurs sous un ciel d'azur, sur une terre
riante. Les mythes Scandinaves sont restés sombres com'Tie les nuages qui flottent au-dessus de la mer Baltique, tristes comme le vent qui gémit dans les montagnes de Norvège ou dans les plaines désertes de l'Islande. Cependant, à travers ce tissu grossier des traditions primitives, on découvre parfjis des emblèmes ingénieux, et il est assez intéressant de rechercher les rapports qui existent entre cette doctrine religieuse du Nord et celle des régions plus heureuses d'où on la fait provenir.
La cosmogonie Scandinave débute comme la cosmogonie de tous les anciens peuples. Au commencement il n'y avait rien, rien que la nuit et le chaos; mais l'être souverain, le créateur, VAllfader^ existait. Celui-là a été de tout temps, et subsistera dans l'éternité. Il était seul dans son vide immense. Il produisit la terre de Ginongapap, toute couverte de glace, et la terre ardente de Muspelheim, gardée par Surtur, qui viendra un jour, avec une épée flamboyante, combattre les dieux et embraser le monde. La chaleur vitale de Muspelheim pénètre et amollit les glaces du Nord. De ce mélange d'humidité et de chaleur, de ce principe de fécondité que rinde et l'Egypte adoraient, naquit le géant
Ymer. Les mômes éléments produisirent la vache Audumb'a. De ses lianes découlaient quatre torrents de lait qui servirent à nourrir Ynier. Une nuit, le géant enfanta par son bras gauehe un homme et une femme, par ses pieds un fi's. Do là vient la race puissante des géants, et c'est ainsi que Brahma enfanîa par sa bouche la race des Brahmes, par son bras celle des guerriers, par sa cuisse celle des laboureurs, par son pied celle des parias.
Cependant la vache Audumbla se nourrissait en léchant les pierres couvertes de givre. Le premier jour, le mouvement de sa langue fit pousser sur la pierre des cheveux ; le second, il en sortit une tête; le troisième jour, un homme se leva : c'était Bor. Il épousa la fille d'un géant et mit au monde trois fds : Odin, Vili et Ve. Tous trois se réunirent et tuèrent Ymer, le Titan Scandinave. Son sang, qui coulait à flots, noya les autres géants, à l'exception de l'un d'eux qui s'enfuit evec sa femme dans un bateau, et s'en alla ailleurs propager sa race. Avec le sang d'Ymer, les fils de Bor firent la terre, avec son sang la mer et les lacs, avec ses os les montagnes, avec ses dents les pierres; avec son crâne ils formèrent la voûte du ciel, qui est portée par
quatre nains; avec sa cervelle les nuages; avec ses sourcils ils élevèrent une palissade pour les protéger contre les géants; avec les étincelles de feu qui tombaient du Muspelheim ils formèrent les astres et les étoiles.
Cependant il y avait encore dans le pays des géants un homme appelé Nor. Sa fille fut la nuit, et elle enfanta le jour. La nuit parcourt le ciel sur un cheval qui secoue à chaque pas son frein écumant. C'est de là que vient la rosée. Le jour est conduit par un coursier impétueux, qui, de sa crinière brillante, éclaire la terre. Le soleil et la lune sont deux beaux enfants qu'Odin enleva à leur père. Ils sont poursuivis par deux loups, qui menacent à chaque instant de les engloutir. Voilà pourquoi ils courent si vite. La même croyance se retrouve chez plusieurs peuples. Une tradition mongole rapporte que les dieux voulurent un jour punir Aracho d'un crime qu'il avait commis; mais il se déroba à leur poursuite. Ils le cherchèrent de toutes parts sans pouvoir le découvrir; puis ils demandèrent au soleil oii il était, et le soleil ne leur donna qu'une réponse peu satisfaisante. Ils s'adressèrent à la lune, qui découvrit sa retraite. Depuis ce temps, Aracho poursuit sans cesse le
soleil et la lune; et quand il arrive une éclipse, les habitants du Mongol pensent que l'ennemi des dieux vient de se jeter sur un des astres qu'il cherche à engloutir, et, se rassemblant en toute hâte, ils poussent de grands cris, afin de l'effrayer.
Le monde Scandinave était créé ; Odin avait peuplé le ciel, et les géants habitaient la contrée lointaine que la théogonie islandaise ne désigne pas. La terre était encore déserte. Un jour, en passant sur le rivage de la mer, les dieux aperçurent deux rameaux d'arbres flottants. Ils les ramassèrent et en firent l'homme et la femme. L'homme s'appela Ask, la femme Ambla. Le premier leur donna l'àme et la vie, le second le mouvement, le troisième la parole, l'ouïe et la vue. Le dernier acte de la création est un nouvel emblème du sentiment religieux que les anciens peuples manifestaient pour certains arbres. Les Grecs plaçaient des nymphes célestes au sein d'un hêtre, et demandaient des oracles aux chênes de Dodone. Les druides cueillaient le gui avec une serpe d'or ; les vieux Germains avaient des forêts sacrées : c'est là qu'ils adoraient leurs idoles. C'est là qu'un jour le Christ passant environné des rayons de sa
gloire, tous les arbres s'inclinèrent devant lui pour rendre hommage à sa divinité. Le peuplier seul, dans son superbe orgueil, resta debout la tête haute, et le Christ lui dit : « Puisque tu n'a pas voulu te courber devant moi, lu te courberas à tout jamais au vent du matin, à la brise du soir. « Depuis ce temps , le peuplier frémit sans cesse, et tremble au moindre souffle, Les Norvégiens croyaient qu'une armée avait été changée en arbres, et que la nuit leurs soldats, enlacés par une rude écorce, reprenaient la forme humaine, et se promenaient le casque en tête au clair de la lune. Que de merveilles se sont passées au moyen âge dans l'enceinte merveilleuse des bois! Combien de fois les fées n'ont-elles pas attendu, au pied des verts taillis, les chevaliers qu'elles voulaient conduire dans leur palais ! Combien de fois la poésie, interprète de cette idée populaire, n'a-t-elle pas célébré la magie secrète des forêts ! 11 vous souvient de la romance du Saule, qui faisait pleurer Desdemona, et du Roi des Aulnes, chanté par Goethe.
Les dieux avaient commencé leur œuvre par établir, avec les sourcils d'YniiT , une palissade contre les géants. Ils se bâtirent au centre du
monde un château, une forteresse. Ces dieux de la Scandinavie, comme ceux delà Grèce, représentent, sur une échelle plus élevée, tous les actes, toutes les vicissitudes, toutes les passions de la vie humaine. Les hommes se battent entre eux, les dieux se battent contre les géants ; les hommes se font des armures de fer, et les dieux établissent dans leur demeure de vastes ateliers, et se forgent des casques d'or et des boucliers éblouissants ; les hommes tiennent des assemblées judiciaires, et les dieux se réunissent aussi, à certains jours, pour juger les événements de la terre et la grande cause des peuples.
Le grand conseil des dieux se rassemblait sous le frêne Ygdrasil, image du temps. Ce frêne est le plus beau, le plus grand arbre qui existe. Ses pieds descendent dans les entrailles de la terre; ses rameaux couvrent le monde entier; sa tète s'élève jusqu'au ciel. Trois racines immenses le soutiennent : la première touche aux enfers, la seconde au pays des géants, la troisième à la demeure des dieux. Dans le pays des géants est la source de la sagesse, qui appartient à Mimer. Un jour Odin voulut aller y boire, et n'obtint la permission
qu'il demandait qu'en sacrifiant un de ses yeux. N'est-ce pas une image touchante des souffrances qu'il faut subir pour acquérir la science? Près de la demeure des dieux est la source du temps passé. C'est là que le conseil céleste se réunit; c'est là qu'il prononce ses sentences. Là sont aussi les trois nomes, les trois parques delà Scandinavie, Urd, Verdandi, Skuld (le passé, le présent et l'avenir). Elles tiennent entre leurs mains le fil de la vie humaine ; elles le tordent sous leurs doigts endurcis ; elles le roulent sur leur lourde quenouille ; elles le coupent avec leurs ciseaux de fer. Sur les rameaux du frêne merveilleux, on voit un aigle qui sait, dit l'Edda, une prodigieuse quantité de choses; au dessous de lui est un serpent qui ronge les racines de l'arbre. Un écureuil court sans cesse de l'aigle au serpent, et cherche à semer entre eux la défiance et la haine. Il y a encore auprès de l'Ygdrasil deux beaux cygnes, qui chanteront un jour son chant de mort, et quatre cerfs qui se partagent ses feuilles, comme les saisons se partagent les dépouilles du temps.
Les dieux habitent des maisons splendides, aux murailles d'or, au toit d'argent. Odin a pour lui seul une grande ville éblouissante comme le
soleil. Autour de lui sont des alfes lumineux, esprits ailés, génies charmants, sylphes et trilbys, qui ont aussi peuplé le monde mythologique de l'Inde * et de la Perse, et qui venaient, au moyen âge, dormir au bord des fleuves, danser dniis l(;s prairies, ou s'abriter au foyer du laboureur et se suspendre en jouant au fuseau de la jeune fille.
Pour communiquer avec le monde, les dieux ont bâti, en forme de pont, l'arc en ciel. Au milieu est un sillon de feu, pour empêcher les géants d'y passer. Chaque jour, la troupe divine monte et descend à cheval par cette route aérienne. Thor, lui seul, est obligé de la suivre à pied, car il est si gros et si lourd qu'aucun cheval ne pourrait le porter.
Il y a douze grands dieux *. Le premier est Odin ^. C'est le maître de l'univers et l'esprit
1. Je rappelle a tous ceux qui veulent étudier la mythologie de l'Inde et les autres mythologies anciennes l'excellent travail que M. Guigniaut a publié en refaisant la symbolique de Creuser.
2. Toujours ce mvstérieux nombre douze qui se retrouve dans les traditions populaires : les douze signes du zodiaque, les douze tribus d'Israël, les douze pairs de France, les douze chevaliers de la Table Ronde, etc.
3. Les anciens Allemands l'appelaient Wuotan, les Anglo- Saxons Voden. Selon Grimm, ce nom provient du vieux mot germanique watan, et correspond au mot latin vadere.
des combats ; c'est le Siva des Indiens, tout à la fois créateur et destructeur; dieu bienfaisant, dieu redoutable, tantôt invoqué dans de pieuses prières, tantôt adoré avec des holocaustes do sang. C'est lui qui préside le conseil céleste, et il s'asseoit dans son palais sur un siège élevé d'où il découvre tout ce qui se passe dans le monde *. Il avait douze noms, et il usurpa celui d'Allfader (père de toutes choses) ; ce qui établit dans cette mythologie une étrange contradiction, car Odin mourra un jour, et il est dit que l'Allfader ne doit pas mourir. Les Scandinaves qui, dans leur humeur guerrière, se souciaient peu d'unedivinité pacifique et miséricordieuse, adoraient Odin comme le chef suprême des armées, comme le génie des batailles sanglantes. Alors il ne s'appelle plus créateur : il s'appehe /e rf/ei* terribie, V incendiaire , le dévaslatei(i\ le père du carnage. H traverse les airs sur un cheval qui a huit pieds '^ ; il plane sur les champs de bataille et anime les combat-
\. Les poèmes du moyen âge parlent souvent de Dieu « qui haut siet et de loin mire. »
2. Autrefois, dans certaines parties de TAllemagnc, quand les laboureurs faisaient leurs moissons, ils avaient coutume de laisser sur le sol quelques épis pour le cheval (i'Odiu (Deutsche mythologie von J. Grinim, p. lOi).
tants. Les guerriers lui dévouent les âmes de ceux qu'ils égorgent; le bruit du glaive le réjouit; il passe, sans qu'on le voie, au milieu des cohortes; mais à l'ardeur qui les anime, les héros reconnaissent son approche, et croient entendre le hennissement de son cheval. Il s'écarte de ceux qui seront vaincus, mais il prête sa lance à ceux qui doivent remporter la victoire; et quand la lutte sanguinaire est finie, les valkyries lui amènent les âmes des guerriers qui sont morts après avoir noblement combattu.
Thor est le dieu de la force, le maître du tonnerre, l'implacable adversaire des monstres et des géants, qu'il poursuit comme Hercule ou comme Thésée à travers les forêts et les montagnes; il a des gantelets de fer que lui seul peut porter; il a une ceinture qui double ses forces, et une massue merveilleuse qu'il lance à la tête de ses ennemis et qui lui revient dans la main ; son char est attelé de deux boucs ; quand il le fait courir sur les nuages, on entend résonner ses roues d'airain; c'est là le bruit que nous prenons poui le tonnerre. Aujourd'hui encore, quand il tonne, les paysans suédois ont coutume de dire : « Voilà le vieux Thor qui se
promène. » Thor a été adoré dans toute la Scan dinavie. Il a donné son nom à un grand nombre de villes, de fleuves, de montagnes, et à l'un des jours de la semaine ^ Les poètes ont souvent célébré ses courses aventureuses , ses combats contre les géants. Nous trouverons plus tard, dans l'Edda, l'histoire d'un de ses voyages.
Le troisième dieu était Freyr; il gouvernait la pluie et les vents et réglait le cours du soleil. Les Scandinaves avaient confiance en lui, et l'invoquaient pour obtenir une heureuse moisson. Au commencement de l'été, ils plaçaient sa statue sur un char, et la conduisaient autour de leurs champs, persuadés qu'elle devait faire germer le grain de blé dans la terre, et mûrir le fruit sur l'arbre. Freyr était aussi un dieu puissant et courageux. Il avait une épée d'une trempe si forte qu'elle coupait, comme un brin d'herbe, les cuirasses de fer et les rochers. Un jour, par un fatal mouvement de curiosité, il monta sur le siège élevé d'Odin. De là ses regards embrassaient, dans l'horizon immense, le monde entier*. Aucune barrière, aucun voile
1. Islandais, thorsdagr ; danois et suédois, torsdag; allemand, donnerstag; anglais, ihursday.