Une légende d'Allemagne rapporte qu'un jour saint
n'arrêtait sa vue. Toutes les villes lui montraient leurs trésors; toutes les forteresses, leurs armures ; toutes les demeures des hommes, leurs vices et leurs passions. Mais il ne fut séduit ni par l'or entassé dans le palais des rois, ni par les boucliers suspendus aux murailles des châteaux, ni par les joyeuses réunions où coule l'hydromel. Il venait de voir au pied des montagnes une jeune fille d'une ravissante beauté, et il se retire avec douleur; son cœur est agité, son repos est perdu. Ses amis, le voyant tout à coup devenir si pensif, le questionnèrent à diverses reprises, et il finit par leur avouer ses rêves d'amour. L'un d'eux promet d'aller chercher la jeune fille, mais il exige que Freyr lui donne pour récompense sa redoutable épée. Le dieu y consent, puis, quelque temps après, épouse sa bien-aimée. Mais quand viendra le dernier jour du monde, il se présentera sans armes au combat, et sera vaincu par les géants. Ces trois dieux formaient le triangle symbo-
Pierre monta aussi sur le trône de Dieu, d'où l'on découvre tout ce qui se passe sur la terre, il aperçut une femme qui volait, et en fut si irrité qu'il lui lança l'escabeau du Seigneur à la tête (Kinder und Haus Mœhrchen , gesammett Grimm, p. 35J.
lique, la tiinilé Scandinave, la trimourti indienne. Après eux vient Niord, le Neptune des contrées septentrionales, qui gouverne les flots et distribue à ses favoris les trésors engloutis par les vagues de la mer; Tyr, le soutien des guerriers, le protecteur des athlètes; Braga, le dieu du chant et de la poésie. Les runes sont écrites sur sa langue, et il a épou^é Idana, poésie vivante, qui, avec ses pommes d'or, empêche les dieux de vieillir et le ciel de se dépeupler.
Heimdall est le gardien du pont céleste; il a été enfanté par neuf femmes. Nuit et jour il veille à l'entrée de la forteresse des dieux pour prévenir l'attaque des géants. L'Edda d t qu'il dort moins qu'un oiseau. Son regard perçant distingue les plus petits objets à cent lieues de distance, et il a l'ouïe si fine qu'il entend croître l'herbe des champs et la laine des brebis.
Balder est le dieu bon et aimable, le principe du bien, l'idée du beau. Une nuit, il rêve qu'il doit bientôt mourir. Il raconte ce rêve à Odin, qui fiiit seller son cheval, descend aux enfers, et va consulter la prophétesse. Elle lui dévoile la destinée de Balder; Frigga s'adresse à tous les êtres animés de la nature, et leur fait prêter
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serment de ne pas nuire à son fîls. Par malheur, elle oublie un jeune arbre nouvellement planté auprès du Valhalla, et si faible encore, ([u'elle ne pouvait pns le croire dangereux. Mais Loki, le géni(; du mal, a su ce qui s'était passé. Il arrache lui-même la branche d'arbre oubliée par Frgga, et un jour que tous les dieux étaient réunis et s'amusaient à poursuivre avec leur lance A leur épée le bon Balder, Loki remet la baguette fatale entre les mains de l'aveugle Hauder, qui se jette en riant sur Balder et le tue* A cette nouvelle, un cri de douleur retentit dans le ciel, et l'univers est consterné. On prépare les funérailles de Balder, on brûle son corps, celui de sa femme bien-aimée, et celui de son cheval de bataille. Toute la nature se revêt de deuil. La Mort elle-même s'attendrit. Hauder va la prier de laisser renaître Balder, elle répond qu'elle y consentira si tous les êtres morts et vivants le pleurent. Odin convoque alors tout ce qui peuple la nature ; la race humaine gémit sur le dieu qui n'est plus; les pierres s'émeuvent, les rameaux de chêne s'inclinent tristiment à son rom, et la fleur des prairies et Therbe des montajjnes laissent tomber comme aut;\nt de larmes les gouttes étince-
lantes de rosée. Mais une vieille femme s'avance, le front joyeux, l'œil soc, et déclare qu'elle ne pleurera pas. C'était Loki qui avait pris cette forme pour tromper les dieux; et sa parole cruelle rejeta Balder dans l'empire de la mort. Nous verrons plus tard comment les dieux s'en vengèrent.
Après ces grandes divinités, il faut compter encore Vidar, qui tuera un jour le loup Fenris; Vali, adroit archer; Uller, habile à patiner, et Forsate qui apaise les disputes des hommes et juge les procès.
De même qu'il y avait douze grands dieux, il y avait aussi douze déesses.
La première est Frigga, épouse d'Odin^ qui partage avec lui les âmes de ceux qui meurent sur le champ de bataille , puis Freya, déesse de l'amour, qui a donné, comme Vénus chez les Latins, son nom à l'un des jours de la semaine *. Elle avait épousé Oddr, qui la quitta pour voyager. Elle le chercha, comme Isis, dans toutes les parties du monde , et le pleura avec des
i. On disait dans notre vieux français Divenres (Dies
Veneris) :
« Pour ce qu'il cl divenres, en mon cucr ni'assenti, etc.» (Roman de Derte aus granspiés, pub. par M. P. Paris. }
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larmes d'or, les larmes de la fidélité. Eyra, la troisième déesse, est l'Esculape des demeures célestes. Géfione est la patronne des Vierges. Lorna réconcilie les amants. Vora sait tout ce qui passe. Suorra protège les savants.
On bâtissait à ces dieux des temples splendides ; on leur offrait, à certaines époques de l'année, des sacrifices sanglants. Il y avait chaque année, trois grandes fêtes : l'une en automne, l'autre en été, la troisième au milieu de l'hiver; le peuple y accourait de toutes parts. Dans ces réunions religieuses, les prêtres immolaient des prisonniers de guerre, des hommes condamnés à mort pour quelque crime, des sangliers et des chevaux, surtout des chevaux blancs, qui, de même qu'en Perse, étaient regardés comme des animaux sacrés. Le sang des victimes était recueilli dans des bassins de pierre ou d'airain : un des pontifes le prenait pour arroser les murailles du temple et asperger la foule ; puis on partageait au peuple la chair palpitante des chevaux ; les tonnes de bière s'ouvraient, et les cérémonies pieuses se changeaient en orgie. Tous les neuf ans, les Scandinaves célébraient une fête plus solennelle. L'évêque
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Dithmar rapporte, dans sa Chronique de Mersebourg, que dans ces grandes réunions on égorgeait quatre-vingt-dix-neuf hommes , autant de chevaux, de chiens et de coqs.
Ces sacrifices ne servaient pas seulement à rendre hommage aux dieux ; les prêtres y cherchaient un moyen de former des pronostics, de prédire les événements. Ils avaient, comme les Romains, une sorte de science augurale à laquelle le peuple ajoutait foi. Les Scandinaves étaient crédules et superstitieux. On retrouve dans leurs croyances le fatalisme grec, le sabéisme des religions primitives, et le fétichisme des races ignorantes. Ils disaient que nul homme ne pouvait échapper à son sort ; ils attribuaient une grande influence aux astres, à la conjonction des étoiles, aux diverses phases de la lune. Ils prêtaient serment sur des pierres, et s'ils avaient une injure à venger, ils prenaient la tête d'un cheval mort, la posaient sur un pieu, et la tournaient, comme un signe de malédiction, du côlé de leur ennemi.
Les mêmes croyances naïves, les mêmes idées superstitieuses reparaissaient dans la peinture de leur paradis et de leur enfer. Le paradis des héros est la Valhalla ; on y arrive par cinq ceuts
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portes, et quatre cent trente-deux mille* guerriers y sont réunis. Leur joie (îst de renouveler, dans l'espace éthéré, les combats qu'ils ont soutenus dans ce monde. Ils se revêtent de leur armure, et s'élancent l'un contre l'autre avec ardeur. Mais ceux qui sont blessés dans ces joutes célestes ne souffrent pas, et ceux qui tombent morts sous le poids du glaive se relèvent aussitôt. Quand la bataille est finie, on dresse les tables du festin, et les élus s'asseoient, sur des sièges d'honneur, à côté des dieux. On leur verse dans de grandes coupes le lait de la chèvre Heidrun et la bière la plus pure, on leur sert chaque jour les membres fumants d'un sanglier qui, chaque soir, se retrouve intact, Odin est au milieu d'eux, mais il ne fait que boire et ne mange pas : il donne les mets qu'on lui présente à deux loups qui le suivent fidèlement, et porte sur l'épaule deux corbeaux qui lui disent à l'oreille les nouvelles du monde. Tous
1. 11 faut remarquer ce nombre, qui se trouve dans plusieurs autres niythologies. Les Chaldéens avaient fait des observations astronomiques pour 4352,000 années. D'après Borouis et Syncellus, il s'était passé 43:2,000 ans entre la création du monde et le déluge. Chez les Indiens, le dernier âge du monde est de 432,000 ans. (Note à l'Edda par Maguussen, t. I, p. 249.)
les matins, ces corbeaux prennent leur vol, parcourent la terre, et à midi ils s'en viennent raconter à leur maître ce qu'ils ont appris. La table du héros est servie par les valkyries ^ Ce sont de grandes et belles femmes qui portent aussi la cuirasse, et manient avec adresse la lance aiguë; elles assistent à toutes les batailles, et planent sur tous les champs de mort. Quand le jour du combat est venu, quand le cri de guerre résonne à leur oreille, elles quittent à la hâte leur demeure céleste, et chevauchent dans les airs : leurs grands yeux bleus étincèlent de joie; leurs cheveux blonds flottent au gré du vent. Sur leur tête brille le casque d'or; sur leur poitrine le soleil éclaire une armure sans tache; leur cheval ardent bondit, secoue son frein d'acier, et baigne la terre d'écume. Les valkyries se mêlent aux bataillons de soldats, raniment leur ardeur, prolongent leur défense, et recueillent le soir les âmes des braves pour les emporter au ciel.
L'enfer des Scandinaves s'appelle Niflheim ;
1. Ce mot vient de vaîr (camp) et hera (choisir). Le mot allemand kurfûst (électeur) a la même élyniologie. On appelait aussi les valkyries valmcyar, skialldmeyar, vierges du camp, vierges du bouclier. Quelquefois elles se changeaient en cygnes et traversaient les fleuves en jouant.
c'est un lieu ténébreux, relégué au fond du Nord, traversé par neuf fleuves qui ne roulent qu'une eau noire et bourbeuse. Une nuit éternelle l'environne , et on y arrive par des chemins obscurs. Quand Honnodr y descendit pour chercher son frère Balder, il traversa, pendant neuf nuits, des vallées sombres et silencieuses. Tous les lâches descendaient dans cette triste demeure, mais l'Edda ne parle point des tourments qu'on leur faisait endurer. Les autres peuples du Nord se représentaient l'enfer de la même manière. Les Lapons, en enterrant leurs morts, avaient coutume de mettre à côté d'eux une pierre à fusil, afin qu'ils pussent s'éclairer dans le ténébreux sentier qui conduit à l'autre monde. Une tradition finnoise rapporte qu'une femme gémissait un jour sur la perte d'un de ses enfants; son mari meurt, et elle s'écrie avec un sentiment de consolation : « Il est fort, lui, et il pourra conduire mon pauvre enfant dans le pays des âmes ! »
J'ai indiqué la hiérarchie des dieux comme elle se trouve dans l'Edda. Ces dieux représentent l'ordre moral , la sagesse suprême, la justice éternelle. Mais en face d'eux s'élève Loki, le génie du mal. Là s'arrête l'unité religieuse,
et le dualisme commence. Loki est le Typhon, l'Ahriman de cette mythologie. Par sa naissance, il appartient à la race perverse des géants; par son intelligance et sa beauté , il est semblable aux dieux; par ses vices, il est le premier des esprits infernaux, 11 aime le mal pour le mal ; le crime lui sourit, la vengeance est pour lui une volupté. Démon spirituel, Protée habile, souple dans ses actions, insinuant dans ses paroles, il revêt toutes les formes, et module sur tous les tons le mensonge et la flatterie. Les dieux se servent parfois de lui, car il est adroit et rusé. Mais il se joue des dieux en les servant, et la haine qu'il leur porte est implacable. Sa femme, Signie, lui donna deux fils, et il enfanta, avec la fille d'un géant, trois êtres monstrueux : le serpent Midgard, qui, dans ses longs anneaux, entoure la terre, comme dans l'Inde le serpent Sécha entoure le mont Mérou ; Héla, la mort qui règne dans le ténébreux empire, et le loup Fenris. Les dieux pressentant qu'un jour ce loup les attaquerait , résolurent de renchaîner. Deux fois ils lui jetèrent autour du cou un cercle de fer, et deux fois le loup le rompit. Alors ils firent fabriquer par les nains un lien magique, souple et léger, et en appa-
rence facile à briser. Ils engagèrent Fenris â l'essayer; mais le loup leur dit : « Je me défie de vos supercheries, et je n'essaierai pas ce lien, si, pour garantie de votre bonne foi , l'un de vous ne me met la main dans la gueule. » Tyr se dévoua; il y perdit la main, mais le loup fut enchaîné. Les dieux attachèrent le bout de la corde à un large bloc de pierre, et pour empêcher Fenris de le déchirer sous ses dents, ils le bâillonnèrent avec une épée dont la pointe lui perce le palais. Depuis ce jour, le monstre pousse sans cesse d'effroyables hurlements, et les flots d'écume qu'il lance dans sa fureur forment un torrent.
Quand les dieux eurent ainsi dompté un de leurs ennemis les plus redoutables , ils résolurent de punir les crimes de Loki. Mais il s'était déjà dérobé à leur colère. Ils le poursuivirent longtemps sans pouvoir l'atteindre, car il s'était bâti une maison ouverte de tous côtés , d'où il pouvait voir venir ses adversaires, et il leur é< happait toujours par une nouvelle métamorphose. Un jour il se transforma en saumon, et se jeta dans une rivière. Les dieux le péchèrent avec un filet , et Thor le saisit par la queue au moment où il allait s'enfuir. Ils l'enchaînèrent
avec les boyaux d'un de ses fils entre trois rocs aigus qui l'empêchent de se mouvoir; sur sa tête ils posèrent un serpent qui lui jette sans cesse son venin au visage. Mais Signie , son épouse fidèle, le suivit dans son infortune. Elle est assise auprès de lui, et reçoit dans un grand vase tout le poison vomi par la vipère. Quand le vase est plein, quand il faut le vider, le venin tombe sur le corps de Loki et lui cause de telles douleurs, qu'il s'agite avec une sorte de frénésie et ébranle le sol dans ses convulsions. C'est de là que viennent les tremblements de terre. Mais le règne des dieux est limité, et les génies du mal doivent un jour rompre leurs chaînes et bouleverser le monde. Ce jour s'annonce par des signes effrayants : trois longs hivers se succèdent sans interruption ; pas une lueur consolante n'apparait au ciel, pas une fleur de printemps n'éclot dans la vallée, pas un brin d'herbe ne reverdit sur la colline. La famine et la peste ravagent le monde ; la haine divise les familles ; les frères s'entretuent; il n'y a plus de liens d'affection, plus de foyer domestique, plus de vertus, plus d'amour. Le crime gagne tous les cœurs comme un ulcère, et ceux qui sont restés justes se réjouissent de s'endormir dans leur
tombeau. Tout à coup la terre tremble sur sa base ; les arbres sont renversés avec leurs racines; les montagnes s'écroulent; les étoiles tombent du ciel ^ ; deux loups engloutissent le soleil et la lune , et le monde est plongé dans les ténèbres. L'Océan , que la main du Créateur n'arrête plus dans son lit de sable , inonde le globe. Sur ses vagues orageuses on voit flotter le Naglefar ^. Les géants eux-mêmes le remplissent et s'en vont chercher les dieux. Le serpent Midgard fouette les eaux de sa large queue, et lance son venin dans les airs. Le Loup Fenris s'avance l'œil enflammé ; une de ses mâchoires touche à la terre, l'autre au ciel. Loki marche , comme l'Antéchrist, à la tête de tous les monstres, Surtur le suit avec une épée flamboyante à la main.
A l'entrée de la forteresse céleste , Heimdal jette le cri d'alarme, et sonne la trompette qui retentit dans le monde entier. Odin va consulter la source de Mimer, et tous les dieux se préparent au combat. Surtur renverse à ses pieds
1. Un vieux poète espagnol, Gonzalo de Berceo, emploie la même image :
Veras e las estrellas caer de su logar Como caen las foias quant cacn del ligar.