Periculum runogolicum, l vol, in-8. Copenhague
la voix encourageante du salon. L'homme qui s'occupe d'étude passe solitairement sa vie au milieu de son enclos ; s'il lui vient une noble et généreuse inspiration, pas une parole sympathique ne l'enhardit; s'il lui vient une heure de doute, pas une main amie n'est là pour le relever. C'est chose triste à voir et douce en même temps. C'est une preuve encore que le travail de l'intelligence est bien au-dessus de tous les ressorts factices dont nous voudrions le faire dépendre ; que l'homme peut vivre avec bonheur dans un cercle suivi d'études, et se passer de ce murmure d'approbation que nous nous sommes habitués à envier.
Par suite de cet isolement des individus, la littérature islandaise présente un caractère singulier que l'on retrouverait difficilement ailleurs. Elle a échappé à l'imitation, mais elle a échappé aussi à l'entraînement des masses. Ailleurs, le siècle jette au peuple une grande pensée, l'homme de génie imprime à son époque un large mouvement; ici le siècle n'a qu'une action lente et uniforme ; l'homme de génie est à peine entendu. En France, Voltaire donne à toute une génération la parole railleuse, le rire sceptique; en Allemagne, Goethe entraîne le
public à la suite de Werther et de Faust ; en Angleterre, Byron fait retentir dans tous les cœurs la plainte amère de Manfred, la longue élégie de Child-Harold. En Islande, la voix du poëte passe comme l'écho de rocher en rocher, de maison en maison. Elle résonne, mais elle n'ébranle pas. Ailleurs la littérature porte une admirable empreinte d'inspiration hardie et de spontanéité. Ici, c'est le fruit de la patience et du travail. En mettant de côtéleschants desscaldes, les deux Edda , les sagas , les plus beaux livres des Islandais sont des livres d'érudition : livres de droit, annales, traités de mathématiques et commentaires de théologie. La Nialsaga indique toute la subtilité d'esprit, toutes les habitudes juridiques des Islandais , et leurs expéditions maritimes le long des côtes d'Angleterre et de Norvège nous prouvent qu'ils devaient avoir de très-bonne heure des connaissances réelles en astronomie. Mais chaque œuvre écrite s'est faite chez eux laborieusement dans un grand repos, et avec une longue suite de veillées d'hiver. Quelques-unes de ces œuvres ont été livrées au public, mais il en est qui resteront longtemps encore enfouies dans l'obscur bœr qui les a vues naître.
326 LETTRES SUR l'iSLANBE.
A travers ces travaux, de patience, de temps à autre la poésie a fait entendre sa voix harmonieuse, et réveillé par un de ses chants le prêtre courbé sur ses livres d'étude, et le pêcheur assis dans son bateau. Il n'est, comme on le sait, si pauvre pays où les muses ne puissent faire mûrir leur riche moisson. Elles ont bien jeté de charmantes fleurs sur les glaces du Groenland \ et quand on traverse l'Islande, on est heureux de les voir apparaître au milieu de ces montagnes désertes où l'isolement est si profond, le long de ces dunes rocailleuses où le bruit de la mer est si triste.
L'Islande se peuple au ix^ siècle. Au x*, elle a des écoles. Haller en fonde une à Haukadalr, dans une petite vallée près du Geyser. Sœmund, de qui nous vient l'Edda, en fonde une autre dans sa solitude de poëte ; Isleifr établit celle de Skalholt, et Ogmundr celle de Hoolum. La première date de 999, la seconde de 1080 ; les deux autres de 1057 et 1107. On apprenait dans ces écoles la lecture, l'écriture, le chant d'église, un peu de latin et de théologie.
1 . Herder, dans ses VolksUeder, a traduit plusieurs chants groënlendais, et M. Kier en a publié un recueil dans la langue originale : Illerkorsutit. Aarhaus. 1833.
Mais il y avait alors en Islande des hommes riches, et quand leurs fils avaient recueilH, dans le pays môme, les premières notions de la science , ils s'en allaient en Allemagne , en France, en Italie, continuer leur études. Au bout de quelques années, on les voyait revenir comme des moissonneurs avec la gerbe littéraire qu'ils avaient glanée le long de leur route. Ils savaient, comme des clercs de Bologne et de Paris, leur quadrivium^ et ils s'étaient fortifiés par leur contact avec les hommes les plus célèbres de chaque pays. Toutes ces excursions h travers les villes étrangères leur ouvraient un nouvel espace dans le domaine de la pensée; cependant ils restaient fidèles à leur pauvre contrée, et n'appliquaient qu'à des œuvres nationales l'intelligence qu'ils avaient acquise.
C'est là le beau temps, c'est là l'âge d'or de la littérature islandaise. C'est du neuvième au treizième siècle que cette littérature a produit les œuvres qui aujourd'hui nous étonnent et nous charment le plus. L'Islande alors est jeune et forte, pleine de sève et d'audace, et fière de son indépendance. Elle se retrempe dans les souvenirs héroïques de ses pères, elle s'instruit par les voyages. La religion Scandinave lui garde
encore ses fictions poétiques, et le christianisme réclaire de son flambeau.
Les colons de Norvège, en abordant sur les côtes d'Islande, n'ont trouvé, il est vrai, qu'une contrée aride et rebelle à toute culture, mais ils n'ont pas encore vu le sol bouleversé, comme il le fut depuis, par les tremblements de terre et les éruptions de volcan. Ils n'ont pas été décimés par la famine et l'épidémie. Ils occupent, au bord de la mer, de larges espaces de verdure, et des savants assurent que, sur ce sol aride où nous ne voyons plus que des masses de lave, il y avait autrefois des forets. Ainsi ils vivent avec confiance, acceptant avec courage la rigueur de leur climat et demandant aux flots qui les entourent ce que la terre leur refuse. Tandis que les uns s'en vont jeter leurs filets le long des baies, ou exploiter Ls rives étrangères, les autres continuent paisiblement leurs études, et la littérature se forme et s'élargit. Déjà la jurisprudence, l'histoire naturelle, les mathématiques, trouvent des organes. La poésie inspire les scaldes, et Sœmund chante la sagesse d'Odin et la cosmogonie. Les plus belles sagas se répandent dans l'intérieur des familles. Snorri-Sturleson écrit sa Chronologie des rois
de Norvège, et Ara3 fixe, par des faits positifs et des- dates certaines, l'histoire primitive de son pays. C'était un pauvre prêtre à qui ses connaissances firent donner le surnom de frodr (savant). Il avait écrit plusieurs grands ouvrages qui ont été perdus. Il ne nous reste de lui que ses esquisses historiques, ses Schedœ, et le livre des origines islandaises, le Landnamabok.
Il s'est fait aussi à cette époque deux ouvrages qui ne peuvent être classés ni dans l'histoire, ni dans la poésie, et qui méritent d'être notés à part. Le premier est le calendrier ecclésiastique, connu sous le nom de Rtjmbegla; le second est le Kongs-skugg-Sio (Miroir du Roi).
Le Rgmbegla fut écrit entre le douzième et le treizième siècle. C'est un livre composé de paragraphes détachés sur les fêtes, sur la division du temps, sur le cours du soleil, sur l'âge du monde, tout cela jeté pêle-mêle comme des notes d'érudit, comme les fragments de lecture qu'amassait Jean Paul. A côté d'un chapitre sur les évêques de l'Islande, voici venir l'histoire des empereurs romains, et pais celle des rois d'Israël, et celle d'Hector et de Sémiramis. L'auteur a fait un étonnant mélange de connaissances réelles et d'idées fabuleuses. Par
exemple, il croit sans hésiter à l'existence des cyclopes, des dragons, des basiliques et des sirènes, comme il croit à celle d'Isleifr, premier prélat de Skalholt. Il raconte avec la plus charmante crédulité qu'il y a bien sûr des pays où les hommes n'ont pas de tête, et portent le nez et les yeux dans la poitrine. D'autres ont une tête de chien et aboient, quand ils veulent parler. D'autres viennent au monde sans bouche, et ne vivent que du parfum des fleurs et de l'arôme des plantes Ml y a quatre grands fleuves qui découlent du paradis : le Gange, le Nil, le Tigre et l'Euphrate, et les voyageurs ont vu en Grèce un fleuve qui teint en blanc les moutons
1. Les mêmes idées se retrouvent dans Pline, dans saint Augustin, et elles étaient répandues dans toute l'Europe au moyen âge. M. Leroux de Lincy a cité dans son livre des légendes quelques fragments du Miroir du Monde. Ce poème curieux renferme une longue description des merveilles de 'Inde On y trouve le passage suivant :
Autres gens i a tous velus
Oui les poissons manguent crus
Et si boivent la mer salée
Si r'a devicrs celé contrée
Biestes et homes !a moitié
Et ceux ont viii dois en lor pies.
Moût par i a oribles bicstcs
Oui ont cors d'ornes et de chiens testes,
Oui a loz ongles loul ariestent
Et de pieaux de biestes se vestent.
qui viennent s'y abreuver, et un autre qui les teint en noir. On a découvert aussi en Phrygie un lac où les pierres croissent comme des arbres, et beaucoup d'autres choses merveilleuses qu'on ne croirait pas, dit le naïf conteur, si elles n'étaient attestées par les philosophes.
Tout ce livre est ainsi fait de morceaux disjoints; c'est en certaines parties un récit fort monotone, et dans d'autres une mosaïque curieuse de préjugés populaires, de croyances superstitieuses. Sous ce rapport , il mérite d'être lu par tous ceux qui veulent se faire une idée complète des connaissances cosmographiques du moyen âge. Du reste, il est devenu rare, et ce n'est pas sans peine que j'ai pu en acquérir un exemplaire \
Autre i resont qui n'ont c'un œl Enmi le front cler et vermel Si r'a uns autres qui les vis Et la bouce ont enmi le pis Et un oel en cascune espaule Si r'a vers le llueve rie Gange Une gent cortoise et estrange Et ont droite faiture d'orne Qui de l'odor d'accune pume Vivent sans plus et si vont loing La pume lor a tel besoing Que se maie puor sentaient Sans la pume tantost mourroient.
i . Rymbegla, sive rudimentum computi ecclesiastici, 1 vol. in-8, Copenhague, 1780.
Le Miroir du Roi ressemble beaucoup par sa forme au castoiement d'un père à son fils, et à tous les livres du même genre. Il renferme deux grandes dissertations sur le commerce et sur la cour. Il devait y en avoir deux autres sur les prêtres et les laboureurs. L'auteur aurait ainsi embrassé les quatre classes de la société. On ignore s'il a accompli son œuvre. Dans tous les cas, les deux premières parties seulement nous ont été conservées. Ce livre fut écrit par le ministre d'un roi de Norvège pour l'instruction d'un prince, et je ne sache pas d'ouvrage qui puisse donner une idée plus étendue et plus nette de l'état du nord au moyen âge. Ce ministre est un homme fin et habile, homme du monde, homme de cour, façonné à tous les usages de son époque, fort instruit en beaucoup de choses, et, du reste, crédule conuTie les hommes de son temps. Si vous voyiez comme il apprend à son élève le moyen d'être marchand, comme il lui recommande d'agir avec prudence, de ne pas se lier trop vile avec ceux qui viennent à lui , de ne pas placer dans la même entreprise tout ce qu'il possède, de peur de perdre tout à la fois ; comme il lui indique bien le secret de vendre à propos, et la nécessité de
ménager ses ressources. On croirait entendre un vieux niarchand de province confiant, d'une main tremblante, la gestion de ses affaires à son fils, et lui déroulant patiemment toutes les ruses de son métier.
Quand il passe de la maison de commerce à la cour, il se fait encore plus timide et plus cauteleux. Le vieux ministre a vécu au milieu des grands, dans la demeure des princes; il sait avec quelle réserve il faut approcher ceux qui tiennent en main le pouvoir. Il parle de ce terrain glissant des châteaux comme eût pu le faire un courtisan de Louis XIV ; mais pas un courtisan n'aurait représenté l'autorité royale sous un aspect aussi imposant. Que de précautions il faut prendre pour pénétrer dans la demeure du roi, et comme il faut être adroit, pa tient et maître de soi-même, dès qu'on aspire à vivre auprès de lui ! Le roi n'est pas toujours de bonne humeur ; il faut consulter son regard et l'expression de son visage avant que de lui adresser une demande. S'il est assis à table, on aura soin de se tenir humblement à quelque distance de lui ; s'il parle, on se gardera bien de détourner la tête, de se montrer distrait ou inattentif; s'il fait un geste, il faut pouvoir, le
premier, interpréter ce geste et agir; s'il donne un ordre et qu'on ne le comprenne pas, on ne sera pas si hardi que de l'obliger à répéter ce qu'il vient de dire une seconde fois, on répondra qu'il a été entendu et qu'il va être obéi ; s'il appelle un courtisan, le courtisan se jettera à genoux devant lui, et ne se relèvera que quand le roi le lui aura commandé.
Après cela viennent d'autres conseils sur la manière de se vêtir, sur les armes qu'on doit porter, et sur l'équitation ; car ce précepteur du prince est un homme universel, et il apprenait à son élève tout ce qu'on savait vraisemblablement en Norvège au douzième siècle. Quand il lui a ainsi enseigné le respect qu'on doit aux rois, il lui enseigne, par des exemples tirés de la Bible, par l'histoire de David, de Joseph, de Mardochée , la conduite que les rois doivent avoir. Puis, en lui parlant des pays qu'il peut parcourir, il lui dit ce qu'il sait sur chaque pays, et alors nous retombons dans toutes les traditions étranges du Rymbegla et des autres géographies du moyen âge. Il sait qu'il y a des phoques au Groenland ; mais c'est pour lui un animal merveilleux, qui a la tête, les yeux, les épaules comme un homme, et personne n'a vu
le reste de son corps K II dépeint assez exactement l'aurore boréale, mais il est dans un grand embarras pour expliquer d'où elle provient. « Cependant, dit-il, comme le Groenland se trouve à l'extrémité du globe, il est probable que cette lumière vient du cercle de feu qui entoure la terre, ou desétincelles qui jaillissent des rayons du soleil quand il se couche, ou peut-être du reflet des glaces qui couvrent toute cette partie du monde. L'Irlande est surtout pour lui un vrai pays de prodiges. Il y a là un lac qui change la moitié d'une branche d'arbre en fer, l'autre en pierre. Il y a des sources qui teignent les cheveux. II y a une île où l'air a une telle force vitale, que personne ne peut y tomber malade. Quand un homme a atteint l'âge qu'il présume que Dieu lui destinait, on l'emmène dans un autre pays . pour qu'il puisse mourir; car jamais dans cette île il ne pourrait mourir de maladie. Dans une autre île, quand les habitants meurent, on ne les enterre pas ; on les porte près de l'église, et ils se promènent là tranquillement et causent avec les passants.
1. Cette description du phoque a été reproduite dans ua ouvrage français : Relation du Groùnland. Paris, 1667. L'auteur cite le Miroir du Roi comme une autorité.
D*Islande est aussi une terre assez curieuse. On y trouve des ba'eines dont les naturalistes de nos jours ne soupçonnent guère l'existence, et il y avait autrefois uue source qui devait singulièrement plaire aux Islandais : cette source avait le goût de la bière. Mais si, par un esprit de convoitise trop grand, le buveur voulait aller bâtir sa cabane dans ce lieu privilégié, l'eau merveilleuse fuyait d'un autre côté ; et s'il voulait y remplir ses flacons pour les emporter, elle redevenait à l'instant comme l'eau ordinaire. Il fallait en user sobrement, et alors il n'y avait pas dans la demeure du jarl , dans le palais du roi, de boisson comparable à celle-là.
Le Miroir du Roi fut écrit vers le milieu du douzième siècle. Environ un siècle après, la littérature islandaise commençait à décliner. En 12G4, la colonie d émigrés se rejoint à la mère-patrie, l'Islande se réunit à la Norvège. Ses nouveaux rois lui conservent, il est vrai , ses lois, ses coutumes, mais ils lui imposent des gouverneurs qui ne ménagent ni sa dignité ni ses intérêts. De violentes contestations s'élèvent souvent entre les principaux habitants du pays et les envoyés de Norvège. Les évéques
défendent leurs concitoyens, le peuple se plaint de la violation de ses droits; mais les préfets n'en continuent pas moins leurs injustices et leurs exactions. L'Islande, devenue province tributaire d'un autre royaume, semlie avoir perdu l'énergie qui la distinguait quand elle était indépendante. Et puis le volcan, plus cruel que tous les despotes, le volcan est là qui gronde et déchire la crête des montagnes, et vomit de toutes parts ses tourbillons de cendre et sa lave brûlante. Au volcan succèdent quelquefois des tremblements de terre qui ébranlent l'île entière, et au quatorzième siècle arrive la peste noire. Cette effroyable épidémie, qui avait fait le tour de l'Europe, enleva à l'Islande les deux tiers de ses habitants. A peine la pauvre île commençait-elle à se reposer de ses calamités, qu'une troupe farouche de corsaires anglais aborde sur la côte, pénètre dans l'intérieur du pays, brûle, pille tout ce qu'elle rencontre; et soixante ans après, une nouvelle épidémie décima encore la population.
Après tant de lléaux, on ne peut guère s'attendre avoir le peuple occupé d'études. Aussi, tout tombe dans l'oubli, travaux, histoire, littérature. Uuel([ues Islandais apprennent encore
dans les écoles à lire et à écrire; mais ceux qui se distinguent dans ces premiers éléments d'instruction sont proclamés savants, et ceux qui veulent arriver au plus haut faîte de la science lisent les bulles des papes et les immunités de l'église. Pendant l'espace de trois siècles on ne trouverait pas dans tout le pays un seul homme comparable aux écrivains du douzième siècle. L'Islande ne produit que de pâles lambeaux d'annales et de prières rimées. Quelques hiabitants apprennent l'anglais et l'allemand par suite de leurs relations avec les marchands d'Angleterre et de Hambourg. Mais on voit à Skalholt et à Hoolum des évêques qui ne savent même pas le latin. Au quatorzième siècle, un moine nommé Eystein se rendit célèbre par la publication d'un poëme intitulé Je Lys; mais ce poème n'est qu'une froide paraphrase des premiers chapitres de la Genèse et de l'histoire de la passion de J. G. Un autre Islandais, Biœrn, se fit une certaine réputation par ses voyages. Il avait visité le Groenland , l'Allemagne , la France, l'Italie, l'Espagne et la Terre-Sainte. On croit qu'il avait écrit plusieurs livres sur ces différents pays, mais il ne nous en est resté aucun.
La réformation vint éveiller les esprits de leur torpeur. Lemouvementd'intelligence qui s'opérait alors en Allemagne et en Danemark atteignit aussi l'Islande. On fonda une imprimerie, on réforma les écoles. Quelques bons livres furent publiés ; quelques hommes instruits et zélés répandirent autour d'eux le goût des lettres. A cette époque de régénération, l'Islande ne produisit, il est vrai, aucune œuvre éclatante, mais elle se sentit ravivée par l'étude. Plusieurs Islandais érudits se mirent à écrire. Les uns suivaient les controverses religieuses dont toute l'Europe était alors occupée. D'autres cherchaient à recueillir les nouvelles notions scientifiques publiées par la France et l'Allemagne , et les transmettaient à leur pays. On vit paraître alors des dissertations intéressant3s sur 1 histoire naturelle d'Islande, plusieurs traités de médecine et de physique qui n'étaient point en arrière de ceux qui s'imprimaient alors dans les autres parties de l'Europe, et surtout beaucoup d'annales historiques. Ces. annales sont froides, dépourvues de mouvement et de toute idée philosophique. Ce n'est pas là de l'histoire comme nous l'entendons aujourd'hui, mais les faits sont racontés d'une manière précise, étages avec soin
par ordre chronologique; et, si ces livres sont monotones à lire, ils sont au moins intéressants à consulter, car ils ont été faits avec conscience. Les plus estimés sont ceux d'Arngrim Jotmsen \ quoique ce ne soient que des précis historiques bien pâles, et quelquefois entachés d'une singulière crédulité. On peut lire aussi avec confiance les Annales de Biœrn, qui embrassent l'histoire d'Islande de 1400 jusqu'à 1645. Il travailla à cet ouvrage toute sa vie, et la plupart des faits qu'il raconte se sont passés de son temps. Presque toutes ces annales ont rapport à l'histoire de l'ile. Cependant on s'occupait aussi des contrées étrangères, et l'on traduisit de l'allemand diverses chroniques. Mais la plus belle époque historique de l'Islande est le dix-huitième siècle. Alors apparaissent successivement Torfesen , Magnussen , Finnsen , trois hommes dont les Islandais parlent avec vénération.
Le nom de Torfesen est européen. C'était un homme d'un rare savoir et d'une critique sévère qui, en se dévouant à l'étude des anti(iuités du Nord, rendit de grands services à son pays. La
1 . Crymogœa , sive rerum islaiidicarum , libri 1res. — Spécimen Islandiœ historicum.
chronique de Norvège et l'introduction mise en tête de sa Chronologie des rois de Danemark ' devront être étudiées par tous ceux qui veulent avoir une connaissance exacte de l'ancienne Scandinavie.
Arne Magnussen est celui à qui l'Islande doit d'avoir vu sortir de l'oubli où ils étaient plongés ses monuments littéraires. 11 dévoua sa vie entière à cette œuvre de science, qui était aussi pour lui une œuvre de patriotisme ; et il y consacra sa fortune.
Le nom de Finnsen est peut-être moins connu du monde savant. Mais il sera chéri et respecté de tous ceux qui ont eu recours à son excellente histoire ecclésiastique ^.
Pendant que la science historique se relevait ainsi de son affaissement passé, la philologie faisait aussi quelques progrès. Au dix-septième siècle, Olafssen compose son lexique runique. Plus tard, J. Magnussen, le frère de celui dont nous venons de parler, écrit une grammaire islandaise. Vidalin publie une fort belle disserta-
1 . Séries Dynasiorum et regnum Daniœ, 1 vol. in— 4, 1702. On lui doit aussi : Historia rerum norcegicarum, 5 vol. infolio, 1711. Groenlandia antiqua, etc., etc.
2. Historia ecclesiastica Islandiœ, 4 vol. in-4, Copenhague, 1772.
tion sur l'ancienne langue Scandinave, et plusieurs érudits joignent aux sagas qui s'impriment à Copenhague des vocabulaires détaillés et des notes très-recommandables. On n'avait pas encore d'histoire littéraire nationale. Finnsen la traite , avec savoir et habileté , dans son histoire ecclésiastique, et Einarsen publie sa Sciagraphia, Ce n'est qu'une esquisse de la littérature islandaise, un catalogue raisonné, une table chronologique. Mais l'esquisse est complète. Tous les noms s'y trouvent, toutes les notes bibliographiques, toutes les dates; et, si ce livre laisse beaucoup à désirer sous le rapport des développements, il n'en est pas moins précieux comme indication.
A la même époque, la poésie revient aussi visiter l'Islande et s'essaie à reprendre sur la vieille lyre des scaldes des accords oubliés. Mais elle n'a pas encore retrouvé sa hardiesse d'invention d'autrefois, et, au lieu de créer, elle copie. Des soixante-dix-huit poètes cités par Einarsen, la plupart n'ont fait que rimer des anciennes sagas. D'autres traduisent en vers des chapitres de la Bible. Tous chantent obscurément sous l'humble toit qui les abrite. Un seul s'est acquis quelque célébrité. C'est Halgrim
Peterssen, l'auteur d'un recueil de psaumes que l'on trouve aujourd'hui dans toutes les familles d'Islande. Mais vers la fin du siècle dernier, cette poésie timide et défiante s'enhardit et parle un langage plus élevé. Un sysselmand de Reykiavik écrit plusieurs poëmes remarquables et une comédie qui n'a pas encore été imprimée, mais qui est fort vantée de tous ceux qui la connaissent. Un pauvre prêtre traduit dans sa solitude Pope, Milton, Klopstock. Un homme déjà renommé pour sa science de naturaliste, Eggert Olafssen, l'auteur d'un voyage intéressant en Islande, compose un recueil de vers que tout le monde lirait avec charme. Sa poésie est tendre et rêveuse. Elle a tout à la fois le caractère de l'idylle et de l'élégie, et elle est simple et vraie. C'est un homme des champs qui s'est plu à célébrer son enclos de verdure , ses montagnes d'Islande, ses lacs limpides. C'est un père de famille qui a redit d'une voix émue et touchante ses joies d'intérieur et ses rêves d'amour. Il avait un frère, qui était poëte aussi, qui a laissé quelques chansons. Mais celui-ci est gai et frivole ; il chante à tout propos, et sa chanson a la forme riante et coquette. 11 amuse, mais son frère intéresse.
La société littéraire de Reykiavik a publié les œuvres de ces deux poètes et celles de Grœndal ; il serait à souhaiter qu'elle pût continuer ses collections.
Il n'y a point de poésie populaire en Islande, dans le sens que nous attachons à ce mot, et il ne peut pas y en avoir dans un pays où les habitants vivent isolés l'un de l'autre, où l'on ne voit pas, comme en Allemagne, de ces grandes réunions d'étudiants, d'ouvriers qui se communiquent par le chant, la ballade de Schiller ou les strophes patriotiques d'Ulhand. D'ailleurs, les Islandais ont le caractère sérieux et triste : ils ne chantent pas, mais ils lisent. Il n'y a point parmi eux de gondoliers de Venise, et point de Bursche; mais le livre qu'ils aiment passe de maison en maison. On le lit à la veillée, on en parle en travaillant. Voilà sa popularité, et Béranger pourrait être leur poëte populaire, sans qu'ils eussent jamais chanté un seul de ses vers.
Il est surtout un homme dont ils chérissent le nom, dont ils recherchent les œuvres avec empressement : cet homme est M. Thorarensen, qui remplit aujourd'hui les fonctions de préfet dans le Nordland. C'est un vrai poëte par la pensée, par la forme ; un poëte qui aime son
pays et qui le chante avec enthousiasme. Je ne l'ai pas vu, mais j'ai été en correspondance avec lui, et ses lettres m'ont frappé par leur candeur et leur modestie. Ses poésies sont encore disséminées dans différents recueils, mais tous les Islandais les possèdent. J'ai choisi, pour essayer de les faire connaître, deux de ses pièces les plus goûtées en Islande; qu'on me permette de les joindre à ce chapitre ! J'avouerai franchement que cette traduction ne rend pas l'expression nette et brillante de l'original; mais l'auteur, qui parle et écrit facilement notre langue , m'a du moins envoyé un certificat en bonne forme constatant que je n'avais pas fait de contresens. La première de ces pièces est un chant patriotique composé par M. Thorarensen lorsqu'il étudiait à l'université de Copenhague ; la seconde est une élégie de mort.
Ma vieille et noble Islande, ô ma douce patrie, Reine des monts glacés, les fils te chériront, Tant que la mer ceindra la grève et la prairie, Tant que l'amour vivra dans une âme attendrie, Tant qu'au soleil de mai nos champs reverdiront.
Du sein de Copenhague, où pèse le nuage. Nous tournons nos regards vers le toit paternel. Ne pourrons-nous bientôt revoir ton beau rivage?
Ici nous ne trouvons qu'un froid et faux langage, Ou le bruit importun ou le rire cruel.
L'aspect de ce pays sans montagnes nous lasse ; Souvent cet air épais, ce ciel lourd nous fait mal. Même niveau partout, et partout où je passe Je cherche vainement ce large et grand espace Qu'on découvre aux sommets de notre sol natal.
Mieux vaut s'en retourner, mieux vaut revoir encore La contrée où le vent est plus froid, mais plus pur; Les champs couverts de neige, éclairés par l'aurore, Et les flots de cristal que le soleil colore, Et les lœkul brillants avec leur ciel d'azur.
Ma vieille et noble Islande, ô ma douce patrie, Que le ciel te protège et te garde la paix! Pour toi, chacun de nous s'émeut, espère et prie. Puisse le sort sourire à ta rive chérie, Puisse un bonheur constant t'animer à jamais!
SIGRUN.
Un jour je te disais : Si tu meurs la première, Reviens me visiter. Mais tu ne croyais pas Que je pusse arracher ton corps à la poussière, Baiser tes yeux éteints, t'enlacer dans mes bras.
Je ne t'aimerais pas, ma douce fiancée, Si mon amour devait s'arrêter au tombeau ; De ton front virginal la fraîcheur est passée, Mais je revois toujours ton visage si beau!
L'air vital est éteint sur ta bouche riante, Mais un souffle éternel est venu t'animer;
Et tu resteras jeune h jamais et charmante, Comme aux jours où le monde apprenait a t'aimer.
Ne me délaisse point dans ce lieu monotone. Je suis seul ici-bas; songe à moi dans les cieux. Lorsque dans nos rochers gémit le vent d'automne, Oh! reviens; montre-toi quelque soir à mes yeux.
Si la lune apparaît à travers le nuage. Et si ta main me cherche et m'effleure en passant. Je me réveillerai pour voir ta chaste image, Pour entendre ta voix avec son doux accent.
Puis pose sur mon sein , pose ta tête blonde, Et dans tes bras de neige, ô mon ange, prends-moi; Enlève les liens qui m'attachent au monde : Je voudrais être libre et partir avec toi.
Et traversant alors l'aurore boréale.
Loin des lieux où toujours je n'ai fait que gémir, Sur ces nuages d'or teints de pourpre et d'opale Nous irions tous les deux, chanter, rêver, dormir.
La poésie de M. Thorarensen ne ressemble guère à celle des anciens scaldes. Ce n'est plus l'âpre langage de ces hommes qui d'une main tenaient la harpe et de l'autre l'épée, c'est la voix d'une âme rêveuse et aimante qui a souvent caressé maint prestige et pleuré mainte déception. A voir ces vers islandais revêtus d'une teinte méridionale, on dirait que le génie poétique d'une autre contrée est allé s'asseoir
auprès de l'homme du Nord , et que l'hiver, dans le silence des nuits, celui de qui nous viennent ces stances mélancoliques a plus d'une fois prêté l'oreille aux chants d'amour de Lamartine, aux élégies rêvées près du golfe de Baya.
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