SAGA DE FRITHIOF
Celte saga date de la fin du xiii*' ou du commencement du xiv*' siècle. Elle a été vraisemblablement composée d'après les chants de scaldes qui y sont en partie intercalés ; elle ne présente ni la valeur historique de celle de iNial, ni la variété de faits qui se trouve dans celle d'Egil; elle est courte, mais énergique, et comme tableau de mœurs elle mérite d'être consultée. Le héros de cette saga , Frithiof, est un type des guerriers Scandinaves. On Tappelle rrilhiof-le-IIardi (Frithiof en Frœkn). Et il est noble et généreux , loyal et galant; son histoire a été très-populaire dans le Nord.
Les paysans de la Suèile, de la Norwége, de Tlslande , Font souvent répétée, et les poètes Tont chantée.
Il y avait autrefois en Norwége, dit la saga, un roi nommé Béli; il avait deux fils: Helgi et Halfdan, et une fille, qu'on appelait Ingeborg la belle (Ingibiorga liinnfagraj. Non loin de la demeure du roi vivait un homme fort riche et puissant; c'était Tliorstein, le père deFrilhiof.
Ingeborg et Frithiof avaient été élevés ensemble. Tout jeunes encore, ils avaient appris à s'aimer, et ils avaient juré de s'aimer toujours; leurs pères observaient avec joie cette sympathie mutuelle. Quand Béli mourut, il recommanda à ses fils de rester fidèlement attachés à la famille de Thorstein; quand ïhorstein mourut, il pria Frithiof d'être à jamais dévoué aux enfants de son roi.
Frithiof grandissait, et chaque année on voyait se développer en lui une nouvelle force et une nouvelle vie; il était de tous les jeunes hommes de la Norwége le plus adroit et le plus fort, le plus beau et le plus fier, et quand il eut hérité des grands biens de ïhorstein , il se trouva plus riche que les jarl ; il marchait de pair avec les princes. De toutes parts on entendait faire son éloge, et ces louanges continuelles excitèrent l'envie et la haine des fils de Béli; eux aussi avaient hérité des biens de leur père, et ils étaient devenus rois; mais ils avaient l'esprit injuste , la main faible, l'ame étroite.
Frithiof vient leur demander la main,d'Ingcborg ,
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et ils la loi refusent durement. Le fils de Thorstein , qui connaissait sa force, leur dit: c Vous me dédaignez maintenant, vous viendrez un jour implorer mon appui et vous ne Tobliendrez pas. » Dès ce jour il quitte la demeure royale et n'y reparaît plus.
Un autre roi deNorwége, Hring , apprend que Frilliiof s'est séparé de Helgi et de llalfdan, et comme c'était le seul homme qu'il craignît, bien sûr désormais de n'avoir plus à lutter contre lui, il déclare la guerre au deux jeunes rois. Les fils de Béli envoient alors prier Frilliiof de les secourir; mais le héros répond à leur message par des paroles de mépris. Forcés de se mettre en campagne, Helgi et llalfdan enferment Ingehorg dans une forteresse , ils lui donnent huit fennnes pour la garder , et défendent à Frithiof de venir la voir.
A peine sont-ils partis que Frilhiof revêt ses plus beaux habits, entre dans la forteresse, et demande à Toir sa bien-aimée. — Connnent, lui dit la timide Ingehorg, comment as- tu osé braver la défense de mes frères ? — Que m'importe la défense de les frères ? répond Frilhiof. Mieux vaut les irriter à tout jamais que dépasser un jour sans le voir. Ft les deux amants s'asseoient l'un auprès de l'aulre, et ils renouvellent leurs serments d'amour , et ils échangent leur anneau d'or. L'auteur de la saga n'entre pas dans de longs détails sur ces enlreliens mystérieux ; il ne dit (|u'un mot, mais ce mot est expressif: Frilhiof accourait au
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cliàteou et il se réjouissait près dlngeborg ( ok skemti sèr vid Jngibiœrgu ).
Pendant ce temps, Helgi et Halfdan marchent à la rencontre de Hring. Mais Taspect de Tarmée ennemie leur fait peur. Le roi Hring demande à épouser Ingeborg, et pour en avoir plus tôt fini^ ils y consentent > Le mariage est décidé, et la pauvre Ingeborg est contrainte d'oublier ses amours pour obéir à la volonté de ses frères. Ce n'est pas d'aujourd'hui, comme on le voit, que les fdles de rois se marient par convenance politique. Les princesses norwégiennes du temps de Frithiof étaient comme les reines du xix® siècle.
Cependant Helgi et Halfdan apprennent que Frithiof a pénétré dans la demeure qui lui était interdite. Pour le punir, ils lui ordonnent en leur quahté de rois de quitter le pays, et d'aller aux îles Orcades chercher le tribut qui leur est dû.
Frithiof obéit. Il rassemble dix-huit hommes courageux et dévoués, et s'embarque sur rj^/Zic/e, le meilleur navire qu'on ait jamais vu en Nor^vége. Mais à peine le bâtiment est-il en pleine mer, qu'une tempête violente éclate. Le vent gronde, les vagues mugissent. Pas un bras n'est assez adroit, pas une rame n'est assez forte pour soutenir le navire qui bondit sur les flols et menace à tout instant de s'engloutir. Au milieu de l'orage, Frithiof se souvient de son amour et chante sou Ingeborg. Il n'atlribue celte tempête ni au hasard , ni à la colère des dieux , mais à la méchanceté de deux
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sorcières envoyées par son ennemi, c Je vois, dit-il , je vois au milieu des flots deux sorcières envoyées par llelgi. >
Se ek Trœllkonur Twœr à Baru Thœr hefir Hel{ji Hingat seiidar
Cette idée ne fait que lui donner une nouvelle ar deur. Il ranime le courage de ses compagnons, il rame avec force, et après avoir été balloté par la mer et jeté sur une côte lointaine, il arrive au\ îlesOrcades. Le jarl Angantyr raccueille avec amitié : — Jene te donnerai rien, lui dit-il, pour tes deux rois que jenn'prise, mais je le donnerai à toi tout ce que tu voudras. Fritliiof reste quelque temps auprès de lui et se remet en route.
En arrivant dans son pays, il apprend que Helgi et Halfdan ont, pendant son absence, incendié sa maison, pillé son domaine. Tous deux célébraient la fêle de Balder. 11 s'avance dans le temple, jette la bourse qu'il a rapportée à la tête de Helgi et lui casse les dents ; puis il incendie le temple et s'en va. Les deux rois veulent le poursuivre, mais Fritliiof a brisé leurs vaisseaux , et il n'en reste pas un seul dont on puisse se servir.
Le hardi guerrier s'éloigne. 11 s'embarque de nouveau sur lEllldc \ il s'élance sur les vagues et s'en va
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comme le vent le pousse, de rivage en rivage. Ses deux ennemis le déclarent proscrit. Mais que lui importe ? Il a conquis un autre domaine; il est devenu roi de la mer. Cependant il n'exerce pas d'indignes pirateries comme les autres vikingr. Il s'attaque avec joie aux riches et aux forts , mais il prend pitié du pauvre pécheur et respecte la barque du marchand.
Trois années se passent ainsi , et son nom devient célèbre , et de tout côté on raconte ses aventures , on célèbre sa valeur et sa noblesse d'àme. Pour lui il se souvient sans cesse de son Ingeborg ; il la regrette, et après avoir en vain cherché à se distraire par une vie aventureuse, il prend la résolution d'aller la voir.
Il se revêt d'un déguisement et se présente sous un faux nom dans la demeure du roi Hring ; mais le roi le reconnaît aussitôt et le fait asseoir à sa table. Il n'ignore pas que Frithiof a été l'amant d'Ingeborg ; il devine le motif qui l'amène; mais il sait aussi quelle est sa loyauté, et il a confiance en lui. Bientôt le jeune guerrier justifie cette confiance. Le roi et Ingeborg traversaient un fleuve couvert, en apparence , d'une épaisse couche de glace. La glace se rompt sous eux , ils tombent dans l'abime, et c'est Frithiof qui les sauve au péril de sa vie. — Merci, lui dit le roi qui ne veut pas montrer qu'il le reconnaît, vous avez agi avec héroïsme, et Frithiof n'eût pas mieux fait.
Lu autre jour, Hring va à la chasse; il s'égare dans la forêt, s'éloigne de ses compagnons, et Frithiof est
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seul auprès de lui. — Je suis las , dil-il , 'ai besoin de me reposer; el il tombe au pied d'un arbre épuisé de fatigue et s'endort d'un profond sommeil. Frithiof le voyant seul , loin de tout secours , sans défense, comprend aussitôt les tentations auxquellesil va être en proie. Cet homme qui repose ainsi devant lui , c'est un rival heureux , c'est l'époux d'Ingeborg, c'est celui qui l'empêche de s'unir à celle qu il aime etdont il est aimé. Une pensée sinistre traverse son esprit , mais de peur d'y succomber, il tire son épée et la jette loin de lui.
Le roi en s'éveillant aperçoit d'un coup d'œil tout ce qui s'est passé. — J'étais sûr , dit-il , que je pouvais me fier à toi. Je t'ai reconnu dès le premier jour, et je l'ai fait asseoir à côté de moi comme un frère d'armes. Reste ici. Je suis vieux, mes enfants sont jeunes; quand je serai mort , tu prendras soin d'eux et tu gouverneras mon royaume.
Frithiof reste. Quelque temps après, le vieux roi meurt. Frithiof épouse Ingeborg et règne avec elle. Ses anciens ennemis viennent encore l'attafjuer, mais il en tue un, s'empare de ses États, et oblige l'autre à lui payer tribut.
Dans son poème sur Frithiof, ïegner a suivi fidèlement la saga; il n'a cherché ni à y mêler de nouveaux épisodes, ni à la corriger, ni ù l'embellir; il Ta prise comme un canevas rigoureux , el en s'associant à l'esprit de celui qui avait composé cette chroni(|ue, aux mœurs qui y sont dépeintes , au caractère du temps
qui s y reflète, il a seulement développé chaque fait et chanté quelque situation. Quelques-uns de ces chants sont très-beaux , notamment celui qui raconte les heures d\amour que Frithiof passait auprès dlngeborg, et la scène d'adieu des deux amants, et le chant héroïque que Frithiof entonne au milieu de Forage (1). Il en est un autre encore qui nous a paru présenter un tableau assez caractéristique de quelques usages du Nord dépeints ça et là dans les sagas. C'est le xvii^ chant.
« Le roi Hring (2) est assis sur son siège élevé ; il célèbre les fêtes de Jul (3) et boit l'hydromel. Près de lui est assise la reine au visage blanc et rose. En les voyant , chacun croit voir l'image vivante de Tautomme et du printemps. Ingeborg représente le doux printemps, et Hring, le froid automne.
(1) Ce poème , qui a eu en très-peu de temps six éditions en Suède , a été traduit en allemand par Mohnike ; en anglais , par mademoiselle Garnet. Il serait à souhaiter qu'il fût traduit en français.
(2) Kung Ring lian satti liœgbœnk om julen och drack miœd, Hos honom satt hans drottning sahvit och rosenrœd. Som var och hœst dem bada man sagbredvid hvarann, Hon var den friska varen , den kulna hœst var han.
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ï Un vieillard inconnu s'avance dans la salle; une peau d'ours le couvre des pieds à la léle; il porte un bàlon à la main et semble marcher avec peine; mais il dépasse par sa haute taille tous ceux qui sont là.
> 11 s'asseoit sur un des bancs rangés le long de la porte : c'est encore aujourd'imi comme c'était autrelois la place du pauvre. Les courtisans regardaient avec dédain cet homme couvert d'une peau d'ours , et se le montraient du doigt en riant.
> A cet aspect, les yeux de l'étranger s'enflamment de colère; il s'approche de l'un d'eux, le saisit d'une main robuste et le renverse d'un seul coup ; les autres se taisent , et leur silence semble dire : Nous eu aurions fait autant.
— Qui fait donc tout ce bruit? Quel est le téméraire qui ose troubler le repos du roi ? Viens ici , vieillard, viens et causons ensemble; dis-moi quel est ton nom, ce que tu veux, et d'où tu viens? Ainsi parle le roi à l'étranger en colère.
— Tu demandes beaucoup de choses, ô roi; mais je vais te répondre. Je ne te dirai pas mon nom ; ce secret m'appartient. J'ai été élevé dans la douleur. J'ai perdu mon héritage. Je viens de la terre des loups (1); c'est là que j'étais la dernière nuit.
(1) 11 va dans lasajja une amjjhibologitMjiril serait diffi< ile de faire pasbcr dans notre langue. Frithiof dit : J'étais la uuit à
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T> Autrefois , oli ! comme je m'élançais joyeusement dans l'espace avec mon dragon (1) , il avait de puissantes ailes, et il fuyait sur les vagues si léger et si fort ; maintenant il est usé, et ses débris sont sur le rivage. Moi, je suis vieux et je prépare le sel au bord de la mer.
> Je venais ici pour observer ta sagesse qui est re* nommée au loin ; ces hommes m'ont reçu avec mépris et je n'ai pu le supporter. J'en ai pris un par la poitrine, je l'ai renversé par terre; mais il s'est relevé et n'a point de mal. Ainsi pardonne-moi.
— J'approuve tes paroles, dit le roi; le vieillard doit être respecté; viens t'asseoir à ma table; mais laisse tomber celle peau d'ours qui t'enveloppe , montre toi tel que tu es : les déguisements ne me donnent aucune joie , et je veux que la joie entre ici.
> Il laisse tomber sa peau d'ours , et au lieu d'un vieillard on aperçoit un beau jeune homme; autour de son front , sur ses larges épaules , ses cheveux blonds flottent comme des boucles d'or.
» Il porte un riche manteau de velours bleu et une large ceinture d'argent , sur laquelle sont gravés des animaux. L'artiste les a travaillés avec soin , et ils
Ulf, et j'ai été élevé à angrî. Al ufs var ck i nattcn i angri var ek uppfœdr. Mais w//'si{juifie loup, et angri douleur. Tej;ner a conservé la même expression.
(1) Vaisseau portant l'ima(;e d'un dra(yon.
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;ont disposés de telle manière qu ils semblent courir 'un après Tautre autour du héros.
I A son bras est allaclié un anneau d'or; à son îôté une épée brille comme Téclair. Le héros jette mtour de lui un regard audacieux ; il est beau comme lialder ; il est grand comme Asathor.
> Le visage de la reine change de couleur à tout nslant; Tincarnat de ses joues ressemble au reilet Vune lueur de pourpre qui brille sur la neige , et e mouvement de son sein ressemble à celui de deux lis qui se penchent sur une mer agitée.
> Cependant le cor sonne. Puis il se fait dans tou(e la salle un grand silence. Le moment est venu de sacrifier à Freya. On amène le porc, la tête entourée de guirlandes; il a des pommes entre les mâchoires et il senible marcher sur le plat d'argent.
> Le vieux loi Ilring se lève avec sa chevelure blanche, et , touchant la tcte du porc : — Je jure , dit-il, de vaincre Frilhiof, si grand guerrier qu'il soit. \ide-moi, Freir , et toi, Odin, et loi, puissant Thor.
I L'étranger fait entendre un rire sardcuiique. Lu mouvement de colère anime son visage. Avec son épée il frappe si fort sur la table que toute la salle en retentit , et chaque guerrier , ému , se lève sur son siège.
— Et maintenant , dit-il , écoule , ô roi , ma promesse. Je connais Frilhiof; il est mon ami, je jure Je le défendre contre le monde entier. Pour cela
j'ai foi dans les nornes et dans ma bonne ëpëe.
î Le roi sourit, et dit : — Etranger , ton langage est fier, mais chacun parle librement dans la salle des rois du Nord. Reine, remplis sa coupe du meilleur vin. J'espère qu'il sera notre hôte cet hiver.
i La reine prend le coupe placée devant elle. C'était un vase précieux fait avec le crâne d'un taureau; il était posé sur un piédestal d'argent, entouré de cercle dor, et orné de caractères runiques et d'images de l'ancien temps.
» Les yeux baissés, la reine Toffre à Frithiof ,' mais sa main tremble , et elle laisse tomber quelques gouttes de vin qui brillent sur ses doigts de neige comme les rayons du soleil sur des feuilles de lis.
» Le héros prend avec joie celte large coupe ; deux hommes comme ceux d'aujourd'hui ne l'eussent pas vidée ; mais lui , sans hésiter un instant , pour faire honneur à la reine , la vide d'un seul trait.
> Alors le scalde prend sa harpe. Il était assis près de la table du roi ; il chante les amours du Nord , les amours de Hagbard et de la belle Signe. Aux accents de sa voix attendrie , le cœur des guerriers tressaille sous l'armure de fer.
» Il chante les salles du Valhalla, le bonheur des héros , les exploits des vieux guerriers sur mer et sur terre. Chaque main saisit la poignée du glaive ; chaque
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regard étincelle, cl la coupe circule joyeusenienl autour (le la table.
> Tous les guerriers restèrent ainsi à boire dans la salle royale. Tous célébrèrent dignement la fête de Jul ; puis ils s'endormirent sans soucis et sans
ti islesse ; mais le roi dormait près de la belle Ingeborg. I
lil^'GUE ET L.ITTIÊilATCJIlE,
Les écrivains du Nord , qui ont clicrclic à remonler aussi liaut que possihle dans les traditions l)i'iniilives de leur pays , divisent en deux grandes familles la race gollio-caucasienne dont ils font provenir tant de peuples. La première se rcpand dans rinde , TLgypte , et s'avance jus((u*au Thibet. Llle adore le soleil , elle se haigne dans le (iange, elle hàùi les pyramides, (^est la lille aînée de Sem, celle à
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qui sont échus en partage les rives fécondes du Nil et les jardins poétiques de Sacountala. Nous recourons à elle comme à noire sœm^ aînée. Son sphynx a des oracles que nous voudrions connaître. Ses védas renferment des trésors de sagesse que nous ne nous lassons pas de fouiller, et quand, à travers les siècles, son langage mystérieux nous arrive, ou par une inscription symbolique, ou par le chant du poète, notre esprit devient attentif, comme si elle allait nous révéler tous les secrets du passé et toutes les lois de l'avenir.
La seconde fomille s'avance sur le littoral de la mer Noire , le long de la mer Caspienne. Elle touche d'un côté à la Sibérie , de Fautre au Pont-Euxin, et c'est là que les Scandinaves plaçaient leur Asgaard , la demeure de leurs dieux. Comme un fleuve qui déborde , elle s'étend au nord et au midi , et de trois cetés diff'érents inonde toute l'Europe. La race gothique peuple les forets de la Scandinavie, elle occupe le Danemark , la Suède , la Norwége , et lui donne une même religion et une même langue. La seconde race s'en va , avec des armures de fer , là où l'Elbe , aujourd'hui , murmure tristement dans ces plaines de Dresde traversées par tant de batailles; là où le Rhin bondit au pied du Drachenfelfs, et de sa vague azurée caresse la blanche tourelle et les coteaux du Rudesheim, chaulés par les Minnesinger. Elle est ardente et énei'gique, jalouse de son indépendance, fièrede sa
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force et de son courage. Ses jours de fêtes sont des batailles , et ses premiers poètes sont des soldats. Elle envahit successivement la Saxe, la Souabe, THelvétie, et une partie de la Gaule. Laissez-la venir. Bientôt elle sera aux portes de Rome et fera reculer les conquérants du monde devant elle.
Mais par les montagnes de la ïlirace, par laMacédoine et Tlllyrie , par les champs phrygiens , par les plaines d'oliviers de la Gi èce , voici venir la troisième race. Celle-ci est jeune et riante; elle se couronne de fleurs et se crée des mythes d'amour. Avec sa fraîche et charmante imagination, elle s'en va semantsurses pas la fable ingénieuse, faisanldesa religion un poème, et de ce poëme un chant de joie. Celte montagne, qui s'élève devant elle, c'est l'Olympe, cette autre le Parnasse, et cette mer qui soupire sur le rivage est celle qui a enfanté la déesse de la beauté. Tout ce qui lui vient des autres peuples s'épure et s'embellit en passant par ses lèvres poétiques ou par ses mains d'artiste. C'était un édifice informe, c'est niaintenant le temple de Diane; c'était une grossière statue d'Isis , c'est la Vénus de Praxitèle ; c'était le récit mystérieux de quelque prêtre égyptien , c'est devenu un chant d'Homère , une scène de Sophocle, une ode d'Anacréon.
Et maintenant , à prendre l'une après laulrc ces trois races , qui croirait qu'elles ont eu un même berceau , qu'elles proviennent de la même souche ? iNi
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leurs mœurs , ni leur caractère , ni leur histoire , ne se ressemblent; mais il existe entre elles un lien continu que le temps a rendu peu à peu moins apparent , sans qu'il se soit jamais brisé. Il y a encore , entre le Nord et l'Orient, un signe de parenté qui s'est maintenu à travers les siècles et les révolutions ; ce signe , c'est lu langue , la langue islandaise , la vieille langue Scandinave, dont il est facile de reconnaître l'identité avec les dialectes germaniques et les dialectes grecs. Ainsi , en remontant par l'anglais et le hollandais , par le danois et le suédois , jusqu'à l'anglo-saxon , au vieil allemand, à l'islandais, et de là jusqu'au mésogothique, on arriverait à démontrer très-bien de quelle racine tous ces rameaux sont sortis et comment ils ont divergé. On pourrait faire la carte géographique de toutes ces langues , les suivre comme autant de fleuves dans leurs sinuosités , dans leurs conquêtes , et, à l'aide de ces études philologiques , constater la migration des peuples , mieux qu'on n'a jamais pu le faire par d'autres rapprochements. < Car, comme l'a dit Rask , les lois , les mœurs , la religion changent; la langue reste, et, pour apprendre à connaître l'origine d'un peuple , pour pénétrer dans un passé obscur où la tradition certaine nous manque, où l'histoire est souvent interrompue , il n'est pas de guide plus sûr que les langues (1) .
(1) Un(lersœ{jelsc omdct garnie nordisle sprog.
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Il n'y avait autrefois, dans la Scandinavie, qu'une seule langue, et elle s'étendait même à quelques parlies de l'Angleterre. Plusieurs livres authentiques en font foi (I). On l'appelait langue danoise (dœnsk tumju), car alors le Danemark était le plus célèbre et le plus puissant des trois royaumes. Plus tard , quand il commença à perdre son influence, ou quand il s'écarla du dialecte primitif, la langue danoise s'appela langue du nord {norrœna (2) luufin ou norrœntmal)^ et enfin, au xii*" siècle, langue islandaise, car le danois, le suédois, avaient pris une autre direction, et la languemère, la vraie langue, se trouvait retranchée en Islande. Elle avait été transplantée dans cette nouvelle terre par une colonie de familles nobles qui la parlaient avec une sorte d'élégance , et qui craignaient de l'altérer. C'est ainsi qu'elle rejeta tout alliage étranger, toute locution nouvelle. C'était en Norwége la langue de tout le monde , ce fut en Islande une lan-
(1) Tunça koni met theim liin{i;at er ver kolîiim norro'na ok {jckk u tiin^ja uni Saxland , Danmœrk , ok Svithiod , Norcj; , ok iim iiokkuru hlute Einglauds. — Ces hommes (les Ases) apportèrent avec eux la langue que nous appelons langue du nord, et elle se répandit en Save , en Danemark , en Suède , en ISorwége, et dans quelques parties de l'Angleterre. /'o/viwr/wwrt sœyur, tom. H , pag. 412. Le même passage se trouve dans Rymbegla , troisième partie , ehap. 1.
(2) Ce mot signifiait à la fois langue du nord et langue norwégienne , mais on remployait plus souvent dans la première acception.
gue choisie et épurée. Qu'on se figure maintenant, sous le règne du petit-fils de (Iharleinâgne, les premières familles de la Gaule ^ les premiers soldats qui prêtèrent, en langue romane, le serment que nous connaissons, jetés tout à coup sur une île ignorée au milieu de TOcéan , échappant à toute influence extérieure, et conservant avec un soin religieux les souvenirs traditionnels que leur ont transmis leurs pères, et la langue qu'ils ont appris à balbutier. Pendant ce temps, tout change dans le pays quils ont quitté, notre histoire se renouvelle , notre langue se transforme. Celle de Corneille remplace celle de Villon , celle de Balzac ne ressemble pas à celle de Rousseau. Un jour nous abordons sur cette île habitée par des hommes issus de la même race que nous, et ils nous parlent une langue que nous n'entendons plus , et ils lisent des livres que nous ne pouvons comprendre. C'est la langue primitive de nos pères , ce sont les livres écrits il y a neuf siècles. Or, voilà précisément le phénomène philologique qui est arrivé en Islande, à l'égard du Danemarck, avec cette différence que la langue romane, autant que nous pouvons en juger d'après le serment de Strasbourg, n'était encore qu'un idiome grossier et informe, tandis que la langue islandaise, à l'époque où elle traversa les mers avec la colonie norwégienne, est énergique, souple et richement développée. En l'étudiant aujourd'hui, avec les idées de philologie progressive que le temps
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nous a enseignées, on est étonné de ses combinaisons grammaticales, de son allure franche et liardie, de son habileté à rendre les nuances les plus délicates de la pensée, et de son accentuation à la fois douce et sonore. Elle n'a ni les syllabes dures des langues germaniques, ni le sifflement perpétuel de Tanglais. Sa construction est simple, assez semblable à la nôtre, et cependant plus libre. Elle a, comme Tallemand, une admirable aptitude à créer de nouveaux mots; elle a, comme le grec, les trois genres, comme le danois r article déterminé qui se place à la fin des substantifs, comme le latin la déclinaison des noms propres. Et, cependant, elle est restée telle qu'elle était. Seulement on vous dira que, sur les côtes de File , dans les ports fréquentés par les bâtiments étrangers, le peuple a modifié légèrement sa prononciation et mêlé quelques expressions danoises à l'élément islandais; mais, dans l'intérieur du pays, elle s'est conservée pure et intacte, on la parle comme on la parlait au temps d'Ingolfr, le premier colon, et, dans toute l'étendue de l'île , il n'est pas un paysan illettré , pas un pâtre ignorant, qui ne comprenne parfaitement les livres islandais les plus anciens. L'étude de cette langue est d'une haute importance, non-seulement pour les œuvres qu'elle renferme, mais par le largo espace qu'elle nous ouvre au nord. Elle jette un rayon lumineux sur toute la philologie Scandinave, elle touche au méso-golhiquc, elle nous rapproche de l'Asie. J'ai
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constaté par des rechcrclies fociles à faire son îdcntité étroite avec le danois et le suédois, sa parenté avec ralleniand, le hollandais, Tanglo-saxon et l'anglais. D'autres ont établi, par des recherches vraiment savantes , ses rapports avec le grec et les langues slaves (1). Les plus anciens nonuments littéraires de Flslande sont les runes. Peu de questions ont occupé autant que celle-ci la science des antiquaires, et jusqu'à présent elle est restée indécise. Ni Worni, ni Grimni, ni Magnussen , ni Rask, n'ont pu lui donner une solution complète. On ignore l'époque positive à laquelle les runes furent introduites en Europe et celle à laquelle elles cessèrent d'être en usage. On n'a pas encore déterminé leur valeur précise dans les temps anciens, ni leur filiation, ni le rapport exact du caractère runique au caractère écrit que nous employons de nos jours. Plusieurs philologues ne sont pas même d'accord sur l'interprétation à donner aux runes. Palgrave rapporte dans son Histoire des Angio- Saxons ^ une inscription à laquelle trois hommes distingués ont attribué un sens totalement opposé. Champollion et Seyfllirth n'ont pas eu plus de contestations sur les hiéroglyphes égyptiens, que les écrivains d'Allemagne et de Danemarck n'en ont eu sur les hiéroglyphes du Nord. Dans cet état d'incertitude , quelle que puisse
(1) Je citerai , entre autres , le livre de Rask ; Undersœgede om de t (j amie ulandskesprocj, Tuii des meilleurs ouvrages philologiques qui aient paru dans les temps modernes.
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être notre opinion, nous nous garderons bien de rien conclure , et nous clierclierons seulement à rapporter aussi exactement que possible ce que ! on sait sur les runes.
Le mot rune en islandais signifie /^f/ro/c, mais surtout parole mystérieuse. Il se retrouve dans la langue méso-golliique, kymrique, anglo-saxonne, et toujours avec la même signilîcalion. Les Finnois remploient pour désigner leurs chants populaires, leurs vieilles ballades (1) , et les sagas islandaises lui donnent souvent aussi le même sens.
Selon les traditions anciennes , les runes furent apportées dans le Nord par Odin. Ce fut lui qui apprit au peuple à s'en servir, et qui lui révéla leur puissance magique. Avec les runes, il pouvait, dit l'Edda (2\ guérir les maladies, apaiser les orages, arrêter une flèche dans son vol. Avec les lunes il brisait les chaînes des prisonniers, il réveillait les morts, il étouffait un incendie. 11 savait conmient il fallait les employer pour gagner famour d'une femme, et il connaissait des secrets mystérieux qu'il ne voulait révéler qu'à sa sœur ou à sa bien-aimée.
Dans une autre partie de Tlidda, Sigurd prie une valkyrie de lui enseigner la sagesse, et elle lui apprend diflércntes espèces de runes; les runes victo-
(1) On a piil)lic dernièrement en Allcma^jne un recueil Je baUadcs finnoises avec le tilre de Finninche Ritncn.
(2) Runa-ThatCr,
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rieuses pour résister à ses ennemis, pour triompher dans les combats; les runes de mer pour n'avoir rien à redouter des orages ; les runes de foret pour connaître les plantes médicales , et traiter efficacement toutes les plaies.
On gravait les runes sur la proue du navire , sur le pommeau du glaive , sur les cornes à boire , quelquefois sur des baguettes en bois que Ton portait en guise d'amulette (1), et le peuple croyait à la vertu de ces caractères mystérieux. Un jour on présenta à Egil une coupe empoisonnée, il s'ouvrit une veine, en fit jaillir du sang , écrivit avec ce sang des paroles runiques sur la coupe, et à l'instant elle se rompit en deux (2). Un autre jour, on le conduisit auprès d'une jeune malade pour laquelle on avait inutilement employé tous les remèdes; il la fit lever, chercha dans son lit, et, à la place où elle était couchée , trouva une baguette couverte de caractères runiques. Il prit cette baguette , la jeta au feu , et en replaça une autre , avec d'autres lettres, sous l'oreiller de la malade. A peine s'était-elle mise dans son lit , qu'il lui sembla qu'elle sortait d'un long sommeil. Elle se sentait encore très-faible , mais elle était guérie.
(1) Les Groëiilandais ont encore de pareils amulettes , et croient qu'en employant de certaines manières quelques caractères de Talphabct , ils peuvent faire mourir Torgarnsuk , leur esprit le plus puissant. Voyez Egede. Det yamle Grœnlands nye Perlustral'ion.
(2) E(jilssa{ja , pag. 212.
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Quelquefois la rune irétait autre chose qu'une lettre hiéroglyphique. On la gravait avec la pointe d'un couteau sur le bras, ou sur la poitrine. Un iY signifiait natid (nécessité); un J, js (glace); un F, Frcija (déesse de Tamour); un l'It^ Thor fdieu de la force^l. C'étaient là les runes puissantes, les runes mystiques, enseignées par les dieux, adoptées par la foule et perpétuées par la tradition.
Mais il y avait à côté de ces hiéroglyphes revêtus d'un tel prestige, un alphabet runique fort simple, servant aux inscriptions de batailles, aux épitaphes, et les paysans de la Korwége, de la Finlande, les employaient à se faire des calendriers. De là est venu tout le merveilleux des croyances populaires. Cet alphabet se composait de quinze à seize caractères (1). Il n'y avait qu'un seul caractère pour les consonnes dont l'accentuation se ressemble , pour le (j et le k, pour le d et le t, pour le ft, et le p , pour le u, le î;, le j/ (2). Évidemment c'étaient là des caractères d'écriture venus de l'Asie, et descendant peut-être en droite hgne des Phéniciens. Mais le peuple, qui ne les comprenait pas, leur attribua une inlluence mystérieuse. Il lui fallait un moyen quelconque de tromper son ignorance , d'amuser sa crédulité. Il prit ces hiéroglyphes et se ta-
(1) L'alphabet irlandais , qui se rapproche de Talphahet islandais et anglo-saxon , n'a encore que dix-sept caractères. L'alphabet sténographique n'en a que seize.
(2) Les Danois prononcent encore Ty comme Vu,
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loua comme les sauvages de TTiide , et se fit des amulettes comme les fakirs. Les prêtres , qui avaient sans doute intérêt à le laisser dans son erreur , ne cherchèrent point à Téclairer. Ils se servirent de l'alphabet runiquc selon leurs lois secrètes, et abandonnèrent la foule à ses superstitions.
Quand le christianisme pénétra dans le Nord , les missionnaires poursuivirent de tout leur zèle Fusage des runes qu'ils regardaient comme un reste de paganisme. Mais ils ne purent ni Tanéanlir d'un seul coup, ni faire disparaître les anciens monuments. Les runes se propagèrent parmi certaines populations, jusqu'au xïv*" siècle (1). C'est là encore une des richesses scientifiques du Nord. En prenant les runes sous le point de vue fabuleux, elles présentent un côté pittoresque des superstitions Scandinaves; en les prenant sous le point de vue réel , elles nous aident à remonter à l'origine de récriture. Un jeune Islandais que la mort a malheureusement enlevé trop tôt à de belles et savantes études , M. Bryniolsen, auteur d'une dissertation latine qui parut, il y a quelques années, avec éclat à Copenhague, après avoir comparé l'alphabet runique du Nord à l'alphabet grec, étrusque, slave, phénicien, persan, arménien, égyptien, indien, n'hésite pas à croire que cet alphabet provient, comme la langue
(1) Det danske , norske og svcnske sprogs hislovle a f Peter* sen , tome I.
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Scandinave, de la race gotho-caucasienne, et que c'est là l'origine même de récriture (1).
De cet essai grossier d'intelligence, l'Islande arrive promptement à une manifestation plus libre et plus complète de la pensée. Elle passe des caractères informes, mal composés, à l'alphabet européen; de l'inscription tumulaire à la littérature. Cette littérature ne ressemble pas à celle des autres peuples , et il suffit d'observer l'état du pays pour comprendre qu'il ne pouvait en être autrement. Il n'y a là, ni villes, ni centre de réunion. Toutes les habitations sont éloignées l'une de l'autre. Le prêtre est seul , le paysan seul. Si deux familles se rencontrent, c'est par hasard ; si elles se réunissent, ce n'est que pour un instant. Les moyens de communications sont rares etdifliciles. Le messager payé par le gouverneur s'en va deux fois par an, du midi au nord de l'ile , et met trois mois à faire son voyage. A part cette excursion oflîcielle, la famille islandaise n'a que la grande foire d'été pour savoir ce qui arrive dans le pays et au delà. Adieu donc le bruit quotidien des journaux ; adieu l'éclat de la tribune; adieu la voix encourageante du salon. L'homme qui s'occupe d'études passe solitairement sa vie au milieu de son enclos; s'il lui vient une noble et généreuse inspiration , pas une parole sympathique ne l'encourage; s'il lui vient une heure de doute, pas
(1) Pcriculum rnno(jolknm , \ vol. iii 80. Copenhague, l82o,
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une main amie n'est là pour le relever. C'est chose triste à voir et douce en même temps. Cest une preuve encore que le travail de l'inlelligence est bien au-dessus de tous ces ressorts factices dont nous voudrions le faire dépendre, que riiomme peut vivre avec bonheur dans un cercle suivi d'études, et se passer de ce murmure d'approbation que nous nous sommes habitués à envier.
Par suite de cet isolement des individus, la littérature islandaise présente un caractère singulier que Ton retrouverait difïicilement ailleurs. Elle a échappé à l'imitation, mais elle a échappé aussi à l'entraînement des masses. Ailleurs , le siècle jette au peuple une grande pensée, l'homme de génie imprime à son époque un large mouvement ; ici le siècle n'a qu'une action lente et uniforme, l'homme de génie est à peine entendu. En France, Voltaire donne à toute une génération la parole railleuse, le rire sceptique; en Allemagne, Goethe entraîne le public à la suite de WertheretdeFaust;en Angleterre, Byron fait retentir dans tous les cœurs la plainte amère de Manfred, la longue élégie de Child-IIarold. En Islande, la voix du poète passe comme l'écho de rocher en rocher, de maison en maison. Elle résonne, mais elle n'ébranle pas. Ailleurs, la littérature porte une admirable empreinte d'inspiration hardie et de spontanéité. Ici, c'est le fruit de la patience et du Iravail. En mettant décote les chants des Scaldes, les deux Edda, les Sagas, leurs plus
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heauxlivres sont des livres d'érudition : livres de droit, annales, traités de malhéniatiques, et comnientaires de théologie. La ]\ialssaga indique toute la subtilité d'esprit, toutes les habitudes juridiques des Islandais, et leurs expéditions maritimes le long des côtes d'Angleterre et de Norwége nous prouvent qu'ils devaient avoir de très-bonne heure des connaissances réelles en astrojiomie. Mais chaque œuvre écrite s'est faite chez eux laborieusement dans un grand repos, et avec une longue suite de veillées d'hiver. Quelques-unes de ces œuvres ont été livrées au public, mais il en est qui resteront longtemps encore enfouies dans l'obscur bœr qui les a vues naître.
A travers ces travaux de patience, de tempsà autre la |)oésie a fait entendre sa voix harmonieuse, et réveillé par un de ses chants le prêtre courbé sur ses livres d'étude, et le pécheur assis dans son bateau. Il n'est, comme on le sail, si pauvre pays où les muses ne puissent faire mûrir leur riche moisson. Kiles ont bien jeté de charmantes fleurs surles glaces du Groenland (1), et quand on traverse i Islande, on est heureux de les voir apparaître au milieu de ces montagnes désertes ou l'isolement est si profond, le long de ces dunes rocailleuses où le bruit de la mer est si triste.
L'Islande se peuple au ix*" siècle. Au x*" elle a des
(1) Hertler, (l*ins ses J'olkslictlcr. a traduit |)1u>i( uis (hauts grocnlaiulais , et M. Kier en a piihlié un recueil dans la laii« {jiie originale : IHerkorsuOl. Aarhauî» , 1835.
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écoles. Haller en tonde une a Ilaukadalr , dans une petite vallée près du Geyser. Sœmund, de qui nous vient TEdda, en fonde une autre dans sa solitude de poëte, Isléifr établit celle de Skalholt, et Ogniundr celle deHoolum. La première date de 999, la seconde de 1080 ; les deux autres de 1057 et 1107. On apprenait dans ces écoles la lecture, l'écriture, le chant d'église, un peu de latin et de théologie. Mais il y avait alors en Islande des hommes riches, et quand leurs fils avaient recueilli, dans le pays même , les premières notions de la science, ils s'en allaient en Allemagne , en France, en Italie, continuer leurs études. Au bout de quelques années, on les voyait revenir comme des moissonneurs, avec la gerbe littéraire qu'ils avaient glanée le long de leur route. Ils savaient, comme des clercs de Bologne et de Paris, leur quadrivium, et ils s'étaient fortifiés par leur contact avec lesjiommes les plus célèbres de chaque pays. Toutes ces excursions à travers les villes étrangères, leur ouvraient un nouvel espace dans le domaine delà pensée, et cependant ils restaient fidèles à leur pauvre contrée, et n'appliquaient qu'à des œuvres nationales l'intelligence qu'ils avaient acquise.
C'est là le beau temps, c'est là l'âge d*or de la littérature islandaise. C'est du xi' au xni" siècle que cette littérature a produit les œuvres qui, aujourd'hui, nous étonnent et nous charment le plus. L'Islande alors est jeune et forte, pleine de sève et d'audace , et lière de
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son indépendance. Elle se retrempe dans les souvenirs héroïques de ses pères, elle s'instruit par les voyages. La religion Scandinave lui garde encore ses fictions poétiques, et le christianisme réclaire de son flambeau.
Les colons de Norvège , en abordant sur les côtes d'Islande, n'ont trouvé, il est vrai, qu'une contrée aride et rebelle à toute culture , mais ils n'ont pas encore vu le sol bouleversé comme il le fut depuis par les tremblements de terre et les éruptions de volcan. Ils n'ont pas été décimés par la famine et l'épidémie. Ils occupent, au bord de la mer, de larges espaces de verdure, et des savants assurent que, sur ce sol aride où nous ne voyons plus que des masses délave, il y avait autrefoisdcs forets. Ainsi, ils vivent avecconfiance, acceptant avec courage la rigueur de leur climat, et demandant aux flots qui les entourent ce que la terre leur refuse. Tandis que les uns s'en vont jeter leurs filets le long des baies, ou explorer les rives étrangères, les autres continuent paisiblement leurs études, et la littérature se forme et s'élargit. Déjà la jurisprudence, l'histoire naturelle, les mathématiques trouvent des organes. La poésie inspire lesscaldes, et Sœmund chante la sagesse d'Odin et la cosmogonie. Les plus belles sagas se répandent dans l'intérieur des familles. Snorri-Sturleson écrit sa Chronologie des rois de Nor- >vége, et AriC hxe, par des faits positifs et des dates certaines, l'histoire primitive de son pays. C'était un
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pauvre prêtre à qni ses connaissances firent donner le surnom de frodr (savant). Il avait écrit plusieurs grands ouvrages qui ont été perdus. Il ne nous reste de lui que ses esquisses historiques, ses Scliedœ^ et le livre des origines islandaises, le Landnama bok.
Il s'est fait aussi à cette époque deux ouvrages qui ne peuvent être classés ni dans l'histoire, ni dans la poésie, et qui méritent d'être notés à part. Le premier est le calendrier ecclésiastique, connu sous le nom de Rymbegkiy le second est le Kongs-skugg-Sio ( Miroir du Roi).
Le Rymbegla fut écrit entre le xii^ et le xni^ siècle. C'est un livre composé de paragraphes détachés sur les fêtes, sur la division du temps, sur le cours du soleil, sur l'âge du monde, tout cela jeté pêle-mêle comme des noies d'érudit, comme les fragments de lecture qu'amassait Jean Paul. A côté d'un chapitre sur les évêques de l'Islande, voici venir l'histoire des empereurs romains, et puis celle des rois d'Israël, et celle d'Hector et Sémiramis. L'auteur a fait un étonnant mélange de connaissances réelles et d'idées fabuleuses. Par exemple, il croit sans hésiter à l'existence des cyclopes, des dragons, des basiliques et des syrènes comme il croit à celle d'Isleifr, premier prélat de Skaholt. Il raconte avec la plus charmante crédulité qu'il y a bien sûr des pays où les hommes n'ont pas de lête et portent le nez et les yeux dans la poitrine. D'autres ont une tête de chien et aboient quand ils
veulent parler. D'autres viennent au monde sans bouche, et ne vivent que du parfum des fleurs et de Farôme des plantes (1). Il y a quatre grands fleuves
(1) Les mêmes idées se retrouvent dans Pline, dans saint Augustin , et elles étaient répandues dans toute l'Europe au moyen âge. M. Leroux de Lincy a cité dans son Livre des lé{jendes , quelques fra^jments du Miroir du monde. Ce poëme curieux renferme une longue description des merveilles de Tlnde. Oa y trouve le passage suivant :
« Autres gens i a tous velus
Qui les poissons manguent crus
Et si boivent la mer salée
Si r'a deviers celé contrée
Biestes et homes la moitié
Et ceux ont viii dois en lor pies.
Moût par i a oribles biestes
Qui ont cors d'omcs et de chiens testes,
Qui a loz ongles tout ariestent
Et de piaux de biestes se vestent.
Autre i resont ki n'ont c'un oel Enmi le front cler et vermel Si r'a uns autres qui les vis Et la bouce ont enmi le pis Et un oel en cascune espaule Si r'a vers le flucve de Gange Une gent cortoise et estrange Et ont droite faiture d'orne Qui de Todor d'aucune pume Vivent sans plus et si vont loing La punie lor a tel besoing Que se maie puor sentaient Sans lapumc tantobt mourraient.
oM LETTRES Sm L'ISLATSOE.
qui découlent du paradis : le Gange, le Nil , le Tigre et FEuplirate, et les voyageurs ont vu en Grèce un fleuve qui teint en blanc les moutons qui viennent s'y abreuver , et un autre qui les teint en noir. On a découvert aussi en Phrygie, un lac où les pierres croissent comme des arbres, et beaucoup d'autres choses merveilleuses qu'on ne croirait pas, dit le naïf conteur, si elles n'étaient attestées par les philosophes.
Tout ce livre est ainsi fait de morceaux disjoints; c^'est en certaines parties un récit fort monotone , et dans d'autres une mosaïque curieuse de préjugés populaires, de croyances superstitieuses. Sous ce rapport , il mérite d'être lu par tous ceux qui veulent se faire une idée complète des connaissances cosmogiaphiques du moyen-âge. Du reste, il est devenu rare, et ce n'est pas sans peine que j'ai pu en acquérir un exemplaire (1).
Le Miroir du Roi ressemble beaucoup par sa forme au castoicincnt cl* un père à son fils, et à tous les livres du même genre. Il renferme deux grandes dissertations sur le commerce, et sur la cour. Il devait y en avoir deux autres sur les prêtres et les laboureurs. L'auteur aurait ainsi embrassé les quatre classes de la société. On ignore s'il a accompli son œuvre.
(1) Jljjmbeçjlay s'we vudimentum comjnill ecclçslasCicJ, I vol. iii-8o, Copenhague, 1780«
LETTRES SLR l'ISLA!VDE. 525
Dans tous les cas, les deux premières parties seulement nous ont été conservées. Ce livre fut écrit par le ministre d'un roi de Norwége pour Tinstruction d'un prince, et je ne sache pas d'ouvrage qui puisse donner une idée plus étendue et plus nette de l'état du Nord au moyen âge. Ce ministre est un homme fin et habile, homme du monde, honmie de cour, façonné à tous les usages de son époque, fort instruit en beaucoup de choses, et, du reste, crédule comme les hommes de son temps. Si vous voyiez comme il apprend à son élève le moyen d'être marchand, comme il lui recommande d'agir avec prudence , de ne pas se lier trop vite avec ceux qui viennent à lui, de ne pas placer dans la même entreprise tout ce qu'il possède, de peur de perdre tout à la fois; comme il lui indique bien le secret de vendre à propos, et la nécessité de ménager sesressources. On croirait entendre un vieux marchand de province confiant, d'une main tremblante, la gestion de ses affaires à son fils, et lui déroulant palienmient toutes les ruses de son métier.
Quand il passe de la maison de commerce à la cour, il se fait encore plus timide et plus cauteleux. Le vieux ministre a vécu au milieu des grands, dans la demeure des princes , il sait avec quelle réserve il faut approcher ceux qui tiennent en main le pouvoir. Il parle de ce teirain glissaut des châteaux comme eût pu le faire un courtisan de Louis XIV, mais pas un courtisan n'aurait représenté l'autorité royale sous
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un aspect aussi imposant. Que de précautions il faut prendre pour pénétrer dans la demeure du roi , et comme il Anit être adroit, patient et maître de soimême dès qu'on aspire à vivre auprès de lui ! Le roi n'est pas toujours de bonne humeur , il faut consulter son regard et Texpression de son visage avant que de lui adresser une demande. S'il est assis à table, on aura soin de se tenir humblement à quelque distance de lui; s'il parle, on se gardera bien de détourner la tête, de se montrer distrait, ou inattentif; s'il fait un geste, il faut pouvoir, le premier, interpréter ce geste et agir; s'il donne un ordre et qu'on ne le comprenne pas , on ne sera pas si hardi que de l'obliger à répéter ce qu'il vient de dire une seconde fois, on répondra qu'il a été entendu et qu'il va être obéi; s'il appelle un courtisan, le courtisan se jettera à genoux devant lui , et ne se relèvera que quand le roi le lui aura commandé.
Après cela viennent d'autres conseils sur la manière de se vêtir, sur les armes qu'on doit porter, et sur l'équitation. Car ce précepteur du prince est un homme universel , et il apprenait à son élève tout ce qu'on savait vraisemblablement euNorwége auxii*" siècle. Quand il lui a ainsi enseigné le respect qu'on doit aux rois, il lui enseigne, par des exemples tirés de la Bible, par l'histoire de David, de Joseph, dcMardochée, la conduite que les rois doivent avoir. Puis en lui parlant des pays qu'il peut parcourir, il lui dit
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ce qu'il sait sur chaque pays, et alors nous relomboiis dans toutes les traditions étranges du Ryinbegla et des autres géograpliies du moyen âge. Il sait qu'il y a des phoques^ au Groenland, mais c'est pour lui un animal merveilleux, qui a la tête, les yeux, les épaules comme un homme, et personne n'a vu le reste de son corps (1). Il dépeint assez exactement l'aurore boréale, mais il est dans un grand embarras pour expliquer d'où elle provient. Cependant, dit-il, comme le Groenland se trouve à l'extrémité du globe, il est probable que cette lumière vient du cercle de feu qui entoure la terre, ou des étincelles qui jaillissent des rayons du soleil quand il se couche, ou peut-élre du rellet des glaces qui couvrent toute celte partie du monde.
L'Irlande est surtout pour lui un vrai pays de prodiges. Il y a là un lac qui change la moitié d'une branche d'arbre en fer, l'autre en pierre. Il y a des sources qui teignent les cheveux. Il y a une île où l'air a une telle force vitale que personne ne peut y tomber malade. Quand un homme a atteint l'âge qu'il présume que Dieu lui destinait , on l'enmiène dans un autre pays, pour qu'il puisse mourir, car jamais dans cette île il ne pourrait mourir de maladie. Dans une autre île, quand les habitants meurent, on ne les enterre pas. On les porte près de l'église , et ils se promè-
(1) Cette description tlu phoque a été reproduite dans un ouvra{;c franrais : JicialioJi duGroùnlaml, Paris, 1667. L'auteur cite le Miroir du Hoi iromme une autorité.
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lient là tranquillement et causent avec les passants.
L'Islande est aussi une terre assez curieuse. On y trouve (les baleines dont les naturalistes de nos jours ne soupçonnent guère l'existence, et il y avait autrefois une source qui devait singulièrement plaire aux Islandais. Cette source avait le goût de la bière. Mais si par un esprit de convoitise trop grand , le buveur voulait aller bâtir sa cabane dans ce lieu privilégié , Feau merveilleuse fuyait de l'autre côté; et s'il voulait y remplir ses llacons pour les emporter, elle redevenait à l'instant comme l'eau ordinaire. Il fallait en user sobrement , et alors il n'y avait pas dans la demeure du jarl, dans le palais du roi, de boisson comparable à celle-là.
Le Miroir du Roi fut écrit vers le milieu du xii* siècle. Environ un siècle après, la littérature islandaise commençait à décliner. En 1264, la colonie d'émigrés se rejoint à la mère-patrie, l'Islande se réunit à la Norwége. Ses nouveaux rois lui conservent, il est vrai, ses lois, ses coutumes, mais ils lui imposent des gouverneurs qui ne ménagent ni sa dignité ni ses intérêts. De violentes contestations s'élèvent souvent entre les principaux habitants du pays et les envoyés de Norwége. Les évêques défendent leurs concitoyens, le peuple se plaint de la violation de ses droits, mais les préfets n'en continuent pas moins leurs injustices et leurs exactions. l'Islande, devenue province tributaire d'un autre royaume , semble avoir perdu l'é-
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nergie qui la distinguait quand elle était indépendante. Et puis le volcan plus cruel que tous les gouverneurs, plus terrible que tous les despotes , le volcan est là qui gronde et déchire la créle des montagnes , et vomit de toutes parts ses tourbillons de cendre et sa lave brûlante. Au volcan succèdent quelquefois des tremblements de terre qui ébranlent Tile entière , et au xiv^ siècle arrive la peste noire. Cette effroyable épidémie , qui avait fait le tour de l'Europe , enleva à rislande les deu\ tiers de ses habitants. A peine la pauvre île commençait-elle à se reposer de ses calamités, qu'une troupe farouche de corsaires anglais aborde sur la cote, pénètre dans Tintérieur du pays , brûle, pille tout ce qu'elle rencontre ; et soixante ans après , une nouvelle épidémie décima encore la population.
Après tant de lléaux, on ne peut guère s'atttcndre à voir le peuple occupé d'études. Aussi tout tombe dans l'oubli , travaux , histoire , science , littérature. Quelques Islandais apprennent encore dans les écoles à lire et à écrire, mais ceux qui se distinguent dans ces premiers éléments d'instruction sont proclamés savants , et ceux qui veulent arriver au plus haut faite de la science, lisent les bulles des papes et les innnunités de l'Eglise. Pendant l'espace de trois siècles, on ne trouverait pas dans tout le pays , un seul honnne comparable aux écrivains du xn" siècle. L'Islande ne produit que do pâles lambeaux d'annales et de prières
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limées. Quelques liabilants apprennent l'anglais et lalleniand par suile de leurs relations avec les marchands d'Angleterre et de Hambourg, Mais on voit à Skalholt et à Hoolum, des évéques qui ne savent même pas le latin. Au xiv*" siècle , un moine nomme Eystèin se rendit célèbre par la publication d'un poème intitulé le Lys. Mais ce poème n'est qu'une froide paraphrase des premiers chapitres de la Genèse et de l'histoire de la passion de J.-C. Un autre Islandais , Biœrn , se fit une certaine réputation par ses voyages. Il avait visité le Groenland , l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Espagne et la Terre-Sainte. On croit qu'il avait écrit plusieurs livres sur ces différents pays, mais il ne nous en est resté aucun.
La réformation vint réveiller les esprits de leur torpeur. Le mouvement d'intelligence qui s'opérait alors en Allemagne et en Danemark atteignit aussi l'Islande. On fonda une imprimerie, on réforma les écoles. Quelques bons livres furent publiés ; quelques hommes instruits et zélés répandirent autour d'eux le goût des lettres. A cette époque de régent^ ration, l'Islande ne produisit, il est vrai, aucune œuvre éclatante , mais elle se sentait ravivée par l'étude. Plusieurs Islandais érudits se mirent à écrire. Les uns suivaient les controverses religieuses dont toute l'Europe était alors occupée. D'autres cherchaient à recueillir les nouvelles notions scientifiques publiées par la France et l'Allemagne , et les transmettaient à
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leur pays. On vit paraître alors des dissertations intéressantes sur riiisloire naturelle d'Islande, plusieurs traités de médecine et de physique qui n'étaient point en arrière de ceux qui s'imprimaient alors dans les autres parties de l'Europe, et surtout beaucoup d'annales historiques. Ces annales sont froides , dépourvues de mouvement et de toute idée philosophique. (]e n'est pas là de l'histoire comme nous l'entendons aujourd'hui. Mais les faits sont racontés d'une manière précise, étages avec soin par ordre chronologique; et si ces livres sont monotones à lire, ils sont au moins intéressants à consulter, car ils ont été faits avec conscience. Les plus estimés sont ceux d'Arngrim Johnsen (i), quoique ce ne soient que des précis historiques bien pales, et quelquefois entachés d'une singulière crédulité. On peut lire aussi avec conliance les Annales de Biœrn , qui embrassent l'histoire d'Islande de 1400 jusqu'à 1645. Il travailla à cet ouvrage toute sa vie, et la plupart des faits qu'il raconte se sont passés de son temps. Presque toutes ces annales ont rapport à l'histoire de l'île. Cependant on s'occupait aussi des contrées étrangères, et l'on traduisit de l'allemand diverses chronicjues. iMais la plus belle épocjue historique de rislande est le xv!!!*" siècle Alors apparaissent successivement Torfesen, Mag-
(1) Cl yuiotja'a . swv rerum islainlivaruni, lihri 1res — iS/*e cimen Islamlicv lùsloricum.
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nussen , Finnsen, trois hommes dont les Islandais parlent avec vénération.
Le nom de Torfesen est européen. C'était un liomme d'un rare savoir et d'une critique sévère , qui, en se dévouant à l'étude des antiquités du Nord, rendit de grands services à son pays. La chronique de Norwége et l'introduction mise en tête de sa chronologie des rois de Danemark (1), devront être étudiés par tous ceux qui veulent avoir une connaissance exacte de l'ancienne Scandinavie.
Arne Magnussen est celui à qui l'Islande doit d'avoir vu sortir de l'oubli où ils étaient plongés ses monuments littéraires. Il dévoua sa vie entière à cette œuvre de science , qui était aussi pour lui une œuvre de patriotisme ; et il y consacra sa fortune.
Le nom de Finnsen est peut-être moins connu du monde savant. Mais il sera chéri et respecté de tous ceux qui ont eu recours à son excellente histoire ecclésiastique (2).
Pendant que la science historique se relevait ainsi de son affaissement passé, la philologie faisait aussi quelques progrès. Au xvii*" siècle, Olafssen compose
{1) Séries Vynastorum et regum Baniœ, I vol. in-4*s 1702. On lui doit aussi : Hisloria rerumnorvey'icarum^ i vol. in-folio, 1711. Grœnlandia anliqua , etc., etc.
(2) Hisloria eçclesiasUca Islandiœ, 4 vol. in-4o, Copenhague , 1772.
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son lexique runique. Plus lard , J. Magnussen, le frère de celui dont nous venons de parler, écrit une grammaire islandaise. Vidalin publie une fort belle dissertalion sur l'ancienne langue Scandinave, et plusieurs érudits joiguenl aux sagas qui s'impriment à Copenhaque des vocabulaires détaillés et des notes Irès-recommandables. On n'avait pas encore d'histoire littéraire nationale. Finnsen la traite avec savoir et habileté dans son Jiisloire ecclésiastique, et Kinarsen publie sa Scicujrapliia, Ce n'est qu'une esquisse de la littérature islandaise, un catalogue raisonné, une table chronologique. Mais l'esquisse est complète. Tous les noms s'y trouvent, toutes les notes bibliographicpies, toutes les dates; et si ce livre laisse beaucoup à désirer sous le rapport des développements, il n'en est pas moins précieux comme indication.
A la même époque, la poésie revient aussi visiter l'Islande, et s'essaye à reprendre sur la vieille lyre des scaldes des accords oubliés. Mais elle n'a pas encore retrouvé sa hardiesse d'invention d'autrefois, et au lieu de créer, elle copie. Des soixante-dix-huit poètes cités par Einarsen, la plupart n'ont fait que rimer des anciennes sagas. D'autres traduisent en vers des chapitres de la Bible. Tous chantent obscurénicnt sous l'humble toit qui les abrite. Un seul s'est ac(|uis quelque célébrité. C'est llalgrim Pelerssèn , Tauleur d'un recueil de psaumes que l'on trouve aujourd'hui clans toutes les familles d'Islande. Mais vers la lin du sièele
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dernier, cette poésie limide et défiante s'enhardit et parle un langage plus élevé. Unsysselmand de Reykiavik écrit plusieurs poèmes remarquables, et une comédie qui no pas encore été imprimée , mais q^ui est fort vantée de tous ceux qui la connaissent. Un pauvre prêtre traduit, dans sa solitude. Pope, Milton, Klopstock. Un homme déjà renommé pour sa science de naturaliste, Eggert Olafssen, Tauleur d'un voyage intéressant en Islande, compose un recueil de vers que tout le monde lirait avec charme. Sa poésie est tendre et rêveuse. Elle a tout à la fois le caractère de l'idylle et de l'élégie, et elle est simple et vrai. C'est un homme des champs qui s'est plu à célébrer son enclos de verdure, ses montagnes d'Islande, ses lacs limpides. C'est un père de famille qui a redit d'une voix émue et touchante ses joies d'intérieur et ses rêves d'amour. Il avait un frère qui était poète aussi et qui a laissé quelques chansons. Mais celui-ci est gai et frivole; il chanteà toutpropos, et sa chanson a la forme riante et coquette. Il amuse , mai son frère intéresse.
La société littéraire de Reykiavik a publié les œuvres de ces deux poètes, et celles de Grœndal; il serait à souhaiter qu'elle pût continuer ses collections.
Il n'y a point de poésie populaire en Islande, dans le sens que nous attachons à ce mot, et il ne peut pas y en avoir dans un pays où les habitants vivent isolés l'un de l'autre, où l'on ne voit pas, comme en Allemagne, de ces grandes réunions d'étudiants, d'ouvriers
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qui se cominiiniqiieiU par le chant, la ballade de Schiller, ou les slrophes patriotiques dH hland. D'ailleurs, les Islandais ont le caractère sérieux et triste. Ils ne chantent pas, mais ils lisent. Il n'y a point parmi eux de gondoliersde Venise, et point de Bursche. Mais le livre qu'ils aiment passe de maison en maison. On le lit à la veillée, on en parle en travaillant. Voilà sa popularité, et Déranger pourrait être leur poëte populaire, sans qu'ils eussent jamais chanté un seul de ses vers.
Il est surtout un homme dont ils chérissent le nom, dont ils recherchent les œuvres avec empressement. Cet homme est M. Thorarensen, qui remplit aujourd'hui les fonctions de préfet dans le Nordland. (/est un vrai poëte par la pensée, par la forme , un poëlequi aime son pays et qui le chaiiteavec enthousiasme. Je ne l'ai pas vu, mais j'ai été en correspondance avec lui, et ses lettres m'ont frappé par leur candeur et leur modestie. Ses poésies sont encore disséminées dans diflérents recueils, mais tous les Islandais les possèdent. J'ai choisi, pour essayer de les faire connaître, deux de ses pièces les plus goûtées en Islande. Qu'on me permette de les joindre à cet article. J'avouerai franchement que cette traduction ne rend pas l'expression nette et brillante de l'original ; mais l'auteur, qui parle et écrit facilement notre langue, m'a du moins envoyé un certificat en bonne forme constatant que je n'avais pas fait de contresens.
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La première de ces pièces est un chant palrioliquc composé par M. Thorarensen lorsqu'il étudiait à Tuniverité de Copenhague. La seconde est une élégie de mort.
Ma vieille et noble Islande , b ma douce patrie, Reine des monts glacés , tes fils te chériront, Tant que la mer ceindra la grève et la prairie, Tant que Tamour vivra dans une âme attendrie, Tant qu'au soleil de mai nos champs reverdiront.
Du sein de Copenhague où pèse le nuage Nous tournons nos regards vers le toit paternel. Ne pourrons-nous bientôt revoir ton beau rivage? Ici nous ne trouvons qu'un froid et faux langage, Ou le bruit importun , ou le rire cruel.
L'aspect de ce pays sans montagnes nous lasse, Souvent cet air épais , ce ciel lourd nous fait mal. Même niveau partout, et partout où je passe Je cherche vainement ce large et grand espace Qu'on découvre aux sommets de notre sol natal.
Mieux vaut s'en retourner, mieux vaut revoir encore La contrée où le vent est plus froid , mais plus pur; Les champs couverts de neige éclairés par l'aurore, Et les flots de cristal que le soleil colore, Et les lœkul brillants avec leur ciel d'azur.
Ma vieille et noble Islande , 6 ma douce patrie, Que le ciel te protège et te garde la paix .' Pour toi chacun de nous s'émeut , espère et prie. Puisse le sort sourire à ta rive chérie. Puisse un bonheur constant t'animer à jamais !
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SIGRUIH.
Un jour je te disais : Si tu meurs la première, Reviens me visker. Mais tu ne croyais pas Que je pusse arracher ton corps à la poussière, Baiser tes yeux éteints , t'enlacer dans mes bras.
Je ne t'aimerais pas , ma douce fiancée, Si mon amour devait s'arrêter au tombeau ; De ton front virginal la fraîcheur est passée, Mais je revois toujours ton visage si beau.
L"air vital est éteint sur ta bouche riante, Mais un souffle éternel est venu t'animer. Et tu resteras jeune à jamais et charmante. Comme aux jours où le monde apprenait à t'aimer.
Ne me délaisse point dans ce lieu monotone. Je suis seul ici-bas, son{je à moi dans lescieux. Lorsque dans nos rochers gémit le vent d'automne. Oh! reviens ; montre-toi quelque soir à mes yeux.
Si la lune apparaît à travers le nuage. Et si ta main me cherche et m'effleure en passant. Je me réveillerai pour voir ta chaste image, Pour entendre ta voix atcc son doux accent.
Puis pose sur mon sein, pose ta tête blonde,
Et dans tes bras de neige, ô mon ange, prends-moi,
Enlève les liens qui m'attachent au monde.
Je voudrais être libre et partir avec toi.
Et traversant alors l'aurore boréale.
Loin des lieux où toujours je n'ai fait que gémir.
Sur ces nuages d*or teints de pourpre et d'opale Nous irions tous les deux chanter, rêver, dormir.
La poésie de M. Tliorarensen ne ressemble guère à celle des anciens scaldes. Ce n'est plus Tâpre langage des hommes qui d'une main tenaient la harpe et de l'autre l'épée. C'est la voix d'une âme rêveuse et aimante qui a souvent caressé maint prestige et pleuré mainte déception. A voir ces vers islandais revêtus d'une teinte méridionale, on dirait que le génie poétique d'une autre contrée est allé s'asseoir auprès de l'homme du Nord, et que l'hiver, dans le silence des nuits, celui de qui nous viennent ces stances mélancoliques a plus d'une fois prêté l'oreille aux chants d'amour de Lamartine, aux élégies rêvées près du golfe de Baya.