‹ Lettres sur l'IslandeChapitre 9 sur 11 · SAGA DE MAL · texte numérisé non relu

SAGA DE MAL

La saga de Mal date du xif siècle, (^est non-seulement l'une des traditions islandaises les plus largos et les plus complètes, c'est lune des plus anciennes. l>eux grandes fleures dominent danscette sagaiGunnar

"Jo

et Niai; riiomme fort et riiomme habile; le guerrier et le jurisconsulte. Un peu plus tard arrive le prêtre, et tout le moyen âge se trouve compris entre ces trois individualités; tout le moyen âge primitif, bardé de fer, restreint par la loi, civilisé par le christianisme. Mais l'époque à laquelle vivait Niai touche encore à Tàge héroïque. Le soldat est au-dessus de tout; le prêtre et le jurisconsulte viennent après lui. Le bruit des batailles passe avec un retentissement sinistre à travers tout ce long récit; le plaidoyer du légiste, le sermon du missionnaire, le compriment quelquefois , mais ne l'étouffent pas; bientôt il se relève et tonne de nouveau au sein des familles, au milieu des grandes réunions. Le peuple se réveille au cliquetis du glaive, et reprend son bouclier et marche joyeusement au combat. Car là est encore sa vie et son orgueil : il vénère ceux qui le prêchent au nom de Dieu , mais il se passionne pour ceux qui le guident sur le champ de bataille ; il encense ses prêtres à l'autel , mais il porte ses chefs sur le pavois ; il canonise ses martyrs, mais il déifie ses héros.

Aussi voyez comme les vieux chroniqueurs d'Lslande se sont plu à peindre leur guerrier favori , leur Gunnar: il est grand et fort; il a le regard expressif, la tête couverte de longues touffes de cheveux et le visage beau ; il est riche et généreux , adroit et hardi. Avec son arc et ses flèches il ne manque jamais le but , avec son épée il ne craint aucun ennemi; il est si agile

LETTRES SUR l'ISL\>DE. 2G7

à la course que personne ne peut le suivre, et il nage comme un phoque. Auprès de lui, nul ne peut rester indifférent: on le hait ou on Taime, et on se fait tuer pour le défendre, ou pour le combattre.

A côté de lui paraît Mal, homme froid, mais habile, et renommé pour sa finesse d'esprit et sa science de de jurisconsulte.Nial n'a point de barbe. Les historiens guerriers de ce temps-là ne pouvaient se figurer qu'un homme ayant de la barbe consacrât sa vie à étudier les lois. Gunnar et lui forment ensemble un parfait contraste. L'un est bouillant et impétueux, l'autre calme et réQéchi ; celui-là ne rêve que voyages et batailles, celui-ci reste tranquillement dans la demeure que lui a léguée son père. Mais souvent l'impétuosité de Gunnar le trompe, et il a recours à Niai. Le guerrier tombe dans un danger où son courage est inutile , et la prudeiice du jurisconsulte le sauve. Les siècles barbares rendaient quelquefois hommage à rintelligence. Ils reconnaissaient la fragilité du glaive et Tautorité de l'esprit.

A côté de ces deux personnages importants se groupent d'autres figures non moins caractéristiques: Kolskeggr , le fidèle compagnon de son frère , et Kari , l'opiniâtre, et l'intrépide Flosi. 11 faut remarquer encore Hallgerdr, femme de Gunnar , et Bergthora, son ennemie. La haine de ces deux femmes est un des plus puissants mobiles de cette longue tradition. Les hommes s'entretuent ici pour obéir à la passion de

208 LETTRES SLR l'iSLANDE.

Hallgcrdr, comme dans les INiebclungcn , pour satisfaire à la vengeance de Chrimliilde.

A peine Gunnar a-l-il appris à manier la hache pesante et à bander un arc , qu'il aspire à s'en aller comme ses compatriotes sillonner TOcéan , explorer les côtes étrangères ; il équipe un bateau et part avec Kolskeggr. Bientôt il rencontre un bâtiment comme le sien, il Tattaque et le pille. On lui dit qu'une troupe d'hommes intrépides vient d'aborder dans une baie; il y court, engage le combat, et remporte la victoire. 11 n'a point de route déterminée, il erre de côté et d'autre, comme le vautour qui cherche sa proie. La où la voile du navire se déroule au vent , là où il y a du sang à répandre et des hommes à piller, là est son but , là est sa joie, et il vogue, l'intrépide pirate, et le bruit de ses exploits passe de bouche en bouche.

De temps à autre , il aborde la terre , et les grands du pays l'appellent à leurs fêtes, et se plaisent à l'entendre raconter ses voyages. Le jarl Hakon lui donne un bracelet d'or et des provisions pour son navire. Le roi de Danemark lui fait les offres les plus brillantes pour le garder auprès de lui , mais û ne veut pas renoncer à son pays d'Islande. Il aime à y rapporter les dépouilles de ses ennemis, et il est lier de voir son nom chanté par ses compatriotes. Quand il arrive dans sa demeure, sa vieille mère l'embrasse avec orgueil, et quand il se présente à l'Althing, chacun se presse autour de lui. Un jour, il rencontre a!i milieu des

LETTRES SIR L' ISLANDE. 2i3l)

champs une jeune femme dont la beauté le frappe; elle portait une robe écarlale, un corset brodé en argent, et ses grands cheveux blonds comme Tor tombaient sur ses épaules; c'est llallgerdr, la lîlle d'un riche Islandais ; elle a été mariée deux fois, et deux fois son mari est mort de mort violente. Tout le monde dit que c'est une méchante femme ; mais il n'y a pas dans toute la contrée un regard plus doux que le sien et une figure plus attrayante. Gunnaren devient amoureux , et l'épouse malgré les représentations de ses amis, malgré les conseils de Niai. Les noces se font au commencement de l'hiver, noces bruyantes, où les conviés arrivent avec leurs armes comme à un rendezvous de bataille, où les tonnes de bière et d'hydromel se vident au niilicu de la salle ; espèce de lice bachi(pie où le pirate aguerri s'applaudit de voir autour de lui ses adversaires tomber sous le poids de la boisson , comme il s'applaudit de les voir tomber en rase campagne sous le poids de sa lance.

Lne dispute éclate entre llallgerdr et Bergthora, la lénnne de Niai , et alors commencent les guerres de familles. L'aimée suivante , llallgerdr fait assassiner un valet de sa rivale et annonce ce meurtre à son mari, (iunnar, qui sait comment un honmie d'honneur doic se comporter en pareil cas, va trouver Niai, et lui dit: Ma femme a fait tuer un de tes gens, condjien te dois-je? — Niai demande douze onces d'argent. Quelque lem|)S après, Berglliora prend sa revanche, et

270 LETTRES SUR l'iSL^INDE.

Niai rembourse à Gunnar les douze onces d'argent qu'il a reçues. Une autre année même meurtre, mêmes représailles, et le même compte courant s'établit et se solde de part et d'autre. C'était la loi de l'Altliing: la mort de l'homme était tarifée, seulement le tarif variait pour le serviteur et pour le maître, pour l'esclave et pour l'homme libre. Un Islandais pouvait tuer tant qu'il avait de l'argent; mais il ne fallait pas qu'il fît banqueroute à l'assassinat, car alors la loi devenait implacable pour lui, et le peuple le regardait comme un homme sans délicatesse.

La femme de Gunnar ne se contentait pas d'envoyer de temps à autre un de ses émissaires décimer les gens de Niai ; elle étendait ses regards plus loin. Il était survenu en Islande une année de disette comme ce malheureux pays n'en a que trop souvent éprouvé. Dans ce temps de calamité, Gunnar avait distribué tout ce qu'il possédait, et il tomba lui-même dans le dénuement. 11 souffrait sans se plaindre, mais Hallgerdr n'avait pas la même patience. Un jour, pendant que son mari était à l'Althing, elle envoie un de ses valets piller la maison d'un paysan , nommé Otkell, plus riche et plus avare que les autres. Le valet entre la nuit dans la demeure qu'on lui a enseignée , charge deux chevaux de provisions , et pour qu'on ne s'aperçoive pas de son vol , met le feu au magasin et s'en revient. Quelque temps après, Gunnar s'aperçoit de cette nouvelle opulence et de-

LETTRES SLR l'iSLAADE. 271

mande à sa femme doùelle provient. — Quefimporie? dit Hallgeidr, il ne convient pas aux hommes de se mêler de pareilles choses. — Gunnar irrité lui donne un soufflet. — Je me souviendrai de celte offense , dit la fière Hallgerdr, et quelque jour je m'en vengerai. Nous verrons plus tard comme elle se vengea.

Cependant Otkell a su par qui il avait été volé et veut user de représailles. Un jour on vient avertir Gunnar que Ton a vu passer non loin de sa demeure , huit hommes armés. — C'est sans doute Otkell , s'écrie-t-il ; et à l'instant il prend son épée et son casque , et s'élance après lui. Son frère Kolskeggr le suit en toute hâte. Le combat s'engage. Otkell est plein de courage , et ses compagnons le soutiennent avec énergie ; mais rien ne résiste à l'impétueuse ardeur de Gunnar. 11 pousse son cheval en avant, et de sa lourde lance de fer brise casque et cuirasse et renverse son ennemi à ses pieds. Après une lutte acharnée , Gunnar s'en revient en triomphe avec son frère, et les huit hommes ont cessé de vivre.

L'été suivant , quand il se présenta à l'assemblée populaire, la foule se souleva contre lui. Les parents d'Otkell avaient juré de le faire proscrire. Mais il ne lléchit pas devant Forage , et Mial vint à son secours. On gagna par des présents quelques-uns de ses ennemis, on adoucit les autres par des promesses, et Gunnar sortit de l'Althing plus puissant et plus redouté que jamais. A peine celte heure de crise élaii

'^72 LETTUES SUR L'ïSLANDE.

elle passée, qu'il engagea une nouvelle bataille, et souleva de nouvelles animosités contre lui. Cette foiSj Niai eut peur. Prends garde, lui dit-il , la loi t'a absous, mais tes ennemis ne l'ont pas pardonné. ïa popularité s'en va , et le nombre de ceux qui le haïssent augmente. A la première occasion lu les verras se lever en masse contre toi , et alors nous n'aurons plus assez de force pour leur résister.

Tout ces sages conseils du jurisconsulte étaient perdus pour Gunnar. 11 ne pouvait ni vivre en repos dans sa demeure, ni éviter une querelle. Peu de temps après il attaque encore un de ses voisins et le tue. C'était un homme noble, appartenant à une famille riche et puissante. Les ennemis de Gunnar accourent à l'assemblée populaire et crient vengeance contre lui. L'un d'eux se lève et prononce la sentence d'exil : < Qu'il soit banni, dit-il , chassé, privé de tout secours; que l'on partage ses biens en deux parts, l'une pour moi , l'autre pour les pauvres de son district. » Le peuple capricieux, le peuple qui autrefois saluait avec amour son valeureux Gunnar , le peuple applaudit à celte sentence. Gunnar lui-même se défend mal , et ses partisans n'osent plus élever la voix pour le soutenir. Mais Niai ne l'abandonne pas. Il parle, il plaide, il intercède; il se glisse au milieu des groupes agités, et calme peu à })eu leur effervescence. Les plaintes portées contre Gunnar étaient trop fortes pour (pi'il put être complélement ab-

LETTRES SLR L'ISLAÎSDE. 275

SOUS, mais la sentence de ses adversaires fut adoucie, et les juges de rAIlliing le condamnèrent, lui et son frère , à une amende et à trois années de bannissement, i Va , dit Niai , soumets-toi à cet arrêt, et lu reviendras avec honneur dans ton pays. Mais si tu braves encore la haine de tes ennemis, je tremble qu'un grand malheur n'arrive, i

Gunnar s'éloigne avec tristesse et se résout à partir. 11 prépare le bateau qui doit l'emmener, dit adieu à Niai , à sa femme, à ses gens, monte à cheval avec son frère, et se dirige vers la cote; mais, arrivé à une certaine distance, il tourne la tète, regarde les montagnes d'Islande, et cet homme, dont rien jusque là n'avait pu ébranler la fermeté, s'émeut et s'attendrit à la vue du pays qu'il doit abandonner. Oh ! s'écrie-t-il , jamais ces champs ne m'ont paru si beaux, jamais ce ciel ne s'est montré si pur. iNon , je ne partirai pas. J'accepte tout ce qui peut m'arriver. Je retourne dans ma demeure, et j'y resterai.

En vain Kolskcggr lui représente-t-il la. colère qui va éclater contre lui , les dangers qu'il va courir. L'homme de guerre, le pirate n'a plus qu'une pensée, l'amour de son pays, le désir de revoir sa demeure. Il sourit aux collines arides qui s'élèvent devant lui, aux plaines de lave qui se déroulcîiit à ses pieds, et écoute d'une oreille distraite les remontrances de son frère. Kolskcggr part et s'en va en Danemark, (iunnai" reste.

A celte nouvelle , la fureur s'empare de ses ennemis. Maintenant ils savent que la loi est impuissante à le dompter, ils se réunissent et jurent de s'emparer de lui , ou par force , ou par surprise. Une nuit ils se glissent autour de sa demeure , tuent le chien qui lui servait de garde , et tentent d'escalader la chambre où il couche. Gunnar se réveille , saisit son arc , et l'homme qui s'était cramponné à la muraille retombe par terre. — Gunnar est-il là haut ? lui demandent ses compagnons. — Vous le voyez, répond-il en montrant la flèche qui lui a traversé le cœur , et il expire. Un autre lui succède ; et retombe comme lui. Au milieu même de l'obscurité, l'adresse de Gunnar ne le trompe pas ; il dirige avec un coup d'œil sûr son arc contre ses adversaires. Chaque flèche atteint un homme, et chaque homme atteint est hors de combat. Déjà l'ardeur des assiégeants se ralentit ; ils voient leurs rangs se dégarnir, et regardent avec effroi cette fenêtre étroite d'où partent tant de flèches meurtrières. L'un deux propose d'incendier la maison, mais les autres repoussent avec indignation ce moyen lâche et honteux. Le combat se ranime, et Gunnar est infatigable; du haut de sa demeure , il semble se jouer de la colèie de ses ennemis et de leurs efforts impuissants. Deux hommes sont morts devant lui et huit autres sont torturés par leurs blessures. Une voix s'élève encore pour demander qu'on le brûle dans cette maison , mais cette voix n'est pas écou-

LETTRES SLR l'ISLANDE. 275

lée. Enfin un des assiégeants parvient à monter auprès de la fenêtre où se tient Gunnar et coupe la corde de son arc. Gunnar saisit aussitôt sa hache et lui fend la tête en deux. Un second veut le remplacer, et Gunnar lui abat les deux mains. Cependant il ne peut plus éloigner ses ennemis comme il le faisait avec ses flèches. Le malheureux les voit qui se pressent autour de sa demeure et cherchent à Tescalader l'un après l'autre ; il appelle sa femme , et lui crie : Coupe-moi une tresse de tes cheveux , et donne-là à ma mère pour la tordre et en faire une corde. — Ce que tu demandes , dit Hallgerdr , est-il pour loi d'un grand prix? — Il y va de ma vie, car mes ennemis ne s'empareront pas de moi si mon arc est en bon état. — Eh bien, lui dit sa femme, souvienstoi du soufllet que tu m'as donné. J'avais promis de m'en venger. Voilà le jour que j'attendais. Gunnar jette sur elle un regard de mépris. — Je ne te demanderai plus rien , dit-il, et il se défend avec sa hache et son bouclier. Longtemps encore, il soutient ce rude combat, mais il est seul, le nombre de ses ennemis l'accable, son sang coule de toutes parts , son bras s'affaiblit , et il tombe couvert de blessures.

On l'ensevelit avec des larmes; ceux qui l'avaient le plus haï vantaient son courage, et quelque temps après le peuple entourait sa tombe de prodiges et racontait avec enthousiasme ses combats et sa gloire.

270 LETTRES SCR l'ISLANDE.

Gunnar mort, la saga n'est pas finie. Les fils de Niai ont comme lui une vie de guerre et d'aventures ; comme lui , ils s'embarquent sur un bateau , et , confiants dans leur force, s'abandonnent au vent qui les pousse, à la vague qui les entraîne. Tout leur bonheur aussi est de se battre, tout leur orgueil est d'étonner les gens du peuple par leurs réci s , les hommes de guerre par leurs trophées. De retour en Islande , ils ont de violentes disputes, et le vieux Niai, à qui la mort de Gunnar semblait devoir rendre le repos, est obligé de se rendre encore chaque année à TAlthing, et de payer chaque année de nouvelles rançons. Mais le nombre de leurs ennemis s'augmente sans cesse , et bientôt la haine qu'on leur porte retombe sur leur père. Un jour, ils attaquent à l'improviste un jeune homme fort aimé dans le pays, et le tuent. La femme de ce jeune homme s'en va elle-même sur le champ de bataille relever le corps de son mari , elle le dépouille de ses vêtements ensanglantés et les enferme dans un coffre ; puis , elle convoque tous ses parents. Parmi eux il s'en trouvait un , nommé Flosi, dont elle connaissait le caractère ferme et audacieux. Quand le banquet de famille est achevé , elle ouvre le coffre, et tirant ce vêtement de mort, cette robe de César, elle prononce le cri de vengeance. Tous le répètent après elle, tous jurent de la venger.

Dans le défilé étroit de TAllmannagià, au milieu de cette sombre enceinte de rochers, Flosi rassemble ceux

qui ont promis de le suivre, et arrête son plan de bataille contre Niai. Un d'eux les trahit, et va prévenir le vieillard du danger qui le menace; mais Niai ne veut pas fuir; il se fie à sa prudence et ses fils à leur audace. Les conjurés arrivent à l'entrée de la nuit, au nombre de cent. Les enfants de Niai veulent marcher au-devant d'eux, mais leur père les relient. Nous sommes trente ici, dit-il, il nous est plus facile de nous défendre. Cette fois son esprit de prévision l'abandonnait. Les jeunes gens cèdent à ses ordres, mais à regret. Cependant ils disposent leurs armes, lancent des flèches et tuent plusieurs hommes. Les conjurés , effrayés de cette attaque , entourent la maison et y mettent le feu. I^a flamme gagne rapidement les solives du toit , les lambris qui recouvrent les murailles, les femmes souffrent et se plaignent, et Niai leur dit : t Rassurez-vous , ne cherchez pas Tune et l'autre à vous décourager. Ce n'est qu'une tempête passagère; Dieu est miséricordieux et ne nous laissera pas brûler ainsi dans ce monde ni dans l'autre. » Le vieillard cherchait ainsi à les consoler; mais les flammes s'étendent et enveloppent la maison. Niai s'avance sur la porte et demande si Flosi est assez près pour l'entendre. Oui, répond Flosi, je peux t'enlendre. — Eh bien , veux-tu faire la paix avec mes fils, ou veuxtu permettre à quelques-uns des miens de sortir? — H n'y aura point de paix entre tes fils et moi, dit Flosi, et je ne m'éloignerai pas d'ici avant qu'ils soient tous

278 LETTRES SIR l'ISLANDK.

morts; mais je laisserai sortir les femmes, les enfants, les valets. Niai rentra et dit : » Sortez vous tous, qui en avez la permission : sors aussi, Thorhalla, épouse d'Asgrim, et emmène avec toi ceux qui sont libres. » Thorhalla dit : « Je ne croyais pas me séparer ainsi de Helga, mais j'engagerai mon père et mes frères à tirer vengeance d'un tel attentat. » — « Va, s'écria Niai, tu seras heureuse, car tu es une digne femme. » Elle sortit et avec elle plusieurs personnes. Astridr dit à Helga, fils de Niai : « Viens avec moi, je te couvrirai d'une robe, et je cacherai ta tête sous une coiffe de femme. > Helga ne voulait d'abord pas y consentir, mais enfin il céda à ses instances. Astridr leur mit une coiffe; Thorhilldr le revêtit d'une robe; tous deux l'emmenèrent avec elles et avec Throrgedr, et d'autres encore. Mais Flosi s'écria en le voyant passer : « Voilà une femme qui est bien grande et qui a les épaules bien larges; arrêtez-la et ne la laissez pas échapper, i A ces mots, Helga se dégage de son vêtement, tire son épée qu'il tenait cachée sous le bras et en frappe l'homme qui se trouvait auprès de lui; mais au même instant Flosi accourt et lui abat la tête ; puis il s'approche de la maison enflammée et appelle Niai et sa femme. Niai se présente : « Je ne veux pas te laisser brûler ici sans défende, dit Flosi, tu es libre de sortir. » — f Non, répond Niai, je suis vieux et trop faible pour venger mes fils, mieux vaut mourir que de vivre dans l'ignominie. « — Mais toi, dit Flosi, à

Berglhora, il faut que lu sortes, lu ne dois pas périr ainsi. > Bergliiora répond : « J'ai été unie jeune à Niai, j'ai promis de partager son sort. » Et tous deux rentrent dans leur demeure. — Que ferons-nous maintenant? demande Berglhora. — Nous irons nousmettre dans notre lit, répond INial, la chaleur me fatigue. > Berghthora dit à Thor, son petit-fds. — Je voudrais te voir sortir et échapper aux flammes. — Ma bonne mère, s'écria-t-il, tu m'as promis de ne pas me quitter tant que je voudrais être auprès de toi. J'aime mieux mourir avec vous que de vous survivre. » Berglhora prit Tenfant et le porta dans le lit. c Maintenant, dit Niai à un valet, lu observeras l'endroit où nous nous plaçons et de quelle manière nous sommes couchés, car je ne sortirai plus d'ici, soit que le feu me consume ou que la fumée m'étouft'e, et tu sauras où il faut chercher nos restes. » Le valet répondit qu'il remplirait ce devoir. Peu de temps auparavant on avait tué un bœuf et la peau élait dans la chambre; Niai le pria d'étendre cette peau sur le lit. Le valet obéit. Le vieillard et sa femme se couchèrent et mirent l'enfant au milieu d'eux; puis ils lirent le signe de la croix, recommandèrent leur âme à Dieu , et un instant après la maison s'écroula.

Leur fils Skarphedin essaya en vain de se sauver. On retrouva , le lendemain , son corps a demi consumé par les flammes ; mais leur gendre Kari s élança à

280 LETTRES SLR L'ISLANDE.

travers le feu , parvint à gagner un marais où il se tint caché , et se réfugia chez un de ses amis.

Lui seul survit à une famille puissante. En quittant son frère Skarphetlin , il a juré que s'il parvenait à se sauver, il le vengerait , et désormais Kari dévoue sa vie à la vengeance. Nous ne comprenons plus guère aujourd'hui ces haines implacables, ces rêves sanglants qu'un homme emporte de longues années au fond du cœur. Mais à l'époque où cetle histoire se passe , et pour ces farouches guerriers du Nord , c'est presque un sentiment religieux que la vengeance. Un soldat se serait cru marqué d'une tache infamante , tant qu'il aurait laissé une offense impunie , et il pensait que les valkyries l'eussent mal accueilli au Valhalla, s'il s'y était présenté sans avoir vengé la mort d'un ami ou d'un fière.

Quelques jours après la nuit de mort et d'incendie, Kari retoiirnait à la maison de Niai. Sous les poutres noircies par le feu , sous les pierres amoncelées, il chercha les restes du vieillard , ceux de sa femme et de ses enfants, et les enterra pieusement. Puis ce premier devoir rempli , il ne songea plus qu'à finir la rude tache qu'il s'était imposée. On le vit alors courir à cheval dans toute la contrée. 11 s'en allait d'habitation en habitation, ne gardant qu'un seul désir, n'exprimant (|u'nne seule pensée, la pensée du meurtre et delà v<îngeance. A ceux qui avaient connu Niai, il rappelle la sagesse d'esprit , la douceur de caractèrect les ver-

LETTRES SIU L'lSLA^DE. 281

lus du vieillard. A ceu.v qui déjà haïssaient Flosi, il dépeint toute la cruauté de son attentat. xVu.v femmes, il raconte les souffrances de Bergthora , aux hommes riiéroïque défense de Skarphedin. 11 intéresse ainsi plusieurs fimiilles à sa cause , et plusieurs des principaux habitants du pays s'engagent par serment à lui prêter leur appui.

De son côté Flosi comprend qu'il va se trouver dans une circonstance diflîcile, et voyage aussi pour sassurer des auxiliaires. L'époque du thing arrive. Les deux chefs de parti s'y présentent armés de pied en cape. Ils posent leur tente l'une en face de l'autre, et rangent autour d'eux leur cohorte. L'assemblée judiciaire disparaît , et la vallée ressemble à un champ de balaille. La cause qui occupait tous les esprits devait être plaidée le lendemain devant le peuple. Kari visite l'un après l'autrre tous les juges. Flosi s en va trouver un jurisconsulte nommé Lyiolfr. La saga guerrière traite toujours fort mal les hommes de loi. Celuici ressemble à un avocat de comédie. — De quoi me parlez-vous ! sécrie-t-il avec indignation, quand Flosi le i)rie de lui donner un coiiseil ; ne connais-je pas toute la noirceur de votre crime, et croyez-vous (|ue vous puissiez venir me suborneret me faire man (juer à ce que me prescrit nia conscience ? — Non, dit Flosi, je resj)ecte vos scriq^ule-i. Je voulais seulement vous donner un témoignage de conliance, ei vousollrir comme unemarquede ic-ipeclet d'alf'^JiiOil

282 LETTRES SLR l'iSLAÎNDE.

ce bracelet d'or. Eyiofr pèse dans sa main le bracelet et s'écrie : Maintenant je vois la droiture de vos intentions ; votre cause est juste , et je la défendrai.

Le lendemain la foule s'assemble en tumulte autour des deux adversaires. Un homme se lève et prononce contre Flosi une sentenced'exil. MaisEyiolfr le défend avec acharnement. Il récuse les témoins , il récuse les juges, et les hommes de guerre qui accompagnent Kari et son antagoniste , las de voir la discussion se prolonger, en viennent aux mains. Il n'y a plus de juges, plus d'avocats, plus de décision légale à prendre ; les dards volent , les boucliers résonnent sous le glaive qui les frappe , et le procès se plaide par le fer et le sang. La bataille dura tout le jour et devait encore se prolonger. Un vieillard , qui avait de l'ascendant sur le peuple, s'avança au milieu des combattants et proposa de faire décider cette grande lutte par des arbitres. La proposition est acceptée. De part et d'autre on nomme les arbitres, etFlosi et ses compagnons sont condamnés, comme Gunnar, à une amende et à trois années d'exil.

Mais la colère de Kari n'est pas apaisée. Il s'informe de la route qu'ont prise les meurtriers de Niai, et il court après eux. Il les poursuit dans chaque défilé de montagnes, dans chaque habitation. Malheur à celui d'entre eux qui reste à l'écart, Kari se jette sur hii comme un oiseau de proie, et le poignarde au nom

LETTRES SLR L'ISLA?ÎDE. 285

de Niai. Flosi quitte l'Islande et Kari quitte après lui rislande. Il traverse les contrées étrangères et Kari va comme lui de mer en mer , de rivage de rivage. Un soir il entre chez un jarl , au moment où un des compagnons de Flosi racontait l'incendie de la maison de iNial. Il se tient immobile contre la porte et écoute. Le jarl demande si Skarpliedm a supporté avec courage la douleur que lui faisait endurer le feu. — Oui, dans le commencement , dit le compagnon de Flosi , mais ensuite il a pleuré. — Tu en as menti , s'écria Kari en s'élançant sur lui, et d'un coup de hache il l'élend à ses pieds.

De longues années se passent ainsi. Les deux guerriers sont devenus vieux, et l'âge n'a pas éteint la haine dans leur cœur. Mais la religion d'Odin était passée , et à la place où s'élevait naguère l'autel sanglant des sacrifices, le christianisme avait posé son mystérieux symbole. Kari et Flosi sont chrétiens. Le prêtre leur prêche la mansuétude du cœur et le pardon des injures. Flosi , touché de ses paroles , s'en va à Rome et se fait absoudre par le pape. Kari s'en va aussi à Rome et demande la même absolution. Quelques temps après ce pieux pèlerinage, Flosi était au milieu des siens, dans sa maison d'Islande. Un homme s'avance au devantde lui : c'était Kari. Les deux vieillards se tendent la main et s'embrassent. Cette fois c'en était fait des idées Scandinaves. La vieille Islande s'était régénérée par le christianisme. La saga do Niai

284 LETTRES SLR l'ISLANDE.

comiiieiieait par une guerre implacable et se lenuiluiit par un aele de repentir.

Cette Saga a été imprimée à Copenhague en 1772. En 1809, Johnsen en a publié une traduction latine avec un excellent vocabulaire.

SAGA DE GUNNLAUGI.

A côté de cette saga de Niai , si large et si féconde en événements, en voici une d'une action simple et habilement ménagée. Les noms qui s'y trouvent sont historiques, les faits qu'elle rapporte sont vraisemblables. La scène se passe dans des lieux connus , à une époque décrite dans plusieurs traditions certaines , et Gunnlaugi, le principal personnage de cette saga , était un scalde assez célèbre dont il nous est resté quelques fragments. Mais ce récit auquel les dates , les noms de lieux donnent un caractère d'authenticité a été embelli comme une fiction et se termine comme uu roman. Les chroniqueurs islandais y ont laissé l'empreinte de leur rude énergie, niais on dirait qu'une femme, dans une heure de nonchalance, a pris [ilaisir à y jeter quehpies-unes de ses douces et rêveuses pensées.

Un jour, Thorstein, le fils d'Egil, a un rêve qui l'agile;; il lui send)le voir sur le toit de sa maison un

LETTRES SLR L^ISLAPCDE. 285

cygne (1) d'une blancheur éclatante. Deux aigles aux larges ailes, à l'œil de sang, au bec de fer, s'arrêtent près de ce cygne : et , jaloux l'un de Tautre, s'élancent dans les airs, se poursuivent , se déchirent , et tombent tous deux percés de coups et inanimés. Le cygne les regarde avec douleur et pleure en les voyant mourir. Peu après un autre oiseau arrive et s'envole avec lui.

Thorstein raconte ce rêve à un de ses amis, qui le lui explique ainsi : c II te naîtra bientôt une fille fort belle ; deux hommes puissants se tueront pour elle, mais un troisième arrivera après eux et l'épousera. I

Le commencement de cette prédiction ne tarde pas à se réaliser. La fenmie de Thorstein met au monde une fille qui, en grandissant, se distingue par sa grâce et sa rare beauté. Cette fille se nomme llelga.

Non loin de la demeure de llelga vivait le père de (îunnlaugi ; c'était un Islandais riche et considéré , mais d'un caractère dilHcile; son fils eut une querelle avec lui et vint se réfugier chez Tiiorstein. Là, il connut llelga, et tous deux s'aimèrent, et tous deux passèrent de longs jours à travailler l'un près de l'autre , et de longues veillées d'hiver à se regarder et à causer ensemble. Gunniaugi était grand et fort ;

(1) Alfl ( cyçne ) eu irlandais c§t fcniiiiin

"^SG LETTRES SUR l'iSL\NDE.

il avait le courage du guerrier et rimagination du poète. Quelques semaines auparavant, il eût bravé la mer et les combats pour réaliser un de ces rêves de gloire ; maintenant son plus beau rêve était de rester là, de voir son Helga et de lui parler d'amour.

Un soir que tous les gens de la maison étaient réunis dans la même chambre, il dit à ïhorstein : « Il est une formule importante que je ne connais pas et que je veux apprendre de vous, c'est celle qu'on prononce en se mariant. » Thorstein la lui enseigna. — « Attendez , s'écria Gunnlaugi , et prenant la main de sa bien-aimée , il répéta avec enthousiasme le serment solennel. Maintenant, ajouta-t-il, vous voyez que nous sommes bien légalement mariés, et j'en prends à témoin ceux qui m'ont entendu. »

Peu de jours après , il alla trouver son père et revint avec lui demander formellement la main de Helga. — Je veux bien donner ma fille à Gunnlaugi , dit Thorstein , mais il est encore trop jeune ; qu'il voyage pendant trois ans ; à son retour je tiendrai ma promesse.

Gunnlaugi part avec douleur et cependant avec espoir; il avait les larmes dans les yeux en serrant la main de Helga ;mais il songea à son retour, et un rayon de joie dissipa la tristesse de son regard. A dix-huit ans, l'imagination est si riche et l'espérance si belle ! Comment douter du sort quand on s'embarque avec des rêves de poésie, et im premier amour dans le cœur.

Gunnlaugi s'en alla donc commencer son pèlerinage ; il visita le Danemark et la Norwége , TAngleterre et l'Irlande. Son courage de jeune homme s'était affermi, son talent de scalde s'était développé, il sillonna la mer sans crainte, et s'arrêta avec joie dans les salles de festin où ses vers le faisaient rechercher. Les jarl et les rois aimaient à le voir séjourner à leur cour. Les uns lui donnaient des bracelets en or, d'autres de riches instruments. Quand il reçoit tous ces présents , il songe à Helga et se réjouit de lui en faire un jour hommage. Quelquefois plusieurs scaldes se rassemblent chez le même jarl, et, comme jadis sous les chênes de Mantoue , ou comme , au moyen âge, dans les murs gothiques de la Wartbourg, ils s'essayent l'un après l'autre à chanter, et Gunnlaugi se distingue entre eux tous.

Un jour il arrive à Upsal , et trouve chez le jarl un de ses compatriotes , voyageur et poète comme lui. Cet homme s'appelle Rafn. Il s'est acquis une certaine réputation comme scalde, mais c'est un scalde de la méchante espèce , car il s'irrite du succès des autres, et il a l'àme étroite et vindicative. Tous deux chantent devant le prince chez lequel ils sont réunis, et tous deux blâment réciproquement leurs vers. Gunnlaugi accepte sans murmurer la critique de son rival , mais celui-ci lui dit en le quittant : — Tu m'as oiïensé en face du jarl , je m'en vengerai. Et il part pour l'Islande. Gunnlaugi retourne en Angleterre.

Rafii devient amoureux de Helga, et la demande en mariage, mais le vieux Thorstein a la parole fidèle , le cœur loyal , et il répond : <( J'ai promis ma fdle à Gunnlaugi , je dois attendre encore six mois ; s'il ne revient pas à cette époque, nous verrons. » Six mois se passent, et puis un an, Gunnlaugi est retenu en Angleterre par des préparatifs de guerre avec le Danemark; il ne peut, sans manquer à riionneur, quitter dans de telles circonstances le roi qui l'a comblé de bienfaits. Pendant ce temps, Rafn dominé tout à la fois et par l'amour que lui inspire la jeune fdle, et par la haine qu'il garde à son rival , renouvelle sa demande , et le mariage est décidé. A cette nouvelle, la pauvre Helga pleure beaucoup, mais son père l'ordonnait, et elle n'espérait plus guère revoir jamais son bien-aimé.

Gunnlaugi arrive le jour même où la décision venait d'être prise , où Thorstein avait engagé sa parole, et il va à la noce bien triste et fort découragé. Pendant que la grande coupe d'hydromel circule autour de la table , Helga et lui se regardent et pensent à leurs entretiens d'autrefois, à leurs beaux rêves trompés. Ils étaient trop loin l'un de l'autre , pour pouvoir se parler, mais après le dîner , il s'approcha d'elle et lui donna le vêtement doré qu'il avait reçu du roi ; puis il s'en retourna douloureusement par le chemin qu'il parcourait quatre années auparavant avec tant de joie et d'amonr.

Qnniul rété vint, il se rendit à rAllliing: il avait Tanîe dcsespcrce, et s'avançant au milieu de la foule, il s'écria : Rafii est-il ici ? — Me voilà, dit Uafn^ que veux-tu ? — Tu m'as enlevé la femme que j'aimais et je veux me venger. Je l'appelle en duel d'ici à trois jours. Uafn accepte.

Au jour indiqué , les deux adversaires arri* vent sur le champ de bataille et s'attaquent avec colère. Rafii blesse légèrement Gunnlaugi , celui-ci voudrait continuer ; mais leurs amis les séparent , et le lendemain on publia la loi qui interdisait formellement toute espèce de duel judiciaire en Islande (1).

En retournant chez lui, Gunnlaugi aperçoit, au détour d'une rivière, llelga, qui le regarde et vient à lui. Ils s'asseoient dans un champ de gazon et causent longtemps ensemble du passé et puis de l'avenir; du passé plein de charmantes images, et de l'avenir bien long et bien sonibre. Quand ils se quittent, Helga s'arrête encore pour le voir, et le salue de loin; ce fut pour lui la dernière heure d'amour et le dernier rayon de joie. Quelques jours après, Ilafn vint le trouver et lui dit: i On a suspendu noire duel en Islande, je viens le proposer de le continuer en iNorwége ; là du

(1) Le duel jucUciairc s'appelait Uolmfjmuja. Ce mot vient de l'habitude tjuon avait ancicnnenient d'aller se hatlre dans Une petite lie 'Jlobiii). La loi <]ui proscrivit ces duels fut promu Ijucc eu 10 II.

moins nous serons libres, et personne n'essayera de nous réconcilier, d

Gunnlaugi accueille avec bonheur cette proposition , et, le printemps venu, ils s'embarquent, arrivent en INorwége, et se rendent avec deux témoins dans une plaine écartée. Les témoins se battent , et tombent les premiers , les deux scaldes restent seuls. Ils s'élancent l'un contre l'autre avec impétuosité, brisent leurs glaives, fracassent leurs boucliers, et Gunnlaugi coupe la jambe de son adversaire. Mais Rafn s'appuie contre un arbre et ne tombe pas. — Te voilà vaincu, dit l'amant de Helga , tu ne peux plus combattre , je te fais grâce de la vie. — Ah ! s'écrie Rafn , je combattrais bien encore si je pouvais apaiser la soif qui me tourmente.

Aces mots, Gunnlaugi court à la source voisine, puise de l'eau dans son casque , et la lui rapporte en toute hâte , mais au moment où son perfide adversaire saisit d'une main le casque, de l'autre il donne à Gunnlaugi un grand coup d'épée. La lutte se renouvelle plus ardente, plus passionnée que jamais. Enfin Rafn expire sous le glaive, mais Gunnlaugi était couvert de blessures et mourut trois jours après.

Quand on apprit cet événement en Islande , Helga prit le deuil, et ne parla pas de Rafn, mais souvent de Gunnlaugi ; puis elle céda encore aux instances de son père et se maria de nouveau. Mais dans ses moments de solitude, sa grande joie était de prendre le vêtement

LETTRES SIR l'ISLANDE. 291

(|ue son amant lui avait donné, et de lever en le regardant.

Il arriva dans ce temps une épidémie en Islande, et la jeune femme en fut atteinte. Quand elle sentit sa fm venir , elle appela son mari et le pria de lui apporter le vêlement de Gunnlaugi; elle le posa sur elle, le pressa sur son cœur, ferma les yeux et s'endormit.

La saga de Gunnlaugi , comme celle de Niai, faisait partie des livres légués par Magnussen à TUniversité de Copenhague. On en a publié, en 1775, une trèsbelle édition in- i"" , avec un glossaire, des notes et deux dissertations fort intéressantes.

Page 1